II

L'équipage français furieux de tirer les marrons du feu.--Sans-gêne

allemand.--Ruse de guerre.--Pris au piège.--Abaissement de la

température.--Pronostics fâcheux d'un hiver

précoce.--Engelures.--Remède primitif et infaillible.--Expédition

de chasse.--Meute sauvage--Massacre.--Les boeufs

musqués.--Moutons géants.--La curée chaude.--Abondance de vivres

frais.--Heureux retour.

Le capitaine de la _Gallia_ et son état-major admirent l'équipage dont

la constance est magnifique. En vain chaque heure, chaque jour, chaque

semaine--car le temps fuit avec rapidité--amènent leur contingent de

fatigues; en vain les difficultés croissent à chaque instant, pour

amener un résultat plus que médiocre; jamais une plainte, jamais un mot

de découragement, jamais un geste de lassitude. Chacun paie de sa

personne suivant son tempérament et son caractère, mais avec une égale

vaillance. Les uns avec une gaieté communicative dont la source est

intarissable, les autres avec une sorte d'élan rageur ou avec une

ténacité froide, acharnée.

Le quart fini, lorsque les matelots de la bordée montante viennent

remplacer ceux pour qui a sonné l'heure du repos, ces braves gens

quittent à regret le chantier en criant: «Déjà!...»

Et pourtant, jamais labeur ne fut plus inusité pour des matelots, et en

même temps plus ingrat ni plus excessif. Lutte sans merci contre les

fragments rigides, contact incessant avec cette glace maudite en quelque

sorte devenue un élément nouveau, barbotage dans la neige à demi fondue,

chutes continuelles sur les surfaces glissantes, halage de blocs énormes

à travers les sinuosités du chenal, rien ne manque à la série qui, pour

être complète, exigerait une interminable description.

Tout cela pour une idée peu ou pas comprise; pour arriver à s'élever de

quelques centaines de mètres vers le Nord, pour se rapprocher de ce

point géographique perdu sur une mer gelée!

Mais, voilà! on s'est librement engagé à suivre le capitaine en quelque

lieu qu'il lui plaira d'aller, et on le suit de confiance, par sympathie

pour lui, par respect pour la promesse jurée, par amour pour ce pavillon

qui ne descend jamais de la corne.

Car, on l'aime vraiment ce superbe officier, qui, tout gentilhomme qu'il

est, ne craint pas, à l'occasion, de haler sur l'haussière, de raidir

les jambes et de courber l'épaule quand la glace résiste. Et ce bon

docteur, et ce brave second, et ce gentil garçon de lieutenant! Tous

vont de l'avant et bûchent comme de simples matelots!

Mais, quel puissant encouragement, quand on voit l'état-major ainsi

prêcher par l'exemple!

Et puis, il y a là les «Prussiens» qui poursuivent le même but.

Non seulement des étrangers, mais des «Prussiens». Vous comprenez!...

En conséquence, que ce soit pour aller au pôle ou au diable, ils

n'arriveront pas les premiers!

Quant à cela, jamais! Cette rivalité avec l'ennemi séculaire met

doublement en jeu l'honneur national.

Aussi, quelle explosion de colère, quand on les vit, avec leur habituel

sans-gêne, venir un beau matin embouquer le canal pratiqué au prix de

pareils efforts!

N'eût été le proverbial respect des matelots pour la discipline, cette

audacieuse prise de possession amenait un conflit.

«Tonnerre! jure Plume-au-Vent exaspéré, on appelle ça tirer les marrons

du feu!...

«Dans l'espèce, les marrons sont des glaçons, mais pétard de Brest! ça

n'en est pas moins rasant.

--Pécaïré! rugit Dumas, que le capitaine dise un mot, et je les

échenille à coups de carabine!...

[Illustration: Que le capitaine dise un mot, et je les échenille à coups

de carabine!...]

--Caraï! grondent les Basques, à l'abordage!...

--L'abordage!... eh ben! j'en sis, mè, opinent les Normands.

--Malard'oué!... sabordons le cachalot, vocifèrent les Bretons.

--Allons, tais ton bec, les hommes, dit froidement Guénic.

«Fusillez rien!... abordez rien!... t'entends!...

--Voyons, maître, c'est-y pas bisquant, de voir des choses pareilles...

--Même à travers des lunettes vertes!

--Tais ton bec encore une fois, car je veux que ce bout de bitord me

serve de cravate, si le capitaine n'a pas son idée.

--Ah! dame!... si le capitaine a son idée, c'est autre chose.»

