L'HIVERNAGE AU PAYS DU FROID

I

Lumière sans chaleur.--Comment le capitaine veut couper la

banquise.--La scie.--Une découverte française.--Transport des

forces par l'électricité.--La _réversibilité_ des machines

dynamo-électriques.--Organisation de l'appareil.--Les quinze

premiers mètres.--En conseil.--Encore la dynamite.--Rudes

labeurs.--Fureur d'un Alsacien.--Deux intrus.--Proposition des

officiers de la _Germania_.--Refus formel.

Le jour polaire continue avec sa ténacité obsédante.

A minuit comme à midi, le soleil, que l'on dirait détraqué, tant sa

permanence au milieu de l'azur céleste paraît une absurdité, verse des

torrents d'éblouissantes lueurs.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, tout scintille et flamboie.

Et pourtant, malgré cette incessante projection de lumière, à peine

interrompue de loin en loin par la brume, le morne paysage conserve sa

lugubre physionomie.

Sous ces ruissellements de clarté, on sent la douloureuse impression

d'une chose morte.

Point d'arbres couverts d'opulentes frondaisons, point de fleurs aux

délicats effluves, point de quadrupèdes folâtres, point d'oiseaux

jaseurs, point d'insectes bourdonnants.

Partout des cristaux nus, frangés, déchiquetés, se découpant rigides et

moroses sur le ciel d'un bleu cru. Et pour animer cet horizon d'où

surgit un immense et glacial frisson, la silhouette balourde d'un ours,

le soufflet d'un cétacé ou le brusque plongeon d'un phoque.

C'est l'été pourtant! mais l'été arctique, fait de lumière et non de

chaleur.

En vain le soleil erre de longs mois au-dessus des régions boréales sur

lesquelles il verse sans relâche des flots d'incandescence. Pareil

lui-même à un astre gelé, en voie d'extinction, sa clarté ou rose, ou

blanchâtre, anémique pour ainsi dire, éblouit, mais ne vivifie pas.

Et l'on sent, à travers cet été pendant lequel un habitant de la zone

tempérée n'abandonnerait guère son foyer, la menace prochaine des froids

mortels, des ténèbres affolantes de l'épouvantable hiver polaire.

Dans un mois, du 15 au 20 août, le pack, à peine désagrégé

superficiellement, va reprendre sa ténacité de roc. Une épaisse couche

de neige nivellera les dépressions et les protubérances. Un peu plus

tard, avec l'apparition de la première étoile, s'éteindra ce

faux-semblant d'existence.

Car le jour, même sans chaleur, c'est encore la vie!

Cependant, d'intrépides matelots, conscients des périls et des

souffrances réservés par cet enfer aux audacieux qui l'osent affronter,

s'efforcent déjà d'avancer plus loin encore: là où la bise est plus

âpre, le froid plus dur, l'inconnu plus terrifiant.

En vain la banquise leur oppose la masse compacte de ses

stratifications. Ils se ruent à l'assaut de l'infranchissable barrière

avec cet élan farouche qui triomphe de l'obstacle ou brise l'instrument.

Hier la fête des patriotes, aujourd'hui le travail des explorateurs.

Les marins de la _Gallia_ sont à l'oeuvre, pendant que ceux de la

_Germania_, sa rivale, n'en pouvant croire leurs yeux, les regardent

stupéfaits.

La chose est pourtant bien simple, du moins à ce que prétend le

capitaine d'Ambrieux. Le pack s'oppose au passage du navire. Eh bien!

profitons des derniers beaux jours pour pratiquer un chenal.

C'est-à-dire coupons d'une tranchée large de douze mètres trois

kilomètres de glace.

C'est tout! Et c'est assez, n'est-ce pas?

Car ici, la glace n'offre plus, comme à la baie de Melville, une surface

unie, d'une épaisseur assez faible, du moins relativement. C'est, au

contraire, un redoutable amoncellement d'anciens glaçons amenés par la

dérive, comprimés par le courant, soudés par le froid, et superposés de

manière à mesurer, par places, trois et quatre fois l'épaisseur du pack

proprement dit.

