M. Gragnon et M. Wilson sont flétris par l’arrêt de la cour.

Le détournement des lettres saisies est établi à la charge de M.

Grognon.

La fabrication des lettres nouvelles est déclarée manifeste à

l’encontre de M. Wilson.

L’un et l’autre sont convaincus d’avoir produit devant le juge

d’instruction des justifications mensongères.

Mais, par une fissure du droit pénal, les deux coupables échappent à

la cour d’assises.

La loi n’a prévu que le détournement d’_actes_ et de _titres_. Or, les

lettres dont il s’agit n’étant que de simples lettres particulières,

la chambre d’accusation estime que l’action commise, si hautement

réprouvée qu’elle puisse être, ne peut donner lieu à aucune poursuite.

C’est une belle chose que le droit. Les arguties du Code permettent

aux criminels de marque de se glisser à travers les mailles, alors que

la loi pénale est parfois si dure aux humbles.

Il y a une autre condamnée, c’est la loi, la loi qui laisse impunis,

faute de les avoir prévus, de telles falsifications, de tels

tripotages. La loi qui permet qu’un préfet de police vole des pièces

et qu’une main inconnue les détruise, la main d’un personnage qui n’a

pas été désigné, mais que tout le monde se nomme, celui, dit-on, qui

était tout puissant alors, et qui a été chassé du pouvoir après la

plus triste des déchéances.

Peut-être, après l’arrêt d’hier, M. Grognon parlera-t-il.

Telle est dans ses principaux traits l’édifiante épopée du _Filigrane_.

Je prie l’intellectuel, le penseur, de n’y pas voir les personnes, mais

d’en extraire les idées. Qu’ils laissent tranquille ce pauvre Wilson,

bouc émissaire devenu presque sympathique à force d’avoir payé pour tous

ceux que couvrit son étrange silence. Que, seulement, ils considèrent,

s’ils veulent comprendre et voir, la dégradation morale révélée par cet

épisode où très cyniquement s’affichent de lamentables compromis. Pour

l’avenir, quel effroyable résumé de nos anarchies jacobines!...

* * * * *

De plus documentaire que l’incident du _Filigrane_, je ne connais que

les motifs de l’arrêt qui acquitta Wilson.

On a malmené cet arrêt; on a maudit les magistrats. Une telle colère est

excusable; mais elle n’est pas juridique. Les magistrats ont bien jugé:

Wilson était accusé d’escroquerie; or, Wilson n’était pas un escroc. Un

escroc dupe le monde; Wilson ne dupait personne. Lorsqu’il touchait le

prix, il livrait la marchandise. Il vendait: il ne trompait pas. Son

crédit n’avait rien de chimérique; son crédit était trop réel; il

opérait à l’Élysée, dans l’officielle maison de la troisième République;

il tenait les fonctionnaires; les ministres étaient les siens; il

gouvernait les gouvernants. Il obtenait ce qu’il voulait pour lui et

pour ses créatures.

En affirmant cela, les juges n’ont pas menti; ils ont flétri toute une

époque, mais ils ont dit la vérité[5].

[5] V. infrà, _Les trafics de l’Élysée_: affaire Wilson-Ratazzi, p. 39

et suiv.

* * * * *

Après l’affaire Wilson, tous les soupçons étaient possibles. On

soupçonna avec fureur; et, quand parut la brochure de M. Numa Gilly,

_Mes Dossiers_, on la prit, d’abord, au sérieux. On y trouvait des

accusations ridicules à force d’énormité; mais rien ne semblait plus

énorme que les corruptions entrevues.

Devant le jury de Bordeaux, auquel M. David Raynal déféra le livre[6],

un avocat général distingué essaya de réagir contre l’irrespect

grandissant.

[6] V. infrà, _Les Grandes Conventions de 1883_; affaire Numa

Gilly-Savine-Raynal, p. 73.

--«Non, s’écria-t-il au cours d’un beau réquisitoire, un ministre ne se

vend pas! La concussion n’est pas possible!»

Mon oreille a gardé l’écho de sa voix indignée, et je me souviens de son

geste. Il s’était retourné vers la salle et regardait éloquemment un

officiel personnage, comme pour le prendre à témoin de la vérité de son

dire. Le personnage était M. Baihaut...

