La Symbolique de Notre-Dame de Paris

C’est à Victor Hugo, à Montalembert, à Viollet-le-Duc, à Didron, que

nous devons le réveil de louanges dont se pare maintenant l’art

gothique, si méprisé par le dix-septième et le dix-huitième siècles, en

France. A leur suite, les chartistes s’en sont mêlés et ont parfois

exhumé des layettes d’archives, des actes de naissance portant le nom

des «maîtres de la pierre vivel» qui bâtirent les cathédrales; les

recherches continuent dans les cimetières à paperasses des provinces;

quel est, à l’heure actuelle, le résultat de ce mouvement que détermina

le Romantisme?

Celui-ci: tous les architectes, tous les archéologues, depuis

Viollet-le-Duc jusqu’à Quicherat, n’ont vu dans la basilique ogivale

qu’un corps de pierre dont ils ont expliqué contradictoirement les

origines et décrit plus ou moins ingénieusement les organes. Ils ont

surtout noté le travail apparent des âges, les changements apportés d’un

siècle à un autre; ils ont été à la fois physiologistes et historiens,

mais ils ont abouti à ce que l’on pourrait nommer le matérialisme des

monuments. Ils n’ont vu que la coque et l’écorce; ils se sont obnubilés

devant le corps et ils ont oublié l’âme.

Et pourtant l’âme des cathédrales existe; l’étude de la symbolique le

prouve.

La symbolique, qui est la science d’employer une figure ou une image

comme signe d’une autre chose, a été la grande idée du moyen âge, et,

sans elle, rien de ces époques lointaines ne s’explique. Sachant très

bien qu’ici-bas tout est figuré, que les êtres et que les objets

visibles sont, suivant l’expression de Saint Denys l’Aréopagite, les

images lumineuses des invisibles, l’art du moyen âge s’assigna le but

d’exprimer des sentiments et des pensées avec les formes matérielles,

variées, de la vitre et de la pierre et il créa un alphabet à son usage.

Une statue, une peinture, purent être un mot et des groupes, des alinéas

et des phrases; la difficulté est de les lire, mais le grimoire se

déchiffre. Des livres tels que le «Miroir du Monde» de Vincent de

Beauvais, le «Speculum Ecclesiæ» d’Honorius d’Autun, si bien mis en

valeur par M. Male, le Spicilège de Solesmes, les apocryphes, la Légende

dorée, nous donnent la clef des énigmes.

L’on comprendra cette importance attribuée à la symbolique, par le

clergé, par les moines, par les imagiers, par le peuple même au

treizième siècle, si l’on tient compte de ce fait que la symbolique

provient d’une source divine, qu’elle est la langue parlée par Dieu

même.

Elle a, en effet, jailli comme un arbre touffu du sol même de la Bible.

Le tronc est la Symbolique des Ecritures, les branches sont les

allégories de l’architecture, des couleurs, des pierreries, de la flore

et de la faune, les hiéroglyphes des Nombres.

Si ces diverses branches peuvent donner lieu à des interprétations plus

ou moins sûres, il n’en est pas de même de la partie essentielle de la

Symbolique des Ecritures, qui, elle, est claire et tenue pour exacte par

tous les temps. Qui ne sait, en effet, nous déclare Saint Grégoire le

Grand, que «l’Ancien Testament est la prophétie du Nouveau et le Nouveau

la manifestation de l’Ancien», que, par conséquent, la religion Mosaïque

contient en emblèmes ce que la religion catholique nous divulgue en

réalité? L’histoire sainte est une somme d’images; tout arrivait aux

Hébreux en figures affirme saint Paul; le Christ l’a rappelé maintes

fois à ses disciples et lui-même s’est presque toujours servi, lorsqu’il

haranguait les foules, de paraboles ou, si l’on aime mieux, de récits

allégoriques qui lui permettaient, en montrant une chose, d’en dévoiler

une autre.