Qu'importe, d'ailleurs! En dépit de l'apparente insanité d'un tel projet

qui fait penser à des fourmis essayant de saper une montagne, chacun

s'est mis à la besogne, bravement.

Tout ce qui perce, coupe, rompt ou éclate, a été mis en réquisition.

Haches, scies, couteaux à glace, tarières sont aux mains des matelots.

Il s'agit de pratiquer à la main l'amorce du canal où doit pénétrer, au

fur et à mesure de son exécution, la _Gallia_.

Quant à faire agir le taille-mer en acier, il n'y faut pas songer.

L'éperon d'un cuirassé lui-même serait insuffisant.

La dynamite fournira d'excellents résultats, mais son emploi doit être

réservé pour certains cas. Sous peine d'épuiser l'approvisionnement, il

faut éviter le gaspillage, et ne recourir au précieux explosif que

devant urgence absolue.

Mais, enfin, quel procédé rapide, et surtout efficace, pense donc

employer le capitaine? Car en voyant les infimes parcelles enlevées à la

main par les travailleurs, on ne peut supposer raisonnablement qu'il

espère venir à bout de l'ennemi par ce moyen primitif.

Le capitaine veut tout simplement couper la banquise _à la scie_.

Mais, entendons-nous bien. Il ne s'agit point ici du fragile instrument

dont se servent les menuisiers ou les charrons pour découper leurs

planches. La scie à glace, dont les dents vont bientôt ronger le pack de

la base au sommet, est une énorme bande d'acier, mesurant six mètres de

hauteur, sur quatre-vingts centimètres de largeur.

Très bien! Voici l'instrument pourvu de dents formidables, longues de

dix centimètres. Mais, où trouver un moteur? Probablement la machine du

navire.

La machine, d'accord. Il ne faut pas oublier, pourtant, que la scie, ou

plutôt les deux lames de la scie, doivent agir parallèlement à quinze,

vingt, peut-être quarante mètres du bâtiment.

Comment actionner, à pareille distance, un tel engin?

Au moyen de l'électricité, parbleu!

L'électricité?... sans doute: grâce à la découverte d'un éminent

ingénieur français, Marcel Desprez, qui trouva en 1875 _la transmission

des forces par l'électricité_.

A ce propos, une petite digression est ici nécessaire.

La découverte de Marcel Desprez part d'un principe qui peut se formuler

ainsi: Fournissez du mouvement à une machine dynamo-électrique, et elle

vous donnera de l'électricité; fournissez-lui de l'électricité, et elle

vous donnera du mouvement.

On donne à cette propriété le nom de _réversibilité_, parce que les

machines magnéto ou dynamo-électriques, qui toutes la possèdent, peuvent

transformer le travail mécanique en électricité, ou inversement

l'électricité en travail mécanique.

Supposons, maintenant, une machine dynamo actionnée par un moteur

quelconque: gaz, chute d'eau, air comprimé, vapeur, etc. Sous

l'influence du mouvement qu'elle reçoit, elle produit une certaine

quantité d'électricité; d'où son nom de _génératrice_.

Mettons-la en communication par un fil de cuivre ou de fer avec une

autre machine de même espèce. Aussitôt cette seconde machine, dite

_réceptrice_, s'empare de l'électricité à elle transmise par le fil

conducteur, et, chose étonnante, fournit, au lieu d'électricité, du

travail mécanique ou plutôt restitue le travail mécanique développé par

le moteur.

De façon que si ce moteur produit, par exemple, une force de cent

chevaux, cette force, transformée en électricité par la _génératrice_,

et transportée sous cet état, jusqu'à la _réceptrice_, redevient force,

ou mouvement, susceptible d'être employé à un travail quelconque[7].

[Note 7: A la fonderie de Ruelle, on commande électriquement à

distance des machines-outils, perceuses.]

Cependant, la transmission ne s'opère pas intégralement. Il se produit,

avec les machines actuellement employées, une perte qui atteint encore

trente à trente-deux pour cent.

Mais, n'est-ce point merveilleux, de pouvoir expédier ainsi une force,

quelque considérable qu'elle soit, par un simple fil, comme une dépêche,

à une distance de cent, mille, dix mille mètres et plus!

