VI

Effets du froid.--Son action déprimante sur les hommes.--Debout au

quart.--Célébration du jour de l'an.--Un programme

séduisant.--Représentation de jour donnée pendant la nuit.--Ne pas

confondre midi avec minuit.--Assaut d'armes.--Guignard et son

Sosie.--Chiens savants.--Boniment.--Les prouesses de Dumas.--_Les

Deux Aveugles._--Succès inouï.--La Vieille-Alsace.--Espérance.

Jusqu'au 23 décembre, le soleil, bien qu'abaissé de quatorze degrés et

demi au-dessous de l'horizon, émettait encore, une fois en vingt-quatre

heures, et par rayonnement, une vague lueur verdâtre aussitôt évanouie

qu'apparue.

Cette «aube» fugitive, à peine entrevue pendant cinq minutes, comme une

ligne un peu moins sombre sur l'horizon noir, constituait pour les

hivernants le _jour polaire_.

Tout n'était donc pas mort, puisque la nature essayait encore de

soulever là-bas un coin de son suaire, et d'attester un reste de

vitalité expirante.

Cette tache livide, cet atome de lumière, insaisissable comme le soupir

d'un moribond qui ternit à peine la face d'un miroir, c'était encore la

vie.

Le 24, à midi, rien n'apparut! le soleil ayant atteint sa position la

plus méridionale.

Sur l'enfer des glaces plane définitivement l'enfer des ténèbres.

Le froid, déjà si rigoureux précédemment, est devenu atroce.

Par bonheur, aucun souffle n'agite l'air qui est d'une sérénité

merveilleuse. Si de pareilles températures s'accompagnaient de vent,

nulle créature humaine n'y résisterait.

Depuis quatre jours, le thermomètre à alcool marque -46° centigrades.

A -42° ceux à mercure sont restés gelés!

Et l'on s'attend à voir plus tard la dépression s'accentuer encore!

Que sera-ce?... grand Dieu!

Déjà le feu semble avoir perdu sa chaleur, et les choses d'usage courant

sont l'objet de transformations inattendues.

Le calorifère chauffé à blanc nuit et jour est impuissant à maintenir la

température dans le poste. N'était la façon ingénieuse dont le navire a

été agencé, avec double cloison, revêtement de feutre, interposition de

sciure de bois, les hommes, à la longue, gèleraient sur place.

Dès que la porte s'entr'ouvre, un tourbillon de vapeur, qui se résout en

légers flocons de neige envahit la coursive. L'homme qui arrive du

dehors apparaît comme dans un nuage, et si une goutte d'eau tombe sur

ses vêtements, elle se change en une perle de glace.

Un livre quand on l'ouvre, un linge quand on le déplie, fument comme

s'ils brûlaient.

La viande se débite à la scie et à la hache. Elle a pris la consistance

du bois. De son côté, le bois, quand on le travaille au couteau, est

devenu aussi dur que l'os. Il ébrèche les meilleures lames qui, du

reste, sont cassantes comme verre.

Le pain est aussi ferme que de la brique et résiste aux efforts de

mastication les plus violents.

Fumeurs enragés, les hommes ont toutes les peines à satisfaire leur

passion. La sécheresse de l'atmosphère est telle que le tabac tombe en

miettes et se réduit en poussière. Une pipe chargée avec ces corpuscules

tire mal et s'éteint comme une allumette de la défunte régie. Un cigare

grésille et meurt étouffé sous les glaçons qui hérissent barbes et

moustaches.

Impossible de toucher, sans être ganté, les instruments et les outils en

métal dont le contact produit sur la peau l'effet d'une brûlure.

Le beurre et le saindoux, réduits à l'état oléagineux sous l'équateur,

sont durs comme du silex. L'huile a la consistance de la glace, et le

rhum s'épaissit comme du sirop. L'acide azotique se prend en une

substance qui ressemble au lard et l'eau-de-vie ordinaire se solidifie

en moins d'une heure.

L'essence de térébenthine reste liquide, mais donne naissance à un

sédiment. L'éther et le chloroforme restent également liquides, mais

tiennent en suspension, le premier des cristaux, le second de fines

aiguilles. Quatre parties d'alcool et une partie d'eau ne se congèlent

pas, mais semblent s'épaissir.

L'acide chlorhydrique et l'alcool rectifié sont les seuls à ne pas

manifester une modification quelconque dans leurs propriétés physiques.

... On affirme volontiers que les chaleurs excessives amollissent

l'homme et le rendent paresseux, tandis que le froid l'excite et

l'aguerrit.

Peut-être celui des régions moins inclémentes que celles occupées par

nos hivernants, car ceux-ci peuvent, en raison de ce qu'ils ressentent,

formuler d'étranges réserves, au sujet du froid polaire.

