IV

Après la tempête.--Mystère.--Le pack dérive.--Constant Guignard

perd de l'argent.--Alarmes.--Il faut distraire les hivernants.--Un

peu de météorologie.--Halos, parhélies et parasélènes.--A propos de

l'arc-en-ciel.--Meute en liberté.--Promenade quotidienne.--Ce que

le Parisien entend par faire: «Iapp!... iapp!...»--La

patrouille.--Chiens savants.

L'ouragan polaire s'est enfin apaisé.

Après de chaudes alertes et de poignantes angoisses, le calme s'est peu

à peu rétabli. Mais, un calme très relatif, car la morne solitude n'est

plus faite, comme jadis, de silence et d'immobilité.

Depuis huit jours, l'ébranlement transmis au colossal amas de glaçons

par la tempête, continue à se manifester par des craquements plus

bruyants que dangereux, mais ininterrompus.

Le pack, soumis à une influence mystérieuse encore, semble travaillé par

une force inconnue qui l'agite jusque dans ses assises, le fait

frissonner et gémir lugubrement à toute minute.

Chacun, parmi les matelots de la _Gallia_ sent qu'il y a un vague et

inexprimable «quelque chose» dont il ne se rend pas compte, et

renfermant peut-être une menace plus vague et plus inexprimable encore.

Mais quoi?...

Les gens de mer sont, par bonheur, d'un caractère assez insouciant, sans

quoi l'exercice de leur profession deviendrait absolument impossible.

Alarmés tout d'abord de cette incessante révolte de la matière, ils ont

fini par en prendre leur parti et se sont accommodés aux alertes

continuelles de l'hivernage, en se disant philosophiquement:

--C'est que ce qui est, doit être ainsi.

Cependant, une chose les étonne, en dépit de leur habituelle

indifférence pour ce qui ne concerne pas exclusivement la navigation.

Pourquoi, depuis la fin de la tempête, le soleil ne se lève-t-il plus à

la même place?

Pourquoi l'orbite qu'il décrit chaque jour paraît-elle s'en aller de

plus en plus vers l'Est.

Sans doute elle s'abaisse sur l'horizon à mesure que l'hiver approche,

mais pourquoi se déplace-t-elle par rapport aux falaises de glace qui

jadis la limitaient à l'orient et à l'occident?

Le soleil n'ayant pas coutume de participer aux fantaisies erratiques

dévolues aux comètes, n'a pu changer de place. Il ne saurait y avoir

davantage d'illusion d'optique, pour colorer d'un vague prétexte de

vraisemblance, une pareille infraction aux lois jusqu'alors immuables de

la gravitation.

Mais, alors!...

--Eh! pardieu!... s'avise enfin une forte tête, si le soleil ne s'est

pas détraqué depuis huit jours, c'est nous qui changeons de place.

Nul pourtant n'avait pensé à cette chose si simple, pouvant se formuler

en trois mots: _Le pack dérive!_

L'ouragan a-t-il rompu les adhérences qui attachaient la banquise aux

rivages?... Un fragment énorme s'est-il détaché de la masse totale?...

Est-ce la barrière qui voyage tout entière ou simplement une partie?...

Toujours est-il que la portion où sont encastrés les deux navires se

déplace du Nord-Est au Sud-Ouest, avec une vitesse atteignant environ

quinze milles par vingt-quatre heures (près de vingt-huit kilomètres).

Voici le fait qui, pendant plus de huit jours, s'est posé comme une

énigme indéchiffrable aux raisonnements des marins de la _Gallia_.

Aujourd'hui le doute n'est plus permis, et les Français, officiellement

informés par leurs chefs, commentent avec vivacité l'incident qui peut

avoir des suites déplorables pour le résultat de l'expédition.

Passe encore si on marchait vers le Nord! Bien que ce ne soit pas là une

façon orthodoxe de naviguer pour de francs mangeurs d'écoute, on serait

enchanté.

Car enfin, qu'importe de s'avancer sur un écueil flottant avec la

vitesse d'une péniche, pourvu qu'on fasse de la route.

Mais, hélas! on s'éloigne du but si ardemment convoité. Pour la première

fois on recule, sans que rien au monde puisse faire prévoir où et quand

s'arrêtera ce mouvement de retraite.

Les hommes d'abord déconcertés commentent, chacun selon sa manière

d'envisager les choses, l'événement du jour.

Plume-au-Vent, lui, n'y voit qu'une occasion d'exercer sa verve.

--Ainsi, voilà qui est entendu: le nommé Pôle fait de plus en plus des

manières, et nous ne sommes pas près d'y arriver.

«Moi qu'avais envie d'y faire fortune en fondant une société pour

l'exploitation d'une ligne de tramways, d'un bain turc et d'un opéra!

«Encore une occasion de fichue!

«Qué que t'en dis, Guignard?

--Sûr! opine gravement le matelot normand.

--Avec ça, c'est bisquant à cause de la gloire...

«Que ce Monsieur Pôle ait fermé sa porte aux Anglais, aux Allemands, aux

Américains ou autres citoyens de pays quelconque, je m'en bats

volontiers les paupières.

«Mais faire une pareille sottise à de fins mathurins du pays de

France!...

«Oh!... là!... là!... ce que c'est d'un mal élevé.

--Et puis, continue Guignard tout pensif, du moment qu'on fait la route

à l'envers, y aura un décompte de degrés.

--Tiens! c'est juste... rapport à la haute paye!

--Bien sûr!

--Et ça te chavire en pensant à ta bourse, ô le plus économe de tous les

Normands!

--Dame! Parisien, tu sais, la bonne argent, c'est toujours la bonne

argent.

«V'là mon opinion, à mè, et j'la partage!

--Qué que tu veux, mon pauv' vieux, fais comme moi et laisse aller.

«J'y perds encore plus que toi, puisque si toutefois on brasse toujours

à culer, je n'aurai ni mon tramway, ni mon bain turc, ni mon opéra!...

et que je serai privé du bonheur de t'offrir à perpétuité un fauteuil

d'orchestre!

--Blague tant que tu voudras!... c'est dans ton sang, à toi de blaguer,

même quand y s'agit de l'argent.

--Te galipote donc pas la cervelle, faudra bien que ça s'arrange, après

tout.

