VIII

Histoire d'Oûgiouk.--Comment on déshabille un ours

polaire.--Capacité d'un estomac groenlandais.--Un amateur de

tripes.--Symphonie de blanc et de bleu.--La tempête.--Déviations de

la boussole.--A Port-Foulque.--Forêts en miniature.--A

terre.--Tentative malheureuse d'un cocher improvisé.--Des effets

d'une morue sèche sur un attelage récalcitrant.--Un ours blessé.

Le docteur n'avait point exagéré le poids réellement surprenant du

monstre si proprement dépêché par Dumas dit Tartarin, cuisinier de la

_Gallia_.

La femelle pesait cinq cent cinquante kilogrammes, et les oursons chacun

trois cents.

Une véritable montagne de victuailles, et trois fourrures splendides qui

furent préparées ultérieurement d'après le procédé groenlandais, par le

nouveau passager, désormais en sûreté à bord, grâce au tour d'adresse

exécuté par monsieur Dumas.

Le pauvre diable, fou de terreur, claquant des dents, à la pensée du

danger auquel il a miraculeusement échappé, raconte son histoire.

Oh! très sommairement. Car, en sa qualité d'Esquimau pur sang, de nomade

errant sur le désert de glace, il possède un vocabulaire des plus

restreints. Une centaine de mots anglais ou danois, accrochés de bric et

de broc, en fréquentant les baleiniers.

Quelques matelots de la _Gallia_ sont eux-mêmes nantis d'un nombre égal

d'expressions groenlandaises.

Avec beaucoup de gestes et pas mal de bonne volonté, on finit par

s'entendre.

L'homme était le chef d'un petit clan anéanti l'année précédente par la

variole. Ainsi réduit à une épouvantable solitude, il avait hiverné sur

la côte, dans une hutte de neige. Manquant de provisions, réduit à

manger ses chiens, il cherchait à rallier Upernavik, au moment où la

goélette franchissant la baie de Melville se trouvait arrêtée par les

glaces.

L'apparition du navire modifia aussitôt ses intentions. Le prenant pour

un baleinier, il résolut de venir offrir au capitaine ses services, ou

tout au moins de lui demander assistance. Il se mit en marche sur le

floe, mais, tout en cheminant, fut éventé de loin par une famille d'ours

blancs qui lui donnèrent la chasse.

Telle fut à peu près la substance du récit, nécessairement fort

incomplet, que fit à ses sauveurs le Groenlandais Oûgiouk, c'est-à-dire

le Grand-Phoque, dont le nom revint à satiété, pendant la narration.

Il termina en disant qu'il avait faim, qu'il avait soif, et ne savait

que devenir. Les capitaines blancs en général étant des pères pour les

Esquimaux, le capitaine de la goélette était son père, à lui, Oûgiouk.

Il ne pouvait, par conséquent, le laisser dans la détresse. Bref un

petit boniment point maladroit, et rendu intéressant par la bonne figure

sympathique et la situation cruelle du postulant.

Bien que d'Ambrieux eût résolu en principe de n'adjoindre à son oeuvre

que des éléments exclusivement français, l'humanité lui faisait un

devoir de garder à bord le Grand-Phoque. Impossible, en effet, de le

rapatrier, puisque le temps manquait. Impossible également de le

renvoyer à Upernavik avec un traîneau, des vivres et des chiens, le

nombre de ces auxiliaires à quatre pattes étant à peine suffisant.

Donc, Oûgiouk restera sur la goélette en qualité de passager.

Enfin rassuré sur les éventualités du lendemain, se croyant matelot

pour tout de bon, passablement excité par une rasade copieuse qui l'a

fortement allumé en éteignant sa soif, le Grand-Phoque devient

étonnamment prolixe. Il baragouine, interpelle un à un les marins, veut

savoir leur nom, court visiter les chiens et les fait aboyer avec

fureur, en leur jetant des syllabes gutturales, et finalement revient

près des trois ours.

