Audiences des 23 décembre 1887 et 3 janvier 1888.
On a gardé le souvenir trop précis de la longue série de scandales
qui, en 1887 et 1888, se déroulèrent à la barre des tribunaux.
Il s’agissait de trafics innommables, de la Légion d’honneur devenue
une marchandise.
Un nom domine cette lamentable période: le nom tristement immortel de
Wilson.
Wilson avait groupé autour de lui un certain nombre de disciples.
Parmi ses amis figurait Mme Ratazzi, «Ce fut lui--voit-on dans une des
plaidoiries de l’époque--qui, ayant reconnu dans Mme Ratazzi une femme
très intelligente, la poussa à s’occuper d’une _industrie fort
lucrative, le commerce des décorations_.»
Longtemps, on s’acharna sur les comparses, n’osant pas s’attaquer au
_gendre_ tout puissant.
Le 15 novembre 1887, Mme Ratazzi fut condamnée par la 10e chambre
correctionnelle du tribunal de la Seine à 13 mois de prison pour
escroquerie. Elle avait été, disaient les juges, l’un des
intermédiaires du général d’Andlau, lequel «tenait en son domicile une
véritable agence de trafic de décorations», et, usant de manœuvres, se
targuant d’un crédit imaginaire, avait, moyennant finances, promis des
croix qu’elle savait ne pouvoir obtenir.
Mme Ratazzi interjeta appel, et, le 23 décembre 1887, le procès vint à
la barre de la cour de Paris.
C’est là que, pour échapper au reproche d’escroquerie et montrer que
son crédit n’avait rien d’imaginaire, elle exhiba le fameux dossier
Legrand, révéla l’étendue de son influence et montra que l’agence
établie chez lui par le général d’Andlau n’était qu’une pauvre
succursale d’une autre agence établie en plein Élysée par M. Wilson,
le gendre du président Grévy.
Mme Ratazzi ne fut pas acquittée; sa peine, par arrêt du 3 janvier
1888, fut seulement réduite à 6 mois.
Messieurs,
Avocat de Mme Ratazzi, je viens la défendre simplement, franchement, le
plus brièvement qu’il me sera possible, sans rien omettre de ce que je
crois utile, mais sans y ajouter la moindre réflexion.
Ce qui va suivre, hélas! est assez grave pour se passer de commentaires.
Il est des événements qui parlent plus fort et plus haut que toutes les
plaidoiries.
On prétend que Mme Ratazzi tombe sous le coup de l’article 405 du code
pénal pour s’être targuée d’un crédit imaginaire en promettant des
décorations, et l’on en fait l’héroïne de cette triste escroquerie.
Je vais démontrer, pièces en mains, que Mme Ratazzi n’a pas commis
l’ombre d’une escroquerie, attendu que son crédit n’était pas imaginaire
et qu’elle donnait ce qu’elle promettait!
Vous verrez, en second lieu, qu’il faut abandonner l’espoir de lui
laisser le premier rôle dans cette comédie tragique, et qu’elle n’est
qu’une comparse derrière laquelle s’abrite un véritable acteur de
premier ordre. (Mouvement prolongé).
Oui, Mme Ratazzi n’a été qu’un instrument--l’instrument de grands
coupables qui, eux, demeurent indemnes!
Moins heureuse, parce qu’elle est moins puissante et qu’on sacrifie les
humbles à la sécurité des forts, elle n’a pas eu la chance d’obtenir un
de ces arrêts de non lieu que la conscience publique ne s’explique pas
toujours!... (Vive émotion).
Prenez donc, s’il vous plaît, les faits qu’on lui reproche et voyez s’il
est juridiquement possible de découvrir un texte qui les érige en délit.
Ce texte, vous le trouvez dans l’article 405 du code pénal, qui prévoit
l’escroquerie?
Mais l’escroquerie suppose une duperie! L’escroquerie suppose un crédit
imaginaire!
Ici, où voyez-vous la dupe? Pour être dupe, il faut, d’abord, ne pas
être complice! Or, la complicité de ceux qui se posent en victimes
éclate, plus manifeste que le jour.