Au grand désespoir de Constant Guignard qui craint pour sa haute paye,

ça ne s'arrange en aucune façon.

A mesure que le temps s'écoule, la dérive continue sans relâche, avec

l'implacable ténacité des choses inertes.

La seule modification survenue consiste en un changement assez notable

dans la direction suivie par les glaces.

Le pack, après être descendu jusqu'alors dans le Sud-Ouest, oblique

franchement, depuis deux jours, vers l'Ouest.

En dix jours il a parcouru près de trois cents kilomètres, entraînant

les deux navires au-dessus de l'hivernage du commandant Nares, puis à

cinquante kilomètres environ du cap Colon découvert par Markham et

Aldrich.

Le capitaine a même pu reconnaître de loin, à la lorgnette, la baie

Doidge et le cap Colombia.

Et la banquise avance toujours, là où sir Naves trouvait la mer

Paléocrystique, ce glacier aux masses colossales qu'il croyait

éternelles!

Quoique très inquiet, d'Ambrieux dissimule soigneusement ses impressions

et affecte une assurance qu'il est bien loin de ressentir.

Ah! si Pregel n'avait pas fait sa mystérieuse expédition vers le Nord,

alors que la _Gallia_ s'acharnait à briser les glaçons du pack!

Comme il eût vite pris son parti de ce mécompte, puisque la _Germania_,

bloquée comme la goélette, participait, elle aussi à cette dérive

maudite!

Mais hélas! à n'en pas douter, Pregel est jusqu'alors vainqueur; et si

cet état de chose continue, comment réussir, au printemps prochain, à

s'élever plus haut que le géographe allemand?

D'autre part, les navires seront-ils dégagés, à cette époque, et ne

sont-ils pas d'ores et déjà condamnés à errer ainsi pendant de longues

années!

Mais l'intrépide marin n'est pas de ceux qui perdent leur temps en

regrets stériles. Il accepte avec sa fermeté ordinaire le fait accompli

et attend les événements, quels qu'ils soient, avec une constance

inébranlable.

Du reste, tout va bien à bord, où la vie est déjà organisée en vue de

l'hivernage, avec autant de régularité que si la goélette n'avait pas

quitté le point géographique atteint primitivement.

D'autre part, ce phénomène très inattendu offre du moins cette

particularité, qu'il procure, jusqu'à présent, à l'équipage une source

de distractions salutaires.

Dans quelques jours, le soleil va disparaître pour bien longtemps et les

nuits ont déjà une interminable longueur.

Or, après le froid et le manque de provisions, le plus redoutable ennemi

du voyageur arctique est, sans contredit, la lugubre monotonie des

ténèbres qui se continuent, sans autre rémission que de fugitives

aurores boréales, jusqu'à la lointaine apparition du soleil.

Aussi, le principal souci des chefs, après avoir assuré à leur personnel

des subsistances et un abri contre les morsures du froid polaire, est-il

d'obvier à cette absence de lumière, à cette nuit des yeux que produit

la nuit des âmes.

On sait l'étiolement causé aux végétaux par l'obscurité prolongée. Ils

deviennent veules, blafards, incolores et succombent après un

dépérissement rapide.

Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'homme chez qui

l'absence continuelle du jour produit une sorte de paralysie

intellectuelle se répercutant sur le physique, au point de compromettre

gravement sa santé.

Aussi, l'imagination, la sagacité d'un commandant d'expédition arctique

sont-elles excitées sans relâche pour lutter contre cette atonie, qui

est une porte ouverte à toutes les maladies menaçant les reclus.

Encore ne peut-on pas imposer aux gens la consigne de se distraire par

ordre, au commandement, comme on exécute une manoeuvre. Il faut, sous

peine de les voir s'étioler, tomber en langueur et dépérir, trouver

quelque chose qui frappe leur esprit, les intéresse, les intrigue, les

pousse au travail intellectuel, les mette en gaieté, les émeuve, bref,

leur fasse exécuter, inconsciemment, une sorte de gymnastique cérébrale.

C'est là une hygiène morale qu'il ne faut pas plus négliger que

l'hygiène physique, car elle est pour le moins aussi indispensable à la

santé des hivernants.

Or le déplacement incessant de la banquise amène chaque jour un

contingent de distractions, en ce sens qu'il donne lieu à toutes sortes

d'incidents imprévus, sans compter que les glaçons n'étant jamais en

repos, les hommes sont constamment en alerte, et comme on le verra dans

la suite, sur un perpétuel qui-vive!

Donc, pour résumer en un mot la situation, à quelque chose malheur est

bon. Car, n'était le froid qui devient de plus en plus dur, la vie à

bord de la _Gallia_ serait une vie de cocagne, du moins autant que peut

l'être celle d'hivernants au voisinage du pôle.

Entre temps, le soleil, avant de quitter l'hémisphère, semble multiplier

comme à plaisir les anomalies les plus étranges et les plus inattendues.

Et tel ou tel phénomène dont l'apparition est lettre close pour les

marins, devient, pour les officiers, l'occasion d'une substantielle et

attrayante leçon donnée avec une simplicité pleine d'affectueuse

bonhomie.

Cette explication suscite alors une bordée de commentaires parfois

extravagants, mais accueillis avec gaieté, de façon à éloigner pour un

jour encore l'intolérable ennui.

Le plus fréquent de ces phénomènes est sans contredit le _halo_.

[Illustration: Le plus fréquent de ces phénomènes est le _halo_.]

Brusquement et sans raison apparente, on voit des cercles lumineux

apparaître autour du soleil.

Les marins, très intrigués et incapables d'attribuer une cause à ce

météore, sont ravis d'apprendre, en fumant leur pipe autour du

calorifère, qu'on lui donne le nom scientifique de halo, et qu'il se

forme de la façon suivante.

Il existe, dans les régions froides et élevées de l'atmosphère, des

vapeurs excessivement légères que leur ténuité rend presque

imperceptibles et qui sont chargés de minuscules cristaux de glace.

Ces vapeurs glacées, de véritables nuages, en somme, s'appellent des

_cirrhus_.

Qu'y a-t-il donc de commun entre ces cirrhus et les cercles lumineux

dont la présence constitue le halo?

C'est bien simple, du moins à ce que prétend le docteur auquel incombe,

ce jour-là, le soin de la démonstration.

