Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus

riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable

d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si

fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts

qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit

humain, dont je ne saurois me rendre raison.

Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les

élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour

tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la

découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement

dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce

langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si

heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]?

Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que

réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue

que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M.

l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je

vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone

l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi

favorablement que moi sur ces deux objèts.

L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_,

imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai

Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même

année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac,

Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez

Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois

Écrivains.

LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre

les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement,

d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque

langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans

atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on

leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en

diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui

constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans

l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les

formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans

chaque méthode diférente».

Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut

former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même

marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut

peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les

mêmes passions».

* * * * *

LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante

question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se

former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages

qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce

langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente

ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais

_naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture

qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des

mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les

yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous

tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les

nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament,

sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid &

compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de

celui de la Nature».

»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les

Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par

son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».

Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note

suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage

des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des

muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité

du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il

tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce

vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant

de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est

un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré

de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans

la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées

analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire

sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont

entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent

avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique

des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte

de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, &

qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des

_traits_».

M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue

en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la

conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont

donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_:

«M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité

singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple

que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; &

j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on

acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance

nous somes réduits à juger de la signification des mots par les

circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de

ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_

toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit

M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne

tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser

avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites,

par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son

langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos

gouvernantes & de nos précepteurs.»

»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin,

l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le

même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de

mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que

peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement

pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel

il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion

de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois

pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves &

qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».

N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M.

l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des

Augustins.

_FIN._

* * * * *

NOTES:

[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au

Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son

métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de

Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.

[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au

langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa

précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de

conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit

murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement

multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une

prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son &

d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit

impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix,

ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il

a essuyée dans son enfance.

Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois

parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je

l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode,

est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai

toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de

lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit

aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu &

fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion &

ses talens naturèls ont fait le reste.

[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre

Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est

avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air

ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée

d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact

proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent

qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que

nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs

paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent

de reste.

[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus

de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains,

n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles

pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_,

par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en

sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée

au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage,

pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant

les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons,

il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement

sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles.

[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du

langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il

l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent

peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint

immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus

loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous

représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer,

pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot.

On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie

nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une

de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º.

la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce

que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire,

très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux

idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois

bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis

pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela

est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage,

sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien

d'homes sont enfans sur ce point!

Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais

immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception

de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c.

je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c.

Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte

deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des

signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste,

conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est

impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on

ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui

peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que

je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui

représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les

conçois.

Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si

j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un

fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue,

les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt &

précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à

mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un

pèroquèt.

[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux voeux de Mr. l'Abbé

Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un

Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De

l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes

_lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_.

Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire,

seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu

de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort

mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique

seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais

Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein

& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les

pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture

naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire

absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de

la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut

plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent

pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes.

Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des

signes.

[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits

pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont

réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache

sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience

& tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler

que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent

encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui

fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à

l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait

pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font

tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que

l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer

que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils

pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève

qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant:

il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé

dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens

de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les

autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils

sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur

prononciation.

Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute

être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans

l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur

cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd &

muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la

chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car

pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore

rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre.

Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la

prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on

mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du

mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais

jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans

l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les

voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant

avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il

est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore

aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue

fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai

sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que

je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu

comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de

nous en tenir à la plume & au crayon.

La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la

lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans

laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler

à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences,

quand ils ont des talens & du génie.

La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit

l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt

& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui

parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte,

pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec

une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans

Maître & sans méthode.

[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi

intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est

dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter

de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me

paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les

idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de

naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez

aprofondi.

Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son

Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de

l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens

qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls &

méthodiques_.

Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette

discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, &

mètre tout le monde à portée de la juger.

1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du

langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses

leçons.

2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement

des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans

l'éducation des sourds & muèts.

Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le

paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur

contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent

come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a

donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté

entre ces deux moyens qu'ils adoptent.

Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute

la dificulté.

Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de

comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en

imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la

bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes,

ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien

comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr.

l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons

articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des

signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la

parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»

Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont

incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous

parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes

au pied de la lètre.

Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage

mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd &

muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à

exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage

mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce

qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose

signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de

lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces

signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent

nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image

& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un

exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée

que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé

Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus

facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_,

qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole,

quand je prononce _chapeau_?

Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication,

l'idée de _chapeau_.

Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il

voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut

donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres

que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une

idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le

sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne

lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite

de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont

assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus

dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à

prononcer lui-même _chapeau_.

Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour

le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout

dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles?

C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres

d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers

élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux

qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des

sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence

d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont

vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les

conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans

ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de

la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond

qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus,

page 31.

Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous

imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue

des signes.

Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans · 第 2 / 3 段