Différents livres intéressent différentes personnes, et tout en aimant le
livre en général, le bibliophile n'en a pas moins d'ordinaire ses
préférences passionnées, capables de se changer en un exclusivisme
ombrageux. Qui distinguera les bons livres d'avec les mauvais, ceux qu'il
faut garder avec amour de ceux qu'il faut laisser chercher leurs destins
dans le grand cloaque de la salle des ventes ou du bouquinisme en plein
vent?
Chacun résout la question à son point de vue et offre libéralement au
goût des autres de s'imposer les règles que le sien a choisies.
D'ailleurs, il ne s'agit pas tant de lire tout que de lire bien: «Ceux
qui mangent le plus ne sont pas les plus gras, disait Montaigne; ceux qui
lisent le plus ne sont pas les plus sçavans, ils succombent sous la
multitude des idées et ressemble à nos anciens Gaulois qui, pour être
pesemment armez, devenoient inutiles au combat.»
V
Qu'ils les lisent tous ou qu'ils n'en lisent que quelques-uns, qu'ils les
dévorent sans désemparer avant de les placer sur leurs rayons, ou qu'ils
les savourent à petites doses dans un commerce amical, souvent interrompu
et toujours repris, ceux qui aiment «leurs honnêtes in-folio» valent
mieux, comme l'affirme le poète anglais Richard Le Gallienne, que bien
des amants aux passions changeantes, tour à tour trompeurs et trompés.
Oyez plutôt cette ballade tirée d'un recueil de poésies tout entier
consacré aux livres[1] et traduite ici sans autre prétention que de
donner un peu l'impression qui se dégage de l'original.
[1] Alfred C. Brant. _Ballads of Books._