Soit par une indiscrétion du greffier, soit pour une autre cause, le
bruit se répandit parmi les avocats, qui se promenaient nombreux dans la
galerie des Marchands, que la femme soupçonnée d'avoir assassiné M. de
Chantepy était dans le cabinet du juge chargé de l'instruction.
--L'a-t-on vue? demanda vivement M. des Jonchères, qui causait encore
avec l'avoué. Est-elle seule?
--Elle est arrivée, dit-on, avec le docteur Cébronne. C'est donc bien
lui, Jonchères, l'homme amoureux désigné par les journaux? J'en suis
fâché pour lui.
--Cette femme est-elle grande, avec un teint mat et des yeux admirables?
demanda l'avocat sans répondre à la question qui lui était posée.
--Vous la connaissez donc? Vous la décrivez comme le greffier, qui en
parle avec enthousiasme.
M. des Jonchères reconnaissait la jeune femme, à laquelle il avait
adressé la parole une heure auparavant.
«Et Bernard a suivi son idée! Il se pose ouvertement en protecteur!»
--Les voilà! dit quelqu'un.
Le docteur Cébronne, tête nue, entrait dans la galerie, avec Gertrude. A
l'attitude des groupes, à leur curiosité manifeste, il comprit que la
personnalité de Mlle Deplémont était connue. Il s'irrita des regards
curieux jetés sur elle et, bien qu'il eût aperçu des amis, il répondit à
quelques saluts de façon à tenir les gens à distance.
M. des Jonchères s'avança vers lui, et Bernard lui tendit la main, en
disant gravement:
--Henri, je te présente ma fiancée, Mlle Deplémont. Gertrude, voici M.
des Jonchères, mon meilleur ami. Je crois vous avoir déjà parlé de lui.
La jeune fille, trop bouleversée pour prononcer un mot ou rien
remarquer, regarda, sans le voir, M. des Jonchères.
--Traversons par ici, dit Cébronne.
Mais, comme Gertrude pressait le pas, il la retint doucement, ne voulant
pas avoir l'air de fuir.
Des reporters, venus pour une autre cause, circulaient, affairés, de
groupe en groupe, afin d'obtenir des détails. L'un d'eux s'approcha même
de Cébronne.
--Docteur, me permettez-vous de passer chez vous, aujourd'hui?
--Qui êtes-vous, monsieur?
--J'appartiens au journal _X_...
--Ah! dit le docteur en le toisant du haut en bas, venez, monsieur! vous
serez jeté à la porte par mon valet de chambre.
Il sortit du Palais de Justice, accompagné par M. des Jonchères.
Cébronne fit monter Gertrude dans son coupé, et resta un instant avec
son ami sur le trottoir.
--Eh bien, Henri, tu l'as vue? Comprends-tu, maintenant, la stupidité
des soupçons?
--Je ne crois pas que cette femme-là soit coupable! dit chaleureusement
l'avocat.
--Evidemment!... et il est invraisemblable qu'elle soit même soupçonnée;
mais M. de Monvoy en tient pour son idée.
--Mon pauvre ami... son idée est étayée, l'enquête est là! Qui ou quoi
amènera un renversement des choses? je n'en sais rien!
--Il faut bien qu'il arrive, ce renversement! s'écria Bernard.
--Et M. de Monvoy la laisse retourner chez elle?
--Oui, étroitement surveillée, dit Cébronne avec amertume. Regarde à
droite, tu verras l'inspecteur de la sûreté et deux sergents de ville
qui se préparent à nous suivre; comme si nous pensions à fuir! Les
imbéciles!
--Qu'on vous suive ou non, qu'importe!
--C'est toi qui agiras, Henri, pour la tirer de cette situation
impossible! Son père se meurt, c'est pourquoi on la laisse encore libre.
Aujourd'hui, je ne la quitte pas; demain, dimanche, viens chez moi à une
heure. Prépare un plan, tu me le soumettras.
--Compte sur moi!
Tout consterné, il regarda partir la voiture et allait remonter au
Palais, quand il pensa aux reporters.
«Ah! non, par exemple!... pas de questions! Et ce soir, quel tapage dans
les journaux! Vingt personnes ont entendu Bernard me présenter cette
jeune fille comme sa fiancée...»
Il appela un fiacre et rentra chez lui pendant que, dans la voiture de
Cébronne, il se passait une scène de désespoir.