Cette affirmation, d'une autorité aussi compétente que celle du digne

Breton, calma, comme par enchantement, les susceptibilités de

l'équipage.

On était alors au 12 août, et le chenal, après des alternatives de

réussite et d'insuccès, atteignait environ seize cents mètres. A mesure

que le soleil s'abaissait à l'horizon, le froid avait bien un peu

repris, mais pas de façon à encombrer cette voie si intrépidement

ouverte.

En conséquence, la _Germania_ quitta son ancrage et put, en moins de

deux jours, s'approcher jusqu'à cinq cent cinquante mètres à peine de sa

rivale.

Certes, si le procédé n'est pas rigoureusement d'accord avec les

convenances, il est singulièrement expéditif et avantageux.

D'autant plus que la nuit suivante, une brise assez forte ayant soufflé

du Sud-Ouest, la partie méridionale du pack se resserra au point de

combler entièrement le chenal!

Vingt-quatre heures plus tard, l'accès en était fermé à la _Germania_

sans doute pour tout l'hiver!

Comme herr capitaine Walther dut bénir son étoile, et se moquer

intérieurement du Français qui usait ainsi son charbon et courbaturait

ses hommes pour lui ouvrir un passage!

Car le chenal fermé à sa partie méridionale, par la pression latérale

des glaces, n'en restait pas moins libre au milieu, et herr capitaine

Walther, bénissant de plus en plus son étoile, se promettait bien de

suivre pas à pas le Français, au fur et à mesure que celui-ci

continuerait sa tâche.

Mais, ce jour-là, c'est-à-dire quand la marche en arrière fut absolument

interdite à la _Germania_, le capitaine d'Ambrieux, travaillé sans doute

par son idée, modifia tout à coup sa façon de procéder.

Soit qu'il craignît d'épuiser sa provision de dynamite, soit pour tout

autre motif entrevu par Guénic, il défendit de broyer avec la mine les

bancs découpés à la scie.

Puis, il fit pratiquer, dans la rive droite du canal, un dock

provisoire, dans lequel se rangea la _Gallia_, pour laisser passer le

premier bloc, halé comme les autres par une partie des hommes.

Ce bloc, taillé un peu plus large que les précédents, et en forme de

coin, vint boucher hermétiquement le canal, en raison de son évidement

en biseau, de façon à interrompre toute communication.

Retenus par un reste de pudeur et bien loin de soupçonner cette

manoeuvre originale, les Allemands n'osèrent, ou ne voulurent pas

aller jusqu'au chantier français s'enquérir pourquoi on avait renoncé à

la mine.

Ils attendirent douze heures.

Pendant ce temps, le capitaine d'Ambrieux et ses hommes firent tant et

si bien, que huit blocs entiers, mesurant chacun environ quinze mètres,

vinrent se buter au «bouchon».

Près de cent trente mètres de glace, épaisse de douze à quinze pieds,

surajoutés un à un au premier, puis soudés pendant la nuit par la gelée,

interceptèrent dorénavant la route entre les deux navires, à tel point

que si herr capitaine Walther n'est pas muni d'engins aussi puissants

que ceux de son rival, il est bel et bien prisonnier dans la banquise!

Pour être un bon tour, c'est un bon tour; et le plus subtil casuiste n'y

pourrait, en aucune façon, trouver à redire, car, enfin, chacun est

libre de travailler comme bon lui semble, et tant pis pour les intrus

qui se trouvent pris au piège dressé par leur sans-gêne.

Aussi, quels lazzis, sur la _Gallia_, pendant que là-bas, sur la

_Germania_, on épuise l'opulente série des jurons d'outre-Rhin!

«Pincées! mon vieux Fritz, pincées, les têtes carrées! hurle

Plume-au-Vent qui exécute un cavalier seul épique.

--Oh! les coquins, gronde l'Alsacien, qu'ils y restent donc jusqu'au

jugement dernier!

--Pour une fois, Parisien, interrompt Nick, c'est là une pièce bien

mise, sais-tu?

--Diable et ta pièce! Plus de six mille mètres cubes de glace!

--M'a Doué!... dit en riant Le Guern, y z'en ont pour jusqu'à la fin de

l'hiver, ou je ne m'y connais plus.

--Morale de l'histoire: fallait pas qu'y y'aillent.

--Au moins, à présent, on va pouvoir turbiner à son aise, en bons

Français, et non pas pour le roi de Prusse.

--D'autant plus que les jours raccourcissent et que le temps passe.