Le 11 janvier 1893, à la première chambre de la Cour d’appel de Paris,

M. Charles de Lesseps révélait à tous cette honte:

--«En 1886, nous étions en instance auprès du gouvernement au sujet de

notre émission des obligations à lots.

«M. le ministre Baihaut nous a fait demander par un intermédiaire qu’il

fût mis à sa disposition UN MILLION payable par acomptes depuis le dépôt

du projet jusqu’au vote de la loi. 375.000 francs furent remis à

l’intermédiaire. L’entreprise ayant avorté, le reste n’a pas été payé!»

Un autre avocat général se levait et, d’un ton solennel, proférait ces

paroles:

--«Je tiens, dès à présent, et avant toute discussion, à constater le

crime qui a été commis!»

Et son bras se tendit, comme pour maudire le criminel. Ce bras tendu me

rappela le grand geste de Bordeaux...

* * * * *

De tels spectacles ont singulièrement énervé les consciences et très

gravement compromis le principe d’autorité.

Il est clair que, à l’heure actuelle, ce principe est fort malade. Il

traverse une de ces crises où la vie du patient est en jeu. Dieu le tire

du mauvais pas!

Un matin, je déjeunais avec un homme d’État suisse. Des écrivains de

toutes les opinions, des parlementaires de tous les groupes, des

mondains de toutes les tendances, se trouvaient réunis par un aimable

amphitryon. Nous causâmes, selon la mode à table, _de omni re scibili et

inscibili et quibusdam aliis_, et il faut croire qu’en causant nous ne

respectâmes guère, car notre hôte, dont nos parisiennes vivacités

avaient un peu effarouché le flegme helvétique, résuma d’un mot la

conversation: «Comme dans ce pays, où tant d’apparences divisent, on

est, au fond, d’accord, pour mépriser l’autorité!»

Eh! non, monsieur, vous l’avez compris et votre logique en est vite

convenue: nous ne méprisons pas l’autorité; nous méprisons qui la

détient. Ce n’est point la même chose.

Ou plutôt si, hélas! pour beaucoup, c’est presque la même chose: voilà

le péril.

La tendance fatale des esprits ordinaires est de confondre le principe

avec l’homme qui l’incarne. Le dégoût provoqué par l’homme rejaillit sur

le principe; tellement que viser l’un c’est risquer d’éborgner l’autre.

L’homme est campé sur le principe un peu comme la pomme sur la tête de

Jemmy; le polémiste ressemble à Guillaume Tell: il doit enlever la pomme

sans crever les yeux à Jemmy. Fâcheuse alternative! Que faire? Tirer sur

l’homme au risque de frapper le principe? Ou permettre au principe de se

galvauder avec l’homme? Mieux vaut encore égratigner le

principe--pourvu, bien entendu, que ce soit une égratignure. Mais il est

des égratignures qui sont des blessures mortelles...

L’intelligent--et encore! suffit-il d’être intelligent? Je devrais dire

l’intellectuel, espèce différente et plus rare--distingue: s’il voit

passer la trahison en uniforme ou l’indignité en robe, il flétrit

l’indignité, il maudit la trahison, et, après désinfection, il raccroche

au vestiaire national la robe ou l’uniforme avec l’espoir d’en revêtir

plus digne de les porter. Mais la brutalité simpliste des foules,

aigries par le venin des désillusions répétées, ne prend plus la peine

de déshabiller les turpitudes: elle les pousse aux gémonies, affublées

de leurs oripeaux. Si les turpitudes endossent un costume respectable,

tant pis pour le costume respectable: la boue des dédains vulgaires

l’éclaboussera lui aussi.

Regardez autour de vous. Un curé fait ou défait la religion d’un

village. Le curé est-il bon: Dieu en profite. Le curé est-il mauvais:

Dieu en pâtit.

De même pour le ministre. De même pour le magistrat. Pilate ne déshonore

pas seulement Pilate: il déshonore le Prétoire; il salit la toge; il lui

imprime une tache que rien n’effacera jamais. Une légion de bons juges

aura beau, chaque jour, à midi, venir s’asseoir au tribunal et y siéger

jusqu’à six heures pour soigner vos murs mitoyens; ces laborieux

modestes, grâce auxquels, malgré tout, la machine judiciaire continue de

rouler--un peu comme la machine administrative roule, en dépit des

ministres, grâce à l’humble effort des employés de ministères--ces

laborieux modestes, le public ne les voit pas: le public ne voit que

Pilate.