Le coeur déchiré, Bernard renonçait à parler pour consoler une douleur
inconsolable.
--Je comprends, à présent, dit Gertrude d'une voix entrecoupée, que
cette accusation est réelle; jusque-là, je ne le croyais pas!
--Nous l'anéantirons, soyez-en certaine! Ne vous effrayez pas outre
mesure, Gertrude! M. des Jonchères est un habile avocat, et il prouvera
très vite l'inanité des soupçons.
--Les soupçons!... vous ne me dites pas tout! Ce ne sont pas seulement
des soupçons, c'est une accusation formelle, et si, d'ici peu de jours,
on ne découvre rien, on me conduira en...
Elle balbutia le mot de prison, qui se perdit dans un sanglot.
Cébronne jeta son bras autour d'elle, comme pour la protéger, la
défendre contre un ennemi évoqué.
--On découvrira le coupable, ma chérie, je vous le jure!
Mais sa voix tremblante effraya Gertrude en la confirmant dans ses
craintes, et ils ne prononcèrent plus un mot jusqu'à la rue des
Guillemites.
Ce même jour, après être allé au greffe chercher les pièces concernant
l'enquête, M. des Jonchères se mit en face de l'affaire, non plus en ami
de Cébronne, mais, bien qu'il n'eût pas eu d'entretien particulier avec
Mlle Deplémont, en avocat chargé de la défense.
Il s'aperçut avec dépit que la logique de M. de Monvoy s'imposait
fortement à son esprit. L'enchaînement des faits était tel, chaque
anneau, sauf sur un point, paraissait si bien soudé que, oubliant son
impression du matin, l'avocat se répétait:
«C'est elle! c'est évident!... comment la défendre, comment la sauver?
Il entra dans des suppositions variées pour expliquer le crime sans que
la jeune fille y fût mêlée, et s'arrêta longuement sur la seule
supposition vraisemblable: Mlle Deplémont pouvait être victime d'une
habile machination. Mais alors, seule, une personne de la maison,
approchant librement M. de Chantepy, eût agi; or, l'enquête prouvait
péremptoirement que chacun, sauf Gertrude, était chez soi à l'heure du
crime.
M. des Jonchères tournait dans un cercle pour revenir au même point,
c'est-à-dire à la conviction même du magistrat. La pensée de Cébronne
paralysait ses efforts, obscurcissait son sens, ordinairement fin et
subtil. Il se leva avec impatience, pour aller s'accouder à la fenêtre.
Il regarda vaguement les tramways et le mouvement de la rue, tout en
creusant le problème, sans parvenir à briser les fils qui attachaient
son jugement.
Tout à coup, il jeta sa cigarette et revint à son bureau.
«Essayons de ce moyen... j'aurais dû y penser plus tôt.»
Il écrivit un télégramme et alla lui-même le porter à la poste du
boulevard Saint-Germain; puis il se rendit chez M. de Monvoy.
Le juge d'instruction n'était pas chez lui, mais, comme il devait
rentrer d'un instant à l'autre, M. des Jonchères l'attendit.
--Ah! je me doutais que vous viendriez, Jonchères, dit M. de Monvoy en
arrivant. Et j'apporte, dans ma serviette, des papiers pour vous; je
vous les aurais envoyés si je n'avais pas compté sur votre visite.
Il paraissait fatigué, malheureux, et aborda, sans tarder, le sujet qui
l'absorbait.
--La vue de cette jeune fille et de sa mère est faite pour ébranler...
cependant, chaque réponse a confirmé l'accusation.
--Quelle a été l'attitude de la mère?
--La malheureuse, affolée, s'est accusée pour sauver sa fille.
--Ah! quelle maladresse! s'écria l'avocat.
--Maladresse très touchante, en tout cas... Nous avons eu, dans mon
cabinet, une scène comme je n'en voudrais pas voir souvent. Fort
heureusement, Cébronne avait amené lui-même Mme Deplémont et attendait,
dans le couloir, la fin de l'interrogatoire. Ah! le rôle d'un magistrat
est souvent bien pénible! Je suis là, entre mon devoir et ma pitié...
car, enfin, tout l'accuse!
--Je ne la crois pas coupable, dit résolument l'avocat.
--Voilà bien l'homme! La femme est jeune, charmante, alors elle n'est
pas coupable!
--Un tel regard ne trompe pas, et vous-même êtes influencé par lui...
