--Nous nous engageons sur l'honneur, mon ami et moi, à conduire Mlle
Deplémont chez M. le juge d'instruction dès que nous l'aurons
découverte. La police n'a donc point à s'inquiéter de nos mouvements.
--Bien, monsieur! je suis maintenant très tranquille.
Il salua le docteur Cébronne, qui lui tourna le dos, et disparut.
Bernard eut quelque peine à se calmer, car il étouffait de colère.
--Heureusement, dit-il, que ce personnage n'a pas la lettre.
M. des Jonchères réfléchissait aux conséquences du fait qui venait de se
passer.
--Puisque tu veux absolument arriver avant la police, il est bien
regrettable que l'enveloppe ait été prise...
--Comment si je veux absolument!... vois-tu cette pauvre enfant prévenue
brutalement des soupçons qui... C'est impossible! je ne vis pas en
pensant à cela!
--Tu réussiras, Bernard, je l'espère de tout mon coeur. Mais les
investigations commenceront demain dans le Marais. Tu n'aurais pas dû
opposer une résistance aussi vive; c'était confirmer ce policier dans
l'idée que tu as l'adresse et que le timbre de la poste ne le trompe pas
sur le quartier...
--C'est possible! mais mon regret est de ne l'avoir pas jeté par la
fenêtre. Je parlerai au Préfet de police; je suis son médecin et nos
rapports sont excellents. Nous verrons si un misérable agent de la
sûreté a le droit, même en semblable occurrence, de mettre la main sur
mes papiers!
--Droit ou non, je te conseille de ne pas donner une importance trop
grande à l'incident. Nous avons autre chose à faire!
--Tu as raison... mais je ne suis plus moi-même, car je vis dans un état
continuel de douleur et d'exaspération.
--Je le sais, mon pauvre ami, répondit affectueusement M. des Jonchères,
et je comprends admirablement ton état d'esprit; il est affreux! mais,
avant tout, il faut se posséder pour mener à bien l'entreprise. Demain
matin, tu retournes à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux? Veux-tu que je
t'accompagne?
--Non... je préfère agir seul. Si elle n'est pas dans l'église, j'irai
dans les rues avoisinantes, de porte en porte.
--Sais-tu si elles ont écrit à leur ancienne adresse?
--Je l'ignore... Au cas où elles auraient écrit à M. de Chantepy, la
lettre serait entre les mains des magistrats.
--Une lettre à la victime... voilà qui ébranlerait les soupçons. A
quelle heure pars-tu demain matin?
--A cinq heures et demie.
--Attends-toi à voir M. Gardais là-bas.
--Je serai filé, tu crois?
--C'est inutile... il ira tout droit à Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.
Tu comprends que la police est au courant des habitudes de Mlle
Deplémont, elle aura la même idée que nous-mêmes: surveiller l'église.
--Que faire alors?
--Rien... la chercher simplement, sans se préoccuper de l'inspecteur. Il
te verra, mais te laissera agir, j'en suis convaincu. Tu seras
surveillé, c'est tout.
--Et s'il intervient?
--C'est un risque à courir... mais ne voyant aucun péril en la demeure,
il usera de ménagements vis-à-vis de toi. D'ailleurs son objectif est de
la découvrir, non de l'arrêter. Il n'y a pas de mandat d'amener lancé
contre elle. Quand il saura où elle demeure, il préviendra la justice et
prendra de nouveaux ordres. Donc plus j'y réfléchis, plus je suis
rassuré. Tu es entièrement libre pour trois jours?
--Entièrement, non! j'irai à ma clinique. Mais je n'aurai pas à faire de
visites. J'ai travaillé aujourd'hui sans arrêt, et Dieu sait si, dans
mon état d'esprit, il est dur de traîner la charrue!
--C'est un bien quand même...
--Oui, dit Cébronne avec fatigue, et je sais me dédoubler; le médecin
est à son devoir, pendant que l'homme souffre amèrement quand il retombe
sur lui-même.
Quelle que fut la compassion de M. des Jonchères, il n'osait donner sur
le fond de la situation ni un espoir, ni un encouragement.
«Peut-être n'est-elle qu'une malade irresponsable, se répétait-il à
lui-même, mais le cas est toujours terrible.»
--Et si tu la découvres, dit-il tout haut, tu viendras directement avec
elle au Palais, Bernard?
--Directement! à moins que je ne doive pas rencontrer M. de Monvoy?
--Si; demain il sera dans son cabinet dès huit heures. Moi également
j'irai au Palais; si tu as besoin de mes services, tu me feras demander.
--Besoin de tes services, Henri? répéta M. Cébronne avec étonnement.
--Tu sais, répondit M. des Jonchères en hésitant, qu'on n'interroge pas
un accusé sans la présence de son avocat.
--Grand Dieu! en sommes-nous là? s'écria Bernard avec éclat.
--Non, j'espère, si Mlle Deplémont fournit immédiatement un alibi...
Mais enfin, au point où nous en sommes, le juge d'instruction, en effet,
lui parlera tout d'abord d'un avocat... maintenant elle peut refuser.
