Me HABERT.--Le filigrane de ce papier à lettres est-il bien celui de
votre maison?
LE TÉMOIN.--Parfaitement.
Me HABERT.--A quelle époque, exactement, avez-vous commencé à vous en
servir?
LE TÉMOIN (après avoir examiné attentivement).--Au mois de septembre
ou d’octobre 1885.
Me HABERT.--Pas avant?
LE TÉMOIN.--Oh! non, pas avant, bien certainement. _Avant l’automne de
1885, ce filigrane n’existait pas._
Me HABERT.--_Et ces deux lettres de M. Wilson portent la date de mai
et de juin 1884!_
Une longue rumeur s’élève dans l’auditoire. La substitution est
patente. On a tripoté dans les scellés, on les a portés à M. Wilson.
Que s’est-il donc passé? Il est trop facile de le deviner.
M. le substitut Lombard (très ému).--C’est très grave. Il s’agit-là de
pièces qui n’ont pas été saisies par le Parquet. _Elles lui ont été
apportées par la Préfecture..._
On devine la stupeur!
Le Parquet demanda à la Chambre l’autorisation de poursuivre MM. Wilson,
Gragnon et Goron pour détournement et substitution de pièces[4].
[4] On trouvera le texte, fort suggestif en ses réserves, de la
requête du Parquet et le récit de l’accueil que lui fit la Chambre,
dans l’ouvrage précité de M. Albert Bataille, p. 77 et suiv.
La Chambre autorisa. On ouvrit une instruction.
Ce fut alors un branle-bas tragi-comique! Lorsqu’on écrira notre
histoire, il faudra, pour le peindre, la palette d’un Michelet. Un
siècle après la Révolution française, sous le règne du _Peuple-Roi_,
après tant de sang et de larmes versés pour l’Égalité, il semblait que
l’État dût crouler, si le Code atteignait nos maîtres! L’administration,
le droit, l’éloquence, l’autorité, tout se ligua pour les sauver. On
rédigea de superbes mémoires où, une fois de plus, l’on démontra par A
plus B que la colère de nos lois ne foudroie que les pauvres diables. Le
ministère public conclut à un non-lieu. Le non-lieu fut prononcé. Par
une de ces ironies procédurières, qui aux uns donnent un mauvais rire,
aux autres donnent le frisson, la victime des relâchés fut condamnée à
tous les frais!
Voici comment M. Albert Bataille résume et apprécie l’arrêt rendu le 13
décembre 1887 par la chambre des mises en accusation:
La chambre des mises en accusation a rendu, hier matin, son arrêt dans
l’affaire des fausses lettres fabriquées par M. Wilson, avec la
complicité de M. Grognon, ancien préfet de police.