Le maréchal Davout s'approcha et vint se déployer en face des

Autrichiens, à portée de canon, ayant Friant à gauche, devant

les villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, Saint-Hilaire et les

Bavarois à droite, dans les terrains bas que baigne la grosse

Laber. Tandis qu'on se déployait devant cette position, une colonne

de Hongrois s'avança comme pour faire une sortie contre nous. Le

maréchal Davout, placé à la tête de son avant-garde, avait sous la

main une batterie attelée. Il la fit tirer sur-le-champ avec tant

d'à-propos que la colonne autrichienne, renversée sous un flot de

mitraille, se replia en désordre sur la position d'où elle avait

voulu déboucher. On s'établit alors en face des Autrichiens à petite

portée de canon, et on commença à échanger avec eux une effroyable

canonnade. Cette canonnade dura plusieurs heures sans résultat, car

les Autrichiens, n'ayant d'autre mission que celle de couvrir les

approches de la plaine de Ratisbonne, n'étaient pas gens à prendre

l'offensive; et de son côté le maréchal Davout, se doutant qu'il

avait devant lui des forces considérables, probablement l'archiduc

lui-même à la tête de sa principale armée, ne voulait pas engager

une bataille décisive sans les ordres de l'Empereur, et sans des

moyens suffisants. Il se contenta donc de régulariser sa position,

de la rendre sûre pour la nuit, commode pour l'attaque du lendemain,

si, comme il en était persuadé, Napoléon ordonnait l'offensive

avec des moyens proportionnés à la difficulté. À la nuit, il fit

cesser un feu inutile; et les Autrichiens se hâtèrent de suivre

cet exemple pour prendre un repos dont ils avaient grand besoin.

Le général Friant s'établit en face d'Ober-Leuchling, la gauche

appuyée aux sommets boisés qui nous séparaient de la plaine de

Ratisbonne. Le général Saint-Hilaire, appuyant légèrement à gauche,

s'établit devant Unter-Leuchling, séparé des Autrichiens par le

petit ravin qui allait se jeter dans la grosse Laber. Les Bavarois

et la cavalerie s'étendirent dans la plaine au bord de la rivière.

Cette journée, mêlée de combats d'arrière-garde, d'enlèvements de

diverses positions, et d'une longue canonnade, avait encore coûté

1,100 hommes à la division Friant, 300 à la division Saint-Hilaire,

total 1,400, et au moins 3 mille aux Autrichiens. En y joignant

pour la prise de Landshut 300 hommes de notre côté, 7 mille environ

du côté des Autrichiens, c'était, dans cette journée du 21 avril,

1,700 pour nous, 10 mille pour les Autrichiens, en morts, blessés

ou prisonniers. Les hommes que cette suite de revers décourageait,

et portait à se débander, étaient aussi très-nombreux du côté de

l'ennemi.

[Note en marge: Premières dispositions de Napoléon en apprenant le

combat de Leuchling, et la présence de forces considérables du côté

d'Eckmühl.]

