Aussi, d'Ambrieux montant un navire dont il avait pu apprécier les
qualités, secondé par un excellent équipage, traitait-il de misères les
empêchements auxquels il se heurtait, en comparaison des difficultés
écrasantes qui étaient le lot de ces intrépides chercheurs.
Cependant le vent fraîchissait de plus en plus. La goélette, forcée de
marcher debout à la lame et à la brise, tanguait rudement et embarquait
presque à chaque coup.
Le ciel se couvrit de nuées épaisses, et la neige se mit à tomber
abondamment.
Pour comble d'ennui, l'eau embarquée se gelait presque instantanément
sur le pont bientôt couvert d'une nappe unie comme un miroir, qu'il
fallut recouvrir d'escarbilles.
A peine si l'on put s'élever d'un demi-degré qu'il fallut changer la
route et abandonner le projet de rallier les îles Carry. Il y eût eu
plus que de la témérité à continuer dans de telles conditions. Quoi
qu'il pût advenir, le péril était moindre à naviguer près des falaises,
hautes de quatre cents mètres, qui, du moins, abritaient en partie le
navire contre les rafales.
Brusquement le temps s'éclaircit. L'ouragan balaya les nuées, et le
soleil apparut radieux, dardant ses flots de lumière sur les éléments
déchaînés.
Mais la furie de la tempête ne désarme pas. Le cap Parry se montre au
loin, par 77°, comme l'arête monstrueuse d'un cétacé battu par les flots
qui le criblent d'une averse de glaçons. Sur le front des falaises où le
vent fait rage, s'élèvent d'épais tourbillons de neige qui, saisis par
le mouvement giratoire des trombes, s'éparpillent comme d'impalpables
duvets, avec des poudroiements diamantés.
La mer est étrange, formidable et sinistre. Tout craque, tout détone,
tout mugit. Les icebergs, heurtés comme des galets, s'écrasent et
disparaissent, en quelque sorte volatilisés. Là-bas, en avant du cap,
une barre de rochers noirs, dépouillés de leur croûte hivernale,
émergent de l'écume laiteuse qui rejaillit en colonnes de vapeurs.
La goélette, après vingt heures de lutte sans merci, doubla enfin le
cap, et trouvant le détroit de Murchison débarrassé, s'y engagea
lentement.
Elle passa ensuite entre les îles Herbert et Northumberland, obliqua
vers le fiord de Peterhavick et continua sa navigation côtière jusqu'au
cap Sanmarez, au moment où la tempête s'apaisait enfin.
Le capitaine Georges Nares, favorisé par un temps exceptionnel, avait
mis seulement deux jours--du 25 au 27 juillet 1875--pour aller du cap
York au cap Alexandre. Le commandant de la _Gallia_ fut trop heureux,
malgré un temps épouvantable, d'accomplir le même trajet en quatre
jours.
Le lendemain, 12 juin, la goélette laisse à deux milles et demi, par
tribord, l'île Sutherland, faite d'un grès très grossier profondément
érodé par l'action des glaces.
Enfin voici le cap Alexandre, un superbe promontoire dont l'altitude
atteint quatre cent vingt-sept mètres, et qui avec le cap Isabelle,
situé sur l'autre rive, forme l'entrée du défilé connu de géographes
sous le nom de détroit de Smith.
La _Gallia_ le contourne de près, au point qu'on peut distinguer à
l'oeil nu la couleur fauve de ses assises, et la colonne basaltique
dont il est surmonté. Elle pénètre enfin, avec des difficultés inouïes,
dans le fiord de Port-Foulque où elle se trouve en sûreté.
Le navire solidement ancré sur un fond rocheux, le capitaine autorisa
l'équipage à débarquer, sans oublier les chiens, qui, soustraits à la
claustration, manifestèrent leur allégresse par des cabrioles et des
jappements éperdus quand ils se trouvèrent sur la glace.
On retrouva tout d'abord les épaves du premier hivernage du _Polaris_,
mêlées sans doute à celles des _Etats-Unis_, le schooner du docteur
Hayes. Lambeaux d'étoffes, ciseaux à glace, boîtes à conserve,
bouteilles, cordages, engins de pêche, feuillets de livres, etc.
Puis un peu plus loin, en remontant la rive gauche du fiord toujours
encroûté de glaces, trois _iglous_, ou cabanes indigènes. C'est-à-dire
des tanières lamentables, édifiées à la diable avec des cailloux
cimentés de terre et d'eau glacée.
Preuve que des nomades fréquentent parfois ces points désolés que l'on
croirait visités par les seuls représentants de la faune arctique.