Voilà pourquoi le scandale causé par l’homme public est plus qu’une

abomination: il est une catastrophe. Le dépositaire d’un principe, en le

tuant, tue le principe. C’est le pire des assassins: l’assassin d’une

idée. Je me trompe: une idée ne meurt pas; mais une idée peut se voiler,

et, ne la voyant plus, les foules la croient morte jusqu’au jour des

résurrections.

Or, l’idée d’autorité sombre aujourd’hui dans le scandale. Le scandale

bave partout. Il est le honteux leitmotiv de nos drames parlementaires,

le refrain ignominieux du vaudeville officiel. Pour qualifier notre

histoire, l’avenir se contentera d’un adjectif; il dira: elle fut

_scandaleuse_.

Ces commerces hideux qui débitent les croix d’honneur, cet argent

international qui trafique de la Patrie, ces prostitutions de pensées

qui changent à la vue d’un coffre, ces concentrations impudiques où la

peur a raison des haines, ces ligues déshonorées, vraies assurances

mutuelles contre la divulgation des turpitudes, cette usure impitoyable

qui dans notre ciel nébuleux grandit son vol plein d’épouvantes comme

les oiseaux de proie des cauchemars, les Panamas grands ou petits,

toutes ces choses lamentables qui grimacent et qui menacent, qui sentent

la ruine et la mort, ne sont pas seulement, hélas! des boutons

accidentels. Ce sont les chancres ravageurs où éclatent les pus

concentrés. A travers ces plaies béantes, la terreur de nos regards

aperçoit l’infamie des gangrènes qui pourrissent le corps social: le

Monde presque entier prosterné devant la Bourse, le Vol déguisé en

Propriété, la Probité réduite à l’état de cadavre, de ce je ne sais quoi

dont parle Bossuet, et qui n’a plus de nom dans aucune langue.

L’autorité humaine fut toujours sujette aux vertiges. Il y a

disproportion trop grande entre notre faiblesse et le Pouvoir. Pour se

mêler de gouverner les hommes, il faudrait commencer par n’être pas des

hommes--et il faudrait être des Dieux pour oser les juger.--Aussi

l’histoire politique du monde est-elle, en général, une pénible histoire

que la Pensée contemple avec mélancolie; à peine, çà et là, quelque

bienfaisante oasis égaye-t-elle de sa fraîcheur l’aridité des noirs

déserts ou l’horreur des houles sanglantes; et, parfois, la méditation

en détresse conçoit le rêve audacieux caressé par la gaillarde joie d’un

Rabelais, ou la savoureuse ironie d’un Voltaire, ou la doctrinale

vigueur d’un Proudhon, le rêve d’une abbaye de Thélème, d’un Eldorado,

où l’on ne plaiderait pas, où l’on ne tyranniserait pas, où l’on

n’enchaînerait pas, où l’on ne se battrait pas, où l’on s’ouvrirait

largement aux radiances du soleil, où librement l’on humerait le parfum

des vastes brises, où l’on grandirait, s’épandrait, où l’on aimerait,

vibrerait, où le tumulte impie des fratricides concurrences viendrait

s’assoupir et s’éteindre dans le beau sein mélodieux de l’universelle

harmonie...

Mais je crois que jamais, à aucune époque, l’autorité humaine ne s’égara

comme aujourd’hui.

Jadis, notre terroir enfanta des colosses qui dominaient la Patrie à

l’instar du grand Chêne dominateur de la forêt.

Vous savez, le grand Chêne--le grand Chêne de la forêt? En lui

fermentent les sèves accumulées par les printemps. Il est le résumé des

vigueurs ambiantes. Toutes les racines du voisinage apportent à ses

racines le tribut de leurs sucs débordants. Son ombre caresse le sol; il

est la beauté et la force, la splendeur, la fraîcheur des bois. Il n’est

pas _un arbre_; il est _l’arbre_: à lui seul il est la forêt.

Eh bien, le grand Chêne est dans la nature l’image de l’être élu, du

prédestiné, du héros, du Capet ou du Romanoff, du maître des nations, du

conducteur de peuples chanté par le vieil Homère, de l’incarnation

magnifique de l’idée d’Autorité!