Cet amas de chair fraîche l'attire, le fascine d'autant plus qu'il est à

jeun, et que les provisions de la cambuse ne paraissent pas l'allécher

outre mesure.

Ses petits yeux bridés scintillent comme des diamants noirs, sa bouche

palissadée de défenses à rendre jaloux un morse, s'entre-bâille jusqu'à

ses oreilles, et ses joues, de la nuance d'une vieille casserole

graisseuse, se gonflent comme deux outres, quand l'hiatus qui sépare le

nez du menton se ferme, dans le mouvement rythmique d'une mastication

imaginaire.

Dumas s'est emparé de l'ourse, et armé du grand couteau professionnel,

détache par principes la peau du colosse.

Mais les principes du maître-coq ne sont pas ceux de l'homme des glaces

qui proteste avec véhémence, et finalement enlève des mains de son

sauveur le vaste tranche-lard.

Avec une adresse merveilleuse et une célérité inouïe, ma foi, ce petit

homme rabougri, tontonnant, remuant, bavard, coupe, rogne, dissèque,

écorche, décolle, arrache, tant et si bien, que l'animal est déshabillé

en un tour de main.

A présent, la curée.

C'est plus curieux encore. Un seul coup suffit à ouvrir l'abdomen et à

faire surgir de la cavité béante, un véritable monceau d'entrailles

fumantes.

Oûgiouk saisit le foie, crache dessus et le lance par-dessus bord au

grand scandale du cuisinier.

«Laissez-le faire, interrompt le docteur.

«Il a parfaitement raison, car le foie de l'ours est très malsain.

«On peut même être empoisonné si on a l'imprudence d'en manger.

«Je profite de l'occasion pour vous recommander de vous en abstenir en

toute circonstance, comme aussi du foie de phoque.»

Les viscères de l'ours sont absolument vides. Preuve que depuis

longtemps l'animal était soumis à un jeûne rigoureux.

La constatation de ce fait amène un vaste rire sur la face camuse du

Groenlandais. Sans perdre un moment, il tranche au niveau de l'orifice

inférieur l'intestin, encore tout chaud, l'introduit dans sa bouche, et

absorbe avec d'intraduisibles mouvements de tête et de cou.

La bouche est pleine et les bajoues gonflées comme celles d'un singe

dévalisant un verger.

Ne pouvant plus, sous peine d'asphyxie, introduire un atome de

substance, Oûgiouk, d'un second coup de tranche-lard, abat, au ras de

ses lèvres, le bout de boyau, fait un violent effort de déglutition, et

le paquet franchissant l'isthme du gosier, tombe dans les profondeurs

insondables d'un estomac polaire.

Puis il recommence, avec ce mouvement de va-et-vient familier aux

canards, entonne une bouchée dont le volume ferait reculer un chien

d'équarrisseur, bleuit quand la masse filandreuse pénètre dans le

pharynx... et continue de plus belle.

Tant et si bien que la tripaille entière, l'estomac compris, y passa

sans encombre. En tout, une dizaine de kilogrammes.

Souriant, heureux, épanoui, le brave Esquimau se frotte avec une

béatitude comique le ventre, puis, se ravisant tout à coup, semble se

dire:

«Mais il y a encore de la place.

«De quoi loger un dessert, une friandise, un rien.»

L'épine dorsale de l'ourse est capitonnée, au niveau des reins, d'une

couche de graisse jaune qui tire l'oeil d'Oûgiouk.

«Allons! les dernières bouchées, les meilleures, celles qui font la

joie du gastronome, celles qu'on absorbe pour le divin plaisir de la

gourmandise.»

Et le Grand-Phoque arrache une pleine poignée de graisse encore tiède,

emplit sa bouche, écouvillonne la charge avec ses doigts, et finit,

après un tassement laborieux, par introduire jusqu'aux derniers

vestiges.

