L. VACHER.

Ces pièces caractéristiques prouvent qu’il n’y avait pas que les badauds

qui croyaient en Numa Gilly. Et vraiment, quand on voit des hommes

publics applaudir à la polémique qu’il a engagée avec les _écumeurs

d’affaires_, avec ceux qui _déshonorent la République_, quand ces hommes

publics lui envoient des documents et lui offrent leurs témoignages,

faut-il s’étonner si un éditeur jeune, ardent, courageux, enthousiaste,

l’éditeur de M. Drumont, l’éditeur de la _Fin d’un Monde_, se laisse,

lui aussi, emporter par l’élan du flot populaire? Oui, M, Savine a cru

en M. Numa Gilly. Il a cru que ses accusations étaient des accusations

solides auxquelles des documents décisifs donnaient une base

inébranlable. Il a cru que ses _Dossiers_ seraient non pas le livre d’or

où Venise inscrivait le nom de ceux qui avaient bien mérité de la

patrie, mais le livre de boue où l’on noterait d’infamie les malfaiteurs

de la vie publique. Il a cru que cet humble ouvrier poussé par le destin

aux premiers emplois, placé par la fortune près du pouvoir, à même d’en

observer les vices et les faiblesses, avait préféré flétrir les

corruptions que d’y participer et, au lieu de détourner la source de

vérité, s’était fait un âpre plaisir de la répandre à flots sur la foule

d’où il sortait.

Ah! certes, messieurs, si, au milieu de nos malaises et de nos angoisses

patriotiques, un citoyen digne de ce nom, qu’il fût ouvrier ou paysan,

qu’il fût noble ou bourgeois, avait élevé une voix désintéressée et

virile pour dire à ses concitoyens: «Assez de débats stériles, trêve aux

choses qui nous séparent et nous divisent, silence aux rancunes des

partis, point de diffamations, point d’injures, mais une énergie

indomptable, un dévouement sans bornes, un courage invincible, formons

une seule armée et sauvons notre bien commun, la vieille probité

française qui appartient à tous et dont aucun ne doit souffrir qu’on

éclabousse la robe»--Ah! messieurs, si quelqu’un eût alors tenu ce

langage, n’est-il pas vrai que la France tout entière se fût levée pour

le saluer? (Longue sensation).

Hélas! M. Gilly n’était pas ce grand homme; il n’en était que la fragile

et décevante illusion. Beaucoup de braves gens s’y sont trompés. M.

Savine a partagé leur erreur; et, la partageant, il ne pouvait agir

autrement qu’il a fait. Son caractère, son passé, ses convictions lui

dictaient sa conduite. On avait besoin d’un courageux: le courageux,

c’était lui! Il en est dont l’instinct est de battre en retraite; il en

est d’autres dont l’instinct est de marcher en avant. Il a marché: c’est

sa nature; et il a écrit la lettre que vous savez; il s’est mis au

service de M. Gilly; il lui a offert son argent, sa librairie, ses

presses. L’événement lui donne tort--soit! Mais vous savez à présent le

mobile qui l’a inspiré, et j’ai pris plaisir à vous le dire, ce mobile:

il est de ceux que l’on est heureux de confesser devant les jurés de

France! Frappez-le, si vous voulez--votre verdict peut être la ruine: il

ne sera pas le déshonneur: car, vous n’en doutez plus maintenant, c’est

un combattant vaincu, et non un diffamateur à gages, que vos coups

atteindront.

Mais non, il n’est pas vaincu: attendez la fin du débat. La bataille

n’est pas terminée. Spéculateur, il eût baissé la tête; lutteur, il la

redresse fièrement.

Monsieur l’avocat général, je l’avoue, votre langage m’a étonné: si j’en

ai compris la portée, il signifie ceci: «Vous n’étiez pas

antipathique--au contraire--et, si vous n’aviez pas tenté la preuve, on

aurait pu se montrer fort indulgent à votre égard.» Eh bien! je professe

le plus profond respect pour tout ce qui sort de votre bouche; mais le

sens de vos paroles m’échappe complètement. La preuve! Mais c’est la loi

qui m’invite à la faire, mais c’est la loi qui m’y convie! Un homme

public est en cause et c’est par le silence que vous voudriez le

protéger? Non! non! cette attitude ne serait digne, ni de lui, ni de

nous. Quand on édite un livre, comme _Mes Dossiers_, on doit au public,

sinon la démonstration des faits qu’on articule, du moins les pièces

justificatives de sa bonne foi.

