II

A midi, le lendemain, M. Cébronne reçut, par pneumatique, la lettre

suivante:

* * * * *

«Cher docteur et ami,

«Je vous donne ce nom d'ami parce que vous êtes l'homme que j'estime le

plus au monde, et je vous serre affectueusement la main pour votre

démarche d'hier. Je la pressentais, je l'espérais même, car je vous

crois assez d'indépendance d'esprit et de caractère pour ne pas reculer

devant les révélations que j'entends vous faire.

«Gertrude m'a tout confié, mais, bien qu'ayant l'air d'abonder dans son

sens, j'ai résolu de ne rien vous cacher. Instruit par un tiers, vous

serez libre de vous retirer si bon vous semble, et l'honneur sera sauf

puisque le refus d'hier est bien suffisant pour couvrir votre retraite.

Mais si vous persistez, comme je le crois, votre amour saura vaincre les

scrupules délicats de cette charmante fille.

«Venez me voir dès aujourd'hui si vous le pouvez, ou alors demain dans

la matinée.

«Du reste, j'ai besoin de votre visite comme médecin; cette crise de

goutte est plus longue que les précédentes, et vous me direz si vous

prévoyez le moment où je sortirai enfin de mon lit.

«A vous très amicalement.

«CHANTEPY.»

* * * * *

Cébronne répondit aussitôt par télégramme.

«Je pars dans une heure pour Orléans où j'ai deux rendez-vous qu'il

m'est impossible de remettre, n'étant libre, ou à peu près, que le

dimanche. Malgré ma hâte de vous voir, il faut attendre à demain matin,

vers dix heures, et encore je n'aurai à moi qu'une vingtaine de minutes,

tant je suis débordé par mes consultations.

«Vous ne soupçonnerez jamais le bien que m'a fait votre lettre, et vous

avez mille fois raison: j'aime trop profondément Mlle D... pour que des

malheurs passés, dont je connais déjà la nature, me fassent reculer.

«A nous deux, nous triompherons, cher monsieur, et votre appui suffirait

pour lever les difficultés. Mais il y a dans un amour partagé--car elle

m'aime!--une force irrésistible. Demain soir, je la reverrai, et ne la

quitterai pas sans qu'elle se soit engagée.

«Bien cordialement vôtre.

«CÉBRONNE.»

* * * * *

Il revint chez lui au milieu de la nuit et rêva longtemps aux étoiles,

pendant que les bruits sourds de la ville et les senteurs qui sortaient

du jardin de Marie de Médicis s'associaient à sa joie intime.

Après son veuvage, il avait quitté la maison qui lui rappelait de

tristes souvenirs, et nulle femme n'était entrée dans son appartement

actuel.

Il voyait déjà Gertrude apportant à son foyer solitaire la grâce de sa

beauté, le charme de son intelligence et de ses qualités féminines. Son

refus la lui rendait plus chère, car une vive admiration se mélangeait

désormais à ses sentiments. Il avait la plus haute estime pour le

courage silencieux et l'énergie dans le travail, mais il lui semblait

surhumain qu'on refusât, par délicatesse excessive, de prononcer le mot

qui doit terminer une existence malheureuse.

A dix heures, dans la matinée, son coupé s'arrêtait rue Vavin. La

concierge se précipita au-devant de lui.

--Vous avez vu mon fils, monsieur le docteur?

--Votre fils? Mais non! Est-il venu chez moi? Est-il malade? Je ne

reçois jamais le matin.

--Non, non... il est allé vous chercher pour M. Chantepy qui est mort

cette nuit.

--Mort! s'écria Bernard.

Dans son saisissement, il demeura sans voix, sans entendre la concierge

qui parlait avec volubilité.

--Mort? répéta-t-il; ce n'est pas possible! Il m'a écrit hier et ne

parlait que de son accès de goutte qui n'offrait aucun danger, je le

sais.

--C'est une attaque, je pense, monsieur le docteur. Montez, je vous en

prie.

M. Cébronne monta promptement, bien que le coup imprévu eût été si vif

qu'il se sentait brisé, courbaturé comme s'il venait de passer par une

extrême fatigue physique.

«Encore un chagrin pour ces pauvres femmes!...» se disait-il.

La porte lui fut ouverte par la femme de charge qui pleurait et, dans la

chambre il trouva le concierge avec un ami de M. de Chantepy qu'on était

allé chercher précipitamment. Sans être très lié avec le défunt, M.

Verchaire, qui demeurait rue d'Assas, venait le voir assez souvent.

--C'est affreux, docteur! dit-il. J'ai causé avec lui hier même; il

était assez gai, parce qu'il souffrait moins que les jours précédents.

Cébronne s'approcha du lit; son examen fut long et minutieux.

--C'est une attaque, ou la goutte est remontée au coeur, n'est-ce pas,

docteur? demanda M. Verchaire un peu étonné de la longueur de l'examen.

Quelques secondes se passèrent encore avant que Cébronne se retournât

pour répondre à la question.

--Non, dit-il du ton froid et un peu bref qu'il avait toujours dans ses

consultations, non, rien de tout cela! M. de Chantepy est mort

empoisonné.

--Empoisonné! répétèrent M. Verchaire et le concierge.

--Empoisonné! dit la femme de charge consternée. Comment se serait-il

empoisonné? C'est affreux!

--Et j'ai lieu de croire que c'est avec de l'aconitine. En avait-il en

sa possession, Sophie? demanda-t-il à la femme de charge qu'il voyait

depuis dix ans et appelait par son petit nom.

--Je ne pense pas, monsieur, je ne lui ai jamais apporté d'aconitine.

--Vous lui faisiez toutes ses commissions?

--Oui... toujours! il marchait si lentement! Et depuis deux semaines, il

était cloué dans son lit. M. le docteur le sait bien.

--Oui, répondit distraitement Cébronne. D'ailleurs on ne délivre pas

d'aconitine sans ordonnance, et moi, son médecin, je n'ai jamais eu à

lui en ordonner. Il n'a pas consulté un spécialiste en dehors de moi?

--Non, monsieur.

Sauf Bernard, qui avait recouvré son calme, ils se regardaient d'un air

effrayé.

--Alors? Vous concluez? dit M. Verchaire.

--Je n'ai pas encore le droit de conclure, mais je soupçonne un crime.

Où est la seringue Pravaz dont M. de Chantepy se servait pour ses

injections de morphine?

Personne ne répondant, il regarda autour de lui et aperçut l'instrument

sur la cheminée. Il l'examina attentivement et ne vit aucun indice; mais

un papier froissé, jeté derrière un candélabre, attira son attention.

Il le déplia avec précaution et aperçut quelques parcelles

cristallisées. De plus, le fond d'un verre, dans lequel avait

probablement été dissoute l'aconitine, conservait encore un peu de

liquide qu'il serait aisé d'analyser.

Cébronne, posant le verre et le papier, jeta un coup d'oeil vers un

secrétaire où la clef était restée.

--Prévenez le commissaire de police, dit-il au concierge, pour moi je

reviendrai dans deux heures; cette affaire est du ressort de la justice.

--M. le docteur ne veut pas attendre le commissaire? dit le concierge

tout tremblant.

--Ce serait normal, évidemment! mais j'ai, avec un confrère, une

consultation urgente, et je suis déjà en retard.

Il prit à part M. Verchaire.

--Voulez-vous être assez bon pour rester ici afin qu'on ne touche à rien

en attendant la police. Ces pauvres gens sont assez bouleversés pour

commettre une maladresse.

--J'attendrai, je vous le promets.

--Vous devriez déjà être parti, dit Cébronne au concierge.

Puis il s'approcha de la femme de charge qui sanglotait.

--Allons, allons, ma pauvre Sophie!

--Ah! monsieur, un si bon maître! Si j'avais été auprès de lui, ce ne

serait pas arrivé! Je n'aurais pas dû l'écouter!

--On n'en sait rien... En tout cas, vous ne pouviez pas l'obliger à vous

garder, et vous n'avez rien à vous reprocher. Ne touchez à aucun objet

avant l'arrivée du commissaire.

--Oh! non... mais je ne veux pas rester seule.

--M. Verchaire reste avec vous.

Dans le désarroi où le jetait cette mort que les circonstances rendaient

si pénible, Cébronne ne songea pas à demander si Mme Deplémont avait été

prévenue. Au bas de l'escalier, l'idée lui vint de monter chez elle,

mais en regardant sa montre, il changea aussitôt d'avis.

«Déjà une demi-heure de retard! dit-il avec impatience. D'ailleurs, si

elles ignorent encore leur malheur, les pauvres femmes l'apprendront

toujours trop tôt. En revenant, j'irai chez elles. Quelle terrible

chose!...»

Après ses visites qui l'absorbèrent jusqu'à une heure et demie de

l'après-midi, il revint rue Vavin sans prendre le temps de déjeuner.

--Le magistrat vous attend avec impatience, monsieur, lui dit la

concierge.

--Ah! déjà là?

--Oui, monsieur, depuis longtemps... M. le procureur de la République

est même parti après avoir interrogé tout le monde dans la maison. M. le

juge d'instruction voulait qu'on courût vous chercher, mais nous avons

dit que vous deviez venir tout de suite après vos visites, sans rentrer

chez vous.

Le juge d'instruction, M. de Monvoy, homme de soixante ans, magistrat

intègre et bon, avait été très lié avec le père de Bernard. Il reçut

Cébronne dans le salon et lui serra la main avec un plaisir évident.

--Ah! mon cher docteur, dit-il à voix basse, il y a longtemps que je

n'ai eu la satisfaction de causer avec vous, et nous nous revoyons dans

de tristes circonstances.

--Le reproche que vous m'adressez paraît mérité, mais si vous saviez

comme je suis débordé!

--Je sais... et ne vous adresse aucun reproche, croyez-le bien. Voyons!

passons sans tarder à notre affaire. Selon vous, il y a empoisonnement?

--Assurément!... Voulez-vous entrer chez M. de Chantepy, je vous

montrerai la preuve matérielle?

Dans la chambre, un greffier écrivait, un agent de la sûreté était assis

près du lit, et le concierge, que M. de Monvoy avait gardé auprès de

lui, attendait qu'on voulût bien le laisser partir.

Le docteur s'approcha de la cheminée.

--Voici, dit-il au magistrat, un morceau de papier qui contient encore

quelques parcelles d'aconitine.

--Oui, nous l'avons déjà examiné sur l'indication que vous-même aviez

donnée avant de partir. C'est vous, docteur, qui l'avez découvert?

--C'était facile... l'assassin l'a jeté maladroitement sur la cheminée.

De plus, dans ce verre, il y a un reste de liquide qu'on analysera.

--Pourquoi dites-vous l'assassin? M. de Chantepy n'a-t-il pu

s'empoisonner lui-même? Il souffrait beaucoup de la goutte et...

--Il n'était pas homme à commettre une lâcheté pour éviter quelques

souffrances, d'autant qu'il avait des principes religieux

intransigeants. D'ailleurs, matériellement, la question de suicide ne se

pose même pas. M. de Chantepy, depuis deux semaines, ne mettait pas le

pied par terre. Il est mort dans son lit, et la seringue, qui a servi à

l'injection d'aconitine, est encore sur la cheminée, fort loin de la

victime.

--En effet! la conclusion s'impose. La mort a-t-elle été foudroyante?

--Foudroyante? Non! Mais très prompte certainement. Employée à cinq

milligrammes, l'aconitine tue un homme; la dose employée étant

évidemment beaucoup plus forte, un arrêt du coeur a dû se produire

rapidement. Trente minutes, peut-être, après l'injection.

--A quelle heure, d'après vous, M. de Chantepy est-il mort?

--Probablement vers dix heures.

--Personne, vous me l'avez affirmé, n'est monté chez M. de Chantepy hier

au soir? dit M. de Monvoy au concierge.

--Personne, monsieur le juge, je n'ai pas quitté ma loge.

--Les habitants de la maison ont été interrogés, chacun était chez soi

et n'a rien entendu.

--Comme je l'ai déjà dit à monsieur le juge, Mlle Deplémont est

peut-être allée chez M. de Chantepy sans que je le sache, car elle avait

une clef et passait par l'escalier qui relie les deux maisons et sert

d'escalier de service au bâtiment du devant. Mais si mademoiselle avait

vu ou entendu quelque chose, elle m'aurait prévenu.

--Vous m'avez dit qu'elle faisait souvent la lecture le soir à M. de

Chantepy?

--Oui, monsieur... mais il n'est pas supposable qu'elle soit sortie de

son appartement hier.

--Pourquoi?

--Elle a dit à ma femme qu'elle avait fait ses adieux à M. de Chantepy

avant le dîner, à cause des préparatifs de son départ.

--Comment, son départ? dit M. Cébronne en se tournant vivement vers le

concierge.

--Oui, monsieur! Ces dames sont parties aujourd'hui à six heures pour un

petit voyage. Je crois bien qu'elles sont allées voir une amie de

mademoiselle qui demeure en Suisse. Mademoiselle en recevait souvent des

lettres.

--Est-ce pour longtemps?

--Je ne crois pas, monsieur.

M. de Monvoy observait l'étonnement pénible et non dissimulé du docteur

Cébronne.

--Nous allons passer dans le salon pour continuer notre enquête, dit-il.

Nous n'avons plus besoin de vous, ajouta-t-il en s'adressant au

concierge qui se retira avec empressement.

--Ces dames habitaient ici depuis quelques années, et vous les

connaissez beaucoup, docteur?

--Beaucoup... quoique depuis peu de temps. Elles étaient très liées avec

leur parent, c'est par lui que je les ai connues. Pauvres femmes! Quel

chagrin pour elles en apprenant la mort de leur vieil ami!

--Je regrette leur départ, reprit le magistrat, car elles nous

donneraient sans doute des renseignements précieux. Croyez-vous qu'elles

vous écrivent?

--Oui... je suis sûr de ne pas tarder à recevoir des nouvelles, mais

j'ai des raisons particulières pour être étonné de ce départ subit.

--Ce sont des femmes du monde ruinées, paraît-il?

Cébronne allait répondre quand une idée traversa son esprit.

--Je pense, dit-il en riant, que la justice ne se couvrira pas de

ridicule en soupçonnant des femmes comme Mme Deplémont et sa fille?

--Qui parle de soupçons? Mais la présence de personnes aussi liées avec

la victime nous serait utile.

--Demain ou après demain j'aurai une lettre.

M. de Monvoy, qui examinait un papier, leva les yeux et rencontra le

regard ferme, presque irrité du docteur.

--Revenons aux causes de la mort, dit-il froidement.

Il interrogea minutieusement Cébronne qui lui promit son rapport pour le

jour même.

--Maintenant, dit le juge au greffier, allez m'attendre dans la chambre

de M. de Chantepy, j'ai un mot confidentiel à dire au docteur Cébronne.

Il referma la porte avec soin et attira Bernard à l'autre extrémité de

la pièce.

--Docteur, dit-il aussitôt, il y a des coïncidences fâcheuses! J'ignore

quels sont vos rapports exacts avec Mmes Deplémont, mais tenez-vous sur

vos gardes, car je vous confie que l'enquête se tournera, se tourne déjà

de leur côté.

--De leur côté! répéta Cébronne avec stupéfaction. Etes-vous fou? Oh!

pardon!... Mais savez-vous bien de qui vous parlez?

--Non... et c'est pour le savoir que nous allons chercher.

Le premier mouvement de Cébronne avait été de répondre par un rire

moqueur.

--Je m'excuse de ma franchise, mais vous allez me faire croire, dit-il,

en haussant les épaules, que la magistrature est...

--Imbécile, voulez-vous dire? Allons, Bernard, dit M. de Monvoy avec

bonté, laissez-moi vous appeler toujours par votre petit nom, je vous ai

tant choyé enfant! et dites-moi quel intérêt particulier il y a pour

vous dans cette affaire?

--J'ai demandé la main de Mlle Deplémont avant-hier, et je la considère

comme ma fiancée.

--Votre fiancée... et vous ignoriez son départ?

Cébronne, frappé au coeur, recula de quelques pas, dominé par la

colère la plus violente qu'il eût jamais éprouvée.

--Si vous n'étiez pas un magistrat dans l'exercice de son mandat, si

vous n'étiez pas un ancien ami que j'honore, Dieu sait ce qui

arriverait! dit-il d'une voix étouffée.

M. de Monvoy était loin de s'attendre à la révélation de rapports aussi

sérieux entre Bernard et Mlle Deplémont. Pour des raisons particulières,

il en était presque bouleversé, et se sentait toutes les indulgences

pour les écarts de langage où une violente irritation entraînait

Cébronne.

--Mon cher Bernard, calmez-vous, je vous en prie, et conservons l'un et

l'autre notre sang-froid. Raisonnez un instant: à ma place, vous

penseriez comme moi que le départ de ces dames dans la matinée qui suit

la nuit du crime, sans même que vous ayez été prévenu, est au moins

singulier?

--Simple coïncidence!... et si c'est là toute la base de votre soupçon,

il est aisé de l'ébranler, dit vivement Cébronne. Ma demande a été

repoussée sur ce prétexte que des faits déshonorants pour leur nom ne

permettaient pas à Mlle Deplémont de se marier. J'ai insisté, afin

d'obtenir une explication qui m'a été refusée. Mais je devais, ou, du

moins, j'espérais la voir ce soir même et enlever la position. Elles ont

fui par délicatesse dans la crainte de céder, et elles auraient cédé

d'autant plus facilement que M. de Chantepy, leur conseiller et leur

parent, était mon allié: il me l'a écrit.

--Quand cela?

--Hier... me donnant un rendez-vous ce matin.

M. de Monvoy, les yeux baissés, réfléchissait, et ses appréhensions, en

pensant à Cébronne, devenaient plus vives et plus pénibles. Il ne lui

disait pas que les réponses de certains interrogatoires étaient une

charge bien autrement grave qu'un départ précipité, bien que cette

dernière circonstance fût un nouvel anneau ajouté à la chaîne.

--Bernard, mon cher enfant, dit-il tout à coup, mon âge m'autorise à

vous parler comme autrefois. Je m'intéresse à vous et vous aime toujours

comme le fils très cher d'un excellent ami, je veux donc vous donner un

conseil tout paternel, que je vous supplie d'écouter et de suivre. Votre

réputation grandit chaque jour, votre caractère est universellement

respecté; croyez-moi, acceptez la fuite de Mlle Deplémont comme le moyen

normal de ne plus la revoir; c'est, du reste, son désir à elle-même.

Paraissez seulement dans l'affaire comme le médecin appelé pour les

constatations légales.

Chaque mot, chaque intonation ajoutaient à la stupeur de Cébronne. Il

comprenait que M. de Monvoy, à demi convaincu, cachait les raisons

principales de sa conviction. Il sentait, en outre, que ses propres

paroles avaient apporté un appui aux idées du magistrat.

Il réussit momentanément à contenir sa colère; avec la promptitude de

jugement qui était, en temps ordinaire, une des qualités de son

intelligence, il vit les conséquences, pour lui et pour Gertrude, de

cette erreur à ses yeux monstrueuse, même si elle était promptement

reconnue.

Jamais son amour n'avait été plus fort, plus ardent; la générosité de sa

nature le poussait à se poser en protecteur de la femme aimée qu'il

savait être innocente, et si, malgré tout, les paroles paternelles de M.

de Monvoy le touchaient, elles le révoltaient également jusqu'au fond du

coeur.

--C'est Mme Deplémont que vous soupçonnez particulièrement?

demanda-t-il.

--Non... sa fille.

Cébronne s'avança vers M. de Monvoy dans un mouvement violent, mais il

s'arrêta court pour répondre avec une chaleur inexprimable:

--Rien n'est meilleur, plus pur, plus innocent que Mlle Deplémont. Je le

répète et le dirai hautement partout: elle est ma fiancée, je me

considère comme son protecteur naturel et malheur à ceux...

Il leva la main dans un geste éloquent.

--Mon cher Bernard! de grâce ne cédez pas à un entraînement irréfléchi,

lui dit M. de Monvoy.

--Entraînement irréfléchi!... Allons donc! Suis-je un homme que l'on

taxe d'irréflexion? Mais je soutiens que je serais le dernier des lâches

si je ne prenais pas en main la cause de la femme innocente à laquelle,

il y a quelques heures, j'avouais mon amour. Vous ne persisterez pas

dans votre accusation! Ce serait odieux si ce n'était le comble du

ridicule.

Il suivait son idée sans peser ses mots, et c'est à peine s'il pensait à

M. de Monvoy en parlant avec tant d'ardeur et d'autorité.

Dans toute autre circonstance, le magistrat eût été vivement froissé,

mais il jugeait avec son coeur la situation, et répondit avec

bonhomie:

--Odieux, ridicule... soit! Ce que vous dites là, vous devez le dire!

Mais vous ne savez pas tout, et ce tout je ne vous le révélerai pas

aujourd'hui.

--Pourquoi? Dites, dites! Je vous répondrai, j'anéantirai d'un mot ces

absurdités!

Aimer quand même · 第 20 / 44 题