--J'te crois!

«Le nommé soleil n'est plus si flambard... le v'là rose pâle comme une

guigne pas mûre.

--Et y s'couche, comme pour nous jouer pièce!

--Et puis les nuits allongent... y gèle!...

--Sûr qu'à présent l'air est fraîche!...

--Si on n'allait pas avoir le temps de finir le canal!

--Faudra voir.

--Bah! Fini ou pas, les autres sont toujours pincés.»

Depuis près d'un mois que cet ingrat travail de percement est commencé,

les conditions climatériques se sont modifiées avec une rapidité pour

ainsi dire foudroyante.

Les nuits, qui d'abord n'étaient qu'un simple crépuscule, s'allongent et

l'orbite du soleil s'abaisse visiblement chaque jour sur l'horizon.

Ce n'est déjà plus qu'un astre rougeâtre, clignotant, au disque

prodigieusement élargi, qui semble s'élever à regret sur les terres de

désolation.

Dans un mois, il n'y aura plus que douze heures de jour, y compris les

crépuscules fort longs du matin et du soir, et quand, au 23 septembre,

c'est-à-dire dans cinq semaines, le soleil aura dépassé l'équinoxe

d'automne, le terrible hiver fera sentir ses douloureuses morsures.

Car, il n'y a pas, là-bas, ces transitions automnales si douces, sous

notre zone tempérée.

Le passage du jour sans fin à l'interminable nuit est brutal, violent,

sinistre.

La terre, à peine échauffée, se refroidit si vite, que d'épais

brouillards flottent lourdement sur la banquise, tant que le soleil

n'est pas monté à une certaine hauteur. Parfois il neige, et il gèle

chaque nuit.

Tout cela depuis une dizaine de jours seulement, alors que la période de

beau temps devrait durer près de trois semaines.

Bref, tout annonce un hiver précoce!

Une semaine se passe encore, et il devient impossible aux hommes de la

_Gallia_ de fournir une égale somme de travail.

Le capitaine, voulant lutter quand même contre les éléments, contre la

malchance, contre l'impossible, a fait monter deux lames de scie. Elles

fonctionnent d'une façon à peu près satisfaisante, même pendant la nuit,

grâce au fanal électrique remplaçant le soleil.

Mais les matelots, en dépit de leur indomptable énergie, commencent à

être épuisés. Leurs mains et leurs pieds sont criblés d'engelures. Le

docteur craint de les voir s'envenimer. Il a dû ordonner pour

quelques-uns le repos absolu.

C'est que si le petit oedème phlegmoneux, connu sous le nom

d'engelure, est ici un simple bobo, il n'en est pas de même là-bas, où

il atteint des proportions énormes, et produit d'horribles plaies

demeurant longtemps incurables.

Cinq hommes sont déjà réduits à l'inaction.

Le pauvre Constant Guignard, qui semble collectionner les avaries, est

le plus maltraité de tous.

Un de ses pieds, devenu comme celui d'un éléphantiasique, n'a plus

aucune forme. C'est une masse de chair tuméfiée, violette, couverte de

nodosités et d'ampoules d'où suinte une sérosité jaunâtre.

Le docteur possède heureusement une panacée souveraine dont la matière

première n'est pas près de faire défaut. C'est la glace pilée,

appliquée en compresses _loco dolenti_, et sans cesse renouvelée jusqu'à

résolution de l'oedème.

Remède simple, peu coûteux, d'emploi facile, et dont la préparation

n'exige pas des connaissances pharmaceutiques très étendues.

Dans huit jours, les éclopés seront guéris.

Huit jours, soit! C'est court pour des malades, et bien long pour des

gens pressés.

Mais il n'y a pas à s'insurger contre une formelle nécessité. Le

capitaine le comprend tout le premier. Sous peine de compromettre

gravement, à l'entrée de l'hiver, la santé de son équipage, il sent

qu'il faut enrayer.

Et pourtant, il n'y a plus guère qu'un kilomètre de banquise à couper,

pour que la _Gallia_ flotte sur les eaux libres!

D'Ambrieux n'a plus qu'un espoir. C'est qu'il se produira dans l'état de

l'atmosphère une de ces détentes assez fréquentes à la fin de l'été.

Peut-être alors pourra-t-on recommencer la section des glaces.

Peut-être! Sinon la _Gallia_ restera, elle aussi, prisonnière jusqu'à la

débâcle.

