Sombres pronostics.--Premiers oiseaux.--Constant Guignard la perle
des factionnaires.--Epître à la pointe d'une baïonnette.--Poulet
non comestible.--Entrevue.--Les deux rivaux en
présence.--Proposition inattendue.--Meinherr Pregel ne dégèle
pas.--Où l'Allemand parle d'affaires et le Français
d'honneur.--Entre gens qui ne se comprennent pas.--Le bout de
l'oreille.--Moment psychologique.--Les marins ont une
tradition.--Fière réplique.
Ainsi la fatalité a déjoué les mesures du commandant français. Bien
plus, ces précautions si sages qui devaient parer à toutes les
éventualités d'un désastre, se sont retournées contre le prévoyant
organisateur.
Pour une fois, la prudence n'a pas été mère de la sûreté.
Etant donnée la situation précaire, autant dire désespérée de la
goélette, il ne pouvait cependant pas agir autrement. Car sur cent
navires, dans une position identique, plus de quatre-vingt-dix eussent
infailliblement péri.
La preuve, c'est que le chef de l'expédition allemande ayant perdu son
bâtiment, a sauvé ses dépôts de vivres demeurés intacts sur la banquise.
Si des deux côtés la catastrophe est cruelle, on peut dire que pour les
Français elle est plus terrible encore. Que faire, que tenter avec deux
mois seulement de vivres? Sans parler du voyage au pôle irrévocablement
arrêté, la _Gallia_ circonscrite par le pack, pourra-t-elle être dégagée
avant l'épuisement complet des subsistances?
A quelle époque incertaine la débâcle lui ouvrira-t-elle la voie du
retour? Se produira-t-elle même cet été, cette débâcle attendue parfois
deux et même trois ans par certains explorateurs?
Faut-il battre en retraite avec les traîneaux, tenter de se replier au
milieu d'obstacles infranchissables vers les établissements danois?...
se résoudre au sacrifice le plus poignant pour des marins, l'abandon du
navire?
Ces réflexions hantent depuis deux jours l'esprit des matelots, dont
l'exaltation a fait place à cette résignation douloureuse qui succède
aux grandes infortunes.
Le capitaine, toujours calme, silencieux, presque sombre, s'abstient de
tout commentaire. Il a repris sa place habituelle dans le poste, comme
si rien d'extraordinaire ne s'était passé, employant presque tout son
temps à étudier une grande carte des régions arctiques.
Le second, chargé du détail, a dressé un minutieux inventaire des
ressources dont dispose l'expédition et le présente au chef qui approuve
d'un signe.
A bord, le service a repris avec sa régularité habituelle. Toutefois,
les rations sont mesurées plus parcimonieusement que jadis.
Cela se conçoit, et nul n'y trouve à redire. Chacun s'efforce même, dans
la limite de ses moyens, d'augmenter l'ordinaire par la chasse et la
pêche.
Oûgiouk cherche les trous à phoque et se met à l'affût avec sa patience
de sauvage.
Dumas, le docteur et le lieutenant s'en vont en traîneau à la poursuite
des ours.
A la furie de l'ouragan a succédé un calme étrange. Une sorte de
courbature envahit les éléments naguère déchaînés. Le pack a repris son
immobilité première, le vent s'est apaisé, le soleil flamboie sur les
neiges qui tranchent crûment sous l'azur intense du ciel.
Le thermomètre marque -26° le 23 mars, mais malgré ce froid encore très
vif, on sent arriver peu à peu la saison intermédiaire si favorable aux
voyages en traîneau.
Bien qu'il faille s'attendre à de rapides et très considérables reprises
du froid, on sent que la nature commence à sortir enfin de sa longue
torpeur.
En effet, il n'est pas rare de voir, en avril, le thermomètre retomber
à -30° et même -35°, parfois plus bas encore, comme le constatèrent les
compagnons de Greely, Lockwood et le docteur Pavy.
Pour l'instant, la vue de mouettes qui tourbillonnent avec des cris
aigus au-dessus du navire, produit à l'équipage l'effet de la première
hirondelle aperçue chez nous.
Furtive apparition qui, en d'autres circonstances, n'eût pas manqué de
soulever des éclats de folle gaieté, ou de provoquer une de ces fêtes
qui égayèrent les rigueurs de l'hivernage.
Les mouettes disparaissent et retournent vers le Sud. Sans doute une
avant-garde d'éclaireurs qui, après une pointe audacieuse, reviennent à
des latitudes moins inclémentes.
Chasseurs et pêcheurs rentrent bredouille. Les phoques ne se montrent
pas et les ours ont émigré.
Pronostic certain de froid, corroboré par la fausse sortie des oiseaux
migrateurs.