Eh! quoi? Ces industriels, ces marchands envient la décoration; ils
envient des honneurs dont l’honneur se désintéresse, qui, entre des
mains vénales, perdent leur sens primitif pour devenir un élément de
patrimoine; ils convoitent cette croix que d’autres payent, les uns de
leur sang, les autres d’une vie de labeur, et, ne pouvant la payer de
cette monnaie-là, ils la payent de la monnaie qu’ils tirent de leur
poche; ils désirent ce ruban qui pour eux n’est qu’un bon placement
pécuniaire, un capital qui augmentera leurs revenus, une réclame qu’ils
imprimeront sur leurs prospectus et leurs factures parmi les enseignes
et les brevets; pour l’acquérir, ils exploitent la corruption
parlementaire, l’appétit innommable de politiciens avilis; ils achètent
à beaux deniers comptants un crédit qui peut ne pas être efficace, mais
qui, aussi, peut l’être, qui, le plus souvent, l’a été--je vais en
sortir de mon dossier des preuves irréfragables, en attendant celles que
réunit un juge d’instruction, M. Vigneau, et qui, bientôt, éclateront
aux quatre coins de la France... (vive émotion); ils achètent un crédit
sur la nature duquel ils n’ont pu se méprendre, qu’on leur a vendu pour
ce qu’il est, sans garantie, à leurs risques et périls, tel que le
révèlent aux yeux de tous des titres incontestables dans leur
matérialité; ce crédit, ils en ont examiné, pesé les honteux éléments;
ils ont rédigé leur marché en spéculateurs avisés; en acheteurs retors,
ils ont stipulé, pour le cas d’insuccès, la restitution du prix, et ils
ont eu cette chance inouïe, cette chance de coquins, d’obtenir le
remboursement à défaut de la marchandise: les voilà, les naïfs qui se
plaignent! Les voilà, les dupes! Les voilà, les escroqués! Et la justice
les écoute?...
Mais asseyez-les plutôt, ces corrupteurs, à côté des corrompus!
Acheteurs et vendeurs, poussez-les tous sur le banc d’infamie!
Élargissez le débat, au lieu de le rétrécir! Au lieu de l’étouffer entre
les quatre murs d’une enceinte correctionnelle, donnez-lui le jury, la
magistrature nationale, donnez-lui le vaste horizon, le grand air de la
cour d’assises!
Faites un immense procès criminel où l’indignation publique clouera au
pilori tous les trafics infâmes, où viendront s’afficher toutes les
turpitudes!
Au lieu de maigres figurants et de mesquines figurantes, en scène les
vrais acteurs, si haut placés qu’ils puissent être! Promenez le flambeau
vengeur dans les bas fonds gouvernementaux! Éclairez les officiels
repaires où nos maîtres vendent l’honneur!
Nommez-le donc enfin, cet homme, dont l’appétit exerce le pouvoir du
chef de l’État, et qui semble partager son irresponsabilité!...
(Mouvement prolongé).
Ou, si vous ne l’osez, alors, gardez le silence, étouffez vos émotions,
et attendez l’histoire!... L’histoire qui, elle, n’a peur ni des
révélations ni des scandales, qui ne ménage aucun régime, force, quand
il faut, la porte des cabinets des juges d’instruction, qui, pour
enseigner l’avenir, ressuscite les dossiers morts, crie sur la place
publique les secrets qu’on croyait oubliés, et, d’un geste impitoyable,
étale férocement, sous le regard étonné de la foule, les turpitudes qui,
trop souvent hélas! échappent aux bassesses, aux ambitions, aux
craintes, aux complicités, aux défaillances ou aux dégoûts
contemporains!...