Ayant pris bravement son parti de ce contretemps, le capitaine pensa

qu'il serait utile de distraire les hommes valides par un service

modéré. Depuis longtemps les chiens sont inactifs, et les vivres frais

font défaut. Si l'on faisait une petite excursion en traîneau? Une

excursion dont la chasse pourrait être le prétexte.

Le docteur trouve excellente l'idée qui sera profitable aux gens, aux

bêtes, au garde-manger.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Pour la seconde fois, les traîneaux sont

approvisionnés et attelés. Le docteur, le lieutenant, Dumas, le

Parisien, les deux Basques, l'armurier, le deuxième mécanicien et le

Groenlandais sont de l'expédition. Le capitaine, le second, le maître

d'équipage, le maître mécanicien restent avec les éclopés.

Le temps, bien que brumeux, n'est pas défavorable.

Surtout pas d'imprudence! Une dernière poignée de main, et bonne chance!

On part, on est parti!

La petite troupe se dirige, par le plus court, vers la partie

méridionale des terres entrevues par Lockwood. Il suffit d'une journée

pour les atteindre, si toutefois le traînage n'est pas trop difficile.

Allons, tout va bien! Les chiens ont du salpêtre dans les veines. Ils

galopent comme des fous, et font voler les traîneaux sur lesquels, pour

cette fois, les hommes se sont installés, car on emporte seulement des

vivres pour quatre jours.

[Illustration: Les chiens galopent comme des fous...]

Grâce à cette vitesse désordonnée, on fut en vue des côtes bien avant le

coucher du soleil, de façon à choisir sans peine, au milieu des roches,

une cavité bien abritée pour passer la nuit.

Le lendemain, dès l'aube, les traîneaux escaladèrent, non sans

difficultés, des pentes assez abruptes, mais heureusement recouvertes

d'une couche de neige nouvelle suffisamment épaisse.

On atteignit de la sorte un vaste plateau élevé de cent vingt à cent

trente mètres, garanti des vents du Nord par une série de montagnes qui

se dressent à perte de vue dans le lointain.

Cette disposition permet à quelques représentants du règne végétal de

croître, par quel prodige! au milieu d'anfractuosités, où la terre se

compose de poussières à peine agglomérées. Non seulement des mousses,

des lichens, noirs et jaunes, tapissent les roches du côté du Midi,

mais encore on voit surgir des pavots, des saxifrages, des renoncules,

qui jettent çà et là quelques points d'or et de pourpre sur la blancheur

immaculée de l'interminable tapis.

Bien plus, des forêts véritables de bouleaux nains, au tronc gros comme

une allumette mélangés d'airelles, et de saules à peine aussi élevés que

des tuyaux de pipes, s'étalent en épaisses futaies jusqu'aux montagnes.

Pendant que le docteur, charmé de la trouvaille, examine avec la

jubilation d'un savant féru de botanique le parterre boréal, le guide

esquimau se met prosaïquement à quatre pattes, écarte la neige avec ses

mains, colle son nez sur le sol, et fait entendre ces brusques

aspirations familières aux limiers.

Très curieux de sa nature, Plume-au-Vent s'approche, regarde, fait un

geste comique de dégoût, et s'écrie:

«En v'là une drôle d'idée, par exemple.

--Quoi donque? interroge Dumas qui regarde à son tour.

«Oh! le sale!...

«Tien!... mais... ça empoisonne le musc, continue le Provençal qui, en

sa qualité de cuisinier, abhorre la parfumerie.

--Le musc! interrompt le docteur en s'arrachant à la contemplation de la

flore arctique.

«Alors, le gibier n'est pas loin!

--Té vé!... monsieur le dôtur, lequel s'il vous plaît, de gibier?

--Mais, celui dont les _laissées_, comme on dit en vénerie, exhalent

cette odeur.

«Un gibier de taille et de choix, mon camarade!

--Aussi, voyez avec quelle jubilation maître Oûgiouk se pourlèche les

babines et se frotte la panse.»

Les chiens, qui ont également perçu les émanations, dressent la tête,

pointent les oreilles et font entendre un brusque aboi, auquel répond un

hurlement lointain.

«Eh! pécaïré!... on çasse aussi, là-bas... on dirait les cris d'une

meute!»

Les hurlements, couverts parfois de mugissements étouffés, se

rapprochent. Puis, on perçoit une sorte de roulement qui rappelle celui

d'un peloton de cavalerie.

«Attention! commande le docteur en armant sa carabine.

«Lieutenant, ouvrez l'oeil... Dumas, mon garçon, il vous faut faire

coup double.