Apportons-nous la preuve matérielle: vous devez acquitter.

Apportons-nous seulement la preuve morale, celle qui n’établit pas le

fait d’une façon absolue, mais qui, parfois tout aussi concluante que

l’autre, vous laisse l’impression que nous n’avons pas menti: vous devez

acquitter encore, car la bonne foi, comme la preuve, est une cause

nécessaire d’acquittement.

Et ce système s’impose dans une démocratie. En effet, lorsque l’honneur

public est l’unique garantie sociale, il importe d’éloigner des

affaires, non seulement les hommes qui méritent la flétrissure, mais

aussi les hommes qui prêtent le flanc au soupçon. Et quand c’est de

bonne foi qu’on a soupçonné ces hommes, quand leurs actes équivoques ont

favorisé l’illusion, cette illusion est légitime et devient une

sauvegarde qui met l’accusateur à l’abri de la loi.

Voilà pourquoi M. Savine vous apporte ses témoins et ses pièces. Ah! je

conviens sans peine que ce n’était point son rôle de les faire défiler

devant vous. Cette mission ne nous incombait pas et j’assume aujourd’hui

une tâche qu’un autre aurait dû remplir. Ce n’est ni la faute de M.

Savine, ni la mienne, si cet autre se décharge sur nous du fardeau qui

lui appartient. Le silence n’est pas possible; M. Gilly le garde: il

faut que nous le rompions! Un procès politique est un champ de bataille;

un accusé politique est un soldat; et, dans ce pays où l’on admet

aujourd’hui trop de choses, il en est une, du moins, qu’on n’admet pas

encore, c’est qu’un soldat lâche le drapeau au moment de la charge,

surtout quand ce soldat est le chef! Le chef, c’était M. Numa Gilly; M.

Numa Gilly a lâché le drapeau; M. Savine le ramasse; il fait bien; car,

voyez-vous, quelle que soit la couleur d’une oriflamme, nous aimons

beaucoup qui la garde et nous estimons peu qui l’abandonne; et c’est

pourquoi, au sortir de cette audience, les mains, qui fuiront peut-être

un autre que M. Savine, se tendront, quoi qu’il arrive, vers lui pour

prendre les siennes et les serrer. Le député, l’homme public a déserté

sa pensée; il l’a jetée dans la mêlée comme une arme gênante; un modeste

éditeur estime qu’ayant publié cette pensée, il l’a faite sienne, et

c’est comme sienne qu’il la défend devant vous.

Qui donc, sans lui, la défendrait? M. Gilly avait un fils: M. Peyron.

(Rires). Un instant, celui-ci a revendiqué la succession paternelle;

j’ai cru qu’il l’accepterait purement et simplement; ensuite, il ne l’a

plus acceptée que sous bénéfice d’inventaire; enfin, après en avoir

mûrement délibéré, il a paru y renoncer, et la succession a été sur le

point de tomber en déshérence; alors, M. Savine s’est constitué le

syndic de la liquidation et c’est grâce à lui que cette dernière ne

tournera pas en faillite...

Grâce à lui... et grâce à vous, messieurs. Notre mission est délicate,

mais la vôtre l’est encore plus. Dans les procès de ce genre, la partie

n’est jamais égale et c’est à peine assez de toute votre justice pour

rétablir l’équilibre rompu. Examinez les deux camps:

D’un côté, un ancien ministre qui plaide dans sa bonne ville, sur un

terrain qu’il a choisi, qui arrive à l’audience escorté de ce qui le

rend tout-puissant, au milieu d’un état-major de financiers célèbres

descendus exprès pour lui de leur Olympe d’or, de banquiers, plus

redoutables que des rois, dont le seul nom cause un saisissement dans la

foule, d’administrateurs et de directeurs des grandes compagnies, de

hauts fonctionnaires qui lui doivent et la fortune et les honneurs, de

tous ces personnages décoratifs, décorables, ou décorés qui, d’une

allure grave et solennelle, montent au fauteuil des témoins, y

prononcent sous la foi du serment une plaidoirie éloquente dont la

péroraison se termine par un vibrant panégyrique, puis, d’un pas non

moins solennel, un sourire dévot sur les lèvres, s’en vont, comme à une

réception officielle, serrer avec respect la main du maître d’hier dont

les caprices parlementaires feront peut-être le maître de demain et qui,

après avoir connu le saut de la roche tarpéienne, ira une fois encore

gravir clopin-clopant les marches déjà bien usées de son branlant

Capitole!...