La journée finie, le maréchal Davout envoya sur-le-champ le général

Piré à l'Empereur pour le renseigner exactement sur ce qui s'était

passé, et lui mander ce qu'on apercevait de la position et de la

force des Autrichiens, dans ce dédale de bois, de rivières, compris

entre Landshut et Ratisbonne. L'Empereur, soucieux de la canonnade

entendue sur sa gauche vers Eckmühl, ne s'était pas couché, afin de

recevoir les avis qui ne pouvaient manquer de lui parvenir de toutes

parts. Avec sa prodigieuse pénétration, il avait déjà découvert en

partie l'état des choses, et il commençait à ne plus douter de la

position prise par l'ennemi. En effet, Masséna venant d'Augsbourg par

Pfaffenhofen sur Landshut, n'avait rencontré qu'un corps de quelques

mille flanqueurs, qu'il avait poussé devant lui, et jeté en désordre

au delà de l'Isar. Les masses de l'archiduc Louis et du général

Hiller, qu'on avait poursuivies à travers la ville de Landshut, ne

dénotaient ni par leur nombre, ni par aucun autre signe, la présence

de l'armée principale. Le dernier combat du maréchal Davout, dont

la nouvelle venait d'arriver dans la nuit, achevait d'éclaircir

cette situation. Napoléon entrevoyait clairement qu'il avait sur sa

gauche, le long de la chaussée de Landshut à Ratisbonne par Eckmühl,

ou l'archiduc Charles lui-même avec la masse principale de ses

forces, ou tout au moins l'armée de Bohême, transportée par le pont

de Ratisbonne de la gauche à la droite du Danube. Dans le premier

cas, il fallait se porter à Eckmühl avec toutes ses forces; dans le

second, il fallait renforcer considérablement le maréchal Davout. Les

esprits fermes mettent dans leurs résolutions toute la décision de

leurs pensées. Napoléon, sur ce qu'il apprit du combat de Leuchling,

fit partir à deux heures après minuit les cuirassiers Saint-Sulpice

et les Wurtembergeois sous le général Vandamme, les uns et les

autres restés un peu en arrière de Landshut, et ayant par conséquent

moins de chemin à faire pour rétrograder vers Eckmühl. Il renvoya

sur-le-champ le général Piré au maréchal Davout avec l'annonce de ce

renfort, et la promesse de renforts plus considérables lorsque la

situation serait définitivement éclaircie.

[Note en marge: La nouvelle de la prise de Ratisbonne achève

d'éclairer Napoléon et le décide à marcher sur Eckmühl avec toutes

ses forces.]

En effet, les indices qui pour tout autre que lui auraient été

chose confuse, se multipliaient d'instant en instant, et achevaient

de former sa conviction[16]. Entre autres il lui en arriva un qui

dissipa tous ses doutes, c'était la prise de Ratisbonne par l'armée

autrichienne. On se souvient que Napoléon avait ordonné au maréchal

Davout de laisser à Ratisbonne un régiment pour garder cette ville,

ce qui eût été une faute, un régiment ne pouvant y suffire, s'il

n'avait été urgent de marcher vers Abensberg avec la plus grande

masse possible de forces. Le maréchal Davout avait donc laissé le

65e, excellent régiment, commandé par le colonel Coutard, avec ordre,

comme nous l'avons dit, de barricader les portes et les rues de

la ville, car Ratisbonne n'avait qu'une simple chemise pour toute

fortification, et de s'y défendre à outrance. Le colonel Coutard

avait eu affaire le 19 à l'armée de Bohême, et lui avait résisté à

coups de fusil avec une extrême vigueur, si bien qu'il avait abattu

plus de 800 hommes à l'ennemi. Mais le lendemain 20, il avait vu

paraître sur la rive droite l'armée de l'archiduc Charles venant de

Landshut, et il s'était trouvé sans cartouches, ayant usé toutes les

siennes dans le combat de la veille. Le maréchal Davout averti lui

avait envoyé par la route d'Abach deux caissons de munitions conduits

par son brave aide de camp Trobriant, lesquels avaient été pris sans

qu'il pût entrer un seul paquet de cartouches dans Ratisbonne. Le

colonel Coutard, pressé entre deux armées, n'ayant plus un coup de

fusil à tirer, et ne pouvant du haut des murs ou des rues barricadées

se défendre avec ses baïonnettes, avait été contraint de se rendre.

L'archiduc Charles était donc maître de Ratisbonne, des deux rives du

Danube, et du point de jonction avec les troupes de Bohême, ce qui le

dédommageait en partie d'avoir été séparé de l'archiduc Louis et du

général Hiller, mais ce qui ne le dédommageait ni des vingt-quatre

mille hommes déjà perdus en trois jours, ni de sa ligne d'opération

enlevée, ni surtout de l'ascendant moral détruit en entier et passé

complétement du côté de son adversaire. Dès que Napoléon eut appris

la mésaventure du 65e, il fut à la fois plein du désir de le venger,

et convaincu que l'archiduc Charles était à sa gauche, entre Landshut

et Ratisbonne, puisque le 65e avait été pris entre deux armées;

