M. Savine, éditeur, avait publié les bruyants et décevants dossiers du
fameux député de Nîmes, M. Numa Gilly.
Celui-ci y accusait de vénalité M. David Raynal, député de Bordeaux,
et ministre des travaux publics en 1883, lors du vote parlementaire
des célèbres conventions passées entre l’État et les grandes
compagnies de chemin de fer.
M. David Raynal poursuivit l’éditeur et l’auteur devant la cour
d’assises de Bordeaux, sa circonscription électorale. La cour condamna
le premier à trois mois de prison et le second à six mois de la même
peine.
La plaidoirie ci-après reproduite, prononcée par Me de Saint-Auban
pour M. Savine, esquisse, dans sa première partie, la physionomie
générale du politicien moderne, et, dans la seconde, étudie les
circonstances qui amenèrent le vote des fameuses conventions.
Messieurs de la Cour,
Messieurs les Jurés.
Je ne suis pas un politicien qui vient attaquer M. Raynal. Je me
respecte trop pour abriter sous une robe des arrière-pensées et des
passions qui, si légitimes et si justifiées qu’elles puissent être, se
tromperaient de porte en entrant ici.
Je suis un défenseur qui vient défendre un accusé, qui vient le défendre
avec une foi absolue, avec une conviction ardente, et, si M. Savine veut
me permettre de l’ajouter, je suis un peu aussi un confident et un ami
depuis bientôt cinq mois que je le vois et le fréquente, qu’il s’assied
à mon modeste foyer de juriste pour me demander mes conseils et que,
dans l’intimité familière de nos entretiens répétés, il m’ouvre toutes
grandes son âme et sa conscience où je puis lire, non pas les sentiments
que lui prêtait à la dernière audience la haineuse rancune de la partie
civile, mais tout ce qu’elles renferment de sincérité, de droiture, de
courage et d’énergie.
Oui, Savine est un courageux et un sincère, deux qualités, ou plutôt
deux défauts périlleux à notre époque, qui mènent rarement à la fortune
et au pouvoir, qui même quelquefois conduisent à la cour d’assises, mais
n’importe, deux beaux défauts, bien français, et qui devant un jury
français se sentent à leur aise et se défendent avec entrain.
C’est parce que Savine est un sincère et un courageux qu’il est un
sympathique; et c’est parce qu’il est un sympathique qu’il me tardait de
vous le présenter. Il est temps de vous le faire connaître. On a
tellement défiguré ses traits! Ce qu’on vous a montré, c’est sa
caricature. Il est temps de tracer son portrait.
Vous verrez ce qu’il faut penser des reproches de cupidité et
d’ambition. Quand vous le connaîtrez, ils vous feront sourire. Et il est
facile à connaître: sa conscience n’est pas de celles qui se ferment,
qui se crispent, sur lesquelles il faut, en quelque sorte, peser pour
les forcer à s’ouvrir; non, je vous l’ai dit, la sienne est grande
ouverte; vous n’avez qu’à lever vos yeux sur elle pour la pénétrer
jusqu’au fond. Regardez-la, messieurs, scrutez-la, sondez son cœur, et
puis, au sortir de ces pénibles audiences, quand vous rentrerez dans la
chambre de vos délibérés, oublieux de tous les bruits, de toutes les
rumeurs de la ville, fermés à toutes les influences qui sont le danger
de ces débats, ne vous souvenant que de votre serment qui vous trace
votre devoir et qui constitue votre charte, vous nous direz, dans votre
justice, dans votre autorité, dans votre loyauté, dans votre
indépendance, la part qui lui revient dans cette triste affaire qui vous
cause et nous cause à tous une émotion douloureuse parce que nous
sentons bien que ce qu’elle met en jeu, ce n’est pas seulement l’honneur
politique d’un homme, mais encore les intérêts supérieurs de votre
grande cité, intérêts inséparables des intérêts de la Patrie!
Vous savez déjà notre système de défense: il reste le même; comment
changerait-il? La vérité est immuable et notre système est la vérité. M.
Savine l’a dite dès le début de l’instruction.
Le 6 décembre dernier, M. Roujol, le magistrat distingué chargé de faire
la lumière, lançait deux mandats de comparution, le premier contre M.