De l’autre, un député raillé, vilipendé, conspué, et comme soutien, un

éditeur antisémite!... Quelle impartialité faut-il attendre? On dépose

volontiers pour ceux qui sont au pinacle. Contre eux, c’est une autre

affaire; on y regarde davantage; la mémoire est moins complaisante, les

souvenirs sont plus lointains; on oublie qu’on a juré de dire la vérité,

surtout de la dire toute... Et l’observateur qui suit les péripéties du

drame assiste à bien des choses pénibles et écœurantes, au spectacle de

gens dont la peur tord la bouche et crispe les lèvres, qui, blêmes,

viennent balbutier qu’ils ne savent rien, après nous avoir préalablement

avertis qu’ils ne voulaient rien savoir, et, au sortir de l’audience,

passant près de nous, très vite, parce que notre société est

compromettante, chuchotent d’une voix imperceptible à notre oreille:

«Ah! si j’avais dit ce que je sais, j’en aurais raconté long!...»

(Mouvement prolongé dans la salle).

Ceux-là, il n’est pas nécessaire de prendre des gants avec eux! Point

n’est besoin de les inviter à vouloir bien se retirer. Il suffit de leur

dire: «Allez vous asseoir!» Ils y vont avec plaisir... Ils ne demandent

que ça... (Rires).

Que voulez-vous? Nous sommes le pot de terre contre le pot de fer; ou,

si vous préférez une comparaison ayant plus de couleur locale, nous

sommes le pavé céramique contre le pavé de Quénast. (Hilarité générale).

Que peut notre faible argile contre un porphyre assez solide pour faire

une si longue traversée?...

Oui, messieurs, votre mission est grande. Elle grandit avec la

difficulté et le péril des circonstances. Elle consiste à dissiper les

illusions du prestige, à n’être point victimes de ce dangereux

trompe-l’œil, à lire sur les lèvres de ceux qui n’ont pas pu parler, et

à nous donner le courage de faire la lumière, à nous, les petits, les

chétifs, les humbles qui n’avons qu’une force, celle que nous puisons

dans notre confiance en vous. Ne vous préoccupez ni de l’origine, ni de

la forme plus ou moins ridicule que la diffamation a revêtue: en cour

d’assises, il est facile de railler les accusés. Peu vous importe

l’élégance du style; c’est le fond même des choses qu’il convient

d’examiner. Ne vous laissez pas davantage étourdir par les périodes

pompeuses sur l’horreur de la calomnie; nous sommes tous d’accord que la

calomnie est horrible; mais la question est de savoir si vous jugez des

calomniateurs.

La question est de savoir si ce livre est un crime ou une faute, un

mensonge ou une erreur, un champignon hideux éclos, tout d’un coup, sans

racines, sur le fumier d’esprits pervers, ou le produit nécessaire d’une

semence qui depuis longtemps a germé. La question est de savoir s’il

invente ou s’il répète, s’il imagine ou s’il copie, s’il est l’éditeur

responsable des accusations qu’il ânonne ou le très faible écho d’une

formidable rumeur.

Est-ce la première fois qu’on soupçonne M. Raynal? M. Raynal est-il de

ceux qu’on ne peut pas soupçonner? A-t-il toujours compris cette vérité

élémentaire, que la responsabilité d’un homme grandit avec son état,

qu’un ministre de France n’est pas un marchand vulgaire et qu’il est

pour lui des devoirs auxquels le commun du peuple n’est pas assujetti?

La médisance ne l’a-t-elle jamais mordu? Si oui, n’a-t-il pas prêté le

flanc à la médisance? Et s’il y a prêté le flanc sans jamais y répondre,

quelle est aujourd’hui la cause d’une susceptibilité aussi nouvelle

qu’inattendue? Voilà les questions qui se dressent. Il importe de les

résoudre.

Ah! messieurs, nous touchons un douloureux problème. Ce n’est plus M.