Il pleut et le soleil luit. Qu'arrive-t-il?

Réfractés dans chaque goutte d'eau, à leur entrée comme à leur sortie,

les rayons du soleil réfléchis en outre une ou deux fois dans

l'intérieur de la goutte, produisent un jeu de lumière bien connu. C'est

l'arc-en-ciel.

Eh bien! la théorie du halo est identique à celle de l'arc-en-ciel et

fondée sur le même principe, quoique la cause en soit différente.

Le halo est dû à la dispersion des rayons solaires réfractés à leur

entrée dans les cristaux de glace tenus en suspension dans les cirrhus,

et à leur sortie de ces cristaux.

C'est cette réfraction qui donne lieu, sous forme de cercle, à un jeu de

lumière ou sont représentées toutes les couleurs du prisme, mais le

violet est en dehors et le rouge en dedans.

Enfin, la distance des cercles à l'axe est toujours constante. Le cercle

intérieur mesure 23 degrés de diamètre, et le second 46 degrés.

Quand le halo se forme près de l'horizon, et c'est actuellement le cas,

car le soleil ne s'élève plus guère, on voit apparaître, sur le diamètre

horizontal et un peu en dehors de chaque cercle, des taches lumineuses

qui sont l'exacte représentation du soleil.

Ce phénomène splendide, qui fait apercevoir dans ces auréoles éclatantes

six astres comme une pléiade radieuse, porte le nom de _parhélie_.

Du reste, cette étrange et fugitive multiplication n'est pas seulement

particulière au soleil. Il y a aussi des halos lunaires ou _parasélènes_

qui sont la copie exacte des parhélies, du moins comme reproduction des

cercles et des taches, car les teintes et l'éclat sont très atténués.

Les matelots ont-ils bien saisi tous les termes de cette petite leçon?

c'est peu probable. Mais, en dépit des lacunes résultant nécessairement

de l'absence d'instruction première, ils sont très satisfaits.

Il y a pourtant des sceptiques. Mais ils n'osent pas formuler

d'observations, quoique le docteur les accueille toujours avec la plus

cordiale bienveillance.

Heureusement le Parisien est là, comme le choeur des tragédies

antiques, pour recevoir les doléances et servir de confident.

On lui objecte que c'est très bien de prétendre que les choses se

passent ainsi, mais comment contrôler les affirmations des savants?

Plume-au-Vent, très ferré sur la riposte, prend l'interpellation pour

son compte, et déclare que le docteur a raison, puisqu'on peut former

des arcs-en-ciel artificiels.

--Des blagues! interrompt Nick, l'ancien mineur.

--Que t'es bête! mon pauvr' Bigorneau, pour un homme de la machine.

--Ben! comment que tu ferais... dis voir un peu.

--J'prétends pas que j'en fabriquerais un, d'artificiel, mais j'en ai

vu.

--Ben! ousque t'en as vu?

--A Paris... au parc Monceaux... en été, quand on arrose les pelouses.

«Y a des trucs pour envoyer en pluie l'eau amenée par les tuyaux.

«Eh bien, quand le soleil tape sur la gerbe d'eau, ça forme un

arc-en-ciel... un petit, comme qui dirait un arc-en-ciel de poche.

--C'est vrai!... c'est vrai!... ajoutent plusieurs voix, à preuve que ça

se voit aussi, l'espace d'un moment, dans les embruns.

--Collé! l'homme qui fait saint Thomas, s'écrie le Parisien triomphant.

--Bon pour l'arc-en-ciel, reprend Nick dit Bigorneau qui a le

scepticisme tenace.

«Mais je donne ma prochaine ration de tabac à celui qui pourra me

fabriquer l'image des six soleils au milieu des cercles d'or.

--Vous perdriez, mon garçon, ne pariez pas, interrompt le docteur.

«Car, je me fais fort de vous reproduire, quand vous voudrez, le halo

tel que vous l'avez vu.

«Il me suffira, pour cela, de placer devant la flamme d'une lampe une

plaque de verre couverte de cristaux d'alun...

«Vous verrez.

--M'en rapporte à vous, monsieur le docteur, et faut me pardonner si

j'ai évu de la doutance.

«C'est que ce mâtin de Parisien nous en fait voir de si fortes!...

--Comment donc!... mais je suis enchanté au contraire de vos réflexions.

«Elles prouvent que vous approfondissez avant de conclure et je vous en

félicite.»

Il est dix heures du matin et l'on entend japper les chiens dans leur

cabanon dont la porte est demeurée close.

C'est le moment de la sortie quotidienne impatiemment attendue par les

bonnes bêtes.

--Allons, dit le Parisien, les hommes pour la corvée des chiens...

«A qui le tour?»

Nul ne s'empresse de répondre. On est si bien, dans le poste, et le

froid est si âpre, là-haut, sur les glaçons.

--C'est ça! causez tous en même temps, reprend le Parisien auquel, en sa

qualité de capitaine des chiens, la corvée échoit chaque jour.

«Voyons la liste, puisque tout un chacun avale sa langue.

«Tas de sans coeur, va! Si on les croyait, on laisserait claquer ces

pauv' toutous qui sont mignons et gentils comme des enfants.

«Eh! Nick!... beau parleur... t'en es... pour une fois, sais-tu?

«Et toi aussi, Courapied!

«Houst! au trot...»

Les trois hommes enfilent l'escalier, arrivent dans la tente

intérieurement capitonnée de givre, revêtent leurs fourrures, et

attendent quelques minutes en battant la semelle.

Les voici bientôt dehors, frissonnant sous l'âpre bise qui fouette et

bleuit leurs joues.

--Brrr!... Un temps qui fait songer aux marchandes de marrons, observe

Courapied toujours prosaïque.

--Moi, répond le Parisien, ça me rappelle plutôt les Antilles... par

contraste.

«Pétard!... dire qu'y a quéque part, sur la terre, des gens qui se

promènent habillés de coutil, et s'ensauvent du soleil!

--Et des endroits ousqu'on trouve des manguiers, des orangers, des

bananiers et autres légumes de choix...

--Avec des oiseaux de paradis et des perroquets que c'est comme un jour

de grands pavois.

Les chiens, entendant les hommes s'approcher, en causant, se mettent à

aboyer bruyamment.