--Sans doute! dit M. de Monvoy, en se promenant avec agitation; oui,
sans doute! elle n'a pas plus l'air d'une criminelle que vous et moi...
Et, cependant, Jonchères, votre assurance m'étonne! vous avez assez
d'expérience pour savoir qu'une physionomie, même délicieuse, peut
tromper. Bien que vous n'ayez pas mon âge, votre carrière est déjà assez
longue pour que vous ayez vu des choses bien étranges.
--Oui... plus étranges même que cette affaire, qui ne serait qu'un crime
vulgaire, sans la personnalité de l'accusée et sans l'amour de Cébronne.
--Ah! c'est désolant! dit le juge avec chagrin. Un tel homme, dans une
telle situation! son nom est désormais livré à la malignité publique.
--Il est bien au-dessus de cela! répliqua vivement M. des Jonchères, et
son attitude forcera, au contraire, l'estime générale. Envers et contre
tout, il aime avec passion cette jeune fille, il lutte pour elle, il
s'oublie entièrement pour la soutenir, et vous croyez que le public lui
jettera la pierre! J'ai meilleure opinion de lui! Pour moi, je crois,
avec Cébronne, à l'innocence de Mlle Deplémont.
--Alors, au nom du ciel, basez votre opinion, je ne demande que cela!
Prouvez que je m'égare, que je suis un imbécile, un idiot, ce que vous
voudrez, enfin! et toute ma vie, je vous en serai reconnaissant.
--Il est toujours facile de prouver la bonté de votre coeur, répondit
M. des Jonchères, ému par le ton et les paroles de M. de Monvoy, car
vous agissez avec humanité et prudence. Je sais trop bien que les faits
accusent Mlle Deplémont; toutefois, en la voyant, je pense que nous
sommes dupes d'apparences. Moi, je vais commencer une enquête.
--Vous n'irez jamais assez vite... En mon âme et conscience, la liberté
laissée à cette jeune fille ne peut être que provisoire, et encore parce
que les circonstances m'imposent des ménagements.
--Je sais!... je sais aussi que Cébronne fournirait n'importe quelle
caution pour que la liberté de Mlle Deplémont fût prolongée?...
--Jonchères, dit M. de Monvoy avec émotion, je donnerais beaucoup pour
que mon devoir me permît d'accepter la caution... Mais vous savez bien
qu'un pauvre diable serait déjà arrêté, si les apparences, dont vous
parliez, l'accusaient de la même façon.
--C'est vrai... et, cependant, les deux cas sont très différents. Il est
plus aisé de croire à la culpabilité d'un malheureux sans feu, ni lieu,
ni éducation qu'à celle d'une jeune fille de bonne naissance,
d'éducation affinée et, de plus, aimée d'un homme supérieur qui la
connaît à fond...
--Sans doute, sans doute! sans cela... mais il y a des bornes
impossibles à franchir.
--Je sais...
Un lourd silence pesa quelque temps sur les deux hommes.
--Vous parlez d'enquête, reprit M. de Monvoy; croyez-vous que, depuis
cinq jours, je me sois borné à m'occuper de Mlle Deplémont?
--Non, évidemment... les pièces que j'ai étudiées cet après-midi,
quoique incomplètes, prouvent que l'enquête a été menée rondement sur
divers points à la fois.
--Toujours poursuivi par la pensée de Cébronne, et par l'espoir de
découvrir un fait qui justifiât Mlle Deplémont, j'ai activé, par tous
les moyens à ma portée, le commencement de l'enquête. Par malheur, le
résultat est désolant. Récapitulons: en dehors de Mlle Deplémont, deux
personnes étaient en cause: le concierge et la femme de charge, Sophie
Brion. Le premier est inattaquable, tant par son honorabilité que par
les circonstances. La seconde également; toutefois, j'ai poussé assez
loin de ce côté. Les renseignements pris confidentiellement dans son
pays, à Lieusaint, auprès d'une famille qu'elle a servie autrefois et
avec laquelle elle a conservé des rapports, auprès des personnes qu'elle
fréquente, ont concordé exactement pour affirmer l'estime générale dont
elle jouit.
--Vous l'avez soupçonnée, en somme?
--Oui et non!... elle était au nombre des trois personnes qui,
approchant de très près M. de Chantepy, devaient, pour cette seule
raison, inspirer des doutes. Mais aucune charge, ni directe ni
indirecte, n'a été relevée contre elle, au contraire! Je l'ai interrogée
deux fois avec minutie; elle a répondu fort naturellement, et sans
aucune contradiction, comme une femme que le soupçon ne peut atteindre.