Raynal, ici, qui est en cause, c’est un être abstrait, symbolique: c’est

le _politicien du régime actuel_.

Le politicien confond trop le commerce et la politique.

Dieu me garde, sans doute, d’exclure de la Chambre ou du Sénat les

commerçants! J’ai trop à cœur d’y voir des esprits spéciaux possédant

des connaissances techniques remplacer la phalange inutile des avocats

sans causes et des médecins sans malades. Mais si l’homme public est à

la tête d’un négoce considérable (ce qui est son droit et ce que nul ne

songe à lui reprocher), il peut arriver, il arrive souvent que la

prospérité de ce négoce sollicite des mesures dont la masse souffrira.

De là, conflit entre le désir du lucre et le devoir du citoyen, et ce

conflit est redoutable, messieurs; il exige de robustes consciences et

de vaillantes probités; surtout si l’homme qui est à la fois ministre et

commerçant domine une grande ville, la tient par ses influences de telle

sorte que les administrés soient à son gré des tributaires et les

fonctionnaires des complaisants. Sans contrôle, il n’a plus d’autre

obstacle que sa propre réserve et sa propre modération. Il est le roi de

la cité: il en deviendra, s’il veut, le fournisseur. Alors, il est

exposé à des tentations peu communes et une intégrité peu commune n’est

pas de trop pour y résister. Alors aussi, il est exposé à des critiques

plus amères, à des inquisitions plus malveillantes; impitoyablement,

sans relâche, ses concurrents, qui succombent sous le prestige de ses

titres officiels, ses concurrents blessés, ruinés peut-être par des

faveurs répétées qu’une administration, sa vassale, érige en monopole,

fouillent les recoins de sa vie pour en signaler à la foule les avidités

ou les égoïsmes; les racontars, mélange de roman et de vérité dans

lequel il est difficile d’assigner la part de l’un et celle de l’autre,

deviennent des récits formels que la malice précise; des antipathies

politiques sont heureuses de s’en mêler; des polémistes de talent

découvrent des choses piquantes, remarquent des coïncidences

regrettables, font des rapprochements inquiétants; tout cela s’amasse,

s’amasse, comme une lente alluvion; et tout cela mine sourdement

l’honneur de l’homme public, sape les bases de sa renommée chancelante,

jusqu’au jour où son caractère amoindri dans l’esprit de la foule

n’oppose plus qu’une digue impuissante à l’irrésistible poussée de

quelque accusation gigantesque germée en pleine Chambre au milieu des

éclats d’un fougueux anathème lancé par un tribun républicain!

Étudiez cette page d’histoire que M. l’avocat général n’a pas voulu

signer et dites-moi si le politicien de la troisième République joue son

rôle avec l’élévation et le tact nécessaires; dites-moi si sa conduite

et sa vie réalisent à vos yeux l’idée que jusqu’ici, en France, nous

nous faisions de l’homme public!

Personne n’est au-dessus du soupçon, nous a dit M. l’avocat général; la

calomnie peut viser tout le monde.

Oui, sans doute, la calomnie peut viser tout le monde; mais tout le

monde n’est pas atteint par la calomnie; certains peuvent garder un

dédaigneux silence et faire comme le voyageur qui, sans émoi, contemple

du haut de la rive les fureurs du torrent qui ne peuvent l’atteindre!

Ils en ont le droit, car leur honnêteté se passe de commentaire; c’est

une honnêteté simple, lumineuse, dont le rayonnement calme et pur

étincelle à tous les yeux que n’aveugle point l’incurable parti pris de

la haine.

Mais, à côté de ces honnêtetés-là, il en est d’autres en politique, il

est des honnêtetés savantes, complexes, litigieuses, des honnêtetés

compliquées de gens d’affaires retors, obligés de plaider à chaque

instant contre l’opinion publique et qui, pour gagner leur cause, ont

besoin de se faire les clientes de l’esprit d’un bâtonnier. Encore, le

plus souvent, la gagnent-elles à la faveur du doute et, si elles ont eu

la chance de tomber sur des juges plus charitables que sévères,

triomphent-elles moins parce qu’elles ont établi leur innocence que

parce que l’extrême discrétion des témoignages qui les gênent ne permet

pas d’établir leur pleine culpabilité. Voilà celles que le soupçon peut

atteindre; voilà celles à qui on rend service en leur fournissant

l’occasion d’un lavage officiel; cette occasion leur est utile; en tous

cas, elle sert au pays.

