riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable
d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si
fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts
qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit
humain, dont je ne saurois me rendre raison.
Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les
élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour
tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la
découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement
dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce
langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si
heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]?
Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que
réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue
que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M.
l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je
vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone
l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi
favorablement que moi sur ces deux objèts.
L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_,
imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai
Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même
année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac,
Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez
Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois
Écrivains.
LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre
les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement,
d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque
langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans
atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on
leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en
diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui
constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans
l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les
formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans
chaque méthode diférente».
Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut
former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même
marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut
peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les
mêmes passions».
* * * * *
LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante
question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se
former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages
qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce
langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente
ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais
_naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture
qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des
mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les
yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous
tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les
nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament,
sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid &
compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de
celui de la Nature».
»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les
Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par
son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».
Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note
suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage
des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des
muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité
du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il
tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce
vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant
de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est
un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré
de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans
la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées
analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire
sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont
entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent
avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique
des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte
de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, &
qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des
_traits_».
M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue
en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la
conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont
donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_:
«M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité
singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple
que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; &
j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on
acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance
nous somes réduits à juger de la signification des mots par les
circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de
ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_
toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit
M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne
tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser
avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites,
par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son
langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos
gouvernantes & de nos précepteurs.»
»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin,
l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le
même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de
mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que
peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement
pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel
il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion
de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois
pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves &
qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».
N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M.
l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des
Augustins.
_FIN._
* * * * *
NOTES:
[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au
Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son
métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de
Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.
[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au
langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa
précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de
conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit
murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement
multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une
prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son &
d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit
impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix,
ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il
a essuyée dans son enfance.
Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois
parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je
l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode,
est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai
toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de
lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit
aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu &
fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion &
ses talens naturèls ont fait le reste.
[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre
Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est
avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air
ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée
d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact
proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent
qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que
nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs
paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent
de reste.
[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus
de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains,
n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles
pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_,
par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en
sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée
au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage,
pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant
les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons,
il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement
sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles.
[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du
langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il
l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent
peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint
immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus
loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous
représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer,
pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot.
On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie
nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une
de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º.
la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce
que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire,
très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux
idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois
bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis
pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela
est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage,
sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien
d'homes sont enfans sur ce point!
Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais
immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception
de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c.
je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c.
Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte
deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des
signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste,
conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est
impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on
ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui
peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que
je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui
représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les
conçois.
Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si
j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un
fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue,
les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt &
précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à
mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un
pèroquèt.
[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux voeux de Mr. l'Abbé
Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un
Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De
l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes
_lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_.
Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire,
seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu
de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort
mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique
seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais
Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein
& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les
pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture
naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire
absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de
la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut
plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent
pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes.
Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des
signes.
[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits
pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont
réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache
sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience
& tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler
que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent
encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui
fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à
l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait
pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font
tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que
l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer
que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils
pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève
qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant:
il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé
dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens
de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les
autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils
sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur
prononciation.
Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute
être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans
l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur
cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd &
muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la
chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car
pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore
rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre.
Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la
prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on
mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du
mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais
jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans
l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les
voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant
avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il
est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore
aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue
fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai
sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que
je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu
comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de
nous en tenir à la plume & au crayon.
La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la
lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans
laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler
à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences,
quand ils ont des talens & du génie.
La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit
l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt
& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui
parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte,
pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec
une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans
Maître & sans méthode.
[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi
intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est
dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter
de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me
paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les
idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de
naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez
aprofondi.
Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son
Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de
l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens
qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls &
méthodiques_.
Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette
discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, &
mètre tout le monde à portée de la juger.
1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du
langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses
leçons.
2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement
des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans
l'éducation des sourds & muèts.
Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le
paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur
contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent
come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a
donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté
entre ces deux moyens qu'ils adoptent.
Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute
la dificulté.
Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de
comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en
imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la
bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes,
ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien
comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr.
l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons
articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des
signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la
parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»
Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont
incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous
parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes
au pied de la lètre.
Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage
mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd &
muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à
exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage
mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce
qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose
signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de
lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces
signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent
nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image
& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un
exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée
que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé
Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus
facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_,
qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole,
quand je prononce _chapeau_?
Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication,
l'idée de _chapeau_.
Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il
voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut
donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres
que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une
idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le
sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne
lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite
de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont
assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus
dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à
prononcer lui-même _chapeau_.
Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour
le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout
dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles?
C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres
d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers
élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux
qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des
sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence
d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont
vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les
conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans
ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de
la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond
qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus,
page 31.
Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous
imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue
des signes.