Enfin, son alibi est sûr, confirmé même par Mlle Deplémont, dont elle
parle, du reste, avec respect, affection, et en déclarant que jamais
elle ne la croira coupable.
--Je ne dis pas que je soupçonne quelqu'un, répondit l'avocat, mais je
chercherai et ferai chercher, car je crois l'infortunée jeune fille
innocente.
--Usez de tous vos droits... et Dieu veuille que la suite vous donne
raison!
--Les ordonnances du docteur Cébronne ont-elles été retrouvées?
--Oui... il n'y a aucune falsification. D'ailleurs, vous savez que
l'aconitine, employée par l'assassin, était pure et a été dissoute dans
de l'eau. En potion, la dose est infime.
--Je sais tout cela, répondit M. des Jonchères en dissimulant son
découragement.
Comme toujours, en quittant le magistrat, il avait une sensation
d'accablement contre laquelle il réagissait mal, et il chercha
vainement, pendant la nuit, à secouer l'obsession.
Il était sous la même impression en arrivant, le lendemain, chez
Cébronne.
--Le malheureux M. Deplémont est mort, lui dit Bernard, sans préambule.
--Mort! déjà?... On ne le croyait pas aussi malade, lors de son retour à
Paris?
--Non... mais un changement de vie complet et les émotions ont amené des
complications qui ne pardonnent pas. Il y a quelques heures seulement,
ce malheureux a soulevé le lourd rideau qui borne notre vue.
Le ton du docteur Cébronne était plus significatif que ses paroles, et
M. des Jonchères, qui avait toujours vu son ami passionné pour les
questions humanitaires, mais, par une inconséquence fréquente, presque
indifférent à l'idée religieuse, se demandait avec surprise quel travail
s'opérait dans sa pensée.
Bernard n'attendit pas la question pour y répondre.
--Tu essaies de creuser mon état d'esprit? Vois-tu, j'ai tant souffert
depuis une semaine, que j'ai cherché un appui en moi, autour de moi...
je n'ai aperçu que le vide.
--Et l'homme n'est pas fait pour le vide, je te l'ai dit bien des fois.
--Je le sais... ou plutôt je le vois! Jusqu'ici, j'avais cru qu'un
homme, entraîné par la douleur dans certains courants d'idées, cédait à
de simples impressions; je m'aperçois qu'il était pris par une loi
impérieuse.
Cébronne se parlait à lui-même, et M. des Jonchères jugea plus sage de
ne pas insister.
--Quelle semaine, Henri! quelle semaine! Il y a juste huit jours, je
t'apprenais mes projets, et quelque chose d'atroce va nous broyer, nous
broie déjà!
--Mais non, Bernard, dit l'avocat, navré des paroles désespérées de son
ami, tu exagères! Une erreur, quelle qu'elle soit, se reconnaît, se
détruit. Parlons d'elle et de nos moyens d'action.
--Oui, parlons d'elle, pauvre Gertrude! As-tu un plan à me proposer?
--Un plan qui me soit personnel, non! J'ai passé une partie de la nuit à
me débattre contre l'évidence de l'accusation.
--Contre l'évidence de l'accusation!! et cependant, tu l'as vue? Et
quelle incohérence! Tu viens de parler d'une erreur, à présent, tu me
fais part d'un doute?
--L'incohérence s'explique; en la voyant, j'ai été convaincu de son
innocence, mais, quand je me place devant les faits bruts, je change
d'avis.
--Influencé à ce point!... Alors? Alors, tu renonces à la défendre?
--Allons donc! pour qui me prends-tu, Bernard?
--Le sais-je? Pourquoi es-tu découragé quand l'innocence de ma chère
Gertrude est aussi certaine que ta propre honorabilité? Et enfin, quoi?
Que vas-tu faire? Quel plan?
--Voici: j'ai télégraphié à un homme, que j'emploie souvent dans les
affaires criminelles, de venir ici à deux heures. Nous allons lui
raconter les faits sans une réflexion, sans un commentaire. N'étant
influencé par rien, ni par personne, il aura une impression neuve et
peut-être très différente de la mienne.
--Qui est-ce?