Numa Gilly, le second contre M. Savine. M. Numa Gilly se contentait de
demeurer tranquillement chez lui; c’est sa manière habituelle de
répondre à ces sortes d’invitations; il prétextait des travaux
parlementaires auxquels sa présence était, paraît-il, indispensable,
sans que j’aie jamais pu tirer au clair quel projet de loi d’intérêt
local absorbait alors sa laborieuse attention.
On a comparé M. Numa Gilly à Tartarin. Quelle injustice! Tartarin allait
sur les Alpes, lui! Tandis qu’il a fallu à M. Numa Gilly les nécessités
d’une comparution en cour d’assises pour le déterminer à entreprendre un
voyage dans la direction des Pyrénées!
Quant à M. Savine, qui, n’étant pas député, ne jouissait pourtant pas
des mêmes facilités de transport, sans l’ombre d’une hésitation, il se
mettait en route...
Cruelle épreuve! Un de ses deux jeunes enfants, un adorable petit garçon
âgé de six ans était malade; ses affaires, arrêtées dans leur essor,
traversaient une de ces crises dont le commerce a tant de peine à se
relever. Il me semble encore le voir entrer dans mon cabinet, l’ordre du
juge à la main, et me conter tout cela d’une voix où vibrait l’effort du
courage domptant les assauts de la tristesse!... Scènes poignantes qui
abondent dans notre vie professionnelle, où le jurisconsulte s’efface
derrière l’ami et où les consolations qui montent du cœur, la
silencieuse étreinte d’une poignée de main, remplacent les stériles
raisons, impuissantes à calmer les angoisses!...
Sans hésitation, sans faiblesse, il partait pour Bordeaux; il frappait à
la porte du juge; et le vieux magistrat, accoutumé aux faux-fuyants et
aux réticences des prévenus ordinaires, s’étonnait d’une franchise
primesautière et alerte qui semblait se complaire à devancer les
questions comme pour avoir le plaisir d’y répondre plus vite. Au bout
d’une demi-heure, l’honorable M. Roujol en savait autant que ses
collègues au bout de quatre longs mois d’interrogatoires et de
confrontations.
Cette conduite, cette attitude justifient-elles les impitoyables
expressions de la partie civile, et les exigences de l’équité comme les
convenances du langage ne commandaient-elles pas de retourner, sinon
sept fois--je n’en demande pas tant à un adversaire--au moins deux fois
la langue dans la bouche avant de qualifier de recéleur, de négociant en
diffamation, un homme qui n’est pas un repris de justice, dans une
affaire qui, quoi qu’on en dise, est une affaire politique et n’offre
aucun point de ressemblance avec les procès de droit commun?
Un négociant en diffamation? Ah! messieurs, quel négoce! Il serait
encore plus noir que le négoce du charbon... anglais! (Rires).
Un recéleur? Est-ce parce qu’il recèle 50.000 exemplaires du livre _Mes
Dossiers_ qu’il aurait pu vendre un bon prix, au lieu de les garder,
bien plus, de les faire rentrer par tous les moyens dans son magasin où
ils ont tout juste pour lui en ce moment la valeur qu’avaient les
actions du chemin de fer d’Alençon à Condé lorsque M. Raynal ou les
économistes de son école en proposèrent le rachat à l’État? (Rires).
A quoi servent ces outrages qui ne sauraient l’atteindre?
On a jeté dans le débat un nom qui va singulièrement troubler la
conscience d’une foule de braves gens.
Il circule dans le public--ce n’est un mystère pour personne--que, si M.
Savine est poursuivi avec tant de rage, c’est pour avoir édité un
certain volume qui n’est point signé de Gilly et porte un autre titre
que le titre _Mes Dossiers_. On avait à régler avec lui un vieux compte,
et pour le liquider sans péril, on se serait coiffé d’un masque qui
prouverait que feu Tartufe a laissé une descendance florissante encore
aujourd’hui.
Voilà ce que dit la gazette... gazette mal informée, c’est entendu; je
connais trop la magistrature de mon pays; je ne la croirai jamais
complice d’un odieux subterfuge et je tiens personnellement M. l’avocat
général pour incapable de coudre la _Fin d’un Monde_ dans la couverture
de _Mes Dossiers_.
Mais les gens mal informés font tant de victimes avec leurs racontars!
Il faut se garder de prêter le flanc à leurs chroniques. M. l’avocat
général l’a compris et je n’ai que des éloges pour sa circonspection.
