M. LE MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS, _s’adressant à l’orateur_.--Voilà
la réponse!
M. CAMILLE PELLETAN.--Ainsi, quand nous aurons des réponses à obtenir
du ministère, nous les demanderons à ses prédécesseurs! (On rit).
La garantie d’intérêt fonctionnant pour stipendier la littérature
consacrée à combattre l’État, n’est-ce pas que c’est joli à force d’être
cynique?
Retenons aussi ce point déjà élucidé par d’autres exemples au cours des
débats, à savoir qu’_il est possible aux Compagnies de distraire de
leurs recettes un certain nombre de millions dont l’emploi échappe au
contrôle financier_. Ce sont les dépenses secrètes et ce ne furent sans
doute pas les moins utiles en 1883!...
Pour s’abriter contre une pareille pluie d’or, il eût fallu des
consciences robustes. Toutes, paraît-il, ne le furent pas également, si
j’en crois la tournure ironique de certaines harangues du temps. Des
mots polis qu’on employait encore par habitude--on est, depuis, devenu
plus franc--prenaient dans la bouche des orateurs un air de néologisme
qui ne l’était pas. Le verbe _se convertir_ semblait, surtout, détourné
de son acception primitive. «La Presse presque tout entière _s’est
convertie_», s’écriait avec amertume M. Madier de Montjau; et sa colère
narquoise disait assez les sentiments que lui inspirait cette foule de
néophytes dont l’ardeur ne répondait que trop au prosélytisme de ces
irrésistibles missionnaires qu’on nomme les grandes Compagnies. La
prédication a réussi; la bonne nouvelle a touché les âmes rebelles; la
croisade politico-financière est arrivée à ses fins: le rachat n’est
plus possible!... _Il est plus difficile_, avoue M. Rouvier; et force
est de reconnaître avec M. Pelletan que «lorsque le rachat est déclaré
plus _difficile_ par le défenseur attitré des Conventions, il est bien
permis de traduire par _impraticable_».
Le malheur des _Conventions_ fut d’être l’œuvre de l’argent. Or, ce qui
naît de l’argent se trouve souillé dans sa source et voué à tous les
soupçons. On sait que, jeté d’une main vigoureuse, l’argent alla tomber
dans des poches haut placées. De là à croire que, dans son formidable
élan, il put atteindre jusqu’à la poche du ministre, il n’y avait qu’un
pas; ce pas, on l’a franchi. Je ne dis point: _Je le franchis_; je ne
m’en reconnais pas le droit; je dis: _On l’a franchi_; je ne discute
pas, je raconte: ceci n’est qu’une constatation. M. Raynal a-t-il tout
fait pour prévenir ce résultat? Sa tâche était grandiose: contre l’or,
ce soldat terrible, la confiance de ses concitoyens le constituait
gardien du pays. Mission digne de tenter un de ces hommes clairvoyants
et austères qui sont le salut d’une époque et l’honneur d’une situation!
M. Raynal s’est-il montré cet homme-là? Il semblait marqué par le sort
pour tenir en échec la finance. Cette dernière n’avait pas de pire
ennemi que lui; depuis longtemps il lui faisait une rude guerre, et ses
premières armes remontent à une époque déjà éloignée de nous; M.
Laisant, son compagnon de lutte, nous a raconté ses campagnes et comment
il conquit ses nombreux galons. Vous savez ses états de services; ils
sont des plus chargés. A la place des Compagnies, son nom m’eût rempli
d’effroi et ce n’est qu’en tremblant que je me fusse rappelé ses
anathèmes sonores contre les œuvres et les pompes des financiers.
Écoutez, messieurs; la scène se passe à Bordeaux le 3 mai 1882, juste
une année avant les Conventions:
«La préoccupation constante de l’ancien cabinet Gambetta était de
tenir compte non des révolutions sociales, mais des évolutions
sociales; s’occuper utilement des petits, se préoccuper de leurs
droits et de la défense de ces droits, tel était un de ses objectifs.