«Visez au défaut de l'épaule.»

D'abord très excités, les chiens, soudain pris de peur, baissent la

queue, serrent les oreilles, se collent les uns contre les autres, se

font petits et tremblent de tous leurs membres.

Soudain, on voit accourir du fond du plateau un groupe compact d'animaux

de nuance bise, et galopant avec une vélocité prodigieuse.

Derrière, un autre groupe de quadrupèdes beaucoup plus petits, mais

infiniment plus nombreux, de couleur gris clair, et bondissant comme des

lévriers, en hurlant à pleine gorge.

La première troupe passe à peine à vingt mètres des chasseurs accroupis,

le genou en terre, l'arme à l'épaule.

«Feu!» commande le docteur.

Une dizaine de détonations éclatent, puis une seconde salve qui jette un

désordre inouï au milieu du peloton.

«Bravo! s'écrie le lieutenant qui voit à travers la fumée une

demi-douzaine au moins des animaux culbuter sur la neige.

--Mais, il y a des blessés! crie une voix.

«Deux!... trois... quatre...»

Un moment interdits par cette pétarade, les bêtes de meute regardent les

hommes et leurs chiens, puis s'élancent vers les blessés qu'elles

dévorent tout vifs, avec une incroyable furie d'affamés.

«Eh! pardieu! continue le lieutenant, ce sont des loups!

«Des loups chassant à courre... des...

--Des boeufs musqués, mon cher! interrompt le docteur.

--Des boeufs musqués! mais ils sont énormes.

«Ma parole, ils atteignent les dimensions d'une vache d'Europe.»

Les chasseurs s'approchent de leurs victimes et demeurent stupéfaits.

Trompés plusieurs fois par le phénomène de réfraction qui leur faisait

voir les objets beaucoup plus grands que leur taille naturelle, ils

s'étaient crus le jouet d'une illusion analogue, au moment où ils

déchargeaient leurs armes.

Mais la réalité ne leur laisse aucun doute sur l'opulence de leur

capture, véritable trésor pour des gens depuis si longtemps condamnés à

l'usage exclusif des conserves ou des salaisons.

Chaque sujet pèse approximativement cinq cents kilogrammes, et il y en a

sept qui se tordent en proie aux dernières convulsions, sur la neige

rougie de leur sang!

«Et c'est là, monsieur le dôtur, ce qu'on appelle boeufs musqués, sans

doute pour la chose de l'ôdeur qu'il parfumait les substances que le

guide il mettait son nez dessus.

--Parfaitement vrai, mon brave!

--Eh! tron de l'air, qu'est-ce qu'il fait là, lui, ce cannibale

d'Esquimau?

Pendant que les chasseurs admirent et conversent, Oûgiouk s'est avancé

vers un boeuf, lui a enfoncé son couteau dans le cou, puis a collé à

la plaie ses lèvres qui aspirent, avec une sensualité gloutonne, le sang

tout chaud de l'animal.

«Fichue cuisine! murmure le lieutenant.

--Bah! conclut le docteur, affaire de climat et d'habitude.

--Mais, dites donc, docteur, voyez comme ces coquins de loups qui nous

ont rabattu ce beau gibier sont audacieux!

«Ils dévorent nos blessés à cent et deux cents mètres à peine.

«Si nous leur donnions la chasse!

--A quoi bon! Ne faut-il pas que tout le monde vive!

--Mais nos chiens!

--Nos chiens auront de quoi faire ici, avec les entrailles et les bas

morceaux, une curée qui les rassasiera pour trois jours.

«Puisque, d'autre part, la chance, nous a si bien favorisés, il est, je

crois, utile de travailler ce tas de viande et le mettre en état d'être

transporté au navire.

--Vous avez pleinement raison, docteur.

«Sacrebleu! quelle aubaine! et quel régal monstre pour nos amis, là-bas!

--Sans compter le rôti que va nous accommoder, séance tenante, maître

Dumas.

--Si vous voulez, monsieur le dôtur, je pourrai préparer un zoli plat de

foie sauté pour tout le monde.

«Le foie, sauté, à défaut d'huile, dans cette belle graisse blance, il

sera divin!

--Comme vous voudrez, mon brave.

«Je connais et j'apprécie vos mérites, suivez votre inspiration.»

De tous côtés, les matelots, devenus bouchers, travaillent la viande,

selon l'expression du docteur.

Les boeufs sont ouverts, puis vidés, à la grande joie des chiens qui

font ripaille, et du Groenlandais qui s'empiffre, à éclater, de viscères

tout chauds.