Il n’est donc point surprenant que le moyen âge ait suivi la tradition

que lui avaient, après les enseignements du Messie, transmise les Pères

de l’Eglise et appliqué à la maison du Seigneur leurs procédés.

[Illustration]

Cela dit, nous devons ajouter qu’en sus de cette précaution d’enclore,

dans une cathédrale, les vérités du dogme, sous les apparences des

contours et les espèces des signes, le moyen âge a voulu traduire, en

des lignes sculptées ou peintes, les Légendaires et les évangiles

apocryphes, être en même temps aussi qu’un cours d’hagiographie et de

pieux fabliaux, un sermonaire narrant au peuple le combat des vertus et

des vices, lui prêchant la sobriété, le travail, la nécessité évoquée

par la parabole des vierges sages et des vierges folles, d’être toujours

prêt à paraître devant Dieu, le menant, peu à peu, tout en l’exhortant

le long de la route, jusqu’au jour de la mort qu’il lui découvrait

brutalement, dès l’entrée même de la basilique, dans les tableaux du

Jugement dernier et du pèsement des âmes.

La cathédrale était donc un ensemble, une synthèse; elle embrassait

tout; elle était une bible, un catéchisme, une classe de morale, un

cours d’histoire et elle remplaçait le texte par l’image pour les

ignorants.

Nous voici loin, avec ces données, de l’archéologie, de cette pauvre

science de l’anatomie des édifices!

Voyons maintenant, en usant de la doctrine des symboles, ce qu’est

Notre-Dame de Paris, quel est le sens de ses divers organes, quelles

paroles elle profère, quelles idées elle décèle.

Ses conceptions et son langage ne diffèrent pas de ceux de ses grandes

sœurs de Chartres, d’Amiens, de Strasbourg, de Bourges, de Reims. Tout

au plus cache-t-elle une arrière-pensée qui sent un tantinet le fagot et

que j’expliquerai plus loin;--nous pouvons donc, pour elle comme pour

les autres, l’étudier, en lui appliquant les théories générales du

symbolisme.

Occupons-nous d’abord de l’intérieur. Durand, évêque de Mende, qui vécut

au treizième siècle, c’est-à-dire à l’époque même où fut construite

Notre-Dame, nous enseigne que ses tours représentent les prédicateurs,

et cette assertion se confirme par la signification assignée aux cloches

qui rappellent aux chrétiens, avec leurs prédications aériennes, les

vertus qu’il leur faut pratiquer, s’ils veulent parvenir aux sommets des

tours, images de la perfection que cherchent à atteindre, en s’élevant,

les âmes. Suivant une autre exégèse formulée, dans le Spicilège de

Solesmes, par Pierre de Mora, évêque de Capoue, les tours

représenteraient surtout la Vierge Marie et l’Eglise, veillant sur le

salut de la ville qui s’étend sous elles.

Le toit est l’emblème de la charité; les tuiles destinées à abriter le

temple des pluies, sont les soldats qui protègent l’Eglise contre les

entreprises des païens; les pierres des murailles, soudées entre elles,

certifient, d’après saint Nil, l’union des âmes, et suivant Hugues de

Saint-Victor, le mélange des laïques et des clercs qui constituent la

société chrétienne, qui sont, dit-il, les deux flancs d’un même corps.

Et ces pierres, liées par le ciment qu’Yves de Chartres assimile à la

charité, forment les quatre grands murs de la basilique, les quatre

Evangélistes, selon le «Tractatus super aedificium» de Prudence de

Troyes, et selon la traduction d’autres écrivains, les quatre vertus

principales: la Justice, la Force, la Prudence, la Tempérance.

Les fenêtres sont les emblèmes de nos sens qui doivent être fermés aux

vanités de ce monde et ouverts aux dons du ciel; elles sont garnies de

vitres, laissant passer les rayons du soleil, du Soleil de Justice qui

est Dieu; elles sont encore, d’après la théorie d’Hugues de

Saint-Victor, les Ecritures qui éclairent mais repoussent le vent, la

neige, la pluie, similitudes des hérésies que le Père de la division et

du mensonge forme.