Mais, au nom du code, ne parlez pas d’escroquerie! L’escroquerie! S’il
en est une, ce n’est point l’escroquerie juridique prévue par l’article
405; c’est une immense escroquerie morale que l’étroitesse de vos textes
ne contient pas, et dont la victime a été l’honnêteté publique! Mais,
pour mille raisons, l’honnêteté publique n’est point partie civile à un
procès qui ne saurait la satisfaire; et vous vous souviendrez,
messieurs, que si Mme Ratazzi est assise sur le banc correctionnel, ce
n’est pas pour venger l’injure du pays--il faudrait, pour cela, y
asseoir un autre qu’elle!--mais la déception d’un marchand qui, le
premier, a déclaré que son affaire relevait du tribunal de commerce, qui
est venu, sous la foi du serment, produire des affirmations que le
tribunal a traitées comme des mensonges, puisque, s’il les avait tenues
pour véridiques, elles eussent innocenté l’accusée, qui n’a, enfin, que
trop prouvé, par son attitude à la barre des témoins, qu’il n’était
guère fait pour occuper pareille place!
Voilà donc la question clairement posée: il n’y a pas escroquerie, parce
qu’il n’y a pas illusion; et il n’y a pas illusion, parce qu’il n’y a
pas manœuvre.
Ah! je sais bien que, pour sauver l’honneur d’un régime, un habile
avocat général, l’honorable M. Reynaud, a créé de toutes pièces un
système ingénieux:
«Je soutiens--a-t-il dit--qu’en matière de décorations, personne n’a de
crédit, quelles que soient les influences dont il dispose, s’il n’a
l’appui de ceux qui, seuls, peuvent décorer. La décoration de la Légion
d’honneur est accordée par décret du chef de l’État rendu sur la
proposition d’un ministre responsable. En dehors des ministres, je ne
sais personne qui ait qualité pour disposer des croix de la Légion
d’honneur. Quiconque allègue un tel crédit, allègue un crédit
imaginaire.»
J’entends, monsieur l’avocat général: d’après vous, personne n’a de
crédit, hors les ministres! C’est peut-être souhaitable: est-ce exact?
(Hilarité). Les ministres sont-ils ces parangons d’indépendance? Leur
crédit est-il si haut qu’il domine tout crédit? Un ministre sous ce
régime est-il un pareil seigneur? Est-il le seul qui puisse approcher le
chef de l’État, influer sur son humeur, déterminer sa signature? L’hôte
de l’Élysée ne peut-il écouter personne autre? Et si un _autre_ est son
parent, son commensal, son familier? S’il habite avec lui sous le toit
officiel? Si, d’aventure, il est son gendre?... (Hilarité générale).
Si ce gendre est assez puissant pour damer le pion aux ministres--par
exemple, s’ils lui résistent, pour les contraindre à s’en aller? Et si
Mme Ratazzi était l’instrument de ce gendre... (Mouvement prolongé),
dupait-elle le public, lorsqu’elle promettait la croix?
Tenez, voici un épisode qui répond à la question:
Parmi les clients de Mme Ratazzi, se trouvait, vous le savez, M.
Veyssère, grand entrepreneur, conseiller général de la Haute-Loire.
Mme Ratazzi a un gendre elle aussi--il lui a porté malheur... comme
l’autre à son beau-père! (Hilarité). Elle désirait obtenir que M.
Veyssère le prît dans ses bureaux, et, pour acquérir les bonnes grâces
de M. Veyssère, elle recommanda l’entrepreneur à son puissant ami.
Eh bien! M. Veyssère a été virtuellement décoré.
Au mois d’octobre, une personne, qui, sans autre mobile qu’un mobile
affectueux, souhaitait qu’on satisfît le vœu de l’entrepreneur, lui
écrivait;
--J’ai vu, ce matin, le ministre: c’est chose faite.
Et le lendemain, la nomination de M. Veyssère eût paru à l’_Officiel_,
si ce jour-là même n’avait éclaté le scandale de l’affaire Caffarel!
Ah! il est bien fâcheux pour nous que le général d’Andlau soit en fuite!
Il se défendrait pièces en mains, il apporterait ses dossiers, il
montrerait ses influences!
Son action, celle du souverain qui était son associé, avaient une telle
puissance que, le jour où un ministre a osé leur résister, pour célébrer
un tel courage, on a élu le ministre président de la République!...
(Mouvement prolongé).
Le trafic des influences, la vente de la Légion d’honneur, mais qui donc
en peut douter aujourd’hui?
Voici des journaux qui sont remplis de renseignements aussi précis que
possible sur ce commerce éhonté.