que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction
aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent
être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est
toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez
grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y
perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a
instruits.
D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd &
muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en
saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude
d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile.
Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi &
sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses
instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes,
n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture
& de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force
des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.
[I] On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des signes est
une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais définition
nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est toute en
images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se tromper:
mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace
transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il
s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la
recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus
matière à ce qu'on apèle _disputes de mots_. Il seroit come impossible
qu'on pût jamais y substituer des _disputes de signes_.
[J] _Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776._
[K] Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé De l'Épée a
démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature elle-même à
devenir une langue universèle, un lien de comunication pour tous les
homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On pâlit sur
les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues mortes &
étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à l'intelligence
d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir le suplément
de toutes les autres.
[L] On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient déja
réalisées.