Pour la première fois, depuis que je passe en bateau devant le village
de Croisset, j'ai vu un passager se souvenir qu'un homme, nommé Gustave
Flaubert, vécut là. En voyant le pavillon, les tilleuls, restes d'un
jardin, quelqu'un s'est écrié près de moi: «Le gueuloir!» Mais c'était
un enfant d'une douzaine d'années qui s'adressait à sa mère. La mère a
fait répéter le mot et, ne comprenant pas, a pris tout de même un air
scandalisé. Cette allée de tilleuls, où Flaubert essayait à haute voix
la cadence de ses phrases, semble bien avoir été plantée depuis la mort
de l'écrivain, mais son verbe légendaire ne continue pas moins d'y
retentir entre la Seine et les collines de Canteleu. La Seine! Qu'elle a
changé sur cette rive et sur l'autre! Les quais de Rouen, qui s'avancent
comme un long serpent de pierre, sont en train d'atteindre Croisset,
comme, de l'autre bord, le bruyant Quevilly. Flaubert aurait beau
«gueuler» maintenant les lamentations de saint Antoine, on ne
l'entendrait plus, il ne s'entendrait plus lui-même. Le ronronnement de
la papeterie de Croisset, le vacarme des marteaux de Quevilly
couvriraient sa voix. Il n'y a pas bien des années, ce coin de terre
était encore paisible comme une thébaïde et la Seine coulait là dans un
silence de Nil. De grands vapeurs où s'entassent les forêts de Norvège
et de noirs pétroliers jettent l'ancre devant le pavillon, où régnait la
solitude et d'où montait la méditation. C'est bien ainsi. Ce contraste
ne laisse pas que d'être saisissant entre le souvenir d'une pensée qui
ne pourrait plus vivre là et le spectacle d'une activité d'où s'élèvera
peut-être quelque jour une autre pensée également riche et féconde.