Les matelots témoins de ce festin qui eût fait frémir le bon Gargantua,

le grand amateur de tripes, sont littéralement confondus, sauf les

baleiniers, depuis longtemps édifiés sur les capacités d'une panse

groenlandaise.

Plume-au-Vent et Dumas n'en peuvent croire leurs yeux.

Le cuisinier, pendant cet engloutissement qui n'a pas duré plus de cinq

minutes, est passé par les phases de la surprise, de l'étonnement, puis

de la stupeur.

On l'entend murmurer:

«C'est pas un hôme... c'est un puits... un gouffre... un abîme...

--N'est-ce pas, hein! Dumas.

«Je ne connais, moi, que mon fourneau de chauffe pour être aussi vorace.

«Et encore!

--Et c'est du monde! pécaïre!

--Ça y ressemble, tout de même.»

Puis, s'adressant au bonhomme qui essuie ses mains à sa face, il ajoute:

«Dites donc, monsieur Untel, si le coeur vous en dit, je vous

emmènerai après la campagne.

«Je veux vous conduire aux restaurants à trente-deux sous, là où l'on

donne du pain à discrétion.

«Fiche mon billet que vous aurez du succès, et que le patron fera une de

ces têtes!...»

Le digne Oûgiouk, comme s'il eût compris et apprécié l'offre du

Parisien, sourit en signe d'aquiescement, lui tend sa patte huileuse,

puis, avisant une place libre entre deux rouleaux de cordages,

s'allonge, ferme les yeux et se met à ronfler.

Pendant cet épisode répugnant, mais authentique, la _Gallia_ qui s'est

avancée vers le Nord-Ouest, a trouvé les eaux libres et réussi enfin à

franchir la baie de Melville.

Ce n'est pas à dire pour cela que la mer soit débarrassée des glaces

flottantes. Mais, les floes en dérive ne sont plus soudés ensemble, leur

contexture n'est plus aussi rigide, ni leurs bords aussi vifs. La

débâcle est sans doute commencée un peu plus haut, car la neige est

fondue en partie, et les _hummocks_, dont les croupes émergent des

plaques horizontales, laissent suinter de minces filets d'eau.

De loin en loin apparaissent de gros icebergs dont les pointes,

émoussées sous l'action incessante du soleil qui ne descend jamais

au-dessous de l'horizon, se sont mamelonnées en grosses protubérances

d'aspect débonnaire.

La glace n'a plus sa physionomie rechignée des jours froids. On la sent

mollir, s'adoucir, se faire moins inhospitalière, se laisser pénétrer

par l'alanguissante senteur du renouveau qui plane sur le désert

arctique.

La mer, d'un bleu turquoise, moutonne gaiement au pied des blocs en

dérive, dont la base transparaît comme un cristal sous le flot qui la

désagrège. Au-dessus, le ciel, d'un azur intense, forme un fond sur

lequel se détachent étrangement, presque sans perspective, et avec une

singulière crudité, les masses bleuâtres, çà et là plaquées de blanc

mat.

Une véritable symphonie de bleu et de blanc à désespérer un peintre et à

faire hurler notre public habitué à d'autres aspects, surtout à d'autres

conventions.

Rien qui puisse reposer l'oeil ou le distraire de cette énervante

monotonie qui n'est pas sans charmes, et de cette incessante mobilité

qui transforme, à chaque minute, le tableau invariablement composé des

mêmes éléments, et toujours semblable à lui-même.