S'il agit d'abord comme excitant sur la volonté, il ne tarde pas à

produire une invincible atonie. Quand il a subi pendant un certain temps

l'action déprimante de ce climat terrible, l'homme se sent gagné par une

sorte d'ivresse morne. Ses mâchoires tremblent et s'engourdissent, sa

langue s'empâte; il n'articule plus les mots qu'avec difficulté, ses

mouvements deviennent incertains, ses yeux se troublent, son oreille

devient dure, son corps est lourd, son esprit obtus et il vit dans une

sorte de torpeur intellectuelle et morale qui le rend incapable d'effort

et de pensée.

Seuls, Oûgiouk, l'homme à demi sauvage des glaciers hyperboréens, et les

chiens, ses compagnons habituels, supportent sans défaillance les

implacables rigueurs de cet enfer.

Le digne Groenlandais boit et mange comme un gouffre et évolue au milieu

des frimas, comme son compatriote, l'ours arctique.

Les chiens conservent toute leur vivacité. Ils cabriolent et frétillent

dans la neige avec un entrain magnifique, et semblent s'apercevoir

seulement du froid quand ils sont immobiles sur leurs pattes. On les

voit alors lever alternativement les pieds, comme si le contact du sol

leur faisait éprouver la sensation de brûlure provenant de ce froid

intense.

Aussi, pour combattre cette action débilitante qui, parfois, menace

d'abattre les plus énergiques, le capitaine multiplie les exercices

physiques et les distractions morales. Pour compenser les pertes subies

par les organismes, il fait augmenter les rations, et veille à la

rigoureuse observance des prescriptions hygiéniques.

Quand un homme paraît céder à la torpeur et demande comme une grâce à

être exempté d'une corvée, le capitaine lui cite à titre d'exemple le

cuisinier Dumas, de beaucoup plus occupé depuis l'hivernage. Dumas, qui

n'a pas un instant de trêve, se porte comme un charme et déclare

volontiers que ce saut de la Cannebière au voisinage du Pôle ne

l'incommode pas.

Toujours le premier debout, toujours le dernier couché, il va, il vient,

il tripote autour de son fourneau, coupe la viande, fait fondre la

glace, prépare le thé, fait bouillir sa marmite, surveille son rata,

fume comme un Suisse, siffle comme un loriot et trouve encore le temps

de combattre les ours.

[Illustration: Dumas surveille son rata, fume comme un Suisse]

Levé dès cinq heures, il allume sa lampe à alcool, apprête le repas du

matin, et au coup de six heures pénètre dans le dortoir.

--Capitaine, il est six heures, dit-il de sa voix retentissante.

«Allons, les hommes, debout au quart!... debout!... debout!...

debouttt!...»

On entend un concert de bâillements, et chaque dormeur semble

s'incruster sous sa fourrure.

--Deboutt!... reprend le cuisinier d'un ton qui ne souffre pas de

réplique.

«Debouttt!... ou je largue les hamacs.»

Comme on le sait homme à exécuter cette menace, et à culbuter les

récalcitrants, on s'arrache en grommelant du nid bien tiède et, bon gré

mal gré, on procède aux ablutions.

Les factionnaires du pont arrivent à demi gelés et chacun absorbe la

bouillante infusion largement additionnée de rhum.

Après quoi on s'ingénie de toutes façons pour aider à l'interminable

défilé des heures.

Cahin-caha le 1er janvier 1888 arrive enfin. Un beau jour même là-bas,

au milieu des ténèbres, sous la sombre coupole du firmament piquée

d'étoiles aux scintillements aigus.

On «se la souhaite bonne et heureuse» accompagnée de plusieurs autres,

et Plume-au-Vent récite au capitaine un compliment fort bien tourné, se

terminant par une promesse de dévouement absolu, et l'engagement

d'honneur de faire tout au monde pour assurer le succès de l'expédition.

Le capitaine, touché de cette protestation, serre la main à tous les

hommes, les remercie par quelques mots du coeur et ajoute, pour finir:

--Maintenant, divertissez-vous!

La réjouissance commença naturellement par une double distribution de

vieux rhum, absorbé comme du petit lait, tant la rigueur du climat

facilite l'ingestion des liquides les plus capiteux.

Puis, Plume-au-Vent, très mystérieux depuis une quinzaine, tire de son

coffre deux feuilles de papier couvertes de superbes caractères

calligraphiques, et les colle gravement à chaque extrémité du poste.

Les camarades intrigués, sauf bien entendu ceux qui doivent collaborer

au divertissement, s'approchent et lisent:

Les français au pôle Nord · 第 36 / 102 题