M. Cébronne pensait:

«Si Henri la voyait, l'entendait, il serait complètement éclairé.»

Surprise de son silence, Gertrude leva les yeux vers lui et remarqua son

expression troublée, qu'elle attribua à sa sympathie pour leur propre

chagrin.

--Ne vous affligez pas à ce point pour nous, lui dit-elle, nous sommes

habituées à souffrir. Et maintenant, donnez-nous des détails sur

l'événement. Les rhumatismes sont-ils remontés au coeur, comme vous le

craigniez?

Le moment terrible était venu, Cébronne ne pouvait plus reculer.

--Il est mort assassiné.

--Assassiné! s'écrièrent-elles avec horreur. Assassiné?

--Assassiné.

Mme Deplémont mit la main sur ses yeux:

--Mais, c'est horrible!

Le regard terrifié de Gertrude ne quittait pas le visage angoissé de

Cébronne.

--Qui l'a assassiné? demanda-t-elle tout bas. Le sait-on?

--Quelqu'un est soupçonné... une femme innocente. Ah! pourquoi, pourquoi

êtes-vous parties d'une façon si singulière?

--Que voulez-vous dire?... dit-elle avec effroi.

Soudain, il s'approcha d'elle et la prit dans ses bras.

--Qui est soupçonné? C'est vous, Gertrude, vous, ma fiancée, bientôt ma

femme! C'est vous, vous! qu'on accuse.

Le mouvement subit et passionné de Bernard, ses étranges paroles

remplirent Gertrude de terreur.

Elle se dégagea pour se réfugier auprès de sa mère, qui crut, comme

elle, à un accès de folie.

Il les devina et leur dit posément:

--Gertrude, je ne suis pas en démence... je vous ai cherchée pour vous

apprendre, avant tout autre, les soupçons qui pèsent sur vous... et pour

vous adoucir la secousse.

--Mais, docteur, qu'est-ce que vous dites? s'écria Mme Deplémont. Quels

sont les fous qui accusent ma fille d'un crime?

--Personne ne l'accuse... mais les circonstances sont des preuves

accablantes.

--Je n'en crois pas mes oreilles! dit Gertrude avec indignation. Quoi!

un homme comme vous se fait l'interprète d'une pareille sottise?

Elle était exactement dans le même état d'esprit que celui de Cébronne

quand il avait répondu au magistrat:

«C'est ridicule! et aussi monstrueux que de m'accuser moi-même!»

--J'ai pensé et répondu comme vous, reprit-il en la conduisant vers la

fenêtre qui ouvrait sur la rue des Guillemites. Vous voyez cet homme

qui fait les cent pas devant le petit jardin?

--Oui, je le vois! quel rapport?...

--C'est un inspecteur de la sûreté, Gertrude. Il m'a suivi pour vous

découvrir. A présent, il sait où il devrait venir pour... vous arrêter.

--Arrêter ma fille!

Mme Deplémont mit dans ce cri tout son coeur et tout son étonnement.

Mais Gertrude se contenta d'un geste dédaigneux.

--C'est absolument stupide!... Et quelles sont les circonstances qui

m'accusent?

--M. de Chantepy est mort empoisonné par une piqûre d'aconitine.

--Eh bien?

--Eh bien, vous êtes allée le soir lui dire adieu, et c'est vous qui lui

prépariez souvent...

--Oui, interrompit Gertrude, mais dimanche il a refusé, en disant qu'il

ne souffrait pas assez pour employer la morphine.

--Il a refusé!... pourrez-vous le prouver? dit Cébronne avec ardeur.

--Ma parole suffit, je suppose, répondit-elle en se troublant un peu.

--Et le poison?

--Quel poison?

--L'aconitine?

--Je n'ai jamais eu d'aconitine en ma possession, si ce n'est ce que

vous avez ordonné à ma mère.

--De l'aconitine était cachée sous des papiers, dans un tiroir de votre

commode.

Les yeux dilatés par l'étonnement, elle demeura stupéfaite, pendant que

Mme Deplémont l'entourait de ses bras, en s'écriant:

--Mais, que dit le docteur? Gertrude, mon enfant, c'est épouvantable! Ne

t'effraie pas, je te défendrai...

--M'effrayer... me défendre... répéta machinalement Gertrude.

Calmez-vous! dit-elle, en voyant sa mère éclater en sanglots. C'est une

méprise extraordinaire, facile à détruire. Où faut-il aller crier la

vérité? demanda-t-elle à Bernard.

--La crier ne suffit pas... il faudra la prouver.

--Quoi! je n'ai jamais menti... je dirai ce qui est, ce sera suffisant.

Cette réponse d'une âme honnête, qui n'admet pas un instant qu'on doute

de sa droiture, remua le coeur de Cébronne.

--Le juge d'instruction, auquel vous aurez à répondre, est un homme bon

et bienveillant, dit-il; en vous voyant, en vous entendant, j'espère que

ses doutes se dissiperont.