Mais pourquoi la partie civile commet-elle de ces rapprochements
malheureux dont s’autorisent les propos médisants? «_Savine est un
négociant en diffamation_», avance-t-elle, et elle ajoute aussitôt:
«_C’est l’éditeur de Drumont, un homme condamné!_» Si le pauvre peuple,
qui comprend tout de travers, concluait de cette tournure de phrase
qu’éditer M. Drumont, c’est faire le commerce de la diffamation et que
Savine a déjà été condamné en cour d’assises pour avoir édité M.
Drumont! Heureusement que, tout naïf qu’il est, le pauvre peuple l’est
un peu moins que ne le suppose la partie civile. Sans avoir
l’instruction de la partie civile, ni son esprit, il ne confond pas la
_France Juive_ avec la _Fin d’un Monde_; il sait que la _Fin d’un Monde_
a pour éditeur M. Savine, mais que la _France Juive_ sort de la
librairie de MM. Marpon et Flammarion, et il a soin de ne pas reporter
sur la première, qu’on a cru bon de laisser tranquille, le bénéfice de
l’unique poursuite dont la seconde ait pâti--poursuite bénigne,
d’ailleurs, et dont il eût été prudent de ne pas évoquer la mémoire, car
la condamnation à 1.000 francs d’amende qu’elle a, je crois, motivée est
conçue, paraît-il, en des termes de nature à satisfaire les plus
difficiles parmi les diffamateurs.
Il faut donc renoncer au doux espoir de faire passer M. Savine pour un
récidiviste et il ne demeure convaincu que du crime d’avoir édité la
_Fin d’un Monde_.
C’est celui que vous lui reprochez? Alors il vous fait la partie belle:
il l’avoue et s’en glorifie: il en revendique hautement, fièrement, la
pleine responsabilité. C’est, je vous l’ai dit, un courageux, un
sincère; c’est surtout un convaincu. Oui, il a une foi ardente! Oui, il
lutte, il luttera contre la finance juive! Au nom de la patrie, au nom
de l’équité, il réprouve les empiètements sans vergogne d’une race qui
nous envahit, nous opprime, nous vole notre part de lumière, d’une race
dont le mercantilisme offensé lui prête aujourd’hui, pour assouvir ses
rancunes, les bas appétits qui la travaillent!... La _Fin d’un Monde_!
Mais il fallait la traîner ici! J’aurais été debout à la barre! C’eût
été un grand débat, messieurs, digne de vous, digne de la justice, et
vous auriez jugé comme il convient ce livre superbe, audacieux, hardi à
l’excès, qui, lorsqu’il voit des chairs pourries, y enfonce le fer rouge
brutalement, jusqu’au bout, au risque de faire grésiller des chairs
encore à demi saines, mais un livre magnifique, sublime dans ses
colères, que soulève et qu’anime le souffle brûlant de son auteur,
flamboyante épopée, satire vengeresse d’un Juvénal chrétien dont les
verges essaient de secouer nos torpeurs décadentes et de tirer, s’il est
encore possible, cette fin de siècle qui râle de la poussière mortuaire
où elle s’enfonce lentement!... (Mouvement prolongé dans la salle).
La conviction! Oui, messieurs, je le répète, voilà le sentiment qui a
poussé M. Savine. Chez lui, il y a deux hommes: l’artiste et le croyant,
le traducteur de l’_Atlantide_ et l’éditeur de la _Fin d’un Monde_;
longtemps le croyant a dormi, laissant le champ libre à l’artiste; mais
l’heure de la lutte a sonné, et la clameur de la bataille a réveillé le
croyant.
Et quel est donc le sommeil assez lourd pour ne pas être troublé par le
tumulte de l’époque? Dans quelle léthargie incurable sont plongés ceux
qui ne l’entendent pas? Quelles oreilles qui ne soient encore ébranlées
par les cris d’indignation de la foule? Quels spectacles plus propres à
nous indigner que ceux qui ont souillé nos regards? Qui donc, messieurs,
qui donc a pu les contempler froidement, sans sentir son pouls agité par
la fièvre de la colère?