--Un pauvre diable intelligent, un réfractaire, comme dirait Vallès. Il
a été dans l'aisance, s'est ruiné, ou plutôt, tout jeune, a été ruiné
par une coquine. Depuis, il a fait un peu de tout, a même été policier,
mais, ne supportant aucune discipline, est sorti de la police
officielle. Je lui ai presque sauvé la vie avec des travaux d'écriture,
puis, comme il a du flair et un véritable esprit d'intuition, je
l'emploie pour des recherches et des contre-enquêtes. Deux ou trois
fois, ses découvertes m'ont aidé à gagner la partie.
--Ma pauvre Gertrude!... Son sort entre les mains d'un tel individu!
--Je t'assure que c'est un brave homme à sa manière, et il m'est
entièrement dévoué. S'il nous rend service, le côté bohème de sa vie
nous est bien indifférent. Mais le secret le plus absolu doit être
gardé, et tes domestiques eux-mêmes ne doivent pas soupçonner qui vient
ici. Je lui ai donc écrit de se présenter de ma part comme malade.
--Ah! bien...
Cébronne sonna et dit à son valet de chambre:
--Un malade, recommandé par M. des Jonchères, viendra tout à l'heure. Je
le recevrai par exception.
Il attendit que la porte fût refermée pour demander à l'avocat:
--Tu as lu les journaux, Henri?
--Un seulement!... il était sobre dans ses renseignements.
--Lis.
Cébronne tendait un journal de la veille où son nom s'étalait dans un
long article qui prenait deux colonnes de la première page. La scène du
jour précédent, dans la galerie des Marchands, était racontée de façon à
frapper le public par son côté romanesque. On parlait avec enthousiasme
de la beauté de Gertrude, et l'article se terminait par ces mots:
«Il suffit de voir cette jeune fille pour penser que la justice s'égare;
cependant nous sommes en mesure d'affirmer que tout l'accuse. Quant à
l'éminent docteur Cébronne, que nous avons eu l'honneur d'aborder, il a
des manières un peu rudes, nous les lui pardonnons en faveur de sa belle
fiancée.»
--Que ferais-tu? dit Cébronne.
--Rien... Les circonstances ne nous permettent pas d'imposer silence aux
journaux.
--Quel soulagement d'administrer une correction à ce goujat!
--Il faudrait la renouveler... et puis, à quoi bon?
--Oui, à quoi bon? répéta Cébronne avec un geste d'indifférence. Rien ne
me touche, hormis ce qui la concerne.
M. des Jonchères savait bien que le grand coeur de son ami ne pensait
ni à lui, ni aux graves ennuis de voir son nom mêlé à une ténébreuse
aventure.
--Je ne m'explique pas, je ne m'expliquerai jamais, reprit Bernard, que
tu ne parviennes pas à envisager la question sous son jour réel...
--J'ai tort, je ne le nie pas, mais il me faut une influence étrangère
pour entamer la logique qui s'impose trop fortement à mon esprit...
Le valet de chambre l'interrompit en annonçant que le malade attendu
était arrivé.
Ils passèrent alors dans le cabinet de consultation, et Cébronne se vit
en face d'un homme ni jeune, ni vieux, de taille moyenne, trapu, avec
une tête carrée et une physionomie qui frappa le docteur par son
impassibilité voulue ou réelle.
--Aubrun, dit M. des Jonchères, nous avons besoin de votre expérience et
de toute votre habileté dans une affaire très douloureuse pour mon ami,
le docteur Cébronne. Vous la connaissez, sans doute, par les journaux?
--Oui... J'ai lu différents articles. Vilaines apparences pour cette
jeune femme!
--Précisément! Apparences... et nous sommes persuadés que la justice
s'égare, malgré les précautions dont elle s'entoure. Je vais vous
exposer minutieusement les faits; malheureusement, tels que les présente
l'enquête, ils sont probants et...
--Et vous gardent prisonnier, dit Aubrun saisissant aussitôt la
question; vous ne parvenez pas à vous en dégager pour la défense? Je
comprends! et désire connaître jusqu'au détail le plus infime.
M. des Jonchères commença son récit d'une façon nette et méthodique.
Cébronne, la tête appuyée sur sa main, ne disait pas un mot, mais
observait attentivement le visage d'Aubrun et la contension qui rendait
immobiles les yeux intelligents fixés sur ceux de l'avocat.
Malgré lui, M. des Jonchères, entraîné peu à peu, plaidait l'accusation
beaucoup plus qu'il ne la combattait, et Cébronne souffrait affreusement
d'une exposition dont la rigueur lui paraissait tout à coup écrasante.
