M. de Monvoy secoua négativement la tête.

--Je ne parlerai pas maintenant, mais, je vous le répète, Bernard,

suivez mon conseil.

--Jamais, jamais!

Le visage énergique de Cébronne exprimait une angoisse et une

indignation qui achevèrent d'émouvoir M. de Monvoy. Il laissa passer

quelques instants avant de dire d'un ton conciliant:

--Je reviens à des questions de professionnel. Pouvez-vous me fournir

des indications sur les habitudes de Mmes Deplémont? Avez-vous quelque

idée sur le moyen pratique de découvrir rapidement leur nouvelle

adresse? Il est dans leur intérêt, remarquez-le bien, de ne pas se

cacher.

--Je ne connais rien, répondit sèchement Bernard.

Il était sincère, mais, à peine la réponse prononcée, il se souvint que

la maison, pour laquelle travaillait Gertrude, était à Nanterre.

Pendant la maladie de Mme Deplémont, la jeune fille avait prié Bernard

de jeter une lettre à la poste en disant:

«Je préviens la maison qui me donne du travail que je n'irai pas

reporter mon ouvrage d'ici un certain temps.»

Machinalement, il avait regardé l'adresse et se rappelait parfaitement

le nom de l'endroit. C'était un renseignement intéressant qu'il

entendait garder pour lui.

--Eh bien, vous ne vous rappelez rien?

--Si... mais je ne parlerai pas jusqu'à nouvel ordre.

--Cependant, il y a intérêt pour la cause que vous soutenez à ne pas

dissimuler.

--J'agirai comme bon me semblera... C'est moi-même qui veux chercher

Mlle Deplémont et la prévenir des soupçons que vous faites peser sur

elle.

--Bien, bien... c'est entendu, répliqua M. de Monvoy qui sentait Bernard

sur le point de s'emporter.

Il lui restait à poser une question importante et se demandait comment

elle allait être accueillie.

--Docteur, veuillez répondre à la question suivante: Mme Deplémont,

m'a-t-on dit, a été longtemps malade; entrait-il de l'aconitine dans son

traitement?

--Oui...

--Oui? s'écria M. de Monvoy en levant les sourcils d'un air

significatif.

--Oui, reprit Cébronne irrité, mais vous devez savoir à quelle dose

infime cette substance est employée, et, jamais à l'état pur comme celle

qui a été dissoute pour l'injection. Vous savez que...

Tout à coup il s'interrompit, frappé par un souvenir. Il se rappelait

avoir donné à Mlle Deplémont des explications sur la violence du poison

et sur la dose relativement faible qui tuerait un homme. Etrange

rapprochement! qui le faisait pâlir malgré lui.

Lorsqu'il entrait dans ces explications, une seconde personne allait et

venait dans la chambre, mais qui était-ce? Et à quel moment cette

conversation sur les propriétés de l'aconitine avait-elle eu lieu?

Pendant la période aiguë de la maladie ou plus tard? Dans le premier

cas, la personne présente devait être simplement la soeur

garde-malade, et alors...

Il souffrait cruellement de son défaut de mémoire, et M. de Monvoy,

observant sa physionomie tourmentée, comprenait qu'il eût été très

utile pour l'instruction de connaître les pensées secrètes de Cébronne.

Celui-ci sortit de son mutisme pour dire fermement:

--C'est aussi monstrueux que de me soupçonner moi-même!

--Tant mieux! Je désire de tout mon coeur m'égarer, répondit avec

empressement M. de Monvoy, mais il faut les découvrir et me les amener.

Un mot d'elles changera peut-être entièrement la face de la question.

--Ce sera fait, soyez-en certain. Elles ne sont pas femmes à se dérober

devant une accusation aussi énorme et ridicule.

Il salua avec raideur, descendit l'escalier en courant, et se jeta dans

sa voiture après avoir dit au cocher de le conduire chez M. des

Jonchères.

L'avocat fumait tranquillement dans son cabinet, au milieu d'une

montagne de livres et de papiers.

Il se leva à l'entrée de son ami et s'écria:

--Qu'as-tu, mon Dieu! Qu'est-il arrivé?

L'aspect de Cébronne motivait bien cette question effrayée. Pâle,

défait, le regard troublé, il avait perdu le calme extérieur sous lequel

se dissimulaient habituellement les impressions d'une nature pondérée,

mais douée toutefois d'une grande sensibilité.

Il tomba pesamment sur un siège et ne répondit pas à son ami. M. des

Jonchères, inquiet, lui prit la main.

--Mais tu as la fièvre, Bernard?

--C'est possible! Qu'importe! Il ne s'agit pas de moi. Gertrude...

--Eh bien?

Cébronne raconta les événements et, d'un ton emporté que son ami ne lui

connaissait pas, parla des soupçons de M. de Monvoy.