Nous les avons vus défiler à la barre, ces rastaquouères de la
politique, ces flibustiers du parlementarisme, escortés des escrocs de
la haute banque! Nous les avons vus, ces voleurs gantés, ces malfaiteurs
en redingote tachée de rouge à la boutonnière, plus dangereux que les
voleurs en haillons, tristes épaves sociales que la misère et la douleur
entassent, chaque matin, par milliers dans les prétoires, parce que pour
ces derniers, du moins, il est une vindicte publique, tandis que des
subtilités de texte, dont la foule s’étonne, mais qui s’imposent aux
magistrats, abritent presque toujours les autres, habiles à côtoyer le
code, sans jamais gagner le large, mais sans jamais non plus se heurter
aux écueils du rivage, grâce à la rouerie merveilleuse qui préside à
leur cabotage éternel!...
Avaient-ils assez longtemps extorqué la confiance publique? Avaient-ils
assez longtemps égaré la raison des électeurs? Si, alors qu’ils étaient
présidents de commissions, députés, magistrats, sénateurs, mieux encore,
dispensateurs souverains des charges et des honneurs, les premiers de
l’État, les maîtres de la République, si nous avions dit ou écrit la
millionième partie de leurs scandales, sans doute ils nous auraient
traînés en cour d’assises! Ils nous auraient traités de négociants en
diffamation! Un pompeux réquisitoire nous aurait accablé de ses foudres!
Et nous aurions dû courber la tête, nous excuser envers ces hommes qui
auraient à peine daigné nous narguer d’un méprisant sourire, fièrement
drapés dans leurs oripeaux officiels!...
Ils s’estimaient inébranlables dans leur forteresse! Ils croyaient
l’édifice en pierre!... L’édifice était en carton! Et voilà qu’un beau
jour, une fissure s’est produite! Un rayon de soleil a pénétré, et la
pleine lumière les a montrés tels qu’ils sont dans leur nudité hideuse,
escrocs, voleurs, faussaires, mûrs pour l’infamie de l’histoire qui
n’aura, la plupart du temps, pour les flétrir, qu’à transcrire dans ses
colonnes le texte des arrêts qui les ont acquittés!...
Voilà ce qu’on voyait, messieurs, souvenez-vous-en! Voilà ce qui
secouait nos esprits, ébranlait nos consciences, ce qui arrachait
lambeau par lambeau notre foi en ces politiciens néfastes qui
s’improvisent conducteurs de peuples et pour lesquels les peuples n’ont
jamais assez d’anathèmes!
Voilà ce qu’on voyait!... Grand Dieu! Et ce qu’on ne voyait pas! Ce
qu’on savait, ce qu’on sentait enfoui dans des documents impénétrables,
dans des rapports, dans des dossiers cachés par la complicité ou la
peur, dernier et fragile rempart de réputations vacillantes que, chaque
jour, déchiquète l’âpre morsure du soupçon populaire, que flétrit et
flagelle notre douloureuse indignation!
De tous côtés, des miasmes fétides vous prenaient à la gorge; la terre
était boueuse et cédait sous le pied. Le cerveau de la foule, à la vue
de concentrations inouïes qui semblaient une assurance mutuelle contre
la divulgation des turpitudes, le cerveau de la foule exagérait,
grandissait outre mesure des corruptions déjà trop certaines et trop
lamentables dans leur réalité!
Pour employer le mot classique, on s’imaginait être pris dans un
véritable engrenage de _pots-de-vin_. Je dis le mot _classique_;
j’ajoute que le mot est usé; l’expression a vieilli et fait place à un
néologisme. En changeant de nature, la chose a changé de nom dans le
vocabulaire de la cuisine politique; de liquide, elle est devenue
solide: elle ne s’appelle plus _pot-de-vin_, elle s’appelle _saucisson_!
(Hilarité générale).
Nous frémissions au spectacle de ces hontes; tous avaient soif de
vérité, hormis ceux que la vérité eût tués; on voulait, on voulait
connaître les coupables: on voulait les connaître tous!...
Et voilà que vibre une voix que l’illusion rend formidable! On croit la
justice proche: les cœurs battent à l’unisson: dans une assemblée
populaire un homme a maudit le culte du veau d’or devant lequel
s’agenouillent certaines consciences. Est-ce nouveau, cette malédiction?
