IV

Différents livres intéressent différentes personnes, et tout en aimant le

livre en général, le bibliophile n'en a pas moins d'ordinaire ses

préférences passionnées, capables de se changer en un exclusivisme

ombrageux. Qui distinguera les bons livres d'avec les mauvais, ceux qu'il

faut garder avec amour de ceux qu'il faut laisser chercher leurs destins

dans le grand cloaque de la salle des ventes ou du bouquinisme en plein

vent?

Chacun résout la question à son point de vue et offre libéralement au

goût des autres de s'imposer les règles que le sien a choisies.

D'ailleurs, il ne s'agit pas tant de lire tout que de lire bien: «Ceux

qui mangent le plus ne sont pas les plus gras, disait Montaigne; ceux qui

lisent le plus ne sont pas les plus sçavans, ils succombent sous la

multitude des idées et ressemble à nos anciens Gaulois qui, pour être

pesemment armez, devenoient inutiles au combat.»

V

Qu'ils les lisent tous ou qu'ils n'en lisent que quelques-uns, qu'ils les

dévorent sans désemparer avant de les placer sur leurs rayons, ou qu'ils

les savourent à petites doses dans un commerce amical, souvent interrompu

et toujours repris, ceux qui aiment «leurs honnêtes in-folio» valent

mieux, comme l'affirme le poète anglais Richard Le Gallienne, que bien

des amants aux passions changeantes, tour à tour trompeurs et trompés.

Oyez plutôt cette ballade tirée d'un recueil de poésies tout entier

consacré aux livres[1] et traduite ici sans autre prétention que de

donner un peu l'impression qui se dégage de l'original.

[1] Alfred C. Brant. _Ballads of Books._

Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue · 第 12 / 29 题