Notre-Dame a trois portails, en l’honneur de la Trinité sainte; et celui

du milieu, dénommé portail royal, est divisé par un pilier sur lequel

repose une statue du Christ qui a dit de lui-même dans l’Evangile de

saint Jean: «Ego sum ostium.» Tranchée de cette façon, la porte signifie

les deux voies que l’homme est libre de suivre.

Et cette allégorie est complétée par l’image du Jugement dernier qui se

déroule sur le tympan du porche, avisant le pécheur du sort qui

l’attend, suivant qu’il s’engagera dans l’une ou l’autre de ces deux

routes.

[Illustration]

Pour résumer en quelques lignes ces données, nous pouvons dire que l’âme

chrétienne, partie du sol, du bas des tours, avec la foi dans les

vérités primordiales de la religion, stipulées par les groupes des trois

porches: la Trinité, que le nombre même de ces entrées avère, la

croyance en la Divinité du Fils et la Maternité divine de la Vierge,

racontée par les statues et les figures, s’élève peu à peu, en

pratiquant les vertus désignées par les grands murs, jusqu’au toit,

symbole de la Charité qui couvre une multitude de péchés, qui est la

vertu par excellence, selon saint Paul.

Il ne lui reste plus dès lors, pour atteindre le Seigneur et se fondre

en Lui, qu’à gravir les tours dont les sommets représentent les cimes de

la vie parfaite.

Et cet abrégé de la théologie mystique que la façade de Notre-Dame nous

enseigne, nous le retrouvons, condensé en d’autres termes, exprimé par

d’autres mots, dans son intérieur, par l’ensemble de la nef, du transept

et du chœur, ces trois degrés de l’ascèse, la vie purgative, énoncée par

les ténèbres de l’entrée, loin de l’autel; la vie contemplative qui

s’éclaire en avançant vers le chœur; la vie unitive qui ne se réalise

que dans la partie attribuée à Dieu, là où convergent les feux allumés

par le soleil de Justice, dans les vitraux des roses.

La forme intérieure de Notre-Dame est, de même que celle de la plupart

des grandes basiliques, cruciale.

Et ainsi que nous l’apprend dans son «De Divinis officiis» le bénédictin

Rupert, abbé, au douzième siècle, du monastère de Deutz, si les

dimensions de la croix sont en profondeur, en longueur, en largeur et en

hauteur, il en est de même de l’église qui reproduit son image--et la

profondeur notifie la foi--la longueur, la persévérance--la largeur, la

charité--la hauteur, l’espoir de la récompense future.

Si nous passons maintenant aux détails de l’ensemble, nous trouvons que

la voûte est, d’après l’exégèse de l’anonyme du «Psalterium glossatum»

du onzième siècle, l’image de la vie céleste, que les piliers sont les

apôtres, qu’au dire de Durand de Mende, les colonnes que, de son côté,

Petrus Cantor assimile, à cause de leur force, au Christ, sont les

Evêques et les Docteurs qui soutiennent l’église par leur doctrine; que

le pavé stipule l’humilité et qu’il figure aussi, parce qu’il est foulé

aux pieds, les labeurs mis au service de la Foi, des fidèles; que le

jubé, supprimé presque partout et remplacé par le coquetier, plus ou

moins élégant, de la chaire à prêcher, est l’emblème de la montagne du

haut de laquelle parlait le Fils.

Le chœur et le sanctuaire symbolisent le ciel, tandis que la nef simule

la terre et comme l’on ne peut s’élever de la terre jusqu’au ciel que

par les souffrances rédemptrices de la croix, l’on érigeait jadis, au

sommet de l’arcade grandiose qui réunit la nef au chœur, un crucifix

colossal.

L’ignorance des architectes et des curés a depuis longtemps fait

disparaître cette croix gigantesque de Notre-Dame.