En préparant son expédition polaire, le capitaine d'Ambrieux ne pouvait

manquer de prévoir le cas où il devrait attaquer corps à corps d'énormes

barrières de glaçons. Sachant combien sont limités et peu efficaces les

moyens habituels, il avait songé, dès le principe, à mettre à profit la

découverte de notre éminent compatriote.

Le travail de la machine, inutilisé jusqu'alors, parce qu'elle ne

pouvait avoir d'action en dehors du navire, fournirait ainsi un appoint

considérable.

Il avait donc acheté, jadis, deux dynamos du système Desprez,

susceptibles de transporter, malgré leur peu de volume, une force de six

chevaux, à telle ou telle distance.

Le moment est venu de recourir à ces puissants et ingénieux auxiliaires.

Déjà les charpentiers ont préparé les bigues devant supporter l'arbre de

couche portant la roue qu'actionnera la réceptrice. Celle-ci est

installée sur la glace. La génératrice est à bord, près du «petit

cheval» qui va lui fournir le mouvement. Un fil de cuivre isolé sous une

couche de gutta-percha les fait communiquer.

En outre, comme à chaque morsure de la scie l'appareil doit progresser

d'autant, les bigues sont pourvues, inférieurement, de galets de bois

leur permettant de rouler au fur et à mesure, à la condition, toutefois,

que les protubérances de la banquise ne seront pas trop accentuées. Il

faudra, dans ce cas, recourir, au préalable, à un nivellement sommaire.

Quant au mécanisme qui produira le mouvement de va-et-vient de la lame

ou des deux lames, selon qu'on pourra les faire ou non agir

simultanément, il est d'une extrême simplicité.

L'arbre de couche porte deux excentriques tournant chacun dans un cadre

d'acier, fixé au sommet des deux scies.

Le mouvement de haut en bas et de bas en haut se produira ainsi

directement, sans organes intermédiaires, sans complications, presque

sans frottements.

Comme les lames, bien que notablement épaisses, risqueraient de se plier

et peut-être, vu leur longueur, de se rompre pendant que s'opère le

mouvement de haut en bas, le capitaine les a munies à la partie

inférieure d'un poids assez lourd pour éviter les flexions latérales et

leur donner une rigidité suffisante.

Ce rapide exposé de la situation indique suffisamment quels doivent

être les tracas de l'organisateur et les fatigues des travailleurs.

Là-bas, à bord de la _Germania_ toujours immobile et rogue comme un

factionnaire prussien, on braque sur la _Gallia_ une batterie de

lorgnettes.

Les Allemands en sont pour leurs frais et leur curiosité déçue, car la

première journée--c'est-à-dire ce qu'on appelle journée là-bas pendant

l'été où il n'y a pas de nuit--se passe en préparatifs accomplis avec

une hâte fiévreuse.

Après un repos vaillamment acheté, les travaux proprement dits

commencent le 17 juillet, au quart de quatre heures.

Les bigues sont en place et leur mouvement de propulsion assuré par des

poulies de renvoi. La génératrice et la réceptrice, reliées par le fil

conducteur, sont prêtes à fonctionner. Une seule scie va être actionnée

à titre d'essai. La lame, bien verticale, repose, les dents en avant,

sur la surface qu'elle doit entamer. La partie inférieure, lestée comme

il vient d'être dit, plonge dans l'eau à environ deux mètres.

Un coup de sifflet retentit. Fritz, la main sur le levier de mise en

train, régularise doucement la distribution de vapeur et soudain les

dynamos se mettent à tourner. En même temps la scie monte avec un

raclement métallique, puis descend et remonte, en entamant le banc avec

une singulière aisance.

Les matelots n'ont pas jusqu'alors bien compris l'intention du

capitaine. Mais la démonstration pratique exécutée sous leurs yeux les

édifie complètement.

Aussi, quelle joie, quand ils constatent l'incroyable puissance de

l'engin qu'ils viennent d'improviser!

«Mâtin de nom de d'là! comme ça mord!... s'écrie Constant Guignard.

--Qu'on dirait que c'te faillie glace est censément du beurre,» opine

gravement son compatriote Courapied dit Marche-à-Terre.