Enfin, chose particulièrement intéressante au point de vue
anthropologique, on rencontra, un peu plus loin sous des glaçons
peut-être séculaires, arrachés par la dernière tempête, les vestiges
d'anciennes stations dont il est impossible de déterminer l'âge, même
très approximativement. Des quantités énormes d'ossements de rennes, de
morses, de boeufs musqués, de phoques, de renards, d'ours, de lièvres,
montrent l'existence d'une faune très abondante à cette époque. Tous les
crânes sont brisés, tous les os longs sont éclatés, pour en extraire la
cervelle et la moelle, comme le faisaient nos ancêtres des stations
préhistoriques.
Il y a aussi des squelettes d'oiseaux, par milliers, surtout de
guillemots et de mouettes-bourgmestre.
Le docteur met de côté quelques-uns de ces vestiges des temps écoulés,
puis, s'écartant à l'aventure, vers un petit vallon bien abrité des
vents du Sud, pousse un cri de joie qui fait accourir ses compagnons.
Imaginez la plus mignonne, la plus exquise forêt en miniature composée
de saules et de bouleaux nains, dont une futaie pourrait tenir à l'aise
dans la boîte d'un botaniste. Des troncs gros comme des porte-plumes,
des branches aussi ténues que des brins de balai, des brindilles non
moins déliées que des crins, tout cela couvert de minuscules bourgeons
commençant à s'ouvrir sous la tiède caresse du soleil de juin.
Pauvre petit taillis étiolé! C'est à peine s'il trouve de quoi végéter
sur cette glèbe de fer, et pourtant il égaye comme d'un sourire--ce
sourire résigné des déshérités--la marâtre qui lui mesure si
parcimonieusement l'atome indispensable à sa vie.
Puis, à l'entour de l'embryon de forêt, des mousses vertes comme des
émeraudes et quelques graminées: des _Poa arctica_, des _glyceria
arctica_, des _alopecurus alpinus_, des _épilobus roses_, des
_potentilles des neiges_, des _pavots_ aux pétales roses, des
_saxifrages_ bleus, rouges et jaunes, un véritable parterre, dont le
docteur s'appropria discrètement quelques spécimens.
Pendant ce temps, le capitaine, voulant dégourdir les chiens et les
soustraire à une immobilité si préjudiciable à leur santé, avait ordonné
qu'on les mît aux traîneaux.
Il désirait, en outre, juger des aptitudes de ses hommes à diriger ces
attelages fantaisistes.
Plume-au-Vent, lui, en sa qualité de grand maître de la vénerie, ou
plutôt, comme il s'intitulait plaisamment, de capitaine des chiens, ne
doutait en aucune façon de ses propres mérites.
Ses subordonnés, du reste, le connaissaient parfaitement, et lui
obéissaient, jusqu'alors, au doigt et à l'oeil. Depuis leur
embarquement, il avait été leur pourvoyeur, et avait pour ainsi dire
vécu dans leur intimité; aussi se vantait-il, on s'en souvient, d'en
faire des chiens savants.
«Eh bien, mon garçon, lui dit avec bonhomie le capitaine, montre-nous le
savoir-faire de tes élèves.
«Choisis ceux auxquels tu as le plus confiance et fais-les galoper sur
cette belle glace unie.»
L'attelage s'opère sans trop de difficultés, le Parisien procédant par
insinuation, et offrant à chacun de ses toutous un morceau d'ours tout
cru qu'il sortait de ses poches.
Le traîneau prêt à partir, le conducteur improvisé s'accroupit sur la
plate-forme et fait claquer son fouet comme il a vu faire aux gens de
Julianeshaab.
Aussitôt, les chiens s'éparpillent dans toutes les directions, tirent à
hue, à dia, en éventail, et communiquent au véhicule un mouvement en
zigzag d'un comique achevé.
«Allez!... mais allez donc, satanés cabots!» criait le Parisien vexé des
rires fous de l'équipage.
Et les «satanés cabots» allaient, couraient, chacun pour son compte
sans souci de l'inoffensive lanière qui claquait en pure perte.
Plume-au-Vent, très malin, s'avise alors d'un stratagème pour sauver au
moins l'honneur, et clore, ne fût-ce qu'un moment, la bouche aux rieurs.
Il a encore dans sa poche une certaine quantité de viande. Vite il en
lance un morceau devant la meute indocile, aussi loin qu'il peut.
Naturellement, les chiens, mis d'accord par leur mutuelle avidité,
s'élancent à fond de train, galopent vingt mètres, puis s'arrêtent, se
gourmandent jusqu'à ce que le plus adroit ou le plus heureux ait gobé,
comme une fraise, l'appât tentateur.