Le signe marquant la division des deux mondes ne subsiste plus

maintenant dans cette église que grâce à la grille qui entoure le chœur

et limite les deux zones, celle de Dieu et celle des hommes, dit saint

Grégoire de Nazianze, dans un poème cité par l’abbé Thiers.

De son côté, l’abside, qui s’arrondit derrière le sanctuaire et affecte

dans la plupart des cathédrales la forme d’un demi-cercle, rappelle la

couronne d’épines sur laquelle s’appuya, lorsqu’elle fut sur le gibet,

la tête ensanglantée du Christ.

Dans la majeure partie des temples, la chapelle du fond est dédiée à la

Vierge, afin d’attester, par cette position même qu’elle occupe, que

Marie est le dernier refuge des pécheurs, mais, ici, où tout l’édifice

lui est voué, elle n’a pas de chapelle spéciale à la fin du chevet et

l’espace qui ne lui est pas consacré est tenu par un oratoire où l’on

garde les réserves du Saint-Sacrement.

Si l’abside, située derrière le maître-autel, signifie le douloureux

diadème qui ceignit le chef vivant du Christ, l’autel même est sa tête,

comme les bras étendus du transept sont ses bras, comme les portes

ouvertes au bout des deux allées de ce transept sont les plaies de ses

mains, comme les portes du grand porche d’entrée sont les blessures de

ses pieds percés de clous.

Enfin si l’on se place dans la nef de Notre-Dame l’on peut remarquer que

l’axe du chœur incline légèrement sur la gauche.

[Illustration]

Cette inflexion, nous la retrouvons presque partout, à Saint-Ouen et à

la cathédrale de Rouen, à Saint-Jean de Poitiers, à Notre-Dame de

Chartres et de Reims, à Saint-Gatien de Tours, à Saint-Germain-des-Prés,

à Paris, à Saint-Nicolas-du-Port, près de Nancy, dans presque toutes les

grandes basiliques du moyen âge.

La répétition constante de cet artifice est donc voulue et elle a sa

raison d’être.

Or, jusqu’à présent, il était admis que cette déviation de l’axe du

chœur était une allusion à l’attitude de Jésus expirant sur le bois du

supplice; c’était la traduction, en langue architecturale, du passage de

l’Evangile selon Saint-Jean: «Et inclinato capite, tradidit spiritum.»

Mais l’Ecole des Chartes, qui est devenue, depuis la mort de Léon

Gautier et de Lecoy de La Marche, une sorte d’officine de Juivophiles et

de protestants, dont le but semble être de déprécier le moyen âge que

ses professeurs de jadis exaltèrent, a tout changé.

A l’heure actuelle la symbolique est reléguée par elle dans les rancarts

et l’on y enseigne le matérialisme archéologique dans ce qu’il a de plus

bas.

Une brochure intitulée «La déviation de l’axe des églises est-elle

symbolique?» et qui a pour auteur M. de Lasteyrie, membre de l’Institut

et l’un des podestats de l’Ecole, est, à ce point de vue, typique.

M. de Lasteyrie répond par la négative à sa question, déclare qu’il n’a

découvert aucun texte du moyen âge relatif à ce sujet et il ajoute

aussitôt: «Si jamais le hasard en faisait sortir quelqu’un des arcanes

de nos bibliothèques, je ne crois pas qu’on dût y prêter grande

attention, car il serait assez isolé pour qu’on pût hardiment en

contester la valeur.»

Voilà qui est simple. Cette façon de prendre les devants pour nier

l’importance de tout document qui réduirait sa thèse à néant est pour le

moins ingénue; elle est, dans tous les cas, prudente.

Mais en même temps qu’il nous atteste que l’inclinaison du chevet des

cathédrales n’est pas intentionnelle et n’a été inspirée par aucun

dessein mystique, il tente de nous fournir les raisons de cette

constante anomalie des axes et de nous expliquer les causes pour

lesquelles les architectes des basiliques du moyen âge la commirent.