Le va-et-vient de la scie s'opère avec une telle rapidité, qu'en moins

d'un quart d'heure l'énorme bloc est sectionné sur une longueur de

quinze mètres.

«Stop!» commande le capitaine.

Tout s'arrête en même temps, afin d'opérer un changement dans la

direction de l'appareil.

Les bigues sont orientées un peu sur la gauche, de façon à permettre à

la scie d'obliquer. Il faut, maintenant couper perpendiculairement à la

première section pour détacher de la banquise l'avant de ce premier

fragment. La lame obéit à l'impulsion, trace un arc de cercle d'environ

douze mètres de diamètre, la largeur du futur chenal; et pour la seconde

fois le commandement de: Stop!

Deuxième changement de direction pour revenir parallèlement au premier

trait de scie, et achever la section entière du bloc.

Pour leur coup d'essai, les matelots, bien novices pourtant, se sont

acquittés à merveille de cette tâche délicate, exigeant une attention de

tous les instants et une précision absolue.

En effet, sous peine de laisser la scie fonctionner dans le vide, ils

doivent, à chaque coup, faire mouvoir la poulie de renvoi qui entraîne

l'appareil tout entier, l'avancer d'une quantité absolument égale au

travail de la scie, ni trop, pour éviter une rupture, ni trop peu pour

qu'elle morde efficacement.

Comme la réceptrice évolue sur la glace en même temps que les bigues, il

faut également surveiller l'allongement progressif du fil conducteur, se

garder de toucher aux dynamos sous peine d'être foudroyé, bref un

apprentissage complet à improviser.

Enfin, un bloc de quinze mètres de long sur douze de large et quatre

d'épaisseur est détaché.

Et maintenant, comment se débarrasser d'une pareille masse, mesurant

plus de huit cents mètres cubes, en tenant compte des aspérités.

«Bah! disent entre eux les matelots, le capitaine doit avoir son idée.»

Sans doute!... il en a même trois, avec l'embarras du choix.

Bien qu'il ait, en outre, le droit absolu d'ordonner, quitte à se

tromper comme un simple mortel, il préfère, avant de rien entreprendre,

tenir conseil avec le second, le lieutenant et le docteur.

«Ton avis, Berchou? dit le capitaine, sans préambule.

--Ma foi, capitaine, toute réflexion faite, je pense qu'il faut donner

au canal une largeur double.

--Vingt-cinq mètres au lieu de douze.

--De cette façon, la goélette se rangeant contre un des bords pourra

laisser couler les glaçons entraînés par les hommes avec des haussières.

--J'y ai pensé.

«Mais il est à craindre que plus tard, quand le canal aura une certaine

longueur, ses bords ne se rapprochent sous la pression exercée

latéralement par les deux tronçons de la banquise.

«Alors, les glaçons ne pourront plus s'écouler.

--Diable! Je n'avais pas songé à cela.

--Et vous, docteur?

--Moi, je me réserve.

--Et vous, Vavasseur?

--Moi aussi, capitaine.

--Ce premier procédé provisoirement éliminé, nous devrons, je crois,

recourir à la dynamite, pour désarticuler chacun des blocs.

«Les fragments s'enfonceront totalement ou en partie, et ne gêneront

peut-être pas trop la marche du navire.

«Il faudra donc tenter ce moyen, bien que la proximité relative des

hommes et des appareils le rende périlleux.

--C'est vrai! ajoutent simultanément le second, le docteur et le

lieutenant.

--A moins que... ajoute le capitaine.

«Eh! oui... c'est cela!

--Vous avez trouvé?

--Je le crois, mais laissez-moi mûrir ce projet qui fait face à toutes

les exigences.

«Je veux vous en laisser la surprise.

«Pour l'instant, essayons de la dynamite.»

Afin de ne pas perdre de temps, cinq trous de mine furent forés et

chargés sur le premier glaçon, pendant que la scie en découpait un

second d'égales dimensions. Puis la lame retirée de la rainure, les

bigues furent éloignées ainsi que la réceptrice.