--Elle refusera! dit Cébronne avec conviction, parce que, dès ses
premières réponses, elle anéantira l'accusation.
--C'est possible! répondit l'avocat d'un ton encourageant.
Il n'ajouta point, afin de ne pas exaspérer son ami, que, par suite des
circonstances, le juge d'instruction interrogerait aussitôt la jeune
fille, mais que normalement elle devrait être conduite d'abord devant le
procureur de la République.
Sans rien dire à Bernard, il quitta la rue Vaugirard pour aller causer
avec M. de Monvoy et obtenir, si c'était possible, que le docteur
Cébronne, bien que suivi, ne fût pas entravé le lendemain dans ses
projets s'il découvrait Mlle Deplémont.
V
En arrivant dans l'église de Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux, la première
personne qu'aperçut Cébronne fut l'inspecteur de la sûreté qui ne
cherchait même pas à se dissimuler. Il s'était placé à droite, au milieu
du bas côté, de façon à surveiller l'entrée de la rue des Archives et
celle de la rue des Blancs-Manteaux.
Il s'approcha aussitôt de Bernard et lui dit tout bas:
--Ne vous tourmentez pas, docteur, quoique vous m'ayez fort maltraité
hier, je suis content de vous dire que je n'ai pas mission d'arrêter
Mlle Deplémont. Au contraire! j'ai reçu l'ordre de ne pas vous
contrecarrer.
--Et cependant vous êtes ici, monsieur?
--Ah! ceci est différent... Je surveille, et dois savoir le résultat de
vos démarches. Le docteur Cébronne comprendra que j'ai à remplir un
devoir strict?
--Je comprends, monsieur, et suis sensible aux égards contenus dans vos
paroles, mais hier...
Il fit un léger signe de tête moitié menaçant, moitié courtois, et
s'avança vers le jeune abbé qui, sortant de la sacristie, semblait le
chercher.
--Auriez-vous découvert quelque chose, monsieur l'abbé?
--Docteur, de l'autre côté de l'église, derrière le pilier le plus
proche de l'autel, il y a une jeune femme que je n'ai jamais vue à la
messe de six heures, et dont l'aspect répond à ce que vous me disiez
hier.
Cébronne se tourna vivement.
--Vous ne pouvez pas la voir d'ici, faites le tour par le bas de
l'église. Du reste, je vais vous accompagner. J'ai deviné, grâce aux
journaux, le motif de vos recherches. Selon vous, elle n'est pas
coupable?
--Non, mille fois non! et elle ne sait rien encore!
--Ah! c'est affreux!... Vous avez toute ma sympathie, docteur! dit
l'abbé avec l'élan d'une bonne nature et la chaleur de la jeunesse.
--Merci, monsieur l'abbé! Mon nom et le sien étaient-ils dans les
journaux dont vous parlez?
--Non... mais c'était transparent pour ceux qui suivent avec intérêt les
discussions sur l'assassin mystérieux de M. de Chantepy, et qui savent
que vous étiez son médecin.
Ils échangeaient très bas ces quelques mots en s'avançant d'un pas
discret vers l'endroit indiqué par le prêtre. Bernard s'arrêta court en
apercevant Mlle Deplémont. Agenouillée, la tête dans ses mains, elle
pleurait, et son attitude affligée acheva de troubler Cébronne.
--C'est elle! dit-il.
L'abbé le regardait avec compassion et, avant de s'éloigner, lui serra
la main en disant chaleureusement:
--Courage, docteur! elle est innocente, vous la sauverez!
Cette sympathie encourageante d'un inconnu, dont le coeur jeune et bon
n'hésitait pas à le croire, devait, longtemps après, se présenter à
l'imagination de Bernard comme le trait d'une douce lumière au milieu de
ténèbres bien épaisses...
L'inspecteur de la sûreté toucha le bras du docteur en montrant Gertrude
d'un geste interrogateur.
--Oui!... dit simplement Cébronne.
Il attendit avec une impatience à peine contenue qu'elle se levât pour
partir.
Les yeux baissés, elle passa près de lui, sans le remarquer; il
l'accosta à la sortie de l'église.
--Prenez mon bras, dit-il en la voyant pâlir et chanceler sous le coup
de l'émotion.
--Ah! c'est mal, c'est mal! dit-elle avec précipitation. Je vous avais
supplié de ne pas me chercher.
--Bien vaines supplications! dit-il. Où demeurez-vous? Il faut que je
vous parle, ainsi qu'à votre mère?
--Non, répondit Gertrude d'une voix mal assurée, non! je ne veux pas
renouveler ses émotions.
--Ne discutons pas, dit impérativement Cébronne, je ne puis éviter à
votre mère des émotions. Vous ne savez pas ce que j'ai à dire: ce sont
des nouvelles excessivement graves qui vous intéressent.
Il avait pris le ton et l'air résolu d'un homme qui entend qu'on lui
obéisse. Gertrude chercha d'autant moins à discuter que la joie de le
revoir ébranlait ses résolutions antérieures.
--Est-ce loin? demanda Bernard.
