IX

Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle

des factionnaires.--Epître à la pointe d'une baïonnette.--Poulet

non comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en

présence.--Proposition inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle

pas.--Où l'Allemand parle d'affaires et le Français

d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent pas.--Le bout de

l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une

tradition.--Fière réplique.

Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. Bien

plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les

éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant

organisateur.

Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté.

Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de la

goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent

navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent

infailliblement péri.

La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant perdu son

bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise.

Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les

Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux

mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement

arrêté, la _Gallia_ circonscrite par le pack, pourra-t-elle être dégagée

avant l'épuisement complet des subsistances?

A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la voie du

retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois

deux et même trois ans par certains explorateurs?

Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se replier au

milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?...

se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du

navire?

Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont

l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède

aux grandes infortunes.

Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de

tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme

si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son

temps à étudier une grande carte des régions arctiques.

Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire des

ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui approuve

d'un signe.

A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. Toutefois,

les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis.

Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce même, dans

la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la

pêche.

Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa patience

de sauvage.

Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la poursuite

des ours.

A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte de

courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son

immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les

neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel.

Le thermomètre marque -26° le 23 mars, mais malgré ce froid encore très

vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux

voyages en traîneau.

Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très considérables reprises

du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue

torpeur.

En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre retomber

à -30° et même -35°, parfois plus bas encore, comme le constatèrent les

compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy.

Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris

aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première

hirondelle aperçue chez nous.

Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas manqué de

soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes

qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage.

Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une

avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à

des latitudes moins inclémentes.

Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent

pas et les ours ont émigré.

Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des oiseaux

migrateurs.

Les français au pôle Nord · 第 44 / 102 题