M. SALIS.--C’est juste. Je prie le défenseur de m’excuser.

Me DE SAINT-AUBAN.--Oh! de grand cœur, Monsieur Salis; car moi aussi,

j’ai une mère; je sais, par conséquent, ce qu’est cet être béni; voilà

pourquoi, hier, quand vous parliez de la vôtre, quand vous invoquiez son

image, ses angoisses et ses tourments, mon cœur battait à se rompre dans

ma poitrine, j’oubliais notre lutte d’une heure et, si je n’eusse écouté

que l’élan de ma sympathie, je me serais levé pour aller vous serrer la

main. Oui, vous avez souffert dans vos affections les plus chères!...

Mais la réparation est venue, la réparation suprême, celle qu’aucun

verdict ne vous aurait donnée... M. Savine vous l’apporte! Il proclame

qu’il ne vous soupçonne pas, qu’il ne s’est jamais cru le droit de vous

soupçonner! Aveu sincère, franc et loyal comme la bouche qui le fait,

plus précieux que des excuses et plus efficace qu’un arrêt, car il vaut

mieux pour un homme public n’avoir pas été soupçonné que d’assumer la

tâche ingrate de se laver du soupçon! Et maintenant la douleur d’autrui

ajoute-t-elle quelque chose à votre justification? Quand vous vous êtes

cru accusé, vous avez trouvé de beaux accents pour vous défendre, et mon

émotion vous a écouté avec respect. Aujourd’hui, c’est un autre accusé

qui me charge de le défendre; j’invoque à mon tour les images que vous

avez invoquées: sont-elles moins respectables et moins saintes sur mes

lèvres?

Mon cœur vous a rendu justice; je demande justice au vôtre. Par tout ce

qu’il y a chez vous d’élevé et de noble, par le souvenir béni qui vous

accompagnait dans cette enceinte, je vous en prie, je vous en conjure,

écoutez-moi, Monsieur Salis! (Vive émotion).

Ma défense, je vous disais, messieurs, que le passé de M. Savine me la

fournissait tout entière.

Des témoins oculaires, maîtres ou compagnons de ce passé, ne l’ont-ils

pas rappelé hier en termes inoubliables?

Il vous appartient, n’en déplaise à l’étrange rapport dont l’imagination

vagabonde est allée, je ne sais pourquoi, chercher votre compatriote en

Amérique! Il est vrai qu’auparavant les journaux officieux en avaient

fait un _Moscovite_. (Rires). De la Russie aux États-Unis il n’y a qu’un

pas pour les mouchards! N’importe? La police est parfois mal informée!

M. Constans n’a pas remplacé M. le policier d’Alavène!... (Hilarité).

Notre rapport convient, d’ailleurs, que, «les renseignements recueillis

sur la conduite et la moralité de M. Savine ne lui sont pas

défavorables»... Je le remercie infiniment...

Laissons là ce papier et jetons un coup d’œil sur la carrière que l’on

n’arrive pas à salir.

Savine est né à Aigues-Mortes le 20 avril 1859. Sa famille paternelle

est originaire du Dauphiné, sa famille maternelle du département du

Gard. Son grand-père paternel fut magistrat à Embrun; et son grand-père

maternel était officier supérieur. Quant à son père, il exerçait les

fonctions de fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général à Nîmes.

Voilà des origines bien françaises, n’est-il pas vrai? Plût au ciel

qu’ils pussent en revendiquer de pareilles, ces Français de la dernière

heure, hier Anglais, Suisses, Italiens, Allemands, qui ne demandent à

leur nouveau pays qu’une large part de ses richesses, et dans notre

milieu national conservent une âme étrangère, comme les affranchis de

l’ancienne Rome gardaient un cœur d’esclave au sein de la Cité! Ils

devraient être modestes, ces bâtards de la Patrie! Ils devraient éviter

surtout de mettre sur le tapis la question des actes de naissance! Et

pourtant l’on en rencontrerait plus d’un parmi les bonnes gens qui

passent leur temps à se plaindre de la calomnie au perfectionnement de

laquelle ils ont consacré de si merveilleuses aptitudes et qu’ils ont

élevée dans l’État de leurs rêves à la hauteur d’une institution! C’est

eux, sans doute, qui s’avisèrent d’imaginer que Savine était Russe!