--A deux pas d'ici, de l'autre côté de l'église.
Le docteur dit à son cocher de les suivre et de l'attendre à la porte de
la maison où il allait entrer.
--Mais, qu'y a-t-il? dit Gertrude. Comment nous avez-vous trouvées?
Est-ce par M. de Chantepy?
Il tressaillit en lui entendant prononcer le nom du vieillard.
--Non... j'ai trouvé seul, par le timbre de la poste.
--Le timbre!... ah! je n'avais pas pensé à cela. Mais quelles nouvelles?
dit-elle en s'arrêtant; il vaut mieux que je sache avant ma mère, car ce
sont sans doute des nouvelles tristes?
--Elles sont tristes, en effet! Il s'agit de votre vieux cousin.
--Il est malade, très malade? dit-elle vivement.
--Oui... Vous n'avez lu aucun journal depuis quatre jours?
--Aucun... nous sommes trop absorbées et trop préoccupées. Pourquoi
cette question?
Le regard de Cébronne, la façon dont il lui prit la main éclairèrent
Gertrude aussi bien que ses paroles.
--Il est mort?
--Oui... il est mort.
Elle avait appris depuis longtemps à se posséder et ne manifesta son
chagrin que par son expression désolée.
--Mort! répéta-t-elle. Mort subitement? Vous l'avez vu, vous l'avez
soigné?
--Je vous dirai tout dans un instant. Arrivons-nous?
--C'est là! dit Gertrude, en désignant un curieux et très vieux
bâtiment.
Sur la façade, des constructions à toits plats, formant terrasse à
mi-hauteur d'un premier étage, avaient sans doute été ajoutées il y a
cent cinquante ans et servaient de petits magasins borgnes. Des vases en
fonte, à l'air sale et piteux, les uns à moitié brisés, ornaient encore
prétentieusement la longue terrasse.
Cette antique maison était une partie de l'ancien couvent des
Guillemites. Ces moines aux blancs manteaux, sortis d'Italie pour
essaimer en France et ailleurs, quittèrent leur monastère de Montrouge
pour s'installer au Marais en 1298.
Du côté de la rue des Blancs-Manteaux, les murailles d'une demeure jadis
sainte renfermaient des boutiques lépreuses, ignobles débits de vins
frelatés, infimes magasins de charbon, tenus par des femmes ébouriffées,
à l'air effronté et à la voix criarde.
Mais l'intérieur même de la maison était assez bien habité par des
commerçants, des travailleurs, des ouvriers horlogers que leurs
affaires obligeaient à demeurer dans le quartier.
Mme Deplémont, forcée d'agir vite et bien, car l'état de son mari
s'était subitement aggravé, avait pris pour un mois, en attendant de
découvrir un loyer moins cher, un petit appartement meublé qui, par
hasard, se trouvait à louer. La rue des Guillemites, que traversa
Gertrude pour pénétrer dans la maison, a certainement été percée dans
l'ancien jardin des moines qui reliait à la chapelle cette partie du
couvent.
Avant d'entrer, Cébronne regarda derrière lui et vit que l'inspecteur de
la sûreté, très décidé à exercer rigoureusement sa surveillance,
s'appuyait patiemment contre le mur servant d'enclos aux derniers restes
de ce qui fut le jardin des Blancs-Manteaux.
Gertrude gravit promptement un sombre escalier et, parvenue au second,
dit à Bernard:
--Voulez-vous m'attendre quelques minutes ici? Je veux préparer ma mère,
lui apprendre moi-même.
--J'attendrai.
Il eut le temps de regarder les étroits corridors sur lesquels
s'ouvraient autrefois des cellules. Avaient-elles été habitées par des
heureux? Sans connaître le nom du fondateur de la congrégation,
Guillaume de Malavalle, Cébronne l'enviait en pensant qu'il avait
probablement ignoré les angoisses extraordinaires de la vie.
«Comment lui apprendre, mon Dieu, comment?»
Gertrude ouvrit la porte et le fit entrer dans l'appartement. Mme
Deplémont, les yeux pleins de larmes, vint à lui:
--Ah! docteur, quelle nouvelle! notre pauvre ami! Et comment assez vous
remercier de nous avoir cherchées, d'être venu vous-même...
Le revoir auprès d'elles était pour Mme Deplémont un puissant
adoucissement, car, sans oser l'avouer à sa fille, elle conservait
l'espoir que Bernard n'abandonnerait pas facilement son rêve.
--Et moi, dit Gertrude, qui reprochais à M. de Chantepy de ne m'avoir
pas encore écrit, comme il me l'avait promis!
--Il connaissait votre adresse?
--Mais oui... lui seul! Sophie elle-même ne devait la connaître que plus
tard, quand nous aurions enlevé nos meubles. J'allais envoyer ce matin
un mot à mon cousin.
--Votre lettre est-elle écrite? demanda Cébronne avec une vivacité qui
étonna Gertrude.
--Non, pas encore...
Elle se pencha pour embrasser sa mère, qui pleurait.
--C'est encore une dure épreuve, ma pauvre mère!