Le Parisien ouvre toute grande la porte et se jette de côté pour n'être

pas renversé par la poussée des bêtes folles de joie.

--Allons, les toutous, en ballade!...

«Doucement, donc, tas de toqués, vous allez m'étouffer!»

Le brave garçon, qui est adoré de ses pensionnaires, se trouve

littéralement assailli de caresses, assourdi de jappements, suffoqué

d'embrassades.

--Assez!... c'est entendu... vous êtes gentils comme des amours, et

vous aurez du nanan.

«Vous, les hommes, ayez l'obligeance de nettoyer la case pendant que je

vais mener les bêtes faire: iapp!... iapp!...»

A ces mots, dont ils comprennent très bien la signification, les chiens

s'élancent sur le navire, parcourent en un temps de galop le pont et

s'arrêtent devant la tente. Une main discrète entre-bâille l'entrée,

puis tous se précipitent en jappant dans le vestibule de toile.

Nanti de trois énormes écuelles de bois, Mossieu Dumas les appelle d'un

mot aimable, et tous, la queue en trompette, lapent avec un entrain

prodigieux le contenu des récipients.

Iapp!... iapp!... iapp!... iapp!...

Oh! la bonne soupe bien chaude embaumant la graisse et l'eau de

vaisselle! On s'en lèche les babines jusqu'aux oreilles, et les plats

sont nettoyés en un tour de langue... je ne vous dis que ça.

Pas bête, le Parisien qui a trouvé cette onomatopée, rappelant le

clappement particulier au chien quand il boit. Aussi, l'expression:

Faire iapp!... iapp!... est-elle entrée couramment dans le vocabulaire

de l'équipage, pour désigner l'action de boire, non seulement pour les

toutous, mais encore pour les hommes.

Le chenil est bien propre. La porte en reste ouverte pour laisser

pénétrer le grand air qui va balayer les miasmes. Les trois hommes

s'arment chacun d'une carabine, s'adjoignent Oûgiouk dont les prunelles

avides reluquent les écuelles et le Parisien donne un coup de sifflet.

La meute bien repue quitte aussitôt la tente et s'élance à corps perdu

sur le pack, au beau milieu de la neige.

Et c'est une sarabande folle, entremêlée de jappements éperdus, de

cabrioles épiques à travers la poussière blanche, de courses

désordonnées, de frétillements convulsifs.

La première frénésie passée, la meute se forme en groupe autour de son

capitaine, prête à se ruer à la poursuite d'un ptarmigan, d'un lièvre ou

d'un renard. Mais le capitaine, en homme avisé, modère cette ardeur, au

cas où l'on éventerait un ours.

Il faut de la prudence, car la rencontre pourrait être tragique.

Parfois, cependant, il arrive qu'on s'émancipe. Le Parisien crie,

siffle, appelle, on feint de ne pas l'entendre. Alors Oûgiouk fait

claquer la terrible lanière qui détone avec fracas.

[Illustration: Alors Oûgiouk fait claquer la terrible lanière.]

L'argument est sans réplique et manque rarement son effet.

S'il se trouve un délinquant par trop dur d'oreille, le capitaine met en

mouvement sa garde d'honneur, ses fidèles qui ne discutent jamais la

consigne.

--Ho!... Bélisaire!... Cabo!... Pompon!... Ramonat!... Ho!... là!...

mes petits chiens!... allez chercher... en patrouille!...

L'escouade pousse un cri retentissant, prend la piste et s'élance. On

entend au loin le bruit d'une lutte bruyante, et bientôt le retardataire

tiraillé, poussé, mordu au besoin, revient piteux, la queue basse, entre

les quatre gendarmes, que le Parisien appelle plaisamment ses

«brassés-carrés».

Depuis qu'ils sont confiés à ses soins, le Parisien, avec une patience

et une ingéniosité sans égale, a su les dresser au point d'en faire de

véritables chiens savants.

Chose singulière, l'intelligence de ces animaux à demi sauvages, roués

de coups avec une brutalité inouïe, à peine nourris quand ils quittèrent

Julianeshaab, s'est développée avec une incroyable rapidité.

Le Parisien, il est vrai, s'est occupé d'eux à tout moment, après les

avoir pris en affection dès le premier jour.

Non pas qu'ils soient plus beaux et plus intelligents que les autres, du

moins à première vue.

Bélisaire est un roquet poivre et sel qui a l'air aveugle, avec ses yeux

vairons. Pompon est tout blanc, et frisé comme... un pompon, et Ramonat

est tout noir, naturellement. Quant à Cabo, c'est un grand mâtin rageur

qui exerce sur ses congénères une autorité incontestée.

Leur éducation est presque terminée. Leur maître attend l'occasion d'une

grande fête pour montrer à l'équipage leur savoir-faire. Il paraît que

le spectacle des chiens _présentés en liberté_ par M. Farin, artiste

lyrique, sera surprenant.

Quoique l'artiste en question s'entoure du plus profond mystère, le

secret a vaguement transpiré. On s'attend à des merveilles.

... La promenade a duré une heure. Pas de mauvaise rencontre pour cette

fois.

Les chiens, avant de réintégrer leur domicile, viennent boire sous la

tente, une ample rasade d'eau bien claire produite par la fusion de la

glace, et les hommes regagnent le poste où ils arrivent fumants comme

des chaudières en ébullition.

V

Encore et toujours la dérive.--Comment Plume-au-Vent interprète

l'histoire.--Imprudence.--Congestion.--Constant Guignard perd son

nez, mais retrouve sa prime.--Surveillez vos nez!--Effet du froid

sur les verres de lunettes.--La corvée de glace et le tonneau du

porteur d'eau.--Le garde-manger en plein

air.--Solitude.--Alertes.--Quitte pour la peur.--Nouvelles

incartades du pack.

Avec novembre sont arrivés ces grands crépuscules produisant

d'indescriptibles effets de lumière et d'ombre, que l'on ne rencontre

que sous le ciel boréal.

Le froid oscille entre -28° et -35°. Il est encore supportable, dans les

conditions où se trouvent les hivernants, mais on commence à souffrir de

ses rigueurs, après une station prolongée au dehors.

Chose étonnante, le thermomètre s'abaisse dès que le vent souffle du

sud-ouest. Il remonte, au contraire, aussitôt que la bise vient du nord.