--Le juge d'instruction! répéta-t-elle en pâlissant. Comment! c'est

vrai? On m'accuse, on me cherche?

--Vous ne parvenez pas à le croire, pauvre enfant! et c'est bien

naturel. Mais, ne craignez pas, l'orage passera!

--Je saurai lui tenir tête! dit-elle avec la subite énergie d'une fierté

irritée.

--Et vous aurez l'appui de mon nom, de mon amour, Gertrude! Au

magistrat, je me suis dit votre fiancé, bientôt votre mari, et on verra

bien!

--Vous avez fait cela! balbutia-t-elle, les yeux brillants de joie.

Alors tout s'évanouit pour la laisser en face du bonheur qu'elle avait

fui. Les sentiments les plus variés se reflétaient sur son visage

expressif: jamais elle n'avait paru plus belle à Cébronne et plus digne

d'être aimée.

--Oh! mon Dieu! j'oublie! s'écria-t-elle. Vous vous êtes prononcé, et

vous ne savez pas... Je ne parle pas de ces soupçons absurdes, mais...

Elle regarda sa mère, qui assistait silencieusement à cette scène.

--Je sais, dit Bernard, en attirant Gertrude à lui, je sais! Votre père?

Qu'importe! Vous ne savez pas, vous, comment aime un homme qui sait

aimer ardemment, profondément! Mon amour est plus fort que toutes les

circonstances, et il les brave!

En ce moment, Mme Deplémont oubliait presque le passé, ses chagrins

présents, l'étrange communication qui venait de leur être faite, pour

contempler sa fille, en se disant avec joie:

«Elle mérite si bien un tel amour!»

L'appartement, à cette heure, était inondé de soleil; les rayons

glissaient autour de ces vivants et riaient, dans leur vieillesse

toujours jeune, des sentiments qui, dans leur intensité, donnaient tant

de vie à cette chambre enveloppée jadis de recueillement et de

méditations tranquilles. Ils savaient que cette vie serait emportée dans

l'inconnu, tandis qu'eux-mêmes viendraient encore, à la même place, se

glisser au milieu de nouveaux vivants, comme une espérance, une joie ou

une ironie...

--Mon père est ici... malade, très malade, dit Gertrude en levant vers

Cébronne ses beaux yeux, dans lesquels il lisait un amour à l'unisson du

sien.

Mme Deplémont ne lui laissa pas le temps de répondre.

--Va chez ton père, Gertrude! Préviens-le qu'un nouveau médecin va

l'examiner.

Elle obéit aussitôt, et Mme Deplémont, ne se contraignant plus, dit à

Cébronne, d'un ton angoissé:

--Je l'éloigne pour vous parler librement. Docteur, est-il vrai, est-il

possible que ma fille court quelque danger? Ces soupçons ne sont-ils pas

le comble de la folie?

--Le comble de la folie, assurément! et le danger sera écarté, dit-il en

hésitant.

--Mais, il existe?

--Non, j'espère... le coupable est peut-être découvert à l'heure où je

vous parle. Mais on ne peut éviter certains ennuis, et il faut

absolument que Mlle Deplémont vienne avec moi pour s'expliquer avec le

magistrat... il le faut absolument!

--Elle reviendra? On n'aura pas l'idée monstrueuse de l'arrêter! Je

voudrais l'accompagner et mon mari se meurt!

--Rassurez-vous, dit-il avec une tranquillité affectée, elle reviendra;

je la ramènerai moi-même. Soyez calme, je vous en prie, il ne faut pas

l'agiter. Remarquez que, pour le moment, il s'agit d'une formalité...

Gertrude rentra et dit à Bernard:

--Il vous attend... il est bien mal, je crois. Si vous pouviez le

soulager!

Le docteur Cébronne voyait bien qu'il n'avait pas fait passer dans

l'esprit de Mlle Deplémont ses propres inquiétudes sur la gravité des

soupçons. Huit heures sonnaient, il savait que son devoir était tracé et

avait hâte d'agir.

--Je suis obligé de vous emmener, ma chère Gertrude; il faut absolument

que vous veniez avec moi chez le magistrat chargé de l'instruction.

--Chez le magistrat? Tout de suite? dit-elle en reculant.

--L'aventure est idiote, révoltante... c'est évident! mais elle existe,

il faut y mettre fin le plus tôt possible.

--Vous croyez? dit-elle timidement. Cette démarche est nécessaire?

--Nécessaire, répondit Cébronne qui, la mort dans l'âme, n'osait

ajouter: «Si nécessaire que peut-être ne reviendrez-vous pas ici!...»

--De toute façon, vous serez interrogées, vous et votre mère, comme les

parentes et amies de M. de Chantepy.

L'agitation évidente de Mme Deplémont fit comprendre à Gertrude la

nécessité de se contraindre.

--Vous avez raison, dit-elle, il faut en finir le plus vite possible. Je

vous accompagne, mais, pendant que je me prépare, allez, je vous en

prie, voir mon père.