M. l’avocat général vous dit: «Prenez garde de confondre l’homme public

et l’homme privé; le premier seul est en cause, le second ne vous

appartient pas.» Mais dans l’examen de la vie du politicien-homme

d’affaires, la distinction est-elle possible? L’homme public et l’homme

privé! Mais chez lui ils ne font qu’un seul homme! On voit sans cesse le

premier au service du second! Étudier l’un, c’est étudier l’autre; ils

ne sont que les deux faces du même individu. Lisez les divers chapitres

de son existence en partie double: si vous cherchez le ressort de son

activité, il vous faut prendre une feuille, la partager en deux colonnes

et mettre en regard la vie politique et l’intérêt personnel; celui-ci

est la clé de celle-là. La confusion est perpétuelle; on la retrouve à

chaque instant. Voilà--trop souvent hélas!--Voilà le député moderne!

Eh! quoi, nos institutions séculaires se sont, l’une après l’autre,

abîmées dans le gouffre sans fond du passé! Tout a sombré dans le

cataclysme! Tout s’est englouti! Tout a disparu! Disparue, la royauté!

Disparus, les parlements! Disparues, ces vieilles coutumes, plus

ineffaçables que des chartes, ces traditions des ancêtres, solides comme

le marbre, inébranlables assises d’une société qui avait ses iniquités

et ses vices, mais qui, telle quelle, a si longtemps, sur la terre,

commandé la crainte et le respect? Qui a remplacé tout cela? Le député!

Le député? Il fait tout! Le député? Il est tout! Il est le drapeau et la

bourse! Il est la fortune et l’honneur! De lui dépend la gloire ou la

honte! La richesse ou le déficit! Il est la paix! Il est la guerre! D’un

signe, il peut nous jeter sur le Rhin, car il commande à nos courages:

il est le chef de l’armée! Son pouvoir est sans limites, parce qu’il est

anonyme, comme l’est le pouvoir d’une assemblée irresponsable! Terrible

omnipotence qui nous inquiète et nous effraie parce que, sitôt que les

principes l’abandonnent, elle engendre le despotisme sans remède et la

corruption sans pudeur! Et quand on voit l’héritier de toutes les

puissances mortes, le nouveau roi de la démocratie débiter à beaux

deniers comptants les choses les plus saintes dans le Palais National,

ou bien, moins coupable mais plus dangereux peut-être, ne songer dans la

maison politique de la France qu’à sa maison de commerce à lui, nous,

les jeunes, les assoiffés d’idéal, nous sommes pris d’une immense

tristesse, nous cherchons dans cette boutique un coin de ciel bleu, un

rayonnement de lumière, et nous rêvons, malgré nous, à ces héros doux et

forts, Saint Louis ou Washington, prince ou seulement citoyen, mais

citoyen digne de ce nom, le plus beau qu’aient inventé les hommes,

capable, par sa foi généreuse et son héroïque sagesse, de bâtir, non pas

une de ces masures ouvertes aux quatre vents des plus viles passions

humaines, mais un de ces robustes et superbes édifices qui abritent

durant des siècles la prospérité d’un peuple et la grandeur de la

Patrie!... (Vive émotion).

* * * * *

J’aurai fini, messieurs les Jurés, quand je vous aurai dit quels motifs

ont déterminé M. Savine à éditer les passages du livre relatifs aux

Conventions...

Il ne s’agit plus, cette fois, d’affaires locales, mais d’une question

plus haute qui intéresse l’avenir.

Je ne m’attarderai pas à la résoudre. D’accord avec M. l’avocat général,

j’estime que ce n’est point ici le lieu d’entreprendre un cours

d’économie politique: il vous suffit d’avoir entendu les trop nombreuses

conférences qu’on a faites à cette barre sous couleur de dépositions.