Y aurait-il donc réellement là-bas de vastes étendues d'eau libre,

au-dessus desquelles flotterait une atmosphère moins dure, moins

inclémente?

La dérive qui entraîne le pack et les deux navires à travers les espaces

jusqu'alors inexplorés, continue toujours. Mais ce phénomène de

translation, exaspérant dans son irrésistible et tenace lenteur, s'est

peu à peu modifié sans cause apparente.

Après être peu à peu descendue au quatre-vingt-troisième parallèle,

jusqu'à une faible distance du cap Colon, la banquise s'est élevée en

coupant le soixante-dixième méridien de latitude ouest. Puis ce

mouvement ne s'est plus arrêté. Les vaisseaux maintenant remontent vers

le nord nord-ouest, et atteignent enfin le quatre-vingt-quatrième

parallèle, où jamais navire et traîneau ne se sont avancés.

La latitude fournie au capitaine de la _Gallia_ par une hauteur d'étoile

a donné 84° 6´ 15´´. La longitude est exactement 72° 20´.

Ainsi la dérive, après avoir fait perdre aux explorateurs une distance

assez considérable, leur procure, en fin de compte, le bénéfice de 1°

12´ et une fraction infime. Bien qu'elle soit ininterrompue, sa vitesse

est essentiellement variable et soumise à la direction des vents. Ainsi

soufflent-ils du sud ou du sud-ouest, le pack se déplace d'environ dix

mille en vingt-quatre heures. Soufflent-ils du Nord, sa course

quotidienne est seulement de trois ou quatre milles.

Cela se comprend très facilement du reste. L'énorme radeau de glace

recevant du courant océanique une impulsion dans un sens quelconque,

cette impulsion se trouve retardée ou accélérée, selon que le vent

souffle de l'avant ou de l'arrière sur son énorme masse.

Aussi les matelots français qui jadis chargeaient de malédictions le

courant polaire, commencent à bénir son intervention.

Constant Guignard, surtout, ne se sent pas de joie. Pensez donc: le

quatre-vingt-quatrième degré de latitude est franchi, et la haute paye

du Normand parcimonieux s'élève d'autant.

Nul comme lui n'est préoccupé du point, de la vitesse de la dérive, de

l'influence de la brise et en général des causes pouvant influencer en

marche de la banquise.

--Prends garde, matelot, ne cesse de lui répéter le Parisien, l'avarice

te perdra.

--A pas peur! riposte le Normand ravi d'apprendre qu'il gagne dix francs

par jour de boni, sans même remuer le petit doigt.

«Arrive qui plante, l'argent est toujours l'argent.

--J'te dis, moi, que tout va trop bien pour toi, et qu'il faut te défier

de la chance.

«Vois-tu, dans la vie, tout se paye.

--Tout se paye... ben sûr... même le tabac et la chandelle... mais

avec de l'argent.

«Donc, faut de l'argent.

--Tu ne me comprends pas.

«Je veux te dire que, dans l'existence, un malheur fait généralement

contrepoids à un bonheur.

«Tiens, à propos de gens trop riches ou trop heureux, écoute une

histoire.

«Il était une fois un roi, un empereur, ou un pape, je ne sais plus au

juste; p'têt'e ben le grand Napoléon ou un empereur d'Amérique, bref un

grand personnage de l'antiquité. Tout lui arrivait si tellement bien à

point, il était si opulent et si veinard que ça l'épouvantait, et qu'il

se disait: Gare à la guigne!

«Tracassé au point d'être malheureux à force de prospérité, il pensa

qu'il faudrait faire un sacrifice à la fortune afin de conjurer par

avance le mauvais oeil. Pour lors, il jette dans les fins fonds de la

mer, par cent mille brasses de fond, sa bague d'empereur à laquelle il

tenait beaucoup, et qui valait au moins cinquante millions.

--Il aurait mieux fait de la donner à un gabier de la flotte.

--Possible!... mais écoute la suite.

«Or donc, mon particulier--je me souviens maintenant que c'était le

grand Napoléon--est toujours si tellement chançard, que la veine le

persécute... oh! mais à devenir fou.

«Un beau matin, sa bonne lui apporte une sole frite qu'embaumait,

fallait voir!

«Naturellement y s'met à manger comme un homme pressé de retourner à la

bataille, et crac!... se casse deux dents sur un quéque chose que la

sole avait dans le ventre!

«C'était sa bague!... t'entends, sa bague avalée par le poisson que des

pêcheurs trouvent dans leur filet, et qui lui arrive tout frais pour

sauter dans la poêle.

«Ma foi! ce bonheur insolent lui tourne la bile et lui met la cervelle à

l'envers au point que rien ne lui réussit plus.

«A preuve que l'année suivante il est pris par les Anglais pendant la

campagne de Russie, et jeté à Sainte-Hélène, un rocher d'enfer où il

est resté amarré par une jambe à une chaîne pesant plus de cent livres,

pendant vingt-cinq ans!

«Eh! ben, quéque tu dis de ça?

--J'dis rin! vu que j'suis pas empereur, que j'ai pas de bague de

cinquante millions, ni de cuisinière et point davantage de sole frite à

manger.

--C'est bon! qui vivra verra, riposte aigrement le Parisien vexé dans

son amour-propre de narrateur et de moraliste.»

Certes, il ne croyait pas si bien dire.

Pendant deux jours il y eut un léger brouillard blanchâtre qui, malgré

son peu de densité, empêcha néanmoins les observations astronomiques.

Dévoré par la convoitise et craignant que le pack ne reprît sa marche

rétrograde, Constant Guignard multipliait les allées et venues du poste

au pont du navire et réciproquement.

--Où que tu vas encore? lui demandait son camarade.

--Voir si le temps est clair, pour prévenir le capitaine qu'il peut

fusiller les étoiles et calculer son point.

--Tu finiras par te faire geler...

«Vois donc: y fait un temps à pas mettre un «brassé-carré» dehors.

--As pas peur!... ça me connaît, la fraid!»

La dernière absence fut plus longue que les autres. Le temps paraissant

vouloir s'éclaircir, Guignard demeura près d'un quart d'heure immobile,

au pied du grand mât, le visage exposé aux furieuses morsures de la bise

polaire.