Mais la vie détruit tout. Naître, c’est mourir; dans l’ombre de chaque

berceau se profile la nuit d’une tombe, et ce qui monte vers l’azur

dormira forcément sous la terre. Végétal ou humain, le grand Chêne

vieillit! Mordu par la dent des siècles, il périt insensiblement. Sa

verte chevelure tombe et ne repousse plus. La liqueur de ses veines

s’épuise. Au dedans, le tronc se creuse comme un poumon de poitrinaire.

La vermine le mange. L’aspect reste solide et plein de majesté. Le

colosse demeure debout, et les oiseaux du ciel le saluent encore au

passage. On dirait qu’il vit toujours; mais déjà il est mort; et un jour

de rafale effondre le géant qui emporte avec lui l’énergie des vieilles

sèves.

Nos grands Chênes sont morts. La tourmente les brisa. Leurs branches

étaient vermoulues: l’ouragan des révolutions vainquit leur décrépitude.

Et rien ne les a remplacés: la Forêt veuve attend son Chêne...

En attendant, les broussailles les plus rampantes, les plus basses,

essayent de la gouverner. Semences juives, graines rastaquouères,

pollens empoisonnés, qu’apportent de funestes vents pervers comme des

maléfices, viennent l’on ne sait d’où--ou, plutôt, l’on sait trop

d’où--se terrent dans nos sillons, y germent, s’y développent et

poussent, montent, montent, engendrent des végétations baroques qui

étouffent le tronc des ancêtres, exhalent des odeurs sinistres qui

corrompent le parfum national.

O sainte Forêt Celtique! Qu’est devenu le gui sacré dont le symbole

s’enlaçait au mystère de tes ramures, que berçait le chant de tes

brises, et que la vierge religieuse, armée de la serpette d’or, s’en

allait, mystique et pensive, cueillir sous la mélancolie des soirs?

Aujourd’hui, égarés dans un jardin bizarre où fleurissent le vol et la

prostitution, où les plantes les plus vénéneuses sont cultivées avec le

plus d’amour, absorbent tous les sucs, épuisent le terroir, faut-il donc

s’étonner si l’irrespect nous envahit?

Quant le métier de gouvernant se trouve monopolisé d’une certaine

manière, faut-il s’étonner si, de plus en plus, selon la remarque de

Chamfort, «un heureux instinct semble dire au peuple: je suis en guerre

avec tous ceux qui me gouvernent, qui aspirent à me gouverner, même avec

ceux que je viens de choisir moi-même»?

Faut-il s’étonner si--pour rappeler le mot du même Chamfort--«en voyant

les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société

comme un bois rempli de voleurs dont les plus dangereux sont les archers

préposés à la garde des autres»?

Faut-il s’étonner si l’on doute d’une Propriété salie par la Spéculation

et si l’on nie une Patrie livrée à la Haute Banque?

Faut-il s’étonner si des imaginations perverties par le désespoir,

assombries par l’athéisme, si des esprits qui, selon le mot de

Montaigne, ont la colique parce que les ventres ont faim, ressuscitent

et reprennent, en les défigurant au gré des appétits en rut, les très

vieux rêves qui chantaient dans le cerveau des Philosophes?

Bref, faut-il s’étonner si de tant d’anarchies bourgeoises est née

l’Anarchie doctrinale?

Devant l’Autorité souillée devait--c’était fatal--se dresser, enfiévrée

par les colères fin de siècle, la calme conception de Proudhon, le

terrible penseur. Ceci enfante cela: lorsque le rideau de l’Histoire est

tombé sur un Wilson, le même rideau, sûrement, se lèvera sur un Jean

Grave...

Ne voyez donc dans mes cinq plaidoiries précédentes que le prologue de

celles pour la _Société mourante et l’Anarchie_. Les cinq premières sont

déjà la _Société mourante_; elles portent en germe les deux autres:

l’_Anarchie_. La dernière, court épilogue, montre la foi dans la justice

déracinée par la tempête qui, dans l’espace démonté, fait tournoyer tous

les principes comme les grains d’une poussière affolée par un ouragan.