Peut-être se trouve-t-il parmi vous des administrateurs, des gens

d’affaires auxquels ce genre d’études est familier; ceux-là ont une

compétence technique et un avis personnel; ils ont pu apprécier à leur

juste valeur les arguments de chacun, et sans doute, ce n’est pas sans

quelque surprise qu’ils ont écouté l’étrange dialectique des

fonctionnaires auxquels M. Raynal a remis le soin de célébrer dans cette

enceinte sa personne et ses bienfaits. Prenez ces témoignages pour ce

qu’ils valent: pour des panégyriques. Comment y voir autre chose? Ceux

de qui ils émanent sont les hommes de M. Raynal; l’un d’eux, M. Cendre,

a été son _alter ego_: tous, ils ont plus ou moins collaboré à son

œuvre; ils l’ont préparée et fait voter; parfois ils l’ont votée

eux-mêmes; la responsabilité leur en incombe, ils la partagent avec lui;

en l’accusant on les accuse, et ils s’excusent en l’excusant!

Leurs plaidoyers appartiennent donc au domaine exclusif de la

rhétorique; la justice leur est étrangère; elle n’apprend rien chez eux.

La seule chose qui la touche, ils ne la disent pas: c’est le secret de

la singulière conduite, de l’inconcevable attitude de M. Raynal, de sa

subite évolution, de sa conversion inquiétante à des doctrines jusque-là

combattues par lui avec la dernière violence, enfin de cet ensemble

fâcheux de promesses demeurées vaines, de fausses affirmations, de

calculs controuvés qui, joints à la dissimulation de pièces

essentielles, à une précipitation sans exemple qui semble un escamotage,

ont arraché, surpris un vote que l’Histoire jugera sévèrement. Aucun des

termes que j’emploie qui ne trouve sa justification éclatante dans le

_Journal officiel_, le plus souvent dans les discours mêmes de M.

Raynal. Un tel concours de circonstances autorisait-il le soupçon? Je

n’ai pas à le rechercher; ce n’est ni mon but, ni ma tâche. Mais ce que

j’affirme, c’est que, s’il ne l’autorisait pas, du moins il l’a fait

naître; je l’affirme et je le prouve: la preuve matérielle en résulte

d’écrits non équivoques et de saisissantes formules qu’il est

indispensable de replacer sous vos yeux.

Quelle était la situation en 1883? Les grandes Compagnies de chemin de

fer venaient d’avoir une rude alerte; plus de peur que de mal; mais

l’inquiétude subsistait; le rachat planait dans l’air, «il était à

moitié fait», a dit M. Pelletan; grâce aux énormes créances de l’État du

chef de la garantie d’intérêt, créances remboursables sur le matériel,

ce dernier se trouvait payé d’avance; «_il en résultait une tentation

perpétuelle, un véritable commencement de rachat_.» S’il n’était pas

pour le quart d’heure un péril imminent, il restait une menace, et en

jouant de cette menace, l’État tenait sa partie. Il ressemblait à un

créancier qui n’exerce pas de poursuites, mais garde par devers lui un

billet en bonne et due forme qu’il exhibera au besoin. Les Compagnies le

sentaient bien, il leur fallait à tout prix chasser ce mauvais sort,

calmer ces appréhensions et se délivrer du fantôme qu’on agitait sous

leurs yeux. Leur sécurité l’exigeait; il y allait de l’avenir. Elles

entrèrent en campagne. Leur arme? Vous la devinez: on peut en frapper

sans cesse; la pointe ne s’en émousse jamais. Leurs coups ne languirent

pas. Mesure-t-on l’argent lorsqu’il y va de l’argent?... L’argent! Il

est le tout des entreprises financières; il est leur seule raison

d’être; il est leur moyen et leur but; c’est pour lui et par lui

qu’elles naissent, pour lui et par lui qu’elles vivent... et quelquefois

qu’elles meurent! Lui, toujours lui, rien que lui! Il est le ressort qui

les meut, le souffle qui les anime; il remplace chez elles les

battements du cœur. Marchands énormes, monstrueux, mais marchands sans

âme ni chair, où rien ne vibre et ne palpite, qui n’aiment pas, ne

sentent pas, vraies machines à dividendes, ligues d’appétits anonymes

qu’aucun scrupule ne réfrène, puisque l’homme y disparaît avec ses

remords et ses doutes pour faire place à l’impassible inconscience de

l’_action_!

L’argent! Les Compagnies le versèrent à flots! La chose en valait la

peine: c’était la lutte pour la vie! Il fallait mettre un terme à la

guerre et conclure la paix avec l’État, mais une paix définitive qui

écrasât l’ennemi et fût son désarmement. On devait au préalable

conquérir l’Opinion; l’Opinion dépend de la Presse. On eut la Presse

pour alliée; on l’eut presque tout entière. «En subventionnant _cinq

cents journaux_, disait M. le député Lesguiller, un des collègues de M.