Ayant enfin aperçu quelques étoiles, il rentre dans le poste sans avoir

la précaution de séjourner dans la tente et s'écrie, d'une voix

toute changée:

--Capitaine, le ciel est clair... on voit des... des...

Et brusquement, saisi par la chaleur, il chancelle, et va s'abattre sur

un banc.

Le docteur s'élance vers lui, le soulève, examine sa figure et s'écrie:

--Mais il a le nez gelé!

«Vite! deux hommes... un falot!

«Portez-le sous la tente... bien!... maintenant de la neige...»

Déshabillé en un tour de main, le patient apparaît livide, exsangue et

rigide comme un homme de pierre.

La face est tuméfiée, violette, sous le givre qui s'attache à la barbe,

aux cils et aux sourcils; mais le nez blafard pareil à du plâtre, se

détache singulièrement, au milieu de ce masque hypérémié.

--Frictionnez le corps à tour de bras, avec de la neige, continue le

docteur.

«Moi, je me charge de la figure.

Après un quart d'heure d'efforts, le pauvre diable astiqué comme un

morceau de métal par les rudes mains de ses compagnons, se débat

faiblement, et recouvre peu à peu la voix.

--Où diable! que j'sis donc?...

«Drôle!... ça!... j'me rappelle de rin?...

«J'ai été foudroyé par la fraid...

--Eh bien! ça va? demande le docteur essoufflé de l'exercice.

--Un miot (peu), monsieur... sauf que j'sens plus mon nez.

«Nom d'un d'là... s'rait-t'y pas gelé?

--Allons! silence... on va vous mettre au lit, et demain vous serez sur

pied.

«Mais, une autre fois, ne commettez pas de pareilles imprudences, sans

quoi, mon cher garçon, vous irez toucher votre boni sous la banquise.

--Et mon nez, monsieur le docteur?

--Nous en reparlerons plus tard, dit évasivement le médecin.»

Vingt-quatre heures après, le Normand pouvait en effet quitter son

hamac, mais son nez, jadis exigu, avait pris les dimensions et la

couleur d'une aubergine.

En raison de ce développement, l'organe devint le siège de douleurs

alternant avec des démangeaisons intenses, puis il entra en suppuration,

se fendilla, et finalement désenfla sous l'influence des révulsifs

appliqués par le docteur.

Au bout de quinze jours il était à peu près guéri, mais se trouvait

hélas! diminué de moitié. La gelure trop intense avait mortifié tout le

bout de l'appendice, qui devait rester atrocement camard jusqu'à la mort

de son propriétaire.

Il fut en revanche nanti pour longtemps d'un superbe coloris violet qui

le faisait ressembler à un bigarreau planté dans un fromage à la crème.

Comme compensation, Constant Guignard apprit que la banquise allait

toujours vers le Nord et que sa haute paye s'augmentait d'autant.

Plus heureux que Polycrate, tyran de Samos, dont le Parisien avait si

drôlement travesti la légende, l'avaricieux Bas-Normand se consola en

pensant qu'il pouvait lui arriver pis encore, et que les écus

s'amassaient tout seuls.

Avant cet incident qui eût pu plonger dans le deuil, l'équipage de la

_Gallia_, les matelots, avec leur légèreté de grands enfants, étaient

tentés de crier à l'exagération, lorsque leurs officiers les entouraient

de précautions poussées jusqu'à la minutie.

Ils devinrent un peu plus soucieux de leur santé, tant ils furent

impressionnés par cette congestion foudroyante.

Du reste, défense formelle fut faite à chacun de séjourner au dehors et

de sortir seul, ne fût-ce qu'un moment. De cette façon, il fut facile

aux hommes de se surveiller mutuellement et de reconnaître sur le visage

des camarades les premiers symptômes de gelure, dont la victime ne

s'aperçoit jamais que trop tard.

Le nez est toujours le premier atteint par la terrible morsure du froid.

Il devient blanchâtre, exsangue, insensible, et sous peine d'être

mortifié comme celui du pauvre Guignard, il faut, sans tarder, le

frictionner avec de la neige.

Aussi, la recommandation qui ne manquait jamais, au moment de partir en

corvée, se formulait-elle invariablement par ces mots:

--Surveillez vos nez!

Les nez de l'équipage devinrent, en conséquence, une sorte de propriété

indivise à laquelle chacune se trouva dès lors intéressé, et le dicton:

«Gare à ton nez» vint s'ajouter à celui de: «Faisons du carbone».

Enfin, pour plus de précaution, le docteur enduisit chaque appendice

d'une couche de collodion iodé qui raffermit l'épiderme gercé par des

commencements de congélation antérieure et agit comme isolant contre les

accidents à venir. Et rien n'était bizarre comme cette collection de nez

luisants, cornés, enluminés, rappelant une collection de masques de

mardi gras.

Les paupières devinrent également le siège d'inflammations douloureuses

causées par les glaçons qui se collaient aux cils et attaquaient à la

longue la conjonctive. Bien que le faible rayonnement des lueurs

crépusculaires eût rendu l'usage des lunettes superflu, on les avait

conservées pour interposer entre le vent et le globe oculaire une sorte

d'écran protecteur. Il fallut bientôt y renoncer, car l'évaporation de

l'oeil couvrait, en quelques instants, les verres d'une croûte aussi

opaque que celle des fenêtres enduites de givre.

Là encore il fallut redoubler d'attention et se prêter mutuellement

assistance pour débarrasser, en temps opportun, les paupières des

adhérences du givre.

La pompe fournit toujours de l'eau de mer pour la douche quotidienne à

laquelle on s'est à la longue habitué. Mais il faut de l'eau douce pour

la cuisine, les boissons et le lavage du linge de corps.

Cette eau est produite par l'évaporation de la glace.

Mais, de même qu'il y a fagots et fagots, il y a également glace douce

et glace salée.

Celle provenant de la mer et gelée sur place est aussi salée que les

flots eux-mêmes et conséquemment inutilisable. Les Anglais, qui ont

presque exclusivement collaboré au vocabulaire arctique, la nomment:

_floeberg_.

Par contre, celle qui vient des glaciers, produits comme on sait par les

névés, est douce et d'une teinte plus franchement azurée. Elle est

amenée par la dérive et compose exclusivement les _icebergs_.