Oh! non, certes, depuis longtemps elle est dans tous les cœurs, elle est
sur toutes les lèvres: la presse à satiété la répète; elle a déjà éclaté
dans l’enceinte du Parlement; elle a ses formules classiques; elle est
devenue un lieu commun de nos patriotiques angoisses; mais jamais,
semble-t-il, elle n’a retenti si fort; jamais elle n’a trouvé d’échos
aussi lointains et aussi sonores; jamais elle n’a frappé des oreilles
aussi préparées; jamais elle n’a mieux assouvi l’universel désir de
vengeance; cette fois elle n’aura pas été un bruit vain et inutile
emporté par le vent de l’indifférence et de l’oubli!
Et l’on écoute cette voix... «Il y a plus de vingt Wilsons!...» Le
président de la commission du budget était là et le président n’a rien
dit! On sait ce que c’est qu’un Wilson: on en a vu un, un seul; mais on
est sûr qu’il en existe tant d’autres! Le Wilson condamné est-il le plus
coupable? N’est-il pas un bouc-émissaire chargé de tous les péchés
d’Israël? Si l’on proclamait au grand jour la liste des impunis!...
«Il y a plus de vingt Wilsons!...» Qui dit cela? Un député hier encore
inconnu du pays, mais très populaire dans sa ville qui le comble de ses
faveurs et le vénère comme un oracle. Ce député est un enfant du peuple,
un ouvrier, qui reste un ouvrier pratiquant à la différence de
quelques-uns de ses collègues qui ne sont plus que des ouvriers
honoraires. On vante sa simplicité, son désintéressement, sa probité; il
se tient loin de tous les tripotages. Songez donc: il est député, il est
en même temps foudrier et il n’a pas encore songé à fonder une société
anonyme pour mettre ses foudres en actions! (Rires). C’est inouï!... Le
voilà grand homme; Nîmes le porte en triomphe, et son renom, le
lendemain, est devenu universel!... On le traduit en cour d’assises: il
est acquitté! Les circonstances, la valeur, la portée de l’acquittement,
nul n’en a cure, nul ne s’en préoccupe. Il est acquitté: voilà tout; son
acquittement, pour tout le monde, signifie la condamnation générale, en
bloc, de ceux qu’il a atteints ou qu’il a visés. La démonstration est
faite. Maintenant, il achève son œuvre: il va publier un livre, ses
_Dossiers_, en même temps sa défense et son accusation. On a des noms,
cette fois! enfin on tient les coupables! On le provoque en duel: il
donne rendez-vous sur le terrain de la cour d’assises... Et les rieurs
sont avec lui...
Est-ce vrai, messieurs? N’est-ce pas de la sorte que les choses se sont
passées? Faites revivre ce moment, évoquez le souvenir des impressions
disparues. Croyez-moi, c’est indispensable, si vous voulez être
équitables dans l’œuvre que vous poursuivez.
On se moque aujourd’hui du justicier de Nîmes. On a beau jeu: il semble
avoir fait la gageure de se couvrir de ridicule. J’ignore le sort que
l’avenir lui réserve. Ses concitoyens paraissent y tenir beaucoup: deux
fois ils l’ont déjà réélu maire; peut-être le rééliront-ils député, non
parce qu’il a désavoué son livre, mais parce que, malgré son désaveu,
ils resteront convaincus que c’est lui qui l’a fait. (Rires). Mais
enfin, à l’heure présente, M. Numa Gilly a perdu son prestige; il est un
thème facile pour les sarcasmes et les mots. Les tarés de la politique
ont de la chance de pouvoir se dire ses adversaires! Un compère n’eût
pas mieux fait leur jeu!...
Eh bien, messieurs les Jurés, ce n’est pas le Gilly conspué, bafoué,
qu’il faut avoir devant les yeux; c’est l’auteur du discours d’Alais,
c’est l’acquitté de la cour de Nîmes, c’est le Gilly acclamé, porté en
triomphe, c’est le Gilly pris au sérieux non seulement par le public,
mais par les chefs de file, par les hommes publics qui l’approuvent et
l’encouragent; c’est le Gilly auquel l’honorable M. Vacher, député de la
Corrèze, écrit, le 21 septembre 1888:
Mon cher Collègue,
Du fond de mes montagnes, je suis avec intérêt les péripéties de la
polémique que vous avez engagée avec _quelques écumeurs d’affaires qui
déshonorent la République_. Vous avez le public pour vous et surtout
les honnêtes gens.
Ayant pratiqué les conventions, je vous adresse ci-incluses quelques
notes qui pourront peut-être vous être utiles.
Agréez, mon cher collègue, l’assurance de mes sentiments les
meilleurs.