Pendant ce temps, le docteur et le lieutenant causent à bâtons rompus,

et naturellement les boeufs musqués font les frais de l'entretien.

«Je n'aurais jamais cru que des animaux de telle taille pussent vivre

sous un pareil climat, où l'existence paraît, de prime abord,

impossible.

--Vous oubliez, mon ami, qu'il y a ici des végétaux en quantité.

«Ils sont microscopiques, j'en conviens, mais ils surabondent.

«Aussi, un boeuf n'est-il pas embarrassé pour déjeuner d'une futaie,

et souper d'un taillis.

--Et pendant l'hiver?

--Ils écartent la neige avec leurs pieds et broutent les mousses et les

lichens.

--Ils peuvent supporter les terribles froids polaires?

--Comme les ours, les lièvres, les renards et les loups.

«Voyez cette fourrure plus épaisse, plus longue et plus fine encore que

celle des bisons d'Amérique.

«Un pareil vêtement n'est-il pas capable de les défendre contre un froid

de -40 degrés?

--C'est possible et cela doit être, puisqu'on en trouve jusqu'ici.

--Et même plus loin vers le pôle.

«Bien plus: les grands froids arctiques semblent à ce point favorables à

leur reproduction, qu'ils se multiplient avec plus d'abondance au delà

du soixante-dix-huitième degré!

--Ils doivent avoir pourtant des ennemis.

--A part les hommes, je ne vois guère que les loups.

--Les hommes! il y en a qui vivent dans cette région?

--Quelques nomades... au moins pendant l'été.

--Quant aux loups, je m'étonne qu'ils osent poursuivre et sans doute

forcer des animaux aussi agiles, aussi vigoureux qui, s'ils voulaient

bien, écraseraient comme des mouches ces pirates hyperboréens.

--C'est que le boeuf musqué, malgré son aspect rébarbatif et sa figure

farouche, est le plus inoffensif des quadrupèdes.

«Du reste, son nom scientifique, admirablement trouvé, le dépeint on ne

peut mieux: _ovibos moschatus_.

«_Ovibos_: un mouton-boeuf!

--C'est juste; quoique l'épithète de _moschatus_, musqué, me semble un

peu exagérée.

--Vous vous apercevrez du contraire en le mangeant.

«Le guide esquimau ne s'y est pas trompé, lui.

--L'odeur, en tout cas, ne me paraît pas, à beaucoup près, aussi

prononcée que chez certains crocodiles.

--Mais elle n'en est pas moins fort sensible et parfois très

désagréable, au printemps surtout, et chez les vieux mâles.

«J'en reviens à la structure un peu paradoxale.

«Doit-on le comprendre dans cette espèce de moutons à longs poils, à

queue très courte, et de la grosseur d'un cheval, que l'on rencontre au

Nord du Mexique, sur les confins de l'Etat d'Arizona?

«Je le croirais volontiers, car, malgré sa grosseur, il est plutôt

mouton que boeuf.

«Voyez, il n'a point, à proprement parler, de mufle, ou museau nu,

puisque ses naseaux sont couverts de poils jaunâtres, ainsi que les

lèvres et le menton. Il n'a pas de fanon sous la gorge, il n'a que deux

mamelles, sa queue est imperceptible et ses pieds sont asymétriques,

puisque ceux de devant sont arrondis et ceux de derrière pointus.

«Donc, il n'a aucun des caractères essentiels des bovidés; car son

squelette lui-même diffère essentiellement de celui du boeuf.»

... Les bouchers amateurs avaient lestement accompli leur tâche pendant

cette digression zoologique.

Les ovibos, décapités, puis vidés, étaient arrivés déjà sur les

traîneaux, en prévision du départ qui devait s'effectuer le lendemain

matin.

Les chiens repus, gonflés comme des outres, digéraient, allongés au

milieu d'une épaisse litière de saules nains, en compagnie d'Oûgiouk,

gavé à ne plus pouvoir respirer.

Le foie, accommodé par maître Dumas, fut déclaré succulent, malgré son

odeur assez accentuée de musc, imparfaitement dissimulée par celle de

l'ail libéralement prodigué.

Mais des voyageurs polaires réduits à la portion congrue de salaisons

n'ont pas le droit de se montrer difficiles.

Et l'on fêta comme il convient la bonne aubaine en attendant le retour

qui s'opéra sans incident.

Les français au pôle Nord · 第 33 / 102 题