--Elle! s'écria-t-il, elle! Comme je l'ai répété à ce juge imbécile,

c'est aussi monstrueux que de soupçonner moi ou toi! La pauvre enfant!

La pauvre enfant!

Quoique habitué à recevoir des confidences extraordinaires, M. des

Jonchères n'avait jamais éprouvé un tel étonnement.

--C'est inouï! dit-il. Quoi! la femme que tu voulais épouser est

soupçonnée d'avoir commis un assassinat! Rêvons-nous? Ou sommes-nous

dans la réalité?

Les lèvres de Cébronne tremblaient.

--Nous sommes trop éveillés, répondit-il.

--Voyons, reprit M. des Jonchères en avocat qui veut pénétrer dans la

cause, voyons, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soupçonnée avant sa

mère? L'as-tu demandé à M. de Monvoy?

--Non... J'étais hors de moi. Mais je devine en partie pourquoi. En me

disant que je ne savais pas tout, il a fait allusion à des circonstances

que je connais, révélées par les concierges ou par Sophie.

--Qui est Sophie?

--La femme de charge de M. de Chantepy.

--Quelles circonstances?

--M. de Chantepy, lorsque ses douleurs étaient trop vives, se servait de

morphine sous forme de piqûres. Mlle Deplémont employait une ou deux

heures de la soirée à lui faire la lecture et, avant de le quitter,

préparait souvent elle-même...

--Oh! interrompit avec effroi M. des Jonchères.

--Selon toutes probabilités, elle n'est pas allée hier soir chez M. de

Chantepy. On le prouvera... il n'y a rien à craindre, dit Cébronne d'un

ton saccadé.

--Il faut retrouver ces femmes le plus tôt possible... N'as-tu pas parlé

tout à l'heure d'un moyen pratique pour arriver jusqu'à elles?

--Oui... et il me faut quelqu'un pour agir aujourd'hui même. Moi je suis

retenu impérieusement par mes malades et par le rapport que je dois

envoyer ce soir au magistrat.

--J'irai moi-même, dit M. des Jonchères. Je suis libre et vais partir.

Où faut-il aller?

--A Nanterre. Elle travaille pour une maison qui fabrique les gants de

laine dont on se sert pour frictions. J'ignore l'adresse, mais là-bas tu

te renseigneras facilement.

--Oui... J'ai un client à Nanterre. C'est un négociant, si je le

rencontre, tout sera vite fait. Je pars à l'instant.

Mais il se ravisa en observant l'air fatigué de Cébronne.

--Au milieu de ces choses terribles, à quelle heure as-tu déjeuné,

Bernard?

--Déjeuné! Est-ce qu'on peut penser à la vie physique quand...

--Pas déjeuné... et il est trois heures et demie! Si tu voyais ton

visage, mon pauvre ami! Et dois-tu aller chez tes malades pour leur

offrir le spectacle d'un médecin qui défaille? On va t'apporter ici un

repas froid.

Il sonna son valet de chambre, donna ses ordres et revint s'asseoir

auprès de M. Cébronne.

--Voyons, mon cher Bernard, remets-toi. L'erreur sera, sans doute,

rapidement constatée. Il n'y a pas lieu probablement de tant se

bouleverser. En tout cas, il faut conserver ton énergie et ton

sang-froid; ces deux qualités ne t'ont jamais manqué.

--Je ne fléchirais pas s'il s'agissait de moi... Mais savoir cette femme

exquise, que j'aime passionnément, accusée, elle, ne fût-ce qu'une

minute! C'est épouvantable! Le plus indifférent, la connaissant, serait

transporté de fureur ou d'indignation.

--Dès aujourd'hui, il peut se produire un fait qui anéantira tout

soupçon. Ainsi, agissons! Découvrons-la, et nous verrons après.

--Oui, répondit Cébronne avec ardeur, agissons! Elle aura, dans cette

circonstance extraordinaire, tout l'appui que je lui donnerais si

j'étais son mari.

Cette idée le calma, et, cédant aux instances de son ami, il mangea

rapidement.

--Ce magistrat est un brave, un excellent homme, je le sais bien, malgré

mon irritation contre lui! et, cependant, il me conseillait d'abandonner

lâchement Gertrude.

--Comment! quel conseil? Tu ne m'avais pas dit cela!

--Oui... M. de Monvoy, se plaçant sur le terrain de mon intérêt

personnel, et de la vieille affection qu'il m'a conservée, affirmait que

mon caractère «universellement respecté, ma réputation qui grandit

chaque jour» (ce sont ses propres expressions) ne devaient pas «être

compromis dans cette affaire». «Profitez du moyen qu'elle-même, en

fuyant, vous a fourni de ne plus la revoir. Suivez mon conseil

paternel, etc...» Telles sont ses affectueuses, mais absurdes paroles.

Aimer quand même · 第 21 / 44 题