De temps en temps, cet étrange paysage fait de taches nacrées, mouvantes

sur un fond de saphir, prend un peu d'animation. C'est une masse qui

chavire brusquement dans un remous, oscille et continue à dériver avec

sa lenteur immuable. C'est aussi une plaque de neige qui se décolle et

glisse dans la mer avec un petit clapotement très doux, à peine

perceptible. Puis l'apparition de phoques à la figure bonasse, qui

batifolent avec des gestes de nageurs savourant avec béatitude leur

première pleine eau. Puis encore des oiseaux qui, abandonnant résolument

leurs hivernages du Sud, s'en vont à tire-d'aile vers le Septentrion, se

posent un moment sur la croupe d'un iceberg, et repartent effrayés par

la toux saccadée de la machine. Les canards, les oies, les eiders

accourent en bandes innombrables, puis des essaims bruyants de grives

d'eau, de tourne-pierres, de bruants des neiges et de canuts. Ces

derniers ont même déjà quitté leur livrée grise d'hiver, pour la

rutilante parure des jours d'été.

Et quand parfois, à la vue de gros nuages blancs produits par la

condensation des brumes du Nord, qui arrivent en flocons détachés

glissant sur l'azur céleste, l'oeil se porte involontairement sur

l'azur des flots constellé de glaces dérivant languissamment, on se

demande si l'on se trouve en présence d'images réelles ou si l'on n'est

pas le jouet d'un mirage.

Le 8 juin, la _Gallia_ se trouvait enfin par le travers du cap York,

dont les falaises, revêtues de glaces, coupaient à une grande hauteur la

ligne d'horizon.

Le soixante-quinzième parallèle venait d'être franchi, et la _Gallia_

naviguait définitivement dans les eaux du Nord qui s'étendent depuis le

cap jusqu'à l'entrée du détroit de Smith.

Le capitaine, plein d'espoir, comptait arriver en trois jours au cap

Alexandre, célèbre par l'hivernage du docteur Hayes qui donna au fiord,

où s'abrita en 1860 (par 78° 15´), son navire, le nom de _Port-Foulque_.

Trois degrés en trois jours, ce n'était point être exigeant, surtout si

la mer conservait son calme, l'atmosphère sa sérénité. Mais, hélas! qui

peut répondre non seulement du lendemain, mais encore de l'heure à

venir, sous une latitude où les variations les plus inattendues se

produisent instantanément.

A mesure qu'elle s'avance vers le Nord-Ouest, pour doubler le cap

Atholl, la _Gallia_ rencontre des glaces de plus en plus nombreuses. Une

désagréable facétie de la mer libre qui, loin de justifier son nom, est

aussi encombrée que la baie de Melville.

Peu à peu, la température, jusque-là si clémente, s'abaisse de plusieurs

degrés, le vent qui soufflait du Sud tourne au Nord, et le baromètre

subit une dépression considérable.

Ne voulant pas risquer d'être pris par un grain en vue des abruptes

falaises qui s'étendent jusqu'au petit détroit de Wolstenholme, le

capitaine fit forcer de vapeur, quitte à heurter les icebergs, et mit

résolument le cap sur les îles Carry, où il espérait trouver la mer

entièrement débarrassée.

Il comptait de là se diriger vers le cap Sabine, couper le détroit de

Hayes en vue des îles Henry et Bache, puis s'abriter derrière les monts

Victoria et Albert, en attendant la débâcle définitive. La route

minutieusement relevée, les corrections faites à la boussole pour éviter

toute erreur au timonier, d'Ambrieux ayant pris toutes les précautions

dictées par l'expérience, se reportait par la pensée au temps où le

vieux Baffin s'en allait, à l'aventure, sur son petit navire de

cinquante tonneaux, stupéfait, en approchant du détroit auquel il allait

donner le nom de Smith, de voir son compas dévier de quantités

incroyables. Aussi écrivait-il sur son journal: «Ce détroit, qui court

au Nord de 78°, est remarquable en un point, parce que là est la plus

grande variation de la boussole connue dans le monde entier. Car, par de

bonnes observations, j'ai trouvé qu'elle était déviée de plus de cinq

quarts ou 56° vers l'Ouest, de sorte que le Nord-Est-quart-Est est lu

sur la boussole correspondant au Nord vrai du monde, et ainsi du

reste.»

Les français au pôle Nord · 第 23 / 102 题