que le maréchal Davout avait devant lui à Eckmühl la plus grande

partie des forces autrichiennes, et qu'il fallait à l'instant même

se rabattre à gauche, avec tout ce dont on pourrait disposer, pour

appuyer le maréchal Davout et accabler l'archiduc Charles. Napoléon

avait expédié dans la nuit, comme on vient de le voir, le général

Saint-Sulpice avec quatre régiments de cuirassiers, le général

Vandamme avec les Wurtembergeois. Il fit partir immédiatement le

maréchal Lannes avec les six régiments de cuirassiers du général

Nansouty, avec les deux belles divisions des généraux Morand et

Gudin, lui ordonnant de marcher toute la nuit, de manière à être

rendu à Eckmühl vers midi, et à pouvoir donner une heure de repos aux

troupes avant de combattre. Napoléon ne faisant rien à demi, parce

qu'il ne saisissait pas la vérité à demi, voulut faire plus encore,

il voulut partir lui-même avec le maréchal Masséna et les trois

divisions que commandait ce maréchal. Il y joignit de plus la superbe

division des cuirassiers du général Espagne. Le maréchal Davout avec

les divisions Friant et Saint-Hilaire fort réduites par les combats

du 19 et du 21, avec les Bavarois et la division Demont, comptait

32 ou 34 mille hommes. Les généraux Vandamme et Saint-Sulpice lui

en amenaient 13 ou 14 mille. Le maréchal Lannes avec les divisions

Morand et Gudin, avec les cuirassiers Nansouty, lui en amenait 25

mille, ce qui formait un total de 72 mille hommes. Napoléon, suivi

du maréchal Masséna et des cuirassiers d'Espagne, allait porter à 90

mille le total des combattants devant Eckmühl. C'était plus qu'il

n'en fallait pour accabler l'archiduc Charles, fût-il déjà réuni

à l'armée de Bohême. Napoléon fit dire au maréchal Davout qu'il

arriverait avec toutes ses forces entre midi et une heure, qu'il

signalerait sa présence par plusieurs salves d'artillerie, et qu'il

faudrait à ce signal attaquer sur-le-champ.

[Note 16: Sa correspondance, qui pendant cette nuit se compose d'une

longue suite de lettres, et qui est restée ignorée des historiens,

fait connaître avec la plus grande précision la série d'idées par

laquelle il passa avant de prendre son parti, et de donner ses ordres

définitifs pour la bataille d'Eckmühl. C'est un spectacle des plus

curieux et des plus instructifs pour l'étude de l'esprit humain, que

cette correspondance de quelques heures. Je l'ai lue plusieurs fois

avec soin, et j'en ai déduit les faits que je rapporte.]

Avant de partir de sa personne, Napoléon prit encore quelques

dispositions. Il donna au maréchal Bessières, chargé de poursuivre

au delà de l'Isar les deux corps de Hiller et de l'archiduc Louis,

outre la cavalerie légère de Marulaz et une portion de la cavalerie

allemande, la division bavaroise de Wrède, et la belle division

française Molitor. Il ne borna pas là ses précautions. La division

Boudet, l'une des quatre de Masséna, et la division Tharreau, la

seconde d'Oudinot, restaient disponibles. Napoléon les échelonna

entre le Danube et l'Isar, de Neustadt à Landshut, pour veiller à

tout ce qui pourrait survenir entre les deux fleuves, et se porter ou

à Neustadt sur le Danube, si une partie de l'armée de Bohême essayait

de menacer notre ligne d'opération, ou à Landshut sur l'Isar, si

l'archiduc Louis et le général Hiller, séparés du généralissime,

voulaient réparer leur échec par un retour offensif contre le

maréchal Bessières.

Ces ordres expédiés, Napoléon partit au galop, accompagné du maréchal

Masséna, pour se porter à Eckmühl, l'un des champs de bataille

immortalisés par son génie. Il partit à la pointe du jour du 22.

Depuis le 19 on n'avait cessé de combattre. On allait le faire dans

cette journée mémorable avec bien plus de vigueur et en plus grand

nombre que les jours précédents.

[Note en marge: Position de l'archiduc Charles autour d'Eckmühl.]