Ainsi, mes huit plaidoiries, distinctes au premier abord, sont les actes

d’un même drame; et c’est ici que, dans toute sa force, éclate le verbe

d’Hello: Les parties d’un tout que l’unité _organique_ vivifie et

consacre se tiennent en vérité, même quand elles ne semblent pas se

tenir. L’_unité_, tel est donc, dans le fond, sinon dans la forme, le

sujet de cet ouvrage. Ce livre est _un_ essentiellement, et _divers_

accidentellement...

* * * * *

_La Société mourante et l’Anarchie_ restera comme une des productions à

la fois les plus inquiétantes et les plus curieuses de l’époque. M.

Clemenceau a trouvé pour la définir un joli mot d’impressionniste; il

l’a qualifiée: une _bousculade intellectuelle_. Très juste! Le bourgeois

qui sait lire éprouve, après l’avoir lue, la sensation que doit laisser

un souvenir de bastonnade. Il lui semble qu’on vient de battre son

esprit. Il a le front endolori. D’instinct, il se frotte le crâne,

comme, après une raclée, il se frotterait les côtes.

_La Société mourante et l’Anarchie_ n’est qu’un rameau poussé sur un

tronc redoutable: le journal _La Révolte_.

* * * * *

La collection du journal _La Révolte_ appartient à la catégorie de ces

monuments qu’on fait peut-être bien de cacher au regard des foules, mais

dont la structure nouvelle sollicite l’œil du chercheur. Elle restera

comme le répertoire intellectuel de l’Anarchie contemporaine. Le style

en est souvent remarquable, toujours robuste et lumineux. Sans doute,

Kropotkine et Jean Grave en étaient-ils les principaux rédacteurs.

Imaginez la pensée de Proudhon mise au point des appétits, des

impatiences de l’époque. C’est une rude _bousculade_ qu’elle aussi, je

vous assure, administre au cerveau du lecteur! Une impitoyable analyse,

une cruelle précision, une logique aiguë, acharnée, implacable: tels

sont les traits qui la caractérisent. Çà et là, au milieu de visions

étonnantes, sortes de jours ouverts sur une autre planète habitée par

d’autres humains, s’affirment de hardis syllogismes ouvrés d’une main

solide, d’impressionnantes nettetés, des sincérités attirantes comme le

noir des précipices, tout cela égaré dans un tumulte cérébral qui se

passionne et qui bouillonne, à l’instar des paillettes d’or roulées par

l’effroi des torrents.

Une brutalité pensante, une violence intellectuelle qui devient parfois

savoureuse à force d’intensité, qui tranche tous les nœuds gordiens, qui

supprime tous les problèmes, qui coupe toutes les amarres pour lancer

follement le navire sur les océans inconnus, qui ne parle plus

politique, qui supprime la politique, qui ne discute plus la forme des

lois ni de l’État, qui abroge l’État et les lois, qui, si elle

triomphait, bifferait, dans le cerveau, une longue série d’images et

purgerait le dictionnaire d’une infinité de vocables: telle est la

révolte soufflée par l’anarchisme doctrinal.

Et, plus ou moins exaspéré, aussi plus ou moins avoué, cet esprit de

révolte intégrale anime, à l’heure actuelle, tous les rêves

prolétariens. M. Alexandre Dumas a noté ce nouveau couplet, ce récent

_leitmotiv_ de l’imagination humaine:

«Ce ne sont plus les conséquences et les effets des principes qui ont

dominé durant des siècles, ce sont les principes eux-mêmes, c’est le

fond même des choses, qui vont être appelés à la barre... On ne se

demandera plus si les riches font bon ou mauvais emploi de leurs biens,

on se demandera s’il doit y avoir encore des riches... Il ne sera plus

question de savoir s’il vaut mieux être soldat trois ans ou cinq ans, si

tout le monde doit être soldat, il sera question de savoir si l’on doit

être soldat et si ce qu’on appelle la Patrie n’est pas une légende, une

erreur, une duperie comme le reste...»