Pour moi, les véritables adversaires du cabinet n’étaient pas à la
Chambre. Les véritables ennemis étaient au dehors. Ce sont ceux qui
depuis longtemps s’opposent à l’avènement de la démocratie, n’ayant pu
s’opposer à l’avènement de la République; ce sont ceux qui avaient
conscience que, dans toutes les branches de l’activité nationale, les
solutions démocratiques allaient surgir; _ce sont ceux qui dominent la
haute banque_ et qui redoutaient une conversion et un emprunt pour les
grands travaux publics, et qui n’auraient pu ainsi écouler leurs
rentes amortissables et se servir de l’épargne française pour les
emprunts étrangers; _ce sont ceux qui commandent dans presque toutes
les grandes compagnies de chemins de fer, et qui sentaient que la
démocratie avait le droit d’arrêter le torrent des dividendes et de
faire jouir le pays des excédents de produits, même s’il avait fallu,
pour atteindre ce but, USER D’UNE FACULTÉ DE RACHAT inscrite dans les
contrats_; ce sont, en un mot, les favoris du monopole, des privilèges
et des abus qui ont tout mis en œuvre pour précipiter le dénouement.
On a dit dernièrement que contre le ministère Gambetta il y avait eu
la coalition des parapluies. Eh bien! je crois, moi, qu’il y a eu la
coalition des fourchettes, c’est-à-dire la coalition des appétits, la
coalition des égoïsmes contre le gouvernement organisé et fort de la
démocratie populaire.
_Droits des petits, Haute Banque, Démocratie populaire, excédents de
produits, torrent des dividendes, faculté de rachat, favoris des
monopoles_, vous retrouvez dans ce discours tout l’attirail un peu
déclamatoire de MM. Pendrié et Hübner. Depuis qu’il est devenu sage, M.
Raynal parle une autre langue; les Conventions ont transformé son style;
mais telle était alors sa manière; et il en a changé quinze jours avant
les Conventions: nul besoin d’invoquer ici le témoignage de M. Laissant;
celui de M. Madier de Montjau suffit; c’est le plus énergique et le plus
significatif; entendez-le énumérer les jouteurs qui harcelèrent les
Compagnies:
Ici, c’était Laisant, c’était Allain-Targé, c’était Lecesne,--pauvre
Lecesne qui n’est plus là pour m’entendre et me soutenir, hélas! Amer
regret pour tous ceux qui l’eurent pour compagnon de lutte! Que, du
moins, j’aie cette joie faite de justice, de rendre publiquement
hommage au courage, au talent avec lequel ce mort, dont on a trop vite
oublié, non seulement la voix--chose triste déjà! (Non! non! à
l’extrême gauche)--mais les fiers et vaillants discours, défendant le
droit et le peuple! (Nouveaux applaudissements sur plusieurs bancs à
gauche).
_En province, c’était M. Raynal. Oui, en province, nous avions M.
Raynal._ (Sourires à l’extrême-gauche). Était-il déjà des nôtres? Je
ne le crois pas; mais, en tous cas, il faisait au mieux dans son
département pour en être bientôt par l’énergie avec laquelle il
soutenait les thèses favorables au peuple. Quelle ardeur, quelle
force, quelle constance dans le bon combat! Rude combat, celui qu’il
livra dans le conseil général de la Gironde, M. Raynal! (Rires à
l’extrême gauche). De là, il suivait--avec quelle attention!--les
débats du Parlement, et à ce que lui fournissait pour livrer bataille,
son esprit, son intelligence, sa propre éloquence, il savait adapter,
comme des diamants dans une monture déjà précieuse, tous les
arguments, toutes les citations, tous les traits qui, de la tribune
parlementaire, comme des bombes, étaient allés frapper en pleine
poitrine les grandes Compagnies et couvrir de leur protection
l’exploitation par l’État. (Marques d’approbation sur divers bancs à
gauche).