Or le pack, aux environs de la _Gallia_, étant formé de floebergs, il

faut aller chercher, à près d'un mille, celle qui est nécessaire à

l'approvisionnement du navire. Il y a là un gisement inépuisable

d'icebergs.

On pourrait employer, il est vrai, la neige. Mais le capitaine voulant

tenir son monde et ses bêtes en haleine, a trouvé, dans ce voyage

quotidien, le prétexte à un exercice corporel des plus salutaires.

En conséquence, un traîneau, dénommé pour ce motif «la voiture du

porteur d'eau», est attelé de dix chiens, et envoyé à «la Dhuys» escorté

de quatre hommes armés de carabines.

Les chiens, heureux de quitter l'abri où ils se morfondent après la

promenade, accomplissent leur tâche avec un entrain magnifique. On

dirait qu'ils sentent réellement que cette corvée les endurcit aux

fatigues à venir, d'autant plus rudes au début, que le farniente aurait

été plus complet pendant l'hivernage.

Les hommes de leur côté apprennent comment il faut les conduire, les

aider, les soigner. Ils savent comment débute l'engravée des pattes et

les soins nécessités dès la première heure par cette affection qui peut

devenir incurable, si elle n'est combattue en temps opportun. Des

lotions quotidiennes à l'alcool, suivies d'une application de collodion

et complétées par l'enveloppement de la partie malade avec de la

flanelle, sont à la fois le meilleur préventif et le curatif par

excellence.

Un chien se trouve-t-il pris de courbature ou de congestion, vite on lui

tire, selon la méthode esquimaude, un peu de sang par les oreilles ou la

queue.

La conduite du traîneau, surtout quand il est chargé, demande une

certaine expérience que seule peut conférer l'habitude.

Aujourd'hui, le chemin suivi par le tonneau du porteur d'eau pour se

rendre du navire à la Dhuys est à peu près praticable. Mais, au

commencement, quelle incohérente succession de casse-cou!

A l'aller, il n'y avait que demi-mal. Et même les hommes devaient

modérer l'allure des chiens qui s'emballaient comme des bêtes folles, et

faisaient voler derrière eux le traîneau vide.

Mais, au retour, quand le porteur d'eau ramenait un quintal de glace! Un

conducteur se tenait en tête, et guidait l'attelage avec son fouet, à

travers les hummocks et les glaces raboteuses. Les autres hommes de

corvée se tenaient à droite, à gauche et en arrière du traîneau pour le

soulever d'un bord ou de l'autre, quand un bloc venait caler un des

patins. Le véhicule tiraillé, poussé, arraché, s'avançait en basculant,

toujours prêt à chavirer, jusqu'à ce que, butant sur des hérissements de

pointes anguleuses, il s'arrêtait, figé sur place.

Reconnaissant l'inutilité de leurs efforts, les chiens faisaient tête en

queue, s'asseyaient sur leur derrière et regardaient narquoisement les

marins, comme pour leur dire: «Allons, souquez, vous, les hommes!»

Et les hommes passaient à l'avant, empoignaient les courroies de halage

et tiraient comme des cabestans en criant à tue-tête:

--Hisse-la!... oh hisse!

On progressait ainsi par «étapes» de deux ou trois mètres, jusqu'à ce

que l'obstacle fût franchi, et l'on recommençait, indéfiniment.

A la longue, la voie s'est améliorée, par l'usage incessant du pic et du

ciseau à glace, et le voyage s'accomplit avec assez de facilité.

Mais les ours, dont l'odorat est doué d'une incomparable subtilité, ont

fini par éventer de très loin les émanations des matelots et de leurs

chiens. On les voit errer comme des spectres sur la plaine blanche, et

se rapprocher peu à peu, talonnés par la fringale qui leur tord les

entrailles.

Au début, ils se tenaient à une distance respectueuse, mais, enhardis

par un faux semblant d'impunité, ils devinrent plus audacieux, et firent

mine d'attaquer.

Pardieu! on ne demandait pas autre chose, et il y eut de rudes batailles

invariablement terminées par le meurtre de l'assaillant.

Aussi, quelle joie de revenir avec cinq ou six cents kilogrammes de

viande fraîche.

Vite! au plus pressé. On culbutait le bloc de glace. Le plantigrade

était hissé sur le traîneau et aussitôt à bord, la curée commençait.

Le garde-manger fut ainsi renouvelé de temps en temps, à la grande joie

des chiens qui faisaient une ripaille monstre, et des hommes dont

l'organisme avait besoin de vivres frais.

Quant au procédé de conservation, il est des plus élémentaires. Le

gibier, dépouillé de sa fourrure et dépecé par quartiers, est tout

simplement accroché en plein air, à l'extrémité d'une vergue.

Les morceaux gelés à fond, et devenus aussi durs que la pierre, se

balancent, à l'abri des griffes et des crocs des maraudeurs, et

préservés de la putréfaction par le froid, cet incomparable embaumeur.

Entre temps, Oûgiouk, un peu relégué au second plan pendant cette

période d'immobilité, ou plutôt de claustration, harponne un phoque venu

pour respirer au fond d'une faille qui surgit inopinément dans la

banquise.

[Illustration: Oûgiouk harponne un phoque...]

Le phoque est le bienvenu comme l'ours, auquel il va tenir compagnie,

dans le gréement, jusqu'au jour où maître Dumas, armé d'une hache et

d'une scie vient enlever la quantité nécessaire au repas.

Et c'est ainsi qu'on vit à bord du navire français, en faisant alterner,

avec des exercices variés, des lectures, des conférences, de

substantiels entretiens, des chansons, qui rompent la monotonie du rude

hiver et tiennent le personnel en haleine.

La santé est toujours bonne, grâce à l'hygiène rigoureuse observée par

chacun. Sauf des cas peu graves de gelure, tout va bien.

Des Allemands, pas de nouvelles. On aperçoit, dans le lointain, quand la

lune est bien claire, l'ombre de leur navire. Mais on ne les rencontre

jamais. Ils évoluent vers le sud, pendant que les Français vaquent à

leurs affaires du côté du Nord. Il semble résulter d'un accord tacite

qu'on doive s'éviter soigneusement. C'est le meilleur moyen de ne pas

donner lieu à des conflits qui finiraient par s'élever entre les deux

équipages.