L’anarchisme, et d’autres systèmes, qui feignent de le répudier, mais se

bornent à voiler d’hypocrisie la franchise de ses conclusions, veulent

faire du monde ce que, au XVIIIe siècle, le Sensualisme a fait de l’âme:

une table rase. Sur le sol défoncé, nivelé, que poussera-t-il? Quels

arbres remplaceront l’ancienne forêt humaine? Quelles végétations

nouvelles surgiront? Je ne crois pas que l’anarchisme ait encore

catalogué ces fleurs de l’avenir. Mais il tâche. Il affirme ne pas aller

au néant, mais à l’être: à ses yeux, quand la société qu’il mine sera

morte, l’homme vivra. Sur les futurs décombres il édifie son idéal, et,

l’on trouve dans la _Révolte_ les rudiments de ses reconstructions

éventuelles. C’est la partie _positive_ de l’Anarchie dont nos

inquiétudes bourgeoises ne connaissent guère, en général, que les

terribles négations. Quelque jour, avec le lorgnon du psychologue,

j’examinerai ces embryons d’architectures, ces esquisses d’Eldorados

qui, dans leur nimbe de brouillard, sourient comme les palais

qu’entrevoient les fumeurs d’opium, témoignant, jusque dans le songe, de

l’infatigable effort vers le bonheur et l’harmonie; du regard, je

scruterai ces déformations d’espérances, ou ces ébauches de systèmes qui

s’enfièvrent et frémissent dans le tréfonds de la cervelle, comme, dans

le tréfonds des mers, lentement s’organisent, s’affirment, les cellules

primitives et les chaotiques poussées de l’impétueux _Devenir_.

Ne dites pas à l’anarchiste: «Ta vision est un délire; tu dévasteras le

sol, tu ne le féconderas pas; tu feras de la terre un désert, tu n’en

feras pas un Éden.» A l’accablement des raisons, des ironies, des

évidences, l’anarchiste opposera ses fantômes de Paradis. Car--et c’est

là, d’après moi, son aspect le plus curieux--l’anarchiste est un

mystique, un dévot, un fils de l’extase, un sensitif qui croit plus

qu’il n’argumente et qui, volontiers, remplace le raisonnement par la

foi. Oui, cet athée est un croyant; il appartient aux religions plutôt

qu’aux philosophies: son dieu, dit-il, est la force latente qui de

l’universel désordre tirera la concorde infinie, la brise mystérieuse

qui, d’après lui, tient en réserve des trésors de pollens ignorés, pour

les précipiter à flots dans la fraîcheur des sillons vierges, et

répandre partout les semences d’où germera la moisson inconnue. Et c’est

par là, par son vague parfum, par sa silhouette indécise et ses

incertaines lueurs, que la chimère, prise esthétiquement, épurée de ses

réalismes, entrevue sur les hauteurs, a flatté--c’est incontestable--le

méditatif et l’artiste, l’homme de lettres, le songeur et toute

l’inquiète armée d’assoiffés intellectuels que n’assouvissent pas les

flots bourbeux de nos ruisseaux et qui cherchent, dans le mirage, des

limpidités jaillissantes...

* * * * *

M. Clemenceau l’a dit dans son très remarquable article[7]: si

effrayante qu’elle soit, on ne poursuit pas une conception doctrinale;

on la réfute.

[7] V. infrà, _L’Anarchie doctrinale_: le procès de Jean Grave, p.

207.

Mais il est moins facile de réfuter que de poursuivre: pour réfuter, il

faut être un cerveau; pour poursuivre, il suffit d’être procureur de la

République. On poursuivit.

On poursuivit deux fois. La première, on donna au livre de Jean Grave la

couleur d’une excitation criminelle. La seconde, pour habiller la

_Révolte_, on lui passa la chemise d’un dossier d’_association de

malfaiteurs_. Les deux fois, je dis aux jurés:

--Ce n’est pas un homme qu’on traque, c’est une idée. On vous requiert

de condamner la société anarchique, de même qu’au XVIe siècle, on eût

requis le Parlement de condamner la société bourgeoise. Peu importe la

valeur du système de Jean Grave: _c’est un système_; à ce titre, il peut

s’affirmer. C’est pour qu’il puisse s’affirmer qu’on a fait la

Révolution française; c’est pour qu’il puisse s’affirmer, que le Jacobin

proclama la liberté de conscience et rougit notre sol national. Ou le

Jacobin s’est trompé, ou il nous a trompés. Il mentait ou il se parjure:

je ne sortirai pas de là.