Certes, cette qualification ne l’irrite ni ne l’humilie: étant Français,

Savine aime les Russes; et c’est Russe qu’il voudrait être, s’il n’était

Français. Mais, dans le cerveau de ses calomniateurs, cette

qualification n’était qu’un acheminement vers celle de nihiliste...

et--qui oserait le croire?--vers celle de _juif_! Oui, on l’a traité de

juif, lui, Savine, ici présent! (Hilarité). S’il avait été juif, il

aurait bien pu être nihiliste; car il y a parmi les nihilistes

énormément de juifs. Personne n’ignore que, tout comme la

franc-maçonnerie, le nihilisme est un produit sémitique; ce sont les

Sémites qui l’ont organisé et qui l’exploitent; par contre, ce sont

rarement eux qui se font pendre: cela ne rentre plus dans leurs

aptitudes!...

L’ingénieuse invention des reptiles opportunistes avait un autre but:

Russe, Savine devenait du même coup étranger et passible de la loi

d’expulsion. Savourez cet entrefilet; je l’emprunte à un journal

prussien, fidèle allié, en ce cas comme en plusieurs autres, de

quelques-uns de nos adversaires, mais en revanche fort monté contre

Savine, depuis qu’il a mis au jour un livre sur l’espionnage, très

désagréable à M. de Bismarck que l’on sait peu enclin à ce sujet:

Quant à ce Savine qui a édité le livre et qui s’est fait ainsi le

complice des turpitudes et des ignominies de Gilly, on ne se douterait

pas que c’est un nihiliste russe réfugié à Paris et qui se montre de

cette façon reconnaissant de l’hospitalité que la France lui accorde.

Il faut espérer que la mansuétude du gouvernement cessera à l’égard de

ce misérable et qu’un bon arrêté d’expulsion l’enverra ailleurs

exercer son petit commerce.

C’est «sale _bedit_ gommerce» qu’aurait dû écrire la feuille: sa plume

oublie-t-elle l’accent du terroir?

Ce qui donnait du poids à l’information, c’est qu’elle paraissait

simultanément dans une foule de journaux à qui l’_Agence Havas_ l’avait

communiquée. Or, nous connaissons tous les hautes attaches de

l’officieuse agence; n’y entre pas qui veut; par exemple, si je

sollicite la faveur d’y insérer cette plaidoirie, je doute que

j’obtienne une réponse enthousiaste... (Hilarité générale).

C’est ainsi qu’on a rédigé l’histoire de M. Savine. Et voilà, messieurs,

les procédés et les armes de ceux qui, pour se servir des termes de leur

congénère prussien, crient si fort contre les _turpitudes_ et les

_ignominies_ de M. Numa Gilly!... Passons.

Savine avait sept ans lorsque son père et sa mère vinrent s’établir à

Montpellier où ils acquirent, route de Castelnau, la villa qui porte

encore aujourd’hui le nom de _Villa Savine_. L’enfant fut mis au

collège. On vous a dit hier, mieux que je ne saurais le faire, les

souvenirs qu’y ont laissés son intelligence, sa conduite et ses succès.

Il était l’espoir de ses maîtres; et ses maîtres s’appelaient

Marion-Werner, Boucherie, pour ne citer, parmi vos gloires, que celles

qui ont rayonné au dehors du plus vif éclat. Il semble que Boucherie lui

ait communiqué son goût et quelques-unes de ses rares aptitudes pour les

langues romanes; car, digne élève d’un tel professeur, il mérita plus

tard de compter parmi les membres de la société vouée au culte de ces

langues. Vous avez tous admiré, messieurs, le buste qui perpétue dans le

bronze les traits de Boucherie, et vous savez qu’il est dû au ciseau

distingué de M. Léopold Savine, frère de notre romanisant. Double et

touchant hommage que le sculpteur semble avoir voulu rendre à votre

illustration universitaire et à ses affections de famille, en célébrant

un homme qui fut à la fois un de vos maîtres et le maître d’un frère

aimé!

