Me DE SAINT-AUBAN.--Oui, monsieur le Président, et si le parquet ne les
poursuit pas, c’est qu’il n’ignore point que les dossiers de certains
journalistes sont encore mieux garnis que les dossiers des avocats.
(Longue sensation dans l’audience).
Sans doute, les acheteurs de croix ne viendront pas se vanter de leur
achat à votre barre. Mais voici des documents, des preuves matérielles.
Voici des lettres. Je vais les lire. Je tairai les noms dans ma
plaidoirie; vous en prendrez ensuite connaissance et vous direz s’il est
vrai que Mme Ratazzi n’avait pas de crédit, et si, lorsqu’elle affirmait
un pouvoir dont elle révélait seulement l’apparence extérieure sans
découvrir aux yeux profanes le terrible secret de son étendue, elle ne
restait pas singulièrement modeste?
Écoutez:
Un jour, un négociant parisien[8] voulut la croix.
[8] M. Legrand, fabricant de tonneaux en fer.
Sachant l’influence de Mme Ratazzi souveraine, il alla frapper à sa
porte.
On causa, on se comprit.
Mme Ratazzi parla du postulant au _gendre_ que vous savez et le mit en
sa présence.
Et dans le cabinet du _gendre_, voisin de celui du beau-père, en plein
palais de l’Élysée... (mouvement prolongé), s’engagea un dialogue que
l’histoire n’oubliera pas:
--Monsieur (c’est le _gendre_ qui parle), avez-vous souscrit au
_Moniteur de l’Exposition universelle de 1889_ (un des _Moniteurs_ du
gendre)?
--Oui.
--Pour combien?
--Pour 300 francs.
--Ayez donc la bonté d’ajouter un zéro, ce qui fera 3.000. Nous
causerons ensuite de l’objet de votre visite... (Vive émotion).
Et la correspondance, que j’ai là dans mon dossier, nous montre le
malheureux postulant en quête des 3.000 francs:
Ma très chère Madame,
J’aurais une communication très grave à vous faire _concernant la
décoration_. L’état de ma santé m’empêchant de sortir par le temps
qu’il fait, je vous serais fort obligé de venir me voir au plus tôt.
Recevez, ma très chère Madame, l’assurance de ma cordialité.
Madame,
Je viens de recevoir votre lettre. Je ne serai pas prêt demain. Comme
j’ai eu l’occasion de vous prévenir, ne comptez sur les 3.000
francs...
--Produit du 0 ajouté aux 300...
que pour vendredi. Je n’aurai donc le plaisir de vous voir que
vendredi matin à neuf heures.
Agréez, Madame, etc...
Madame,
Je vous donne en communication une nouvelle dépêche me renvoyant à
lundi la promesse que j’avais de toucher ce soir à cinq heures.
Il sera onze heures quand je serai chez vous, peut-être trop tard,
pour vous déranger. Aussi vaudrait-il mieux remettre le versement rue
Bergère, dans l’après midi.
Agréez, etc...
L’adresse de la rue Bergère est précisément l’adresse du _Moniteur de
l’Exposition universelle de 1889_!
Madame,
Mon cousin s’est précisément absenté toute la journée; je n’aurai les
renseignements que ce soir, tard, ou demain matin de très bonne heure.
Devant me trouver avenue du Bois de Boulogne à neuf heures précises,
je m’arrangerai de façon, en revenant, à me trouver en face de
l’Élysée à dix heures moins le quart, afin, Madame, que vous n’ayez
plus à attendre, même cinq minutes.
Si, par hasard, Madame, vous en décidiez autrement, veuillez me mettre
un mot, _8, rue Taitbout_.
Veuillez agréer, Madame, mes salutations distinguées.
Chère Madame,
Je vous remercie de votre aimable lettre; j’ai envoyé à M. W...
(hilarité générale) la carte en question.
Mardi, 26 mai 1885.
Madame,
J’ai envoyé mon brevet à M. W... (Nouvelle explosion d’hilarité). Je
n’ai pas la carte; mais je l’enverrai demain à l’Élysée.
Madame,
Je ne serai en possession de l’_objet en question_ que, ce soir, à six
heures.
Paris, 6 juin 1885.
Quel était l’_objet en question_? Les 3.000 francs (produit du 0 ajouté
aux 300)?
Ou le reste? Car je suppose qu’une croix coûte plus de 3.000 francs!
Mystère! Toujours est-il que l’acheteur procura au vendeur l’_objet en
question_, car l’acheteur fut décoré--voici le numéro de
l’_Officiel_ qui contient sa nomination--avec la mention: _services
exceptionnels_!... (Longue émotion dans l’audience).
Cet événement et bien d’autres semblables pourraient d’ailleurs, si l’on
souhaitait la lumière, être établis par des témoins qui ont tout su, qui
ont tout vu, et viendront renseigner la justice, quand la justice le
voudra.
Mme Ratazzi avait sur M. W... (comme l’appelait notre homme) une
influence extraordinaire dont rien ne donne l’idée. Sur 24 demandes de
décorations, le général d’Andlau a obtenu 17 croix... (Sensation). Mme
Ratazzi en a obtenu 2 sur 5 demandes, sans compter M. Veyssère.
Elle a, d’ailleurs, usé de son crédit pour rendre bien d’autres
services.
Dans mon dossier, les témoignages de gratitude, les lettres de
remerciement abondent.
Une mère de famille lui rend grâce d’avoir obtenu ce qu’aucun général ni
le ministre de la guerre lui-même n’avaient pu accorder à son fils,
simple zouave, en le faisant nommer secrétaire d’un officier.
Une autre la bénit pour avoir sauvé un jeune homme d’une poursuite
criminelle.
--Vous seule _pouvez tout en haut lieu_, lui écrit-elle, _je le
savais_!...
Si les relations de Mme Ratazzi avec le général d’Andlau sont maintenant
établies, celles de M. Wilson avec l’un et l’autre étaient, depuis
longtemps, de notoriété publique.
M. Wilson avait flairé dans ma cliente une femme habile à se pousser
dans le monde et à lui servir d’éclaireur, en attendant qu’elle lui
servît de plastron judiciaire.
C’est lui qui, graduellement, savamment, l’a corrompue pour son usage
politico-financier.
C’est lui, ce sont les intrigants de marque dont elle était l’agente,
qui disaient à la malheureuse, lors de l’affaire Michelin:
--Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux, tout cela
s’achète!...
Ce sont eux qui la raillaient, après sa première condamnation:
--Vous avez écrit à M. Michelin pour cette affaire du boulevard
Haussmann, au lieu d’aller le trouver, lui goguenardaient-ils à
l’oreille: imbécile!...
Et ce sont les mêmes qui, sachant bien qu’en offrant le fameux
pot-de-vin elle n’avait pas agi pour son propre compte, ont, alors, par
une pudeur dont je leur sais gré, paralysé l’action de la justice et
empêché, pendant deux ans, qu’elle ne subît la peine de trois mois de
prison à laquelle elle avait été condamnée en sa qualité de plastron.
Eh bien! messieurs, ces hommes, où sont-ils? Que font-ils?
Ce qu’ils sont?
Ils sont libres!
Ce qu’ils font?
A l’heure où je parle, encore abrités par une lâche complaisance ou de
légitimes terreurs, ils exploitent la faiblesse, la fatigue nationale;
insensiblement ils arrachent une ordonnance de non-lieu à la lassitude
publique, à l’affaissement général!... (Vive émotion).
Et Mme Ratazzi--la comparse--ferait treize mois de prison?
Je n’ajoute pas un mot; la voix des choses a trop parlé!... (Émotion
générale).