Le 25 février 1894, le jury ne vit dans le livre que la menace: il

condamna. Le 9 août suivant, il y aperçut l’idée: il acquitta.

Des deux verdicts, quel fut le plus utile? De bons bourgeois que je

connais, le premier avait presque fait des anarchistes; je sais des

anarchistes dont le second a presque fait des bourgeois. On raconte que

l’un d’eux s’en est allé trouver le préfet de police et lui a dit:

--Voulez-vous me laisser tranquille? Je laisserai tranquille votre

société.

--Entendu! aurait riposté le préfet.

Un autre, tout joyeux, imprima sur sa carte: _ex-anarchiste_.

J’ai encore devant les yeux la mine stupéfaite des acquittés: des

bourgeois leur rendaient la justice! On ne rend que ce qui existe! La

justice existait donc!... Cela leur brouillait la cervelle...

Ah! la justice! Si, carrément, l’on essayait de l’appliquer à tous les

maux? Ne serait-elle pas le bienfaisant dictame, la salutaire panacée?

Par malheur, trop d’improbités, trop de lâches complaisances opposent

leur rempart aux assauts de l’équité, et le vieil arbre social, miné par

les parasites, tremblera, chaque jour davantage, sur sa base déracinée.

Sa masse résiste encore, et son poids le maintient debout: gare la

chute!...

Par quoi le remplacera-t-on?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le philosophe s’interroge et son œil immobile sonde la profondeur des

cieux. Pas un rayon! Nulle éclaircie! Il semble que l’azur soit rayé des

couleurs du monde! En bas, en haut, partout, de grands trous noirs,

pleins de bourrasques! Des opacités effrayantes comme des soleils

défunts! Et derrière ces cadavres, pas la moindre lueur annonçant les

soleils nouveaux! Le croquis à peine ébauché de formes vagues et

fuyantes, qui se disent les formes futures, et dont le visage indécis

échappe au regard scrutateur, comme les fantômes des songes: voilà tout!

Un passé mort! Un avenir à naître! Un présent qui ne voit que la tombe

et qui cherche en vain le berceau!

C’est dans l’effroi de cette nuit que se vide l’horrible querelle entre

les appétits repus et les appétits à jeun. Tous ont perdu le sens de

l’Au-Delà. Tous veulent jouir--et vite. Car l’on doit se hâter de jouir,

puisque la bière est le néant, et l’homme mort une charogne. Ils ne

croient plus qu’au Paradis bâti dans la boue terrestre. Les appétits

repus tiennent la clef de cet Éden; les appétits à jeun se ruent pour la

leur arracher. Les premiers se barricadent; les seconds livrent

l’assaut. Les premiers ont, pour se défendre, l’égoïsme de la bête

interrompue dans son repas; les seconds ont, pour attaquer, la rage de

la bête qui se voit dénier sa part. C’est le combat des contingences.

L’Absolu reste absent; il demeure dans la coulisse: les auteurs du drame

oublièrent de donner un rôle à Dieu. L’Idée fuit et se détourne. Comme

les limpides étoiles, comme les astres impassibles, dont les larges

sérénités contemplent sans tressaillir l’infamie des orgies nocturnes,

le Ciel, au-dessus de nous, garde des immobilités d’attente...

* * * * *

Et cependant, là-bas, loin--bien loin, peut-être--un immense foyer

étincelle. Les uns l’appellent: le Progrès. Jésus l’appela: le Père.

Tous le nomment: l’Espérance. Source éternelle de lumière, il a des

rayonnements pour vaincre toutes les nuits, et sa flamme, à l’heure

dite, incendie les Walhalls condamnés, pour briller sur les nouveaux

mondes. Mais le voile épais d’une énigme couvre l’éclair des futures

splendeurs; et le philosophe atterré, accablé par l’incertitude, ne peut

que murmurer, dans un balbutiement d’angoisse, les puissantes paroles

d’Hello; profondes comme cet abîme: «A l’heure où je parle, il y a

quelque chose d’étrange et de terrible à parler. Le nuage qui porte la

foudre est aussi secret qu’il est terrible. Ce qu’il garde est bien

gardé. La situation actuelle du monde est un mystère. Dans le voisinage

de ce mystère, je m’étonne de parler...»

L'histoire sociale au Palais de justice. Plaidoyers philosophiques · 第 6 / 66 题