Savine prit part à l’organisation de ces _Fêtes Latines_ qui réunirent,

en 1879, si je ne me trompe, les Catalans et les Roumains et qui avaient

pour objet de louer la littérature et le génie méridionaux. Le souffle

de cette renaissance charmante dont les effets, je l’espère, se feront

longtemps sentir anima son talent et décida de sa vocation littéraire.

Les circonstances l’éloignent de vous, mais son âme vous reste: la

nécessité l’exile, mais, dans l’exil, il emporte un de ces chauds rayons

qui dorent le cerveau et le cœur. Sous les brumes du Nord, de là-haut,

comme on dit ici, sous les longues pluies fines de nos hivers parisiens,

il cultive le sentiment et l’amour de cette lumière magique dont les

reflets transfigurent toutes choses, depuis nos maigres arbustes qu’ils

grandissent comme des chênes jusqu’aux rocailles que Tarascon voit

hautes comme le Mont-Blanc. Il étudie avec conscience, avec passion, les

audaces brûlantes et les rimes ensoleillées des félibres, vos poètes,

ces troubadours perdus au milieu de nos modernités. Avec quel zèle il

les traduit et les commente! Son temps, sa peine, il ne leur marchande

rien. On lui doit de précieuses découvertes et des œuvres qui méritent

l’attention. Qu’ajouter aux élogieuses paroles par lesquelles un éminent

écrivain, témoin de sa valeur artistique aussi bien que de sa dignité

morale, vantait hier à cette barre sa traduction de l’_Atlantide_, le

poème de Verdaguer?

Voilà, messieurs, la place qu’occupe votre jeune compatriote dans votre

littérature nationale. Voilà les services qu’il lui rend et les

récompenses qu’il en reçoit. Il l’aime et la fait aimer; en retour, elle

lui assure dans les lettres parisiennes un rang dont il n’a pas à se

plaindre. Les auteurs les plus répandus, les rois de l’École moderne le

félicitent et le remercient de ses vulgarisations fécondes et des utiles

voyages que sa plume leur permet de faire à travers les pays inconnus.

Voici en quels termes l’homme peut-être le plus édité de la terre lui

exprime sa gratitude d’avoir pu, grâce à lui, approfondir la

connaissance de Mme Pardo Bazan, la George Sand espagnole--George Sand

par le style, mais non par les idées--dont la souplesse jointe à

l’audace féminine entreprend de concilier la tradition catholique et

l’idéal contemporain:

Médan, 21 juin 1886.

Merci mille fois, mon cher confrère, de ce que vous avez songé à

m’envoyer votre traduction du livre si intéressant de madame Pardo

Bazan. Je l’avais parcouru dans le texte espagnol, sans tout le

comprendre, et je viens de le lire, très frappé de la largeur de

l’étude et de la pénétration critique. C’est certainement un des

meilleurs morceaux qu’on ait écrits sur le mouvement littéraire

contemporain. Quand vous écrirez à madame Pardo Bazan, veuillez lui

renouveler mes remerciements et la féliciter en mon nom. Je lui suis

surtout très reconnaissant de la page qu’elle a écrite sur le roman

anglais. Cela est net et juste.

Bien cordialement à vous.

Émile Zola.

Telle était encore en 1886 la vie de M. Savine; tel était le courant qui

l’entraînait; tels étaient ses travaux et ses préoccupations. Devenu

éditeur par suite de revers de fortune, il gardait dans sa librairie une

âme de poète. Que de réputations naissantes lui doivent le jour! Nul

peut-être n’a mieux que lui encouragé et soutenu les jeunes contre

l’impitoyable franc-maçonnerie des vieux!... Comment cet artiste,

comment ce félibre, comment l’ami d’Aubanel, de Mistral et de Verdaguer

a-t-il quitté tout à coup la calme et sereine patrie de ces adorateurs

du rêve pour se mêler à nos réalités sombres et descendre dans une arène

où les défaites sont si brutales et les triomphes eux-mêmes si amers?