Et c’est alors que ce vétéran de la paperasse nous exhibe des arguments

dont l’extraordinaire indigence désarçonne.

Après avoir raconté ce que nous savons déjà--que les cathédrales ont été

bâties par étapes successives et non d’un seul jet--très sérieusement,

il nous dit:

«Il en résulte que les architectes qui présidaient à la suite des

travaux avaient à raccorder les maçonneries nouvelles avec les parties

antérieurement construites et c’était là un problème dont on comprendra

toute la difficulté, si l’on songe que la célébration du culte dans une

partie de l’église obligeait à élever, entre cette partie et le chantier

où se poursuivaient les travaux, des cloisons ou des murs qui

interceptaient complètement la vue.

«Or les gens du moyen âge, ne connaissant aucun des instruments qui

permettent aux modernes de se repérer avec précision et de raccorder,

malgré tous les obstacles, les lignes les plus compliquées, éprouvaient

le plus grand embarras pour prendre leurs repères et une erreur minime

avait pour conséquence une déviation très marquée dans les alignements.»

Et ce n’est pas plus malin que cela! Les permanentes irrégularités des

cathédrales tiennent simplement à ceci que les architectes du moyen âge

ne savaient pas leur métier et n’étaient pas pourvus d’instruments

modernes.

Un tablier de bois tendu entre la partie construite et celle à

construire suffisait pour leur faire perdre la tête et tous se

trompaient, aucun dans ses calculs ne tombait juste.

Evidemment les tire-lignes qui ont bâti, au dix-neuvième siècle,

Saint-François-Xavier, Notre-Dame-des-Champs et Saint-Pierre de

Montrouge étaient fort supérieurs, comme science, aux pauvres

architectes qui ont édifié les cathédrales de Chartres, de Reims, de

Paris, car eux, n’ont pas commis d’inadvertances; ils ont respecté les

règles intangibles du cordeau, ils n’ont pas fait pencher le chœur de

leurs églises!

Telles sont les leçons d’orthopédie monumentale qui se débitent

maintenant à l’école des Chartes.

[Illustration]

Mais laissons ces pédantesques balivernes et revenons à Notre-Dame de

Paris.

Elle n’est, pour la récapituler, qu’une des pages du grand livre de

pierre écrit au treizième siècle sur notre sol et elle ne fait

qu’enseigner dans l’Ile de France le même cours de théologie mystique

qu’enseignent en même temps, dans la Beauce, dans la Picardie, dans la

Champagne, ses sœurs de Chartres, d’Amiens, de Reims, en nous bornant à

en citer trois; elle se sert du même idiome qu’elles et cette unanimité

de doctrine et d’expression se comprend si l’on considère que les

artistes n’ont jamais été, à cette époque, que les interprètes de la

pensée de l’Eglise. Ainsi que le fait justement remarquer M. Male, dans

son substantiel volume sur «L’Art religieux au treizième siècle», dès

787, les Pères du second concile de Nicée déclaraient que la composition

des images n’était pas laissée à l’initiative des artistes; elle

relevait des principes posés par l’Eglise et la tradition religieuse et

les Pères ajoutent encore: «l’art seul appartient aux artistes,

l’ordonnance et la disposition nous appartiennent.»

Il y eut donc immuabilité de théorie et de langue et les maîtres maçons

et les imagiers n’eurent qu’à se conformer aux règles de la symbolique

que leur indiquaient les moines ou les prêtres.

Mais ce dialecte hermétique, clair pour ceux qui l’entendaient, était-il

compris du peuple?

Nous pouvons le croire, d’après les quelques renseignements que nous

possédons. Yves de Chartres, dans son «De Sacramentis ecclesiasticis

sermones», nous affirme, en effet, que le clergé apprenait la science

des symboles au peuple et il résulte également des recherches de Dom

Pitra, qu’au moyen âge, l’œuvre du pseudo-Méliton, évêque de Sardes, qui

contient une clef des allégories employées par l’Eglise, était populaire

et connue de tous.