Messieurs, ne croyez pas que l’honorable ministre des travaux publics,
membre du conseil général de la Gironde, n’ait eu que ce moment
d’enthousiasme pour cette cause, qu’il cédât à l’entraînement de
l’exemple, à son ardeur juvénile de quelques heures, de quelques
jours, même de quelques mois. Je n’ai pas apporté, c’eût été la charge
d’un homme (sourires), tous les comptes rendus des séances du conseil
de la Gironde, où M. Raynal a pris la parole,--mais ce fut, d’abord,
dans les deux sessions de 1875; puis, dans celle de 1876; enfin,--oh!
ce n’est pas, comme vous allez voir, bien loin de nous,--dans la
grande session de 1877.
M. Raynal ne badine pas, il ne transige pas avec les Compagnies, ni
avec qui fait seulement mine de les défendre (rires sur divers bancs à
gauche), son estime pour elles est égale à la mienne.
(Applaudissements à l’extrême gauche). Il sait, comme moi, ce qu’elles
valent, ce dont elles sont capables, et il le dit bien haut!
Il connaît leurs exploits et il les raconte. Rien n’est oublié,
absolument rien, et chaque session voit poindre dans ce conseil de la
Gironde une proposition de vœu formulée par lui, que cinq ou six
discours aussi chaleureux que logiques font, à chaque session, adopter
et acclamer par ses collègues, membres de la commission des vœux, puis
par les membres réunis du conseil. (Très bien! très bien! à l’extrême
gauche).
Oh! sur cette question, il a eu tout le temps de réfléchir--trois
années!--d’examiner, de fixer son jugement; il la sait par cœur, et
trois ans durant, il est de notre avis. _Et ce n’est pas tout; il en
est encore!_ (Rires à l’extrême gauche). _Ne riez pas, messieurs,
admirez plutôt._ (Nouveaux rires sur les mêmes bancs.) _Oui, admirez!
car pour le bien public, pour le salut de la patrie, Décius ne jeta
dans le gouffre que son corps; M. Raynal y jette avec lui sa foi!_
Ne disiez-vous pas, en effet, monsieur le Ministre--on avait omis de
l’insérer dans le compte rendu, mais je l’y ai fait soigneusement
rétablir--ne disiez-vous pas dans la commission des vingt-deux, dont
j’ai l’honneur de faire partie,--cette commission du régime général
des chemins de fer,--il faut retenir ces mots, messieurs, qui auront
leur importance dans le débat,--lorsque vous y êtes venu pour la
première fois, ne nous avez-vous pas dit:
«_Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément convaincus
des avantages de la construction et même de l’exploitation par l’État:
l’un est mon voisin de droite, M. Madier de Montjau, l’autre, moi;
moi, ministre des travaux publics._» (Rires sur divers bancs à
gauche).
_Ceci est textuel et n’a pas quinze jours de date._ Je ne l’ai pas
oublié et l’on doit voir que j’ai raison de dire que c’est une
couronne civique que mérite M. le ministre des travaux publics pour la
façon dont il se conduit aujourd’hui. (Nouveaux rires sur les mêmes
bancs).
Faut-il des preuves? Voici d’abord, à la fin du rapport de la
sous-commission du conseil général de la Gironde, le texte d’un des
vœux innombrables de M. Raynal «... proposant que le conseil, tout en
persistant dans ses précédentes délibérations, demandant le rejet de
la fusion des Charentes et de l’Orléans, et le maintien de l’autonomie
des Charentes, déclare se montrer favorable au rachat par l’État, et à
l’exploitation directe ou par compagnies fermières, du réseau des
Charentes et autres lignes secondaires du Sud-Ouest». Et le conseil
adopte. (Mouvements divers).
Peu avant que cette charge à fond fût exécutée à Bordeaux par la
cavalerie de réserve, à Paris le premier rang avait chargé aussi, à
notre complète satisfaction: Laisant, Lecesne, Allain-Targé. Eh bien!
M. Raynal ne trouve pas nos amis assez radicaux.
M. Allain-Targé consentait qu’en bridant fortement l’Orléans, on
s’accommodât avec lui par la concession des Charentes. M. Raynal ne
voit là qu’un accroissement déplorable de l’Orléans. Ni caveçon, ni
mors, ni martingale, ne pouvaient le rassurer. M. Allain-Targé n’était
qu’un modéré! Exprimée en termes fort galants, c’était là sa pensée.