Raynal, les grandes Compagnies sont parvenues à ameuter le public contre

leurs adversaires. _La majorité de la Chambre a dû, bon gré mal gré,

suivre le courant._» Les journaux ne suffisaient pas; on eut recours aux

livres; ce fut une pluie de brochures, un déluge de papiers; «les

factums de tous formats et de toutes couleurs, s’écrie M. Madier de

Montjau à la séance du 17 juillet, sont jetés en doubles et triples

exemplaires _jusque sous la porte de ceux qui les repoussent du pied_.»

L’énergique orateur qualifie ces factums d’_ordures sophistiques_; je

lui laisse la responsabilité de l’expression. On ne les jetait pas

seulement sous la porte, on en couvrait aussi les bancs des députés;

lorsque ceux-ci y prenaient place, ils s’asseyaient sur la prose des

grandes Compagnies... (Rires).

Dans une de ses harangues, M. Raynal raconte qu’il se souvient avoir

voyagé en Angleterre dans des tramways où non seulement on ne lui

faisait rien payer, mais encore où on lui offrait un rafraîchissement à

l’arrivée. «Cela s’est fait sur les bords de la Garonne!», lui dit même

à ce propos un de ses collègues, M. Roque (de Fillol). Je crois avec M.

Pelletan, qu’en 1883, les Compagnies auraient offert bien volontiers des

rafraîchissements à certaines personnes; elles leur donnaient des livres

par-dessus le marché; elles n’étaient plus qu’accessoirement une

entreprise de transports; elles étaient avant tout _une entreprise de

librairie_. Ce sont les propres termes qu’emploie M. Pelletan; écoutez

le passage, il est fort instructif:

_Personne n’ignore que les Grandes Compagnies font une propagande qui

leur coûte de certaines sommes._ (Très bien! très bien! sur plusieurs

bancs à gauche).

Elles disent qu’elles sont une industrie particulière, une entreprise

de transports; elles sont aussi une entreprise de librairie, et une

entreprise de librairie dans des conditions particulières et

singulièrement analogues à celle de ces Compagnies anglaises de chemin

de fer dont M. le ministre des travaux publics nous parlait l’autre

jour et qui transportent les gens pour rien en leur offrant même des

rafraîchissements (Hilarité); les Compagnies donnent aussi leurs

livres pour rien; elles offriraient même volontiers des

rafraîchissements en sus. Ce n’est un mystère pour personne que cela

coûte extrêmement cher, plusieurs millions peut-être par an, ce qui

laisse à supposer, car je ne crois pas qu’il y ait d’autres dépenses

comprises dans les frais de publicité, que les imprimeurs chargent de

beaucoup la note des grandes Compagnies.

Ainsi, voilà une littérature qui est consacrée tout entière à

combattre l’État, à attaquer ses droits actuels et la façon dont il

administre les chemins de fer.

_Je demanderai à M. le ministre des finances comment les compagnies,

et peut-être certaines Compagnies qui ont recours à la garantie

d’intérêt, peuvent distraire de leurs recettes une certaine somme pour

stipendier cette littérature._

Où donc est le contrôle financier? (Très bien! très bien! et

applaudissements à gauche).

Je demande comment il peut se faire que l’État se trouve, en somme,

payer la guerre qui lui est faite.

J’insiste sur ce point; je répète la question à M. le ministre,

_A-t-il découvert, à l’aide du contrôle financier, quelque chose des

nombreux millions employés à cet effet?_ Les a-t-il trouvés? Je lui

pose très instamment la question et je crois qu’il serait nécessaire

d’obtenir une réponse. Nous n’avons pas eu de réponse jusqu’ici...

_A gauche._--Elle viendra plus tard.

M. CAMILLE PELLETAN... J’espère que nous l’aurons plus tard. Je me

borne à rappeler qu’il est à ma connaissance personnelle qu’on connaît

au ministère la trace de ces fonds;--je pourrais au besoin invoquer le

témoignage conforme de M. Allain-Targé, ancien ministre des finances,

et je suis sûr qu’il ne me démentira pas.

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 18 / 66 题