Cette symbolique officielle, si l’on peut dire, était donc accessible à

tous les croyants, mais il en est une autre qui figure, à Notre-Dame de

Paris, une symbolique occulte, compréhensible seulement pour quelques

initiés; celle-là dérive de ce que l’on nomme les sciences maudites,

très pratiquées au moyen âge. A-t-elle été insérée, à l’insu du clergé

qui n’y vit goutte, sur certaines parties de la façade, ou les formules

en furent-elles dictées aux imagiers par un prêtre adepte de

l’astrologie et de l’alchimie? On ne le saura jamais; ce qui semble le

plus probable, c’est que les dresseurs de thèmes généthliaques et les

souffleurs de cornues ont cru découvrir, après coup, dans des sujets

purement religieux, des intentions qui n’y étaient pas.

Toujours est-il que Notre-Dame de Paris est peut-être une des seules

cathédrales en France où de semblables secrets auraient été cachés sous

le voile apparent des Ecritures.

Deux des portails de la façade, le portail royal, celui du milieu et

celui de Sainte-Anne et de Saint-Marcel qui longe le quai, sont ceux

devant lesquels se sont réunis, au moyen âge et depuis, les adeptes de

l’astrologie et les philosophes de la chrysopée.

Au portail royal, quatre figures sont censées représenter les symboles

de la pierre philosophale; elles sont contenues dans quatre médaillons

qui se font vis-à-vis, deux par deux et qui sont encastrés, non dans le

portail même, mais dans les contreforts. Ils sont là, à taille d’homme,

très en évidence, séparés de tout l’ensemble décoratif de la porte. Ils

représentent: à gauche, le premier, en partant du haut, Job, sur son

fumier rongé par des vers que l’on voit et entouré d’amis; le second, un

personnage étêté et manchot qui traverse, appuyé sur un bâton ou sur une

lance, un torrent. Dans sa monographie de la cathédrale de Paris, M. de

Guilhermy déclare qu’il est impossible d’identifier cette figure. Il

est, en effet, difficile de savoir de quel nom ce bonhomme s’appelle. Il

a l’attitude de saint Christophe, franchissant, appuyé sur son bâton,

une rivière, et l’arc et les flèches que l’on aperçoit à ses pieds

seraient bien ses attributs, car il fut, avant que d’être décapité, tué

à coups de flèches et devint même, à cause de ce genre de supplice, le

patron des arbalétriers; mais la place en haut du médaillon, pour y

loger l’Enfant Jésus sur ses épaules, manque et d’ailleurs nul indice

n’existe d’une statuette brisée, près du dos et de la tête du Saint. Ce

n’est donc point le Christophore, et ce passant garde jusqu’à nouvel

ordre l’anonymat.

[Illustration]

De l’autre côté, maintenant, à droite, en partant toujours du haut, nous

trouvons Abraham prêt à sacrifier son fils et dont un ange arrête le

bras, lequel bras a disparu, ainsi qu’Isaac tout entier et une bonne

partie de l’ange; enfin, près d’une tour, un guerrier casqué et vêtu

d’une cotte d’armes, protégé par un bouclier, qui lance contre le soleil

un javelot. Celui-là serait Nemrod qui, d’après une ancienne tradition,

serait monté sur une tour pour livrer bataille au ciel et à ses

habitants.

Si nous nous plaçons au point de vue de la symbolique chrétienne, ces

bas-reliefs ne suscitent aucune difficulté d’interprétation; les sujets,

sauf celui du faux saint Christophe, sont clairs, et les enseignements

lucides; mais, il faut bien l’avouer, ils sont étrangement mis à part;

ils ne décèlent aucun sens dans l’ensemble sculpté du portail; ils

constituent, en somme, des phrases isolées, sans rapports entre elles.