L'explosion produisit bien moins d'effet que là-bas, à la baie de

Melville, sur de jeunes glaces, moitié moins épaisses, et infiniment

moins compactes.

Le bloc fut seulement désarticulé en gros fragments que la goélette dut

écraser, pulvériser en détail, pour avancer seulement de quinze mètres.

Cependant, le résultat se trouvait acquis. Le procédé n'était pas

défectueux, à la condition que la soute aux munitions renfermât un

approvisionnement suffisant.

Et d'Ambrieux calculait qu'il lui faudrait au moins un millier de

cartouches, en admettant, chose peu probable, que la banquise ne

s'épaissirait pas, au centre.

Sinon, il faudrait augmenter le nombre des trous de mine.

Néanmoins, tout marcha très convenablement le premier jour, à ce point

que le chenal mesurait soixante mètres de longueur, après un travail

acharné de seize heures.

Soixante mètres, c'est là sans doute un résultat, étant donné surtout la

nature de l'obstacle, et la multiplicité des opérations que nécessite

l'entreprise.

Mais d'Ambrieux, pensant que le pack mesure environ trois kilomètres, il

ne faudra pas moins de cinquante jours pour le couper entièrement.

Encore, est-on sûr d'atteindre quotidiennement la moyenne de soixante

mètres?

Même en l'atteignant, c'est un total de cinquante journées, pour arriver

à la bordure septentrionale, si toutefois il ne survient pas d'accident.

Or, dans cinquante jours on sera exactement au 7 septembre, alors que

les froids ont déjà repris avec intensité. A cette époque, les glaçons

se forment rapidement sur les eaux libres, ceux qui viennent d'être

coupés se ressoudent aussitôt, immobilisant la scie. Donc le chenal sera

sans cesse obstrué, le sciage deviendra presque impossible.

Il faut à tout prix gagner du temps.

En conséquence, le capitaine décide que les travaux continueront jusqu'à

nouvel ordre, sans interruption.

Le docteur, consulté sur la question d'hygiène, déclare que les matelots

pourront supporter impunément ce surcroît de fatigue à la condition que

leur ordinaire sera augmenté d'une demi-ration, et qu'ils feront le

quart comme à bord.

C'est entendu.

Grâce à cette mesure et au prodigieux entrain du vaillant équipage, le

chenal s'allonge, le 18, de cent mètres.

Le 19, on gagne cent dix mètres! La longueur totale est donc de deux

cent soixante-dix mètres!

Mais aussi, que de difficultés, d'efforts et de fatigues!

Bah! on est Français, après tout, et on triomphe des difficultés par la

constance, on aide aux efforts par une chanson, on nargue la fatigue par

la gaîté.

Cependant, les Allemands, d'abord claquemurés comme des hiboux,

commencent peu à peu à donner signe de vie.

On les voit sortir de leur trois-mâts, se promener sur la glace,

patiner, faire courir leur traîneau, bref rompre insensiblement avec

leur immobilité des premiers jours.

Ils ont même des tendances à s'approcher du chantier où les français

travaillent à corps perdu.

«Diable m'emporte! grogne Fritz, le digne Alsacien qui ne mâche pas ses

mots, les faillis chiens sont capables de venir se fourrer jusqu'au

milieu de nous.

«Ah! mais, minute!

--Allons, mon camarade, un peu de calme, dit le second qui surveille la

génératrice, et n'allez pas nous faire des histoires.

--Peuh! des histoires... je n'en demande qu'une seule...

«Fourrer cent kilos de dynamite dans les flancs à ce cachalot de malheur

et y mettre le feu... dussé-je sauter avec lui.

--Diable! comme vous y allez!

--Que voulez-vous, moi, je me tourne les sangs, quand je vois ces

corbeaux de Prusse...

«Et dire que je viens au pôle Nord pour me rencontrer avec eux.

«Tenez... quand je vous le disais...

--Ma parole! en voici deux qui se dirigent de ce côté.

--Eh bien! ils ont du toupet.

«Tonnerre! si j'étais à la place du capitaine, ce que je te les

recevrais à coups de carabine!

--Mon vieux Fritz, encore une fois, du calme!

«Nous ne sommes pas en guerre... malheureusement!... sans ça...