Puis, avec un ensemble surprenant, ils se retournent, s'assoient sur
leur derrière, tournent vers leur automédon des yeux chargés de muettes
prières et sollicitant une seconde ration.
«Pétard! grogne le Parisien, sentant le ridicule de la position.
«Allons, faut repiquer!»
Un autre morceau de viande obtient le même succès d'estime, et la course
progresse d'une égale quantité.
Mais c'est tout. Prières, menaces, coups de lanière, tout est inutile.
Au loin, c'est-à-dire à cinquante mètres, les lazzis pleuvent dru comme
grêle sur le loustic dont chacun a essuyé les brocards.
Plume-au-Vent, de plus en plus ennuyé, ne sachant à quel saint se vouer,
crie, se démène de plus belle et ne réussit même pas à faire lever ses
élèves gravement accroupis sur leur arrière-train.
Fort heureusement Dumas, dont l'épiderme provençal n'a pas été entamé
par les plaisanteries d'antan, sauve la situation.
Dumas a une idée qu'il s'empresse de mettre au service de son camarade.
Très simple comme les idées géniales, celle du cuisinier se manifeste
sous l'apparence d'une morue sèche amarrée à un bout de ligne.
Dumas accourt devant l'attelage récalcitrant, dont l'odorat est
sollicité par les violents effluves de saumure qui s'exhalent de la
morue.
La tentation est irrésistible. Aussitôt les chiens se dressent sur leurs
pattes, et Dumas, les jugeant suffisamment excités, se met à courir.
Tout naturellement ils se précipitent comme une meute qui lance à vue un
sanglier. Dumas, voyant le succès de sa ruse, gagne au large en homme
capable de rivaliser avec le héros dont les pieds légers ont été chantés
par le divin Homère.
La morue tiraillée par la ficelle, saute et rebondit sur la neige,
devant le nez des chiens de tête, leur échappant sans cesse, en raison
de l'irrégularité du mouvement de translation.
Et Dumas, toujours galopant, réussit à entraîner ainsi le peloton
indocile jusqu'à cinq cents mètres.
L'équipage, qui s'amuse comme un clan de demi-dieux, applaudit
bruyamment.
De son côté, Plume-au-Vent ravi ne ménage à son camarade ni les éloges,
ni les remerciements.
«Allons, ça va! Dumas, ça va... et raide!
«T'es un homme, toi, un vrai... ma parole!
«Mais, tu vas t'époumonner!
«Si tu montais avec moi, à présent que la carriole va son train.
--A ton idée, mon çer! Zé crois en effet que ça marçera sans embardées.»
Il s'installe près du Parisien qui brandit son fouet, le fait claquer à
tour de bras, sans autre résultat d'ailleurs, que de cingler son
compagnon et lui-même avec la mèche rebelle.
«Allons, bon! v'là encore la mécanique détraquée!
«Décidément, faudra que je demande au Grand-Phoque des leçons de fouet.
«Vois-tu, le fouet, n'y a que ça.
«Sans lui, rien à refrire avec ces maudites bêtes.
--Mais, nous n'allons pas rester en panne, comme sur un ponton, hein?
--Dame, faut rappliquer.
«Pétard! c'que les autres vont s'en payer à mes dépens!
--Eh! pécaïré!... qu'est-ce qui les prend donque... ces faillis cabots?
«Vont-y s'emballer, autrement!...»
Les chiens, subitement devenus inquiets, tournent le museau vers la
terre, pointent les oreilles, aspirent l'air par saccades, font entendre
un rauque aboi, et détalent affolés vers le navire.
«Tiens-toi bien!» crie le Parisien, en se cramponnant au traîneau.
Dumas regarde en arrière et pousse un juron carabiné à l'aspect d'un
ours se traînant sur trois pattes, retombant à chaque pas, et faisant
des efforts désespérés pour avancer.
«Troun de l'air!... un ours!... ah ça! il en pleut, dans ce pays!
[Illustration: «Troun de l'air! Un ours!».]
«Eh!... il marçe à cloçe-pied!... ce qu'il a l'air claqué, le povre!
--Claqué ou pas claqué... je tiens pas à le fréquenter, tant qu'y
n'sera pas devenu descente de lit.
«Hardi! les chiens... hardi!»
Les pauvres bêtes épouvantées n'ont pas besoin d'encouragement.
Rappelées au sentiment de l'unité par une mutuelle terreur, elles filent
d'une telle vitesse, que le traîneau arrive en deux minutes au milieu
des marins qui déjà se préparent à combattre l'intrus.