Aussi voulait-il, si compromise que fût la situation, si fort que
pressât le temps, l’indépendance des Charentes ou leur rachat. (Très
bien! très bien! à l’extrême gauche).
Leur indépendance? Elles trouvaient le moyen de vivre, en s’entendant
avec d’autres lignes à créer bientôt; on finirait bien par forcer
l’Orléans à tenir compte de la Compagnie du second réseau, à ne pas
lui faire les taquineries et les vilains tours faits par elle à tant
d’autres, et dont complaisamment MM. Laisant, Lecesne, Allain-Targé
avaient apporté la longue énumération à la tribune parlementaire.
(Approbation sur divers bancs à gauche).
Le rachat? Il était de droit si l’on ne maintenait pas l’isolement des
Charentes. Et le conseil de suivre M. Raynal!
Devant ces attaques partout réitérées, devant le rejet de la
convention proposée à l’Orléans, les Compagnies stoppent; elles
comprennent que l’heure est venue de rentrer leurs griffes et de
carguer leurs voiles; leurs griffes rentrent, leurs voiles se
carguent... (Rires à l’extrême gauche), et elles attendent l’heure où
elles pourront commander encore.
L’heure a sonné. De nouveau, les Compagnie sortent leurs griffes et
déploient leurs voiles:
«Après avoir atteint un ministère Say-Varroy, continue M. Madier de
Montjau, après avoir, sous lui encore, vu les Conventions avorter,
avec M. Raynal elles se croient arrivées au comble de leurs vœux...
Elles n’ont pas désespéré de le convertir et elles y sont parvenues.»
N’avais-je pas le droit, messieurs, de qualifier cette _conversion_
d’_étrange_, et de _subite_ cette _évolution_?
«_Il y a dans le monde deux hommes qui sont profondément convaincus
des avantages de la construction et même de l’exploitation par l’État:
l’un est mon voisin de droite, M. Madier de Montjau, l’autre moi; moi,
ministre des travaux publics._»
Qui dit cela? M. Raynal. Combien de temps avant les Conventions? _Quinze
jours!_
«Si je n’entendais pas nos honorables collègues nous affirmer qu’ils
sont restés conséquents avec eux-mêmes, disait M. Pelletan, nous ne
pourrions nous défendre d’une certaine impression que vous me
permettrez de traduire sous une forme suggérée par les questions que
nous traitons--nous penserions que, s’il y a un chemin sur lequel on
n’a pas à craindre aujourd’hui les déficits kilométriques, c’est
assurément le chemin de Damas... (Rires et applaudissements sur
plusieurs bancs à gauches).
On y voyage en express. (Nouveaux rires).
Je parle de _conversion_! Mais M. Madier de Montjau n’y croit pas.
Rappelez-vous ses paroles:
«Trois ans durant, M. Raynal est de notre avis. Et ce n’est pas tout:
_il en est encore!_ (Rires à l’extrême gauche). Ne riez pas,
messieurs, admirez plutôt! (Nouveaux rires sur les mêmes bancs). Oui,
admirez! car pour le bien public, pour le salut de la patrie, Décius
ne jeta dans le gouffre que son corps; _M. Raynal y jette avec lui sa
foi!_...
Est-ce clair? Rapprochez ces terribles paroles de la péroraison:
«Alors, oh! alors, la féodalité financière sera complète.
_Tout lui appartiendra, y compris les consciences!_
_Ah! ce qui se passe témoigne assez déjà de son accaparement._
Elle a déjà la presse entière, ou presque tout entière convertie,
malgré les éloquentes et irréfutables démonstrations des Lecesne, des
Lamartine... et les vôtres!