De part et d'autre, en effet, tout se préparait pour une action

décisive. L'archiduc Charles ne pouvait plus conserver aucun espoir

de ramener à lui sa gauche, rejetée au delà de l'Isar. Il ne devait

plus avoir qu'un désir, celui de se réunir à l'armée de Bohême, ce

qui devenait facile depuis la prise de Ratisbonne. Mais il voulut, à

son tour, tenter quelque chose qui, en cas de succès, aurait rétabli

les chances, et rendu à Napoléon ce qu'il avait fait aux Autrichiens,

en lui enlevant sa ligne d'opération. Il conçut donc le projet

singulier d'essayer une attaque en trois colonnes sur Abach, dans la

direction même que le maréchal Davout avait suivie pour remonter de

Ratisbonne sur Abensberg. (Voir la carte nº 46.) Ayant maintenant

le dos tourné vers Ratisbonne et la face vers Landshut, il n'avait

qu'à faire un mouvement par sa droite sur Abach, pour exécuter ce

projet qui le plaçait sur la ligne de communication des Français;

et comme il n'y avait d'ailleurs vers Abach que l'avant-garde du

général Montbrun, laquelle, après avoir combattu le 19 à Dinzling

contre le corps de Rosenberg, ne cessait d'escarmoucher avec les

troupes légères autrichiennes, il eût été possible de percer, et de

déboucher sur nos derrières. Mais, toujours hésitant, soit par la

crainte de ce qui pouvait arriver de toute entreprise hardie devant

un adversaire comme Napoléon, soit par la crainte de compromettre

une armée sur laquelle reposait le salut de la monarchie, l'archiduc

apporta dans l'exécution de cette nouvelle entreprise des

tâtonnements qui devaient en rendre le succès impossible. D'abord,

pour donner au général Kollowrath, détaché de l'armée de Bohême, le

temps de passer le Danube, il décida que l'attaque n'aurait lieu

qu'entre midi et une heure, moment choisi par Napoléon pour forcer

le passage d'Eckmühl. Il distribua ses troupes en trois colonnes.

La première, composée du corps de Kollowrath, ayant une partie de

la brigade Vecsay pour avant-garde, devait marcher de Burg-Weinting

sur Abach. (Voir la carte nº 46.) Elle était de 24 mille hommes. La

seconde, composée de la division Lindenau et du reste de la brigade

Vecsay, devait, sous le prince Jean de Liechtenstein, marcher

par Weilhoe sur Peising. Elle était de 12 mille hommes, et avait

l'archiduc généralissime à sa tête. La troisième enfin, forte de près

de 40 mille hommes, composée du corps de Rosenberg qui était placé

aux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, en face du maréchal Davout,

du corps de Hohenzollern qui barrait la chaussée d'Eckmühl, des

grenadiers de la réserve et des cuirassiers qui gardaient l'entrée

de la plaine de Ratisbonne vers Egglofsheim, devait rester immobile

et défendre contre les Français la route de Landshut à Ratisbonne,

tandis que les deux premières colonnes feraient leur effort sur

Abach. L'archiduc se préparait donc à prendre l'offensive par sa

droite, forte de 36 mille hommes, tandis que sa gauche, forte de 40

mille, se tiendrait sur la défensive, à mi-côte des hauteurs qui

séparent la grosse Laber de la vallée du Danube. Napoléon, de son

côté, marchant au secours du maréchal Davout sur Eckmühl, allait

se ruer sur cette gauche avec toutes ses forces, les deux généraux

ennemis agissant ainsi sur les communications l'un de l'autre, mais

le premier avec hésitation, le second avec une irrésistible vigueur.

Cette gauche de l'archiduc, qui devait nous disputer la route de

Ratisbonne aux environs d'Eckmühl, était disposée comme il suit.

Le corps de Rosenberg était établi à mi-côte sur les hauteurs qui

bordent la Laber, derrière les deux villages d'Ober-Leuchling et

d'Unter-Leuchling, flanquant la chaussée de Ratisbonne. Un peu plus

loin et plus bas se trouvait le corps de Hohenzollern, occupant les

bords de la grosse Laber, le château d'Eckmühl, les rampes que la

chaussée de Ratisbonne forme au-dessus de ce château. Sur le revers

au milieu de la plaine de Ratisbonne, se tenait toute la masse des

cuirassiers et des grenadiers, en avant et en arrière d'Egglofsheim.

