Cependant les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un
implacable ennemi: c'est la femme. Je les entends se plaindre du
traitement que la maîtresse du logis, dès qu'elle en a l'occasion, leur
fait subir:
«La femme, toujours jalouse de l'amour qu'on nous porte, est impossible à
jamais apaiser. Si elle nous aperçoit dans quelque coin, sans autre
protection que la toile d'une araignée morte, elle nous insulte et nous
ravale, le sourcil froncé, la parole amère, affirmant que, de tout le
mobilier de la maison, nous seuls ne sommes pas nécessaires; elle se
plaint que nous ne soyons utiles à rien dans le ménage, et elle conseille
de nous convertir promptement en riches coiffures, en soie, en pourpre
deux fois teinte, en robes et en fourrures, en laine et en toile. A dire
vrai sa haine ne serait pas sans motifs si elle pouvait voir le fond de
nos cœurs, si elle avait écouté nos secrets conseils, si elle avait lu
le livre de Théophraste ou celui de Valerius, si seulement elle avait
écouté le XXVe chapitre de l'Ecclésiaste avec des oreilles
intelligentes.» (Richard de Bury.)
M. Octave Uzanne rappelle, dans les _Zigs-Zags d'un Curieux_, un mot du
bibliophile Jacob, frappé en manière de proverbe et qui est bien en
situation ici:
Amours de femme et de bouquin,
Ne se chantent pas au même lutrin.
Et il ajoute fort à propos: «La passion bouquinière n'admet pas de
partage; c'est un peu, il faut le dire, une passion de retraite, un
refuge extrême à cette heure de la vie où l'homme, déséquilibré par les
cahots de l'existence mondaine, s'écrie, à l'exemple de Thomas Moore: Je
n'avais jusqu'ici pour lire que les regards des femmes, et c'est la folie
qu'ils m'ont enseignée!»
Cette incapacité des femmes, sauf de rares exceptions, à goûter les joies
du bibliophile, a été souvent remarquée. Une d'elles--et c'est ce qui
rend la citation piquante--Mme Emile de Girardin, écrivait dans la
chronique qu'elle signait à la _Presse_ du pseudonyme de Vicomte de
Launay:
«Voyez ce beau salon d'étude, ce boudoir charmant; admirez-le dans ses
détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous
pouvez désirer, excepté deux choses pourtant: un beau livre et un joli
tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces
deux raretés puissent être admirées.»
C'est dans le même ordre d'idées que l'américain Hawthorne, le fils de
l'auteur du _Faune de Marbre_ et de tant d'autres ouvrages où une sereine
philosophie se pare des agréments de la fiction, a écrit ces lignes
curieuses:
«Cœlebs, grand amateur de bouquins, se rase devant son miroir, et
monologue sur la femme qui, d'après son expérience, jeune ou vieille,
laide ou belle, est toujours le diable.» Et Cœlebs finit en se donnant
à lui-même ces conseils judicieux: «Donc, épouse tes livres! Il ne
recherche point d'autre maîtresse, l'homme sage qui regarde, non la
surface, mais le fond des choses. Les livres ne _flirtent_ ni ne
feignent; ne boudent ni ne taquinent; ils ne se plaignent pas, ils disent
les choses, mais ils s'abstiennent de vous les demander.
»Que les livres soient ton harem, et toi leur Grand Turc. De rayon en
rayon, ils attendent tes faveurs, silencieux et soumis! Jamais la
jalousie ne les agite. Je n'ai nulle part rencontré Vénus, et j'accorde
qu'elle est belle; toujours est-il qu'elle n'est pas de beaucoup si
accommodante qu'eux.»