Histoire d'Oûgiouk.--Comment on déshabille un ours
polaire.--Capacité d'un estomac groenlandais.--Un amateur de
tripes.--Symphonie de blanc et de bleu.--La tempête.--Déviations de
la boussole.--A Port-Foulque.--Forêts en miniature.--A
terre.--Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.--Des effets
d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.--Un ours blessé.
Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement surprenant du
monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la
_Gallia_.
La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun
trois cents.
Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui
furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le
nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse
exécuté par monsieur Dumas.
Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la pensée du
danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire.
Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, de nomade
errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus
restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric et
de broc, en fréquentant les baleiniers.
Quelques matelots de la _Gallia_ sont eux-mêmes nantis d'un nombre égal
d'expressions groenlandaises.
Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit par
s'entendre.
L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année précédente par la
variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur
la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à
manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la
goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les
glaces.
L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le prenant pour
un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou
tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le
floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille d'ours
blancs qui lui donnèrent la chasse.
Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement fort
incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à-dire
le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration.
Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait
que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les
Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk.
Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un
petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne figure
sympathique et la situation cruelle du postulant.
Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à son oeuvre
que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un
devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le
rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le
renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le
nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant.
Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager.
Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot
pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a
fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient
étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut
savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec
fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient
près des trois ours.
Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus qu'il est à
jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher
outre mesure.
Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, sa bouche
palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à
ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole
graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le
nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication
imaginaire.
Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau professionnel,
détache par principes la peau du colosse.
Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces
qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son
sauveur le vaste tranche-lard.
Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, ce petit
homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque,
écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé
en un tour de main.
A présent, la curée.
C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir l'abdomen et à
faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles
fumantes.
Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au
grand scandale du cuisinier.
«Laissez-le faire, interrompt le docteur.
«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très malsain.
«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger.
«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en
toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.»
Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis
longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux.
La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face camuse du
Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice
inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et
absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou.
La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un singe
dévalisant un verger.
Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de
substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de
ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et
le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs
insondables d'un estomac polaire.
Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux
canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien
d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le
pharynx... et continue de plus belle.
Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y passa
sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes.
Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec une
béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se
dire:
«Mais il y a encore de la place.
«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.»
L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des reins, d'une
couche de graisse jaune qui tire l'oeil d'Oûgiouk.
«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la
joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la
gourmandise.»
Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse encore tiède,
emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit,
après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers
vestiges.
Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon Gargantua,
le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les
baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse
groenlandaise.
Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux.
Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré plus de cinq
minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis
de la stupeur.
On l'entend murmurer:
«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un abîme...
--N'est-ce pas, hein! Dumas.
«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être aussi vorace.
«Et encore!
--Et c'est du monde! pécaïre!
--Ça y ressemble, tout de même.»
Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, il ajoute:
«Dites donc, monsieur Untel, si le coeur vous en dit, je vous
emmènerai après la campagne.
«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là où l'on
donne du pain à discrétion.
«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron fera une de
ces têtes!...»
Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre du
Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse,
puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages,
s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler.
Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la _Gallia_ qui s'est
avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à
franchir la baie de Melville.
Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des glaces
flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, leur
contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La
débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est
fondue en partie, et les _hummocks_, dont les croupes émergent des
plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau.
De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes,
émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais
au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances
d'aspect débonnaire.
La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. On la sent
mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer
par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert
arctique.
La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en
dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la
désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur
lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une
singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc
mat.
Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un peintre et à
faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à d'autres
conventions.
Rien qui puisse reposer l'oeil ou le distraire de cette énervante
monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité
qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des
mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même.
De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, mouvantes
sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui
chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec
sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et
glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine
perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui
batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur
première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant résolument
leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, se
posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par
la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders
accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives
d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces
derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la
rutilante parure des jours d'été.
Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par la
condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés
glissant sur l'azur céleste, l'oeil se porte involontairement sur
l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se
demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est
pas le jouet d'un mirage.
Le 8 juin, la _Gallia_ se trouvait enfin par le travers du cap York,
dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur la
ligne d'horizon.
Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la _Gallia_
naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le
cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith.
Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap
Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord,
où s'abrita en 1860 (par 78° 15´), son navire, le nom de _Port-Foulque_.
Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si
la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui
peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à
venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se
produisent instantanément.
A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap
Atholl, la _Gallia_ rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une
désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est
aussi encombrée que la baie de Melville.
Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de plusieurs
degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre
subit une dépression considérable.
Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des abruptes
falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le
capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit
résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer
entièrement débarrassée.
Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le détroit de
Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts
Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route
minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour éviter
toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions
dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le
vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de
cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il allait
donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités
incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court
au Nord de 78°, est remarquable en un point, parce que là est la plus
grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de
bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq
quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu
sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du
reste.»