Quand l'avocat s'arrêta, un sourire éclairait les traits de M. Aubrun.
--Je la tiens! dit-il avec assurance.
--Vous la tenez? Qui?
--La coupable!... et assurément ce n'est pas Mlle Deplémont; elle n'est,
en effet, accusée que par des apparences.
--Ah! dit Bernard en se levant brusquement, et vous ne l'avez même pas
aperçue!... Tu vois, Henri!
--Développez vos idées, Aubrun.
--Je mets de côté l'éducation et la valeur morale de cette jeune fille;
pour moi, c'est insignifiant, car on voit des femmes tomber de plus haut
encore. La vie est un tissu d'invraisemblances, par conséquent, passons!
J'en viens aux faits. Comment se fût-elle procuré de l'aconitine en
aussi grande quantité? C'est impossible! Il faudrait l'avoir volée; mais
où et comment?
--C'est, en effet, le côté faible de l'accusation; il saute aux yeux.
Mais il est certain que, dans un tiroir de sa chambre, il y avait un
papier déchiré contenant encore quelques morceaux d'aconitine
cristallisée. Non seulement cela, mais le morceau de papier jeté sur la
cheminée de M. de Chantepy s'adapte exactement à la déchirure du papier
trouvé dans la commode de Mlle Deplémont.
--A mon avis, preuve de son innocence! On a beau être novice dans le
crime, il n'est pas possible d'accumuler ainsi les charges contre soi,
d'autant que l'action était préméditée et bien conçue. Le coupable eût
donc été très habile dans l'exécution de son dessein, et
invraisemblablement maladroit pour se cacher? C'est une hypothèse
inacceptable.
--Vous avez cent et cent fois raison! s'écria Cébronne avec ardeur.
--Eh bien? dit l'avocat.
--Eh bien, quelqu'un, ayant besoin d'une forte somme, a formé le plan
scélérat de rejeter son propre crime sur la jeune fille.
--Alors, dit le docteur, ce serait une personne habitant la maison, et
M. de Monvoy prétend que c'est impossible, chacun étant chez soi?...
--Quelqu'un a pu, a dû être soudoyé.
--C'est difficile à admettre, étant donnée l'heure du crime; étant
donné surtout le moyen employé; il faut que ce soit un individu
approchant souvent M. de Chantepy et mêlé, en quelque sorte, à ses
habitudes.
--C'est le point à débrouiller; s'il l'était, nous ne serions pas dans
l'embarras. Le certain, continua Aubrun, c'est que l'assassin est une
femme parce qu'un homme, tout mauvais soit-il, n'a pas cette malice
noire.
--Je connais vos idées sur ce point, dit M. des Jonchères avec un léger
sourire.
--Elles sont justes! répliqua sèchement Aubrun. En cette occasion
particulière, j'espère bien vous le prouver. La trame est tissée avec
une grande perfection, néanmoins je vois un gros fil; tout consistera à
en saisir le bout.
--Mais qui soupçonnez-vous?
--Je ne dis pas que mes soupçons portent directement sur quelqu'un,
répondit Aubrun évasivement. Dès demain, j'entre en campagne, mais...
Un regard sur ses pauvres habits compléta sa pensée.
Cébronne ouvrit un tiroir et prit quatre billets de mille francs qu'il
tendit à Aubrun.
--Si vous menez à bien cette affaire, si vous prouvez promptement
l'innocence de Mlle Deplémont, vous aurez pour vous seul vingt-cinq
mille francs.
--Vingt-cinq mille francs! s'écria Aubrun à qui cette promesse généreuse
fit perdre son impassibilité.
--Oui, répliqua froidement Cébronne, et je veillerai pour que vous soyez
toujours à l'abri du besoin.
--Je pars!...
Le docteur le retint d'un geste.
--Combien de temps vous faudra-t-il? Le prévoyez-vous? Vous savez que
l'arrestation de cette malheureuse enfant est imminente.
--Ah! monsieur, je ne puis faire l'impossible!... Il me faudra
certainement un certain temps, à moins d'un hasard sur lequel il serait
déraisonnable de compter. Mon plan se dessine dans ma tête, et
l'exécution demandera plusieurs semaines.
--Mais Aubrun, observa M. des Jonchères, ne serait-il pas sage de
soumettre vos idées au juge d'instruction? Cette démarche n'aurait-elle
pas pour effet d'arrêter l'action de la justice sur le point capital qui
nous intéresse?