Somme toute, on vit à mille mètres de distance comme si l'on se trouvait

à mille lieues.

Néanmoins, on s'observe, car à mainte reprise, les Français munis de

lorgnettes ont vu, quand le soleil éclairait encore la région, leurs

voisins les examiner aussi.

Mais depuis que les ténèbres ont remplacé les crépuscules d'hiver,

l'obscurité a rendu cet éloignement plus complet encore s'il est

possible.

Somme toute, on serait aussi heureux que peuvent l'être des hivernants

auxquels rien ne manque, n'étaient la continuité de la dérive et surtout

l'incessant travail de la banquise.

On s'inquiète, d'une part si le mouvement s'accentue au Nord, et l'on

appréhende toujours qu'il ne se modifie. D'autre part, le tapage

infernal des glaçons agités par les courants excite de perpétuelles

alarmes. Impossible de s'habituer à ces brusques trépidations qui

secouent le navire, comme un édifice ébranlé par un tremblement de

terre. Il y a souvent par jour trois ou quatre alertes, pendant

lesquelles on se demande si la goélette ne sera pas écrasée par

l'entassement de blocs soulevés, puis comprimés avec une force

irrésistible.

Une nuit, c'était le 10 novembre, on crut réellement que la dernière

heure était arrivée. Un craquement terrible se fait entendre après une

série de soubresauts qui agitent la mâture et font dégringoler

bruyamment les stalactites. Puis des coups sourds, comme les pulsations

des vagues cherchant issue. Un ronflement analogue à celui que produit

une machine à vapeur surchauffée emplit le navire agité de brusques

saccades.

En un clin d'oeil, tout le monde accourt sur le pont, malgré les

officiers qui s'époumonnent à crier:

--Prenez garde aux congestions!

Un tumulte épouvantable, suivi de sifflements, couvre leur voix. Puis un

clapotis sinistre, suivi d'un bruit caractéristique de ressac. La mer,

comprimée sous la pesante enveloppe de glace, a fini par se faire jour

en un point où le pack est plus faible. Un pan tout entier se soulève

avec un fracas de tonnerre, se dresse à pic, se balance un moment au

sommet de la lame sourde qui surgit de l'ouverture béante, et s'écroule

à vingt mètres de l'arrière.

Deux ou trois vagues échevelées, furieuses, se succèdent et s'étalent en

grondant au milieu des hummocks, et bientôt, saisies par le froid, se

cristallisent en une couche unie qui luit comme un miroir, sous la pâle

clarté de la lune.

En moins d'une heure, la banquise est nivelée à perte de vue par cet

étrange ras de marée. A ce point que la couche de neige, les dépressions

et les protubérances ne dépassant pas un mètre se trouvaient submergées,

puis emprisonnées sous une jeune glace d'où émergent de loin en loin,

comme des îlots, les blanches pointes des hummocks et des icebergs.

Et chacun frémit, à la pensée que cet effondrement pouvait se produire

au point exact où le navire se trouve scellé.

Fort heureusement les révoltes de la mer captive n'ont pas souvent cette

violence et cette soudaineté.

Ses protestations sont plus bruyantes que redoutables et se bornent à un

vacarme infernal. Mais les appréhensions qu'elles causent aux marins

édifiés sur leur irrésistible puissance, n'en sont pas moins vives.

Quelque vaillants qu'ils soient, ce fracas dont la sonorité s'exaspère

depuis la recrudescence du froid, les émeut d'autant plus, qu'ils se

trouvent condamnés à une immobilité complète, et à une impuissance dont

les ténèbres augmentent encore l'énervante passivité.

L'alerte est passée. Les bruits s'apaisent peu à peu, comme ceux d'un

volcan qui a vomi sa lave et ses scories.

L'équipage transi retourne au poste, moins deux hommes demeurés en

faction sur le pont éclairé d'un falot. Les sentinelles fument leur pipe

et marchent à grandes enjambées au milieu d'une épaisse vapeur.

Une heure se passe. Au moment où ils vont aller éveiller doux camarades

pour prendre la garde à leur place, on voit dans le lointain des

silhouettes errantes.

--Eh! les hommes, des ours! crie l'un d'eux en heurtant du poing la

porte du dortoir.

--Le Diable les emporte! il fait si bon dormir!

--Allons! houst!... à la viande.

Si les rôdeurs sont par trop affamés, ils attaquent et paient de leur

vie leur témérité. Sinon ils randonnent autour de la goélette avec des

attitudes effarées d'un comique achevé.

Une autre fois, le calme est à peine rétabli, que la coque du vaisseau

se met à gémir. Les dormeurs, connaissant la signification de cette

plainte, s'éveillent brusquement.

Au loin le pack ronronne en notes basses. La coque grince plus fort et

craque de bout en bout. Le ronron du pack va crescendo. Il se rapproche

et augmente d'intensité. C'est maintenant une sorte de mugissement sourd

de marée brisant sur les galets.

La pression devient plus forte et les glaces s'écrasent autour du navire

avec des sifflements de vapeur fusant sous des soupapes.

Le formidable grondement jaillit en rafales et entoure les hivernants

d'un véritable ouragan où se confondent les bruits les plus incohérents.

On dirait des milliers de chariots pesamment chargés qui roulent sur des

routes mal pavées, des cris d'animaux, des hurlements de vent dans des

ravins, des glapissements comparables à ceux des sirènes à vapeur...

Au moment où ce concert infernal emplit les airs de son épouvantable

vacarme, la pression est à son maximum.

Le vaillant bâtiment résiste comme un bloc au milieu des fêlures

concentriques rayonnant autour de lui.

Les saccades se multiplient brusquement, par à-coups. Puis un dernier et

plus terrible craquement. Quelques raies noires balafrent au hasard la

neige en lézardes au fond desquelles on entend le clapotis bien connu.

De nouveaux abîmes s'ouvrent et se referment soudain, sous l'effort des

pressions latérales.

Toutes les stratifications accidentelles, tous les blocs chancelants

dressés en équilibre instable pendant le cataclysme s'écroulent avec

fracas, comme des pans démantelés.

On entend, pendant deux ou trois minutes quelques murmures, dernières

protestations de la matière en révolte, puis le calme renaît.

Pour combien de temps?

Les français au pôle Nord · 第 35 / 102 题