Bernard suivit Mme Deplémont; quand il revint, il était seul et dit à

Gertrude prête à partir:

--Il est très mal, en effet! On ne doit pas le laisser seul. Mme

Deplémont ne le quittera pas jusqu'à votre retour.

--Je vais leur dire adieu.

Les portes étant restées ouvertes, Cébronne l'entendit parler à sa mère

et l'embrasser.

--A bientôt!

--Le docteur croit que tu seras retenue assez longtemps, Gertrude.

--Alors, ne m'attendez pas pour déjeuner.

Elle était très émue en revenant auprès de Bernard.

--Il est certainement beaucoup plus mal qu'hier, dit-elle d'une voix

tremblante.

Cette douloureuse préoccupation atténuait l'effet qu'auraient dû

produire les nouvelles apportées par Cébronne; la mort affreuse de M. de

Chantepy avait bouleversé Gertrude, mais l'accusation, si elle la

révoltait, ne pénétrait pas en elle comme une inquiétude poignante. A

son sens, après avoir rempli la formalité exigée par la justice, cette

pénible et bizarre aventure serait terminée.

Enfin elle revoyait l'homme qu'elle aimait de toutes ses forces, il lui

donnait les preuves d'un attachement complet, irréductible.

Toutefois, quand elle fut assise dans le coupé de Cébronne, les faits

lui apparurent plus réels; il la vit pâlir et se troubler.

--Ce sont trop de secousses! dit-elle, c'est décourageant! Je ne peux

plus supporter tant de malheurs!

--Ah! ma pauvre bien-aimée!...

Il s'efforça de la rassurer, il lui parla avec une tendresse qui la

ravit, et, après l'avoir calmée, il fit appel à son énergie.

--Il faut, lui dit-il, que vous soyez bien vous-même, c'est-à-dire calme

et forte pour répondre aux questions qui vous seront posées.

Une expression de colère passa dans le regard de Gertrude.

--C'est irritant! dit-elle en se tournant vers lui.

Il constata avec satisfaction l'irritation de la jeune fille, la

considérant comme le meilleur des stimulants pour la sortir de

l'affaissement qui s'emparait d'elle un instant auparavant.

--Je bouillonne, lui dit-il, en pensant à l'imbécillité de cette

affaire! Mais le calme est une grande force, vous le savez, et je vous

crois femme à en avoir même dans un cas aussi anormal. Maintenant mon

meilleur ami, M. des Jonchères, est au Palais; si vous le voulez auprès

de vous pour vous conseiller?

--Me conseiller? Un avocat...? pourquoi faire? dit Gertrude avec une

vague terreur. Vous m'avez parlé de formalité, me trompez-vous?

--Non... tout se passera bien, ma chère Gertrude. Mais, parfois, un

conseil est utile.

--Je veux répondre seule aux questions qu'on m'adressera, dit-elle

vivement.

--C'est entendu.

Il garda sa main étroitement serrée dans la sienne jusqu'au moment où la

voiture s'arrêta devant le Palais de Justice.

Appuyée sur le bras de Cébronne, elle monta avec assez de fermeté le

large escalier du Palais et entra dans une salle où il la pria de

l'attendre.

Il fit passer sa carte à M. de Monvoy et fut aussitôt introduit auprès

du juge.

--Eh bien, docteur?

--Mlle Deplémont est là, répondit sèchement Cébronne.

--Elle est là!... Gardais avait donc raison. C'est vous qui l'amenez?

--Sans doute... et croyez-vous qu'une femme innocente se dérobe à des

questions?

--Qu'elle vienne!

--Un instant! dit Bernard. Quelle décision comptez-vous prendre?

--La question ne doit pas m'être posée, docteur! En tout cas, je ne puis

rien décider avant l'interrogatoire. Est-elle seule? Il faut que je voie

la mère.

--Mme Deplémont est auprès de son mari, qui, selon moi, n'a pas

quarante-huit heures à vivre: je l'ai examiné.

--Je ne le croyais pas aussi mal, répondit M. de Monvoy; c'est une

complication. Jonchères est au Palais; on va le prévenir, pour qu'il

vienne auprès de Mlle Deplémont.

--Elle ne veut pas d'avocat pour le moment, elle me l'a dit de la façon

la plus formelle.

--Ah!... Je crains qu'elle n'ait une idée imparfaite de la situation.

--L'important est qu'elle réponde d'une façon satisfaisante à vos

questions, dit Bernard d'un ton impatient, et je me suis efforcé de ne

pas la troubler inutilement.

--Je comprends!... Mais nous devons procéder avec quelque régularité.

Voulez-vous, docteur, faire entrer vous-même cette jeune fille, ou

bien?...

--Ai-je le droit d'assister à l'interrogatoire?

--Non, certes!

--Alors... faites-la entrer, répondit Bernard d'une voix étouffée. Je ne

suis plus maître de moi...

Aimer quand même · 第 30 / 44 题