Et ces administrateurs ministres ne craignant pas de venir à la place
où je suis frapper au cœur le crédit du Trésor public à la gloire et
au profit du leur; et d’autres ministres si puissamment impressionnés
par le mirage, si écrasés par l’atmosphère où ils vivent, qu’en six
mois leurs opinions changent, _ou que n’ayant pas changé, ils font
contre leur sentiment les affaires des Compagnies_, ne disent-ils pas
assez où nous en sommes, et ce qu’elles peuvent, et quelle place ces
nouveaux hauts barons tiennent dans notre pays! (Très bien! à
l’extrême gauche).
Barons qui, à défaut d’armoiries, pourraient sur leurs carrosses faire
peindre des gros sous, dont la tyrannie effrayante est le secret de bien
des luttes engagées par M. Savine, plus puissants et plus dangereux que
les anciens féodaux, mieux disciplinés aussi, car les anciens se
révoltaient parfois contre le roi de France, tandis qu’eux obéissent
comme un seul homme au moindre signe du roi des Juifs!
Et les mots effroyables, les mots de la fin, _putréfaction des
consciences_, qui retournent tous les regards vers le banc des ministres
où siégeait M. Raynal! (Mouvement).
Et cette comparaison entre la république de M. Raynal et la république
romaine agonisante:
_La république pourrie touchait à sa fin_, et l’on vit arriver César,
et après César, Auguste, et après Auguste, Tibère et Néron, et
peut-être ce fut pour Rome un salut relatif d’échapper par eux aux
autres, _car ce despote unique décapitait parfois le despote
multiple_. (Très bien! sur plusieurs bancs).
Est-ce là, messieurs, le ton d’un discours purement économique?
Emploie-t-on des termes pareils, quand on ne reproche à un homme que son
incompétence ou une étude trop superficielle de la question? Ces paroles
enflammées n’atteignent-elles pas celui qu’elles visent dans ce qu’il a
de plus cher, son honneur? Ah! il y a quelqu’un qui ne s’y est pas
trompé: c’est M. Raynal! Et le rapporteur non plus, M. Rouvier, qui
partage avec lui les responsabilités les plus lourdes, lorsque le
lendemain du discours de M. de Montjau il montait à la tribune pour
dire: «Nous comprenons qu’on critique notre œuvre, _mais non qu’on
suspecte notre moralité_!»
Ils avaient raison: ce jour-là, en plein Parlement, le soupçon avait
pris naissance; il avait mordu l’homme public, dont on ne pouvait sans
injustice accuser l’inaptitude, puisque lui, l’artisan du naufrage, il
poussait, quinze jours avant, un cri d’alarme pour avertir les
navigateurs!
Le soupçon existait en germe; il va se développer et grandir; il
engendre les racontars. C’est l’histoire de la lettre qu’on se chuchote
à l’oreille; elle circule dans les couloirs parlementaires; de ces
couloirs elle tombe dans les bureaux de rédaction, et de là dans la rue
où le public la ramasse et, dans sa fièvre de précision, lui donne la
formule brutale qui met les pieds dans le plat. Voilà la légende;
personne ne peut la nier de bonne foi; elle a été établie en pleine
Chambre, mieux que je ne saurais le faire moi-même, en termes tellement
vigoureux qu’ils dépassèrent la frontière et qu’on en entendit l’écho
dans la presse étrangère.
Mais, à côté de la légende, il est une autre forme d’accusation, moins
grossière, plus raffinée, plus sceptique, et partant plus dangereuse,
parce qu’elle est plus raisonnable, et dit plus sans rien affirmer.
C’est la forme des publicistes, des penseurs, des philosophes.
«Incapable ou complice, que M. Raynal choisisse; il n’était pas
incapable; donc...» Voilà la conclusion du livre de M. Pendrié. C’est,
en termes beaucoup plus vifs, la thèse d’une autre brochure écrite par
un commerçant qui ne cherche pas le scandale et qui, à ma connaissance,
n’a jamais été inquiété. Telle est la note qu’on retrouve, non pas
seulement dans les articles de polémique passagère, mais dans des écrits
qui restent, qui resteront davantage que les _Dossiers_ de M. Gilly.