C'était donc en face des deux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling,

puis sur la chaussée d'Eckmühl, et enfin dans la plaine de

Ratisbonne, que l'action devait se passer.

[Note en marge: Bataille d'Eckmühl, livrée le 22 avril 1809.]

[Note en marge: Préparatifs des deux armées.]

Jusqu'à huit heures un épais brouillard enveloppa ce champ de

bataille, de l'aspect le plus agreste, et où allait couler le sang

de tant de milliers d'hommes. Dès que le brouillard disparut, on

se prépara de part et d'autre, les uns à la défense, les autres à

l'attaque. Le maréchal Davout disposa vers sa gauche la division

Friant pour la diriger sur les sommets boisés auxquels s'appuyaient

les deux villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, vers sa droite la

division Saint-Hilaire pour attaquer de front les deux villages que

les Autrichiens occupaient en force. Plus à droite et plus bas, sur

le bord de la grosse Laber, il avait rangé les cavaleries bavaroise

et wurtembergeoise, et en arrière les divisions de cuirassiers

français qui étaient déjà arrivées. Les Autrichiens de leur côté

s'établissaient de leur mieux sur les hauteurs qu'ils avaient à

défendre. Le prince de Rosenberg avait fait barricader le village

d'Unter-Leuchling, le plus menacé des deux, placé une partie de ses

forces dans l'intérieur de ces deux villages, et le reste au-dessus

sur un plateau boisé qui les dominait. Pour se relier avec la

chaussée d'Eckmühl, qui passait derrière lui, il avait déployé sur

un coteau le régiment de Czartoryski, avec beaucoup d'artillerie,

de manière à labourer de ses boulets toute la vallée par laquelle

devaient se présenter les Français. La brigade Biber, du corps

de Hohenzollern, était en masse profonde le long de la chaussée

au-dessus d'Eckmühl, tandis que Wukassovich occupait avec plusieurs

détachements l'autre rive de la grosse Laber, attendant les Français

qui venaient de Landshut. Avant midi pas un coup de fusil ou de canon

ne troubla les airs. On discernait seulement de nombreux mouvements

d'hommes et de chevaux, et sur ces coteaux couverts de bois, au

milieu de ces prairies humides et verdoyantes, on voyait se dessiner

en longues lignes blanches les masses de l'armée autrichienne.

[Note en marge: Rencontre des deux avant-gardes à Buchhausen.]

Vers midi d'épaisses colonnes de troupes parurent dans la direction

de Landshut: c'étaient les divisions Morand et Gudin précédées

des Wurtembergeois, suivies des maréchaux Lannes et Masséna, et

de Napoléon lui-même, qui accouraient tous au galop. Les troupes

françaises arrivant de Landshut débouchaient par Buchhausen, d'une

chaîne de coteaux placée vis-à-vis d'Eckmühl, et formant la berge

opposée de la vallée de la grosse Laber. (Voir la carte nº 47.) Sans

qu'on eût à donner le signal convenu, la rencontre des avant-gardes

annonça le commencement du combat. Les Wurtembergeois, en débouchant

de Buchhausen, furent accueillis par la mitraille partant d'une

batterie de Wukassovich, et par les charges de sa cavalerie légère.

Repoussés d'abord, mais ramenés bientôt en avant par le brave

Vandamme, soutenus par les divisions Morand et Gudin, ils enlevèrent

Lintach, bordèrent la grosse Laber devant Eckmühl, et se lièrent par

leur gauche avec la division Demont et les Bavarois. À leur droite,

les avant-postes de la division Gudin vinrent se répandre entre

Deckenbach et Zaitzkofen, vis-à-vis d'Eckmühl et de Roking.

[Note en marge: Combat du maréchal Davout contre les villages d'Unter

et d'Ober-Leuchling.]

[Note en marge: Prise du château d'Eckmühl par les Wurtembergeois.]

Au premier coup de canon tiré à l'avant-garde, