IX

Comment n'aimerait-on pas les livres? Il en est pour tous les goûts,

ainsi qu'un auteur du _Chansonnier des Grâces_ le fait chanter à un

libraire vaudevillesque (1820):

Venez, lecteurs, chez un libraire

De vous servir toujours jaloux;

Vos besoins ainsi que vos goûts

Chez moi pourront se satisfaire.

J'offre la _Grammaire_ aux auteurs,

Des _Vers_ à nos jeunes poëtes;

_L'Esprit des lois_ aux procureurs,

_L'Essai sur l'homme_ à nos coquettes...

Aux plus célèbres gastronomes

Je donne _Racine_ et _Boileau_!

_La Harpe_ aux chanteurs de caveau,

_Les Nuits d'Young_ aux astronomes;

J'ai _Descartes_ pour les joueurs,

_Voiture_ pour toutes les belles,

_Lucrèce_ pour les amateurs,

_Martial_ pour les demoiselles.

Pour le plaideur et l'adversaire

J'aurai _l'avocat Patelin_;

Le malade et le médecin

Chez moi consulteront _Molière_:

Pour un sexe trop confiant

Je garde le _Berger fidèle_;

Et pour le malheureux amant

Je réserverai la _Pucelle_.

Armand Gouffé était d'un autre avis lorsqu'il fredonnait:

Un sot avec cent mille francs

Peut se passer de livres.

Mais les sots très riches ont généralement juste assez d'esprit pour

retrancher et masquer leur sottise derrière l'apparat imposant d'une

grande bibliothèque, où les bons livres consacrés par le temps et le

jugement universel se partagent les rayons avec les ouvrages à la mode.

Car si, comme le dit le proverbe allemand, «l'âne n'est pas savant parce

qu'il est chargé de livres», il est des cas où l'amas des livres peut

cacher un moment la nature de l'animal.

C'est en pensant aux amateurs de cet acabit que Chamfort a formulé cette

maxime: «L'espoir n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque

d'un château est à la personne du maître.»

Lilly, le fameux auteur d'_Euphues_, disait: «Aie ton cabinet plein de

livres plutôt que ta bourse pleine d'argent». Le malheur est que remplir

l'un a vite fait de vider l'autre, si les sources dont celle-ci

s'alimente ne sont pas d'une abondance continue.

L'historien Gibbon allait plus loin lorsqu'il déclarait qu'il

n'échangerait pas le goût de la lecture contre tous les trésors de

l'Inde. De même Macaulay, qui aurait mieux aimé être un pauvre homme

avec des livres qu'un grand roi sans livres.

Bien avant eux, Claudius Clément, dans son traité latin des

bibliothèques, tant privées que publiques, émettait, avec des

restrictions de sage morale, une idée semblable: «Il y a peu de dépenses,

de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles

qu'on fait pour les livres, lorsqu'en eux on cherche un refuge, la

volupté de l'âme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un

renom immortel.»

«L'or, écrivait Pétrarque à son frère Gérard, l'argent, les pierres

précieuses, les vêtements de pourpre, les domaines, les tableaux, les

chevaux, toutes les autres choses de ce genre offrent un plaisir

changeant et de surface: les livres nous réjouissent jusqu'aux moëlles.»

C'est encore Pétrarque qui traçait ce tableau ingénieux et charmant:

«J'ai des amis dont la société m'est extrêmement agréable; ils sont de

tous les âges et de tous les pays. Ils se sont distingués dans les

conseils et sur les champs de bataille, et ont obtenu de grands honneurs

par leur connaissance des sciences. Il est facile de trouver accès près

d'eux; en effet ils sont toujours à mon service, je les admets dans ma

société ou les congédie quand il me plaît. Ils ne sont jamais importuns,

et ils répondent aussitôt à toutes les questions que je leur pose. Les

uns me racontent les événements des siècles passés, les autres me

révèlent les secrets de la nature. Il en est qui m'apprennent à vivre,

d'autres à mourir. Certains, par leur vivacité, chassent mes soucis et

répandent en moi la gaieté: d'autres donnent du courage à mon âme,

m'enseignant la science si importante de contenir ses désirs et de ne

compter absolument que sur soi. Bref, ils m'ouvrent les différentes

avenues de tous les arts et de toutes les sciences, et je peux, sans

risque, me fier à eux en toute occasion. En retour de leurs services, ils

ne me demandent que de leur fournir une chambre commode dans quelque coin

de mon humble demeure, où ils puissent reposer en paix, car ces amis-là

trouvent plus de charmes à la tranquillité de la retraite qu'au tumulte

de la société.»

Il faut comparer ce morceau au passage où notre Montaigne, après avoir

parlé du commerce des hommes et de l'amour des femmes, dont il dit: «l'un

est ennuyeux par sa rareté, l'aultre se flestrit par l'usage», déclare

que celui des livres «est bien plus seur et plus à nous; il cède aux

premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et

facilité de son service... Il me console en la vieillesse et en la

solitude; il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse et me

desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent; il esmousse les

poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse.

Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir

aux livres...

«Le fruict que je tire des livres... j'en jouïs, comme les avaricieux des

trésors, pour sçavoir que j'en jouïray quand il me plaira: mon âme se

rassasie et contente de ce droit de possession... Il ne se peult dire

combien je me repose et séjourne en ceste considération qu'ils sont à mon

côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils

portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye

trouvé à cest humain voyage; et plainds extrêmement les hommes

d'entendement qui l'ont à dire.»

Sur ce thème, les variations sont infinies et rivalisent d'éclat et

d'ampleur.

Le roi d'Egypte Osymandias, dont la mémoire inspira à Shelley un sonnet

si beau, avait inscrit au-dessus de sa «librairie»:

_Pharmacie de l'âme_.

«Une chambre sans livres est un corps sans âme», disait Cicéron.

«La poussière des bibliothèques est une poussière féconde», renchérit

Werdet.

«Les livres ont toujours été la passion des honnêtes gens», affirme

Ménage.

Sir John Herschel était sûrement de ces honnêtes gens dont parle le bel

esprit érudit du XVIIe siècle, car il fait cette déclaration, que Gibbon

eût signée:

«Si j'avais à demander un goût qui pût me conserver ferme au milieu des

circonstances les plus diverses et être pour moi une source de bonheur et

de gaieté à travers la vie et un bouclier contre ses maux, quelque

adverses que pussent être les circonstances et de quelques rigueurs que

le monde pût m'accabler, je demanderais le goût de la lecture.»

«Autant vaut tuer un homme que détruire un bon livre», s'écrie Milton; et

ailleurs, en un latin superbe que je renonce à traduire:

Et totum rapiunt me, mea vita, libri.

«Pourquoi, demandait Louis XIV au maréchal de Vivonne, passez-vous autant

de temps avec vos livres?--Sire, c'est pour qu'ils donnent à mon esprit

le coloris, la fraîcheur et la vie que donnent à mes joues les

excellentes perdrix de Votre Majesté.»

Voilà une aimable réponse de commensal et de courtisan. Mais combien

d'enthousiastes se sentiraient choqués de cet épicuréisme flatteur et

léger! Ce n'est pas le poète anglais John Florio, qui écrivait au

commencement du même siècle, dont on eût pu attendre une explication

aussi souriante et dégagée. Il le prend plutôt au tragique, quand il

s'écrie:

«Quels pauvres souvenirs sont statues, tombes et autres monuments que les

hommes érigent aux princes, et qui restent en des lieux fermés où

quelques-uns à peine les voient, en comparaison des livres, qui aux yeux

du monde entier montrent comment ces princes vécurent, tandis que les

autres monuments montrent où ils gisent!»

C'est à dessein, je le répète, que j'accumule les citations d'auteurs

étrangers. Non seulement, elles ont moins de chances d'être connues, mais

elles possèdent je ne sais quelle saveur d'exotisme qu'on ne peut

demander à nos écrivains nationaux.

Ecoutons Isaac Barrow exposer sagement la leçon de son expérience:

«Celui qui aime les livres ne manque jamais d'un ami fidèle, d'un

conseiller salutaire, d'un gai compagnon, d'un soutien efficace. En

étudiant, en pensant, en lisant, l'on peut innocemment se distraire et

agréablement se récréer dans toutes les saisons comme dans toutes les

fortunes.»

Jeremy Collier, pensant de même, ne s'exprime guère autrement:

«Les livres sont un guide dans la jeunesse et une récréation dans le

grand âge. Ils nous soutiennent dans la solitude et nous empêchent d'être

à charge à nous-mêmes. Ils nous aident à oublier les ennuis qui nous

viennent des hommes et des choses; ils calment nos soucis et nos

passions; ils endorment nos déceptions. Quand nous sommes las des

vivants, nous pouvons nous tourner vers les morts: ils n'ont dans leur

commerce, ni maussaderie, ni orgueil, ni arrière-pensée.»

Parmi les joies que donnent les livres, celle de les rechercher, de les

pourchasser chez les libraires et les bouquinistes, n'est pas la moindre.

On a écrit des centaines de chroniques, des études, des traités et des

livres sur ce sujet spécial. _La Physiologie des quais de Paris_, de M.

Octave Uzanne, est connue de tous ceux qui s'intéressent aux bouquins. On

se rappelle moins un brillant article de Théodore de Banville, qui parut

jadis dans un supplément littéraire du _Figaro_; aussi me saura-t-on gré

d'en citer ce joli passage:

«Sur le quai Voltaire, il y aurait de quoi regarder et s'amuser pendant

toute une vie; mais sans tourner, comme dit Hésiode, autour du chêne et

du rocher, je veux nommer tout de suite ce qui est le véritable sujet,

l'attrait vertigineux, le charme invincible: c'est le Livre ou, pour

parler plus exactement, le _Bouquin_. Il y a sur le quai de nombreuses

boutiques, dont les marchands, véritables bibliophiles, collectionnent,

achètent dans les ventes, et offrent aux consommateurs de beaux livres à

des prix assez honnêtes. Mais ce n'est pas là ce que veut l'amateur, le

fureteur, le découvreur de trésors mal connus. Ce qu'il veut, c'est

trouver pour des sous, pour rien, dans les boîtes posées sur le parapet,

des livres, des bouquins qui ont--ou qui auront--un grand prix, ignoré du

marchand.

«Et à ce sujet, un duel, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de

fin, recommence et se continue sans cesse entre le marchand et l'amateur.

Le libraire, qui, naturellement, veut vendre cher sa marchandise, se hâte

de retirer des boîtes et de porter dans la boutique tout livre soupçonné

d'avoir une valeur; mais par une force étrange et surnaturelle, le Livre

s'arrange toujours pour revenir, on ne sait pas comment ou par quels

artifices, dans les boîtes du parapet. Car lui aussi a ses opinions; il

veut être acheté par l'amateur, avec des sous, et surtout et avant tout,

par amour!»

C'est ainsi que M. Jean Rameau, poète et bibliophile, raconte qu'il a

trouvé, en cette année 1901, dans une boîte des quais, à vingt-cinq

centimes, quatre volumes, dont le dos élégamment fleuri portait un

écusson avec la devise: _Boutez en avant_. C'était un abrégé du

_Faramond_ de la Calprenède, et les quatre volumes avaient appartenu à la

Du Barry, dont le _Boutez en avant_ est suffisamment caractéristique. Que

fit le poète, lorsqu'il se fut renseigné auprès du baron de Claye, qui

n'hésite point sur ces questions? Il alla dès sept heures du matin se

poster devant l'étalage, avala le brouillard de la Seine, s'en imprégna

et y développa des «rhumatismes atroces» jusqu'à onze heures du

matin,--car le bouquiniste, ami du nonchaloir, ne vint pas plus

tôt,--prit les volumes et «bouta une pièce d'un franc» en disant: «Vous

allez me laisser ça pour quinze sous, hein?»--«Va pour quinze sous!» fit

le bouquiniste bonhomme! Et le poète s'enfuit avec son butin, et aussi,

par surcroît, «avec un petit frisson de gloire».

Puisque nous sommes sur le quai Voltaire, ne le quittons pas sans le

regarder à travers la lunette d'un poète dont le nom, Gabriel Marc,

n'éveille pas de retentissants échos, mais qui, depuis 1875, année où il

publiait ses _Sonnets parisiens_, a dû parfois éprouver l'émotion--amère

et douce--exprimée en trait final dans le gracieux tableau qu'il

intitule: _En bouquinant_.

Le quai Voltaire est un véritable musée

En plein soleil. Partout, pour charmer les regards,

Armes, bronzes, vitraux, estampes, objets d'art,

Et notre flânerie est sans cesse amusée.

Avec leur reliure ancienne et presque usée,

Voici les manuscrits sauvés par le hasard;

Puis les livres: Montaigne, Hugo, Chénier, Ponsard,

Ou la petite toile au Salon refusée.

Le ciel bleuâtre et clair noircit à l'horizon.

Le pêcheur à la ligne a jeté l'hameçon;

Et la Seine se ride aux souffles de la brise.

On bouquine. On revoit, sous la poudre des temps,

Tous les chers oubliés; et parfois, ô surprise!

Le volume de vers que l'on fit à vingt ans.

Un autre contemporain, Mr. J. Rogers Rees, qui a écrit tout un livre sur

les plaisirs du bouquineur (_the Pleasures of a Bookworm_), trouve dans

le commerce des livres une source de fraternité et de solidarité

humaines. «Un grand amour pour les livres, dit-il, a en soi, dans tous

les temps, le pouvoir d'élargir le cœur et de le remplir de facultés

sympathiques plus larges et véritablement éducatrices.»

Un poète américain, Mr. C. Alex. Nelson, termine une pièce à laquelle il

donne ce titre français: _Les Livres_, par une prière naïve, dont les

deux derniers vers sont aussi en français dans le texte:

Les amoureux du livre, tous d'un cœur reconnaissant,

toujours exhalèrent une prière unique:

_Que le bon Dieu préserve les livres

et sauve la Société!_

Le vieux Chaucer ne le prenait pas de si haut: doucement et poétiquement

il avouait que l'attrait des livres était moins puissant sur son cœur

que l'attrait de la nature.

Je voudrais pouvoir mettre dans mon essai de traduction un peu du charme

poétique qui, comme un parfum très ancien, mais persistant et d'autant

plus suave, se dégage de ces vers dans le texte original.

Quant à moi, bien que je ne sache que peu de chose,

à lire dans les livres je me délecte,

et j'y donne ma foi et ma pleine croyance,

et dans mon cœur j'en garde le respect

si sincèrement qu'il n'y a point de plaisir

qui puisse me faire quitter mes livres,

si ce n'est, quelques rares fois, le jour saint,

sauf aussi, sûrement, lorsque, le mois de mai

venu, j'entends les oiseaux chanter,

et que les fleurs commencent à surgir,--

alors adieu mon livre et ma dévotion!

Comment encore conserver en mon français sans rimes et péniblement rythmé

l'harmonie légère et gracieuse, pourtant si nette et précise, de ce

délicieux couplet d'une vieille chanson populaire, que tout Anglais sait

par cœur:

Oh! un livre et, dans l'ombre un coin,

soit à la maison, soit dehors,

les vertes feuilles chuchotant sur ma tête,

ou les cris de la rue autour de moi;

là où je puisse lire tout à mon aise

aussi bien du neuf que du vieux!

Car un brave et bon livre à parcourir

vaut pour moi mieux que de l'or!

Mais il faut s'arrêter dans l'éloge. Je ne saurais mieux conclure, sur ce

sujet entraînant, qu'en prenant à mon compte et en offrant aux autres ces

lignes d'un homme qui fut, en son temps, le «prince de la critique» et

dont le nom même commence à être oublié. Nous pouvons tous, amis,

amoureux, dévots ou maniaques du livre, nous écrier avec Jules Janin:

«O mes livres! mes économies et mes amours! une fête à mon foyer, un

repos à l'ombre du vieil arbre, mes compagnons de voyage!... et puis,

quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon labeur!»

X

A côté de ceux qui adorent les livres, les chantent et les bénissent, il

y a ceux qui les détestent, les dénigrent et leur crient anathème; et

ceux-ci ne sont pas les moins passionnés.

On voit nettement la transition, le passage d'un de ces deux sentiments à

l'autre, en même temps que leur foncière identité, dans ces vers de Jean

Richepin (_Les Blasphèmes_):

Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres

De cette ardente soif que l'ivresse des livres

Ne saurait étancher aux flots de son vin noir.

J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir,

De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable;

J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table,

A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau.

Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau

L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.

On ne s'étonnera pas, je pense, que sa gorge étant plus rêche, le poète

songe à la mieux rafraîchir et achète, pour ce, des livres superbes qui

lui mériteront, quand on écrira sa biographie définitive, un chapitre,

curieux entre maint autre, intitulé: «Richepin, bibliophile.»

D'une veine plus froide et plus méprisante, mais, après tout, peu

dissemblable, sort cette boutade de Baudelaire (_Œuvres posthumes_):

«L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit

s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des

mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront

largement sa fatigue.»

L'auteur du traité _De la Bibliomanie_ n'y met point tant de finesse. Il

déclare tout à trac que «la folle passion des livres entraîne souvent au

libertinage et à l'incrédulité».

Encore faudrait-il savoir où commence «la folle passion», car le même

écrivain (Bollioud-Mermet) ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de

reconnaître que «les livres simplement agréables contiennent, ainsi que

les plus sérieux, des leçons utiles pour les cœurs droits et pour les

bons esprits».

Pétrarque avait déjà exprimé une pensée analogue dans son élégant latin

de la Renaissance: «Les livres mènent certaines personnes à la science,

et certaines autres à la folie, lorsque celles-ci en absorbent plus

qu'elles ne peuvent digérer.»

_Libri quosdam ad scientiam, quosdam ad insaniam deduxere, dum plus

hauriunt quam digerunt._

Cela rappelle un joli mot attribué au peintre Doyen sur un homme plus

érudit que judicieux: «Sa tête est la boutique d'un libraire qui

déménage.»

C'est, en somme, une question de choix. On l'a répété bien souvent depuis

Sénèque, et on l'avait sûrement dit plus d'une fois avant lui: «Il

n'importe pas d'avoir beaucoup de livres, mais d'en avoir de bons.»

Ce n'est pas là le point de vue auquel se placent les bibliomanes; mais

nous ne nous occupons pas d'eux pour l'instant. Quant aux bibliophiles

délicats, même ceux que le livre ravit par lui-même bien plus que par ce

qu'il contient, ils veulent bien en avoir beaucoup, mais surtout en avoir

de beaux, se rapprochant le plus possible de la perfection; et plutôt

que d'accueillir sur leurs rayons des exemplaires tarés ou médiocres,

eux-aussi prendraient la devise: _Pauca sed bona_.

«Une des maladies de ce siècle, dit un Anglais (Barnaby Rich), c'est la

multitude des livres, qui surchargent tellement le lecteur qu'il ne peut

plus digérer l'abondance d'oiseuse matière chaque jour éclose et mise au

monde sous des formes aussi diverses que les traits mêmes du visage des

auteurs.»

En avoir beaucoup, c'est largesse;

En étudier peu, c'est sagesse.

déclare un proverbe cité par Jules Janin.

Michel Montaigne, qui a mis les livres à profit autant qu'homme du monde

et qui en a parlé en des termes enthousiastes et reconnaissants cités

plus haut, fait cependant des réserves, mais seulement en ce qui touche

le développement physique et la santé.

«Les livres, dit-il, ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les

sçavent choisir; mais, aulcun bien sans peine; c'est un plaisir qui n'est

pas net et pur, non plus que les autres; il a ses incommodités et bien

poisantes; l'âme s'y exerce; mais le corps demeure sans action, s'atterre

et s'attriste.»

L'âme même arrive à la lassitude et au dégoût, comme le fait observer le

poète anglais Crabbe: «Les livres ne sauraient toujours plaire, quelque

bons qu'ils soient; l'esprit n'aspire pas toujours après sa nourriture.»

Un proverbe italien nous ramène, d'un mot vif et original, à la théorie

des moralistes sur les bonnes et les mauvaises lectures: «Pas de voleur

pire qu'un mauvais livre.»

Quel voleur, en effet, a jamais songé à dérober l'innocence, la pureté,

les croyances, les nobles élans? Et les moralistes nous affirment qu'il y

a des livres qui dépouillent l'âme de tout cela. «Mieux vaudrait, s'écrie

Walter Scott, qu'il ne fût jamais né, celui qui lit pour arriver au

doute, celui qui lit pour arriver au mépris du bien.»

Un écrivain anglais contemporain, Mr. Lowell, donne un tour ingénieux à

l'expression d'une idée semblable, quand il écrit:

«Le conseil de Caton: _Cum bonis ambula_, "Marche avec les bons," est

tout aussi vrai si on l'étend aux livres, car, eux aussi, donnent, par

degrés insensibles, leur propre nature à l'esprit qui converse avec eux.

Ou ils nous élèvent, ou ils nous abaissent.»

Les sages, qui pèsent le pour et le contre, et, se tenant dans un juste

milieu, reconnaissent aux livres une influence tantôt bonne, tantôt

mauvaise, souvent nulle, suivant leur nature et la disposition d'esprit

des lecteurs, sont, je crois, les plus nombreux.

L'helléniste Egger met à formuler cette opinion judicieusement pondérée,

un ton d'enthousiasme à quoi l'on devine qu'il pardonne au livre tous ses

méfaits pour les joies et les secours qu'il sait donner.

«Le plus grand personnage qui, depuis 3,000 ans peut-être, fasse parler

de lui dans le monde, tour à tour géant ou pygmée, orgueilleux ou

modeste, entreprenant ou timide, sachant prendre toutes les formes et

tous les rôles, capable tour à tour d'éclairer ou de pervertir les

esprits, d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de factions

ou conciliateur des partis, véritable Protée qu'aucune définition ne

peut saisir, c'est «le Livre.»

Un moraliste peu connu du XVIIIe siècle, L.-C. d'Arc, auteur d'un livre

intitulé: _Mes Loisirs_, que j'ai cité ailleurs, redoute l'excès de la

lecture, ce «travail des paresseux», comme on l'a dit assez justement:

«La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau

du génie.»

«Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les

autres.»

Le poète William Cowper, dans son poème didactique _The Task_, en veut

moins au livre qu'à ceux qui ne savent pas en profiter:

Les livres sont souvent des talismans et des charmes

par le moyen de quoi l'art magique d'esprits subtils

tient la multitude non pensante en servage.

Devant la fascination d'un grand nom, les uns

abdiquent tout jugement, yeux fermés. D'autres que le style

affole, à travers les labyrinthes et les régions sauvages

de l'erreur se laissent conduire par lui, hypnotisés d'harmonie.

Cependant l'indolence séduit le plus grand nombre, trop faibles pour

soutenir

la fatigue insupportable de la pensée,

et par suite avalant, sans arrêt ni choix,

le grain non criblé, dans son entier, balle et tout.

Un des chefs de l'école positiviste, ou plutôt comtiste, anglaise, Mr.

Frederic Harrison, a consacré aux choix des livres une longue étude où je

note des jugements qui, pour juste que veuille rester celui qui les

porte, ne laissent pas d'être parfois bien sévères. Il se rencontre avec

William Cowper dans ce passage:

«Loin de moi l'idée de nier l'inestimable valeur des bons livres, ou de

décourager personne de lire les meilleurs; mais je pense souvent que nous

oublions le revers de la médaille,--le mauvais usage des livres, le

débilitant gaspillage du cerveau dans des lectures sans but, sans lien,

sans saveur, où même, peut-être, dans les émanations empoisonnées du

fatras littéraire et des pires pensées des méchants...»

«Evitons, dit-il ailleurs, la sottise d'attendre trop des livres,

l'habitude pédante de vanter les livres jusqu'à les confondre avec

l'éducation. Les livres ne sont pas plus l'éducation que les lois ne sont

la vertu...»

Et encore: «Les livres ne sont pas plus sages que les hommes; les livres

sincères ne sont pas plus faciles à trouver que les hommes sincères; les

méchants livres ou les livres vulgaires ne sont pas moins gênants ni

moins répandus que les hommes méchants ou vulgaires le sont partout;

l'art de lire bien est aussi long et aussi difficile à apprendre que

l'art de bien vivre...»

Il insiste et précise sa pensée en parodiant gravement un mot de Molière:

«De tous les hommes, l'ami des livres est peut-être celui qui a le plus

besoin qu'on lui rappelle que l'affaire de l'homme ici-bas est de savoir

pour vivre et non pas de vivre pour savoir.»

Enfin, généralisant le jugement humoristique que Charles Lamb, grand

amoureux des livres, portait sur certains d'entre eux sans cesser de les

aimer tous, lorsqu'il disait: «Il y a des livres qui ne sont pas des

livres du tout», Mr. Frederic Harrison en arrive à une conclusion

pessimiste qui n'irait à rien de moins qu'à justifier toutes les

persécutions des inquisiteurs, sorbonnistes et autres ennemis de la libre

manifestation de la pensée. Je traduis textuellement:

«Lorsque je regarde en arrière et que je pense aux avalanches de matière

imprimée que d'honnêtes compositeurs ont produites sans songer à mal, il

faut le croire,--ce qui, du moins, leur donna le pain quotidien,--matière

imprimée que moi et nous tous avons, à notre très mince profit, consommée

par les yeux sans jamais en tirer une honnête subsistance, mais en

affaiblissant beaucoup notre fond, je suis presque tenté de mettre

l'imprimerie parmi les fléaux du genre humain».

Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ajouter à cette matière imprimée

de copieux volumes, dans la pensée, apparemment, que les yeux des

«consommateurs» sauront en tirer mieux que ce «très mince profit.»

Il ne serait pas difficile de trouver des esprits très distingués et très

expérimentés qui donnent la note contraire. Je me bornerai à deux ou

trois citations dont on n'a pas encore abusé. C'est lord Sherbrooke

donnant ce conseil: «Prenez l'habitude de lire, quoi que ce soit que

vous lisiez; l'habitude de lire les bons livres viendra quand vous aurez

pris la coutume de lire les médiocres.»

«On apprend quelque chose chaque fois qu'on ouvre un livre», dit un

proverbe chinois qui ne s'inquiète pas de la qualité du livre qu'on

ouvre.

Sans aller si loin, la sagesse des nations a inspiré aux Anglais, n'en

déplaise à Charles Lamb, cette formule: «Un livre est un livre, quand

même il n'y aurait rien dedans.»

Le moraliste Vauvenargues croit que, si l'on se met à un auteur, il faut

tout prendre de lui, le bon et le mauvais, quitte à exercer son droit de

critique et à distinguer. Il en donne la raison. «Si on ne regarde que

certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser.

Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.»

C'est l'avis des souris de Florian:

........ Il n'est point de volume

Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon.

Qu'importe? dit un sceptique correspondant du journal anglais _Notes and

Queries_, Mr. C. A. Ward: «Il n'y a guère de livres qui puissent changer

la face du monde. Un ingénieur de chemins de fer y réussit mieux avec ses

plans que la _Politique_ d'Hooker, ou l'_Areopagitica_ de Milton;

l'influence des livres, grands ou petits, est toujours la même,

c'est-à-dire à près nulle.»

Il s'ensuit assez logiquement qu'il n'y à point à se gêner, et qu'il est

indifférent de lire n'importe quoi, ou même de ne pas lire du tout.

Le _Chansonnier varié_ pour 1815 fait plus d'honneur aux «Romans du

jour.» Ils sont du moins bons à quelque chose. Oyez plutôt:

Les romans de l'heure présente

Ressemblent assez aux melons;

Il est rare que sur cinquante

On puisse en rencontrer deux bons;

On peut cependant, à les lire,

Trouver encor quelque plaisir,

Car, ma foi, s'ils ne font pas rire,

Ils savent bien faire dormir.

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 19 / 29 题