--A la bonne heure!

«Je sais bien que vous ne les aimez guère, vous qui leur avez si

rudement travaillé le coeur, dans des temps.

--Ma foi! ça y est!... les voici chez nous...

«Ils abordent le capitaine.

Correctement vêtus de flanelle bleu-marine, la tenue de bord adoptée

généralement par les officiers de la marine marchande, deux personnages

se sont approchés du commandant de la _Gallia_.

Celui-ci, qui n'est pas homme à autoriser des familiarités, ni à entamer

des relations de voisinage, répond froidement à leur salut, et attend

silencieusement.

«Herr capitaine, dit l'un d'eux, permettez-moi de venir vous rendre ici

la visite que vous aviez bien voulu me faire à Fort-Conger, et de vous

présenter le commandant de la _Germania_, herr capitaine Walther.

--Heureux et très honoré de faire votre connaissance, dit ce dernier,

sans même attendre un mot de politesse.

[Illustration: Heureux de faire votre connaissance...]

«Et je suis très obligé à mon second, meinherr Vogel, d'opérer ce

rapprochement entre des rivaux qui ne sauraient être des ennemis.»

Très ennuyé de l'incident, mais trop gentilhomme pour en laisser rien

paraître, d'Ambrieux répond par une de ces banalités de bon ton qui

dressent une insurmontable barrière entre des indifférents.

Puis il s'excuse de recevoir ainsi les visiteurs en plein air alléguant

les travaux urgents qui exigent toute sa sollicitude.

«Mais, très honoré herr capitaine, répond Walther, nous serions désolés

de vous causer le plus petit dérangement.

«Vous accomplissez là une oeuvre de géant... une merveille d'audace

et de patience...

--J'essaye tout simplement de passer, interrompt d'Ambrieux.

--Votre modestie, Très Honoré herr capitaine, est à la hauteur de votre

mérite.

«Car tenter un pareil tour de force avec si peu de monde n'est pas à la

portée de tous.

--Croyez-vous qu'en dépit du petit nombre de mes auxiliaires, je ne

réussirai pas?

--Dites plutôt que je le crains!

--Pas possible!

--Sans doute! car si, comme il est permis de le supposer ou même de

l'admettre, je voulais bénéficier, pour m'élever au Nord, de cette voie

si intrépidement ouverte...

--Ah! très bien... je comprends alors l'intérêt qui vous inspire

«l'oeuvre de géant»...

«Je trace une route... je passe... suivez-moi si bon vous semble...

libre à vous de profiter de notre ouvrage.

--Cependant, très honoré herr capitaine, je reconnais volontiers qu'il y

aurait injustice à ne pas vous offrir une compensation.

--Monsieur, n'ayant jamais fait aucun négoce, j'ignore ce que peut être

un salaire.

--Veuillez m'excuser si l'expression dont je me suis servi a rendu

imparfaitement ma pensée.

«En ma qualité d'étranger, la langue française a des subtilités qui

m'échappent.

--Où voulez-vous en venir?

--A vous faire une proposition.

--Une proposition?... à moi?... laquelle, s'il vous plaît?

--Mon intention, aussitôt le retour du chef de l'expédition, meinherr

Pregel, étant de m'avancer dans votre canal, comme il y aurait, je le

répète, injustice pour nous à être au profit, sans avoir été à la peine,

j'ai l'honneur de mettre à votre service mon équipage tout entier pour

aider le vôtre à couper le pack.

--Vos hommes!... avec les miens!...

«C'est impossible, monsieur.

--Ils vous obéiraient comme à nous-mêmes... du reste, nous serions là.

--Encore une fois, c'est impossible.

«Mon oeuvre est et doit rester exclusivement française.

«Pour cela, des Français seuls doivent y collaborer!

--Cependant, très honoré herr capitaine, veuillez considérer que nous

passerons quand même après vous.

--Je le répète, vous êtes libres.

--Un dernier mot: Veuillez vous mettre à ma place.

«Si vous trouviez le chenal pratiqué dans la banquise par la _Germania_,

en profiteriez-vous?

--Non!»

Les français au pôle Nord · 第 32 / 102 题