--Non... tout est trop vague encore dans ma pensée. Les personnes qui, à
la rigueur, pouvaient être soupçonnées, ont été interrogées; l'enquête
sur leur vie est à peu près complète, vous venez de me l'apprendre, et
qu'a-t-on découvert? Rien! si ce n'est une preuve nouvelle contre Mlle
Deplémont.
--Et cependant vous avez des soupçons... il serait invraisemblable que
la justice ne les ait pas eus?
--D'après votre récit, elle a, jusqu'ici, agi très rationnellement.
Cébronne ouvrait la bouche pour questionner et insister, mais M. des
Jonchères lui fit signe de se taire. Il savait Aubrun très jaloux de sa
liberté de mouvements.
--Faites comme vous voudrez, Aubrun! je me fie entièrement à votre
habileté.
--Dès demain, je serai en chasse, après m'être habillé de la tête aux
pieds.
--Quand vous n'aurez plus d'argent, venez me trouver et n'épargnez
rien, lui dit Cébronne. Les quatre mille francs vous suffisent-ils pour
le moment? En voulez-vous le double?
--C'est amplement suffisant pour le moment.
--Mais il vous faudra des aides?
--Non, non, répondit Aubrun avec la plus grande vivacité; personne ne
doit connaître mes menées. J'agirai seul, et seul j'arriverai! peut-être
beaucoup plus vite que je ne le crois. Mais puis-je dire un mot en
particulier à M. des Jonchères.
--Je vous laisse... tu me rejoindras dans la bibliothèque, Henri.
Quand il fut bien sûr de n'être pas entendu, Aubrun dit à l'avocat:
--A vous, je vais confier mon idée, si vous m'affirmez que le docteur ne
la connaîtra pas, car je me défie de son état d'esprit qui le porterait
probablement à se jeter au travers de mes opérations, lesquelles doivent
être conduites prudemment?
--Soyez tranquille... je ne le mettrai pas en tentation de compromettre
vos plans... Quels sont-ils?
--D'abord, par mes habits et mes allures, je me transforme en rentier;
je loue un appartement meublé aux alentours de la rue Vavin, et prends à
mon service la femme de charge, Sophie Brion.
--Vous la soupçonnez fortement? Les soupçons de la justice sont tombés
d'eux-mêmes.
--Elle est à couvert, vous me l'avez prouvé, néanmoins je veux la
surveiller de près. Si elle n'est ni coupable, ni complice, j'en serai
pour mes frais et chercherai une autre piste; mais...
--Mais?
--Nous verrons!... Je vous écrirai demain le nom d'emprunt que j'ai
choisi, et je vous demanderai de m'envoyer des lettres, de temps en
temps, sous différentes écritures, et de différents points de Paris,
afin que j'aie l'air d'avoir autant de relations que de bonnes rentes.
--C'est entendu!... Mais si cette femme sait quelque chose et qu'elle
ait intérêt à le cacher, que découvrirez-vous?
--Ma conviction est que Sophie Brion est engagée jusqu'à la garde dans
l'affaire.
--Elle passe pour la plus honnête des créatures; et pourquoi eût-elle
attendu quatorze ans avant de voler son maître?
--Il y a une heure psychologique pour les criminels, répliqua
sententieusement Aubrun. Je vais m'efforcer de gagner sa confiance, au
moins en ce qui concerne ses affaires d'intérêt. Enfin et surtout, je
compte sur des maladresses.
--Vous vantiez, il y a un instant, l'habileté du plan conçu par le
meurtrier?
--Sans doute! mais lorsque le coupable veut profiter de son crime, la
série des maladresses commence, c'est fatal!
--Cette femme de charge, honnête et dévouée, l'assassin!...
--Je ne dis pas qu'elle ait exécuté elle-même; mais elle doit être
complice. Dans quelle mesure? Je le saurai. En attendant, je suis mon
idée. Ecrivez, monsieur, les lettres que je demande; il ne serait pas
mal de m'envoyer des invitations que je laisserai traîner.
--Ce sera fait... Pour me tenir au courant, vous viendrez chez moi?
--Oui... mais pas avant un bon nombre de jours; je ne compte pas sur le
hasard, mais sur une marche prudente. Et surtout pas d'indiscrétion!
--Voyons, Aubrun, vous renversez les rôles... Je ne dirai rien à mon
ami, jusqu'à ce que vous parliez vous-même.