Pourquoi? Sans quitter cette ville, demandez-le au maître vénéré dont le

souvenir, tout à l’heure, témoignait dans cette enceinte. Marion-Werner

avait surnommé Savine enfant: le _petit moraliste_. L’enfant a grandi...

et le moraliste aussi. Dangereuse faculté, messieurs, car elle observe;

et, à notre époque, qui observe est bien près de s’indigner. Oubliez un

instant les _Dossiers_ de M. Numa Gilly, oubliez la valeur intrinsèque

de l’ouvrage; il a un vice originel dont rien ne le relèvera: il est mal

fait! Cette déplorable facture nuit à l’idée qui l’inspire et rend, par

le discrédit qu’elle jette sur ses auteurs, un signalé service à la

cause de ceux qu’il combat. Tel est, en effet, le pouvoir souverain de

la forme, qu’heureuse, elle revêt le mensonge des couleurs de la vérité,

et que, malheureuse, elle donne à la vérité les apparences du mensonge.

«L’habit ne fait pas le moine», a-t-on coutume de dire; mais on ajoute

aussitôt: «Il l’arrange joliment!» De même la phrase ne fait pas l’idée;

mais que devient l’idée sans le secours de la phrase? Oubliez donc une

minute ce livre grossier, maladroit, informe, auquel les tarés devraient

rendre grâce pour tout le bien qu’il leur fait; mais convenez, pour être

justes, qu’à l’heure de son apparition, ses défauts, aujourd’hui si

manifestes, trompèrent singulièrement l’attention, non seulement de M.

Savine, mais du public tout entier. Pourquoi?--Pourquoi? Parce qu’il

semblait venir à l’heure dite pour remplir sa mission providentielle et

assouvir l’universel besoin de vengeance. Peu importait le style, si la

tâche était accomplie! Montpellier n’est pas si loin de Nîmes qu’on n’y

ait entendu l’écho des applaudissements qui saluèrent le _justicier_; sa

gloire ne resta pas locale: des quatre coins de la France on l’approuve,

on l’encourage; ses collègues lui crient: «Bravo! Continuez! Sus aux

flibustiers politiques!»

Le flibustier politique! tel était, tel est encore, hélas! l’ennemi de

la Patrie! Le méconnaître est inutile, messieurs: les négations

n’arrangent rien. Que sert d’imiter cet oiseau qui s’entête à ne pas

voir et cache ses yeux sous son aile? Si j’en croyais le réquisitoire de

M. le procureur général, tout serait pour le mieux dans la meilleure des

républiques, et, sauf le livre de M. Numa Gilly, rien ne viendrait

troubler le bonheur national!... Heureuse ville, si elle partage ces

douces illusions! On y garde la fleur de sa virginité! Le _pot-de-vin_ y

est inconnu, et les mœurs y sont si pures que l’on n’y comprend même pas

le langage de l’improbité! Quelle innocence primitive! J’admire cette

fraîcheur d’idées et de sentiments: elle me prouve une chose, c’est que

M. le procureur, dans ses lectures, n’accorde que peu de place au

_Journal officiel_. Je l’en félicite. Le _Journal officiel_ n’est point

une publication éditée par M. Savine. (Hilarité)... Il n’en constitue

pas moins une détestable lecture qui gâte vite la sérénité du cœur; on y

trouve parfois le mot _pot-de-vin_ défini et... démontré par le genre de

preuve le plus indiscutable, l’aveu (hilarité)... et, quand ces grands

diffamateurs, que n’atteignent pas vos verdicts et qu’on nomme les

historiens, voudront écrire les annales des corruptions inouïes de ce

régime, ils n’auront qu’à parcourir ses comptes rendus sténographiques

pour y récolter la plus abondante moisson!... Les dossiers de M. Gilly

seront du superflu!

Ce qui s’étale à tous les yeux suffira pour remplir leurs volumes. Mais

que dire de ce qui ne s’y étale pas? Que dire des pièces cachées...

M. LE PRÉSIDENT.--Je ne puis tolérer que le défenseur parle de pièces

cachées. Il faut qu’il s’explique.

Me DE SAINT-AUBAN.--Volontiers, Monsieur le Président; je ne vise en

aucune manière les pièces du dossier Salis, je pense à d’autres

dossiers, à des dossiers parlementaires que des soins intéressés

préservent des rayons du soleil et qui, lorsqu’ils verront le jour,

causeront de fameuses surprises aux enragés panégyristes des vertus de

notre temps.

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 32 / 66 题