Rien de terrible comme ce doute rationnel légué à la postérité! Il
s’autorise de ces palinodies, de ces contrastes, et aussi de cette
précipitation inouïe, de ces vaines promesses, de ces calculs
controuvés, de ces fausses affirmations que je rappelais plus haut.
Précipitation inouïe:
On nous apporte, messieurs, les Conventions que vous savez: et, _à
huit ou dix jours de leur dépôt, la commission se réunit_.
_Dans le même temps à peu près, elle a accompli sa tâche;
quarante-huit heures après, le rapport de M. Bouvier est déposé;
quatre jours après qu’il a été mis sur votre bureau, nous discutons._
Soit! Mais aussi bon train que nous marchions vers ce dénouement,
savez-vous, messieurs, qu’il est grave, qu’il vaut la peine d’être
pesé par nous, même par mes plus chaleureux adversaires, et qu’au
moment de déposer dans l’urne un bulletin qui pèsera dans l’histoire
de leur vie législative, je le leur garantis, comme aucun de ceux
qu’ils ont déposés déjà, ils réfléchissent! (Applaudissements à
l’extrême gauche et sur quelques bancs à droite). (Discours de M.
Madier de Montjau).
Réfléchir! Il paraît qu’on n’en a pas le temps! Le ministre est pressé.
En vain, M. Papon implore un délai de grâce; une minute d’attention,
supplie-t-il; l’heure est solennelle.
M. PAPON.--Quelle loi allez-vous discuter? Est-ce une loi que vous
ferez aujourd’hui et que demain vous pourrez abroger si vous
reconnaissez qu’elle a des défectuosités et des vices? Non, c’est une
loi d’une nature particulière. En la votant, vous sanctionnez des
Conventions que l’État a acceptées et signées, vous sanctionnez une
situation nouvelle qui durera soixante-quinze ans, et vous la
sanctionnez d’une façon absolue, définitive.
_Voix à gauche._--C’est très exact!
M. PAPON.--Au cours du débat, nous pourrons vous démontrer qu’il n’y a
plus de rachat possible.
_Plusieurs membres à gauche._--C’est vrai! (M. le ministre des travaux
publics fait un geste de dénégation).
M. PAPON.--Nous le démontrerons, je l’espère, monsieur le Ministre, et
nous établirons que de ce chef il n’y aura plus d’armes dans les mains
du Gouvernement.
M. EUGÈNE DELATTRE.--C’est l’enchaînement des générations futures!
(Exclamations sur quelques bancs).
M. PAPON.--C’est donc une situation définitive que vous allez
consacrer par votre vote; vous allez trancher une question très grave,
la question du monopole privilégié des grandes Compagnies. Voilà ce
que la loi consacrera. Et dans quelles conditions allez-vous statuer?
_Purement et simplement comme s’il s’agissait d’un projet de loi
d’intérêt local!_ (très bien! très bien! sur quelques bancs à
gauche.--Exclamations sur d’autres bancs).
Les documents les plus graves, les plus essentiels, manquent à l’examen
de la commission; depuis un mois, elle prie, elle supplie qu’on les lui
communique: elle n’a jamais pu les obtenir. Le rapport de M. Rouvier
vient d’être distribué; personne ne sait ce qu’il renferme:
M. PAPON.--Aujourd’hui, vous êtes saisis du rapport. Ce rapport, le
voici; il nous a été distribué ce matin, il est très volumineux et je
suis convaincu... (Bruit de conversations, qui couvre la voix de
l’orateur).
M. LE PRÉSIDENT.--Je vous prie, messieurs, de cesser ces
conversations; elles imposent à l’orateur une fatigue extrême, et vous
me permettrez d’ajouter qu’elles en imposent une non moins grande au
président. (Le silence se rétablit).
M. PAPON.--Le rapport vous a été distribué à l’ouverture de la séance
et je crois qu’il n’y a dans cette enceinte que deux personnes qui en
aient connaissance, M. le rapporteur et M. le ministre des travaux
publics, qui a déclaré tout à l’heure qu’il le connaissait.
M. LEBAUDY.--Et vous aussi, vous le connaissez comme les autres
membres de la commission!