Si nous acceptons le point de vue de la symbolique spagyrique, nous

pouvons reconnaître, avec le vieil hermétiste Gobineau de Montluisant,

que Job est une personnification de la pierre des philosophes qui passe

par les épreuves avant que d’atteindre son degré de perfection;

qu’Abraham est l’alchimiste, le souffleur; Isaac, la matière à jeter

dans le creuset; l’ange, le feu nécessaire pour opérer la transmutation

de la matière en or. Restent le pseudo-Christophe et le Nemrod, mais les

grimoires de l’alchimie ne nous renseignent guère sur le sens précis de

ces figures.

D’autre part, les astrologues qui désignent, de temps immémorial, ce

portail sous le nom de porche de l’astrologie, ont toujours vu, dans les

tableaux qu’il représente, une effigie de la Vierge astronomique et dans

le Christ, accompagné de ses apôtres, l’image du soleil qui monte à

l’horizon, entouré des signes du zodiaque. Que cette opinion soit fondée

ou non, il faut avouer qu’elle a eu raison de se produire, car c’est à

elle que nous devons d’avoir conservé une partie du porche. Et, en

effet, en août 1793, la commune avait décrété la destruction de tous ces

simulacres de la vieille superstition religieuse; et ce fut le citoyen

Chaumette qui réclama en faveur de la science, déclarant que ce décor

constituait un cours d’astronomie et avait servi à Dupuis pour établir

son système planétaire--et le portail fut sauvé. Ce portail royal était

et est donc encore revendiqué par les partisans de l’astrologie et les

hermétistes.--La porte voisine, celle de Sainte-Anne et de Saint-Marcel,

l’était et l’est encore par les alchimistes.

A les entendre, le récepte, le secret de la sublime pierre des sages est

inscrit sous la statue qui se dresse sur le trumeau, tranchant en deux

la baie. Cette statue,--qui n’est qu’une reproduction, car l’original

est placé dans la salle des Thermes, au Musée de Cluny--portraiture un

évêque, debout, mitré et crossé, bénissant d’une main ses visiteurs et

foulant aux pieds un dragon sorti d’une sorte de chapelle funéraire où

une femme morte est assise dans un linceul enveloppé de flammes.

La lecture de cette scène est très simple. Il suffit d’ouvrir les

Bollandistes. La légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris,

raconte, en effet, que ce saint délivra la ville d’un horrible dragon

qui avait établi son gîte dans le cercueil d’une femme adultère,

décédée, sans avoir eu le temps de se repentir et sans avoir reçu les

sacrements; le saint frappa de sa crosse le monstre, lui entoura le cou

de son étole, l’emmena à quelques lieues de Paris, dans un désert, et

là, lui intima l’ordre, auquel d’ailleurs il obéit, de ne jamais plus

retourner dans la ville.

Ajoutons ce détail, qu’aux processions des Rogations, le clergé de

Notre-Dame faisait autrefois porter, en souvenir de ce miracle, un grand

dragon d’osier dans la gueule ouverte duquel le peuple jetait des

gâteaux et des fruits. Cette coutume, qui remontait au moyen âge, a pris

fin en 1730.

Telle est la version de l’Eglise; autre est celle des alchimistes. Dans

son cours de philosophie hermétique, Cambriel explique ainsi cette

figure:

[Illustration]

Sous les pieds de l’évêque, sur le socle même de sa statue, de chaque

côté, deux ronds de pierre sont sculptés. Les ronds de droite seraient

les simulacres de la nature métallique brute, telle qu’on l’extrait de

la mine, les ronds de gauche, négligés comme les premiers par la

symbolique chrétienne, seraient la même nature métallique mais purifiée;

et celle-là se rapporterait à la figure humaine, assise, dans la

chapelle sépulcrale, et qui a pris naissance dans le feu dont son

linceul s’entoure. De cette fournaise tombale qui serait l’œuf

philosophique, inséré dans l’athanor, le dragon, né à son tour de la

figure humaine, serait, en s’élevant hors du fourneau, en plein air,

sous les pieds du saint, le dragon babylonien dont parle Nicolas Flamel,

autrement dit, le mercure philosophal, le lion vert, le lait de la

vierge, la substance même qui change par une projection le plomb en or.

Dans cette interprétation, saint Marcel ne nous bénirait plus, mais il

ferait un geste de circonspection, qui signifierait: taisez-vous, gardez

le secret si vous l’avez compris.

Si bizarre qu’elle paraisse, cette glose se conçoit pourtant, car les

préparateurs du grand œuvre peuvent se placer sous le patronage de ce

saint qui a, en effet, opéré plusieurs transmutations.

Une fois, alors qu’il n’était encore que sous-diacre et qu’il servait la

messe de l’évêque Prudence, il transmua en un vin qui manquait, l’eau

qu’il venait de puiser à la Seine; une autre fois aussi, il changea

cette même eau en une liqueur parfumée comme le saint chrême.

Le choix que les alchimistes firent de cet Elu pour lui attribuer la

possession du fameux secret pourrait donc jusqu’à un certain point se

justifier; cependant, il convient d’observer que le patron officiel des

spagyriques au moyen âge, ne fut pas saint Marcel, mais bien saint Jean

l’Evangéliste, soit parce qu’une très ancienne légende nous le montre

savant dans l’art de traiter les minerais de fer; soit parce que deux

vers, pris en un sens éperdument littéral[1], de la séquence tissée en

son honneur par Adam de Saint-Victor, nous le représentent fabriquant

avec du bois de l’or et avec des cailloux des gemmes.

[1]

Qui de virgis fecit aurum,

Gemmas de lapidibus.

Que ces explications puissent sembler erronées, c’est bien possible,

mais qu’importe! Que plus fabuleuse encore nous apparaisse cette autre

légende relatant qu’un scrupule de la pierre des sages a été caché par

l’évêque Guillaume de Paris dans l’un des piliers du chœur que l’on

reconnaîtra si l’on suit la direction de l’œil d’un corbeau qui le

regarde, sculpté sur l’un des porches, il ne nous en chaut pas

davantage; ce qu’il sied simplement de retenir, c’est que, plus que ses

congénères, Notre-Dame de Paris est mystérieuse, plus experte peut-être

mais moins pure, car elle est à la fois catholique et occulte et elle

greffe sur la symbolique chrétienne les réceptes de la Kabbale.

En tous cas, ces discussions ne prouvent-elles pas que, sauf de nos

jours, cette basilique fut toujours envisagée telle qu’un traité de

symbolisme, s’exprimant à mots couverts, parlant, à l’exemple du Christ,

en paraboles? Les archéologues, les architectes l’ont disséquée, ainsi

que l’on disséquerait un cadavre; c’est très bien, l’anatomie de son

corps est désormais connue; les romanciers, comme Victor Hugo, ont créé

d’après elle un décor plus ou moins véridique pour y loger des

personnages imaginés de toutes pièces, et cependant le poète a été le

seul, alors, qui ait eu une vague intuition de la symbolique du moyen

âge, lorsqu’il a écrit sa comparaison fantaisiste de la façade royale,

trouée d’une grande fenêtre flanquée de deux petites, ainsi que le

prêtre est flanqué, pendant la messe, du diacre et du sous-diacre, à

l’autel. Il reste désormais à décrire, autrement qu’en un rapide abrégé,

ses aîtres spirituels, sa vie intérieure, son âme, en un mot. La vraie

monographie de notre cathédrale serait celle-là; mais le positivisme

architectural ne fait que s’accroître, et, malheureusement, le clergé

s’éloigne de plus en plus de questions qu’il aurait pourtant intérêt à

ne pas dédaigner.

Trois Églises Eaux-fortes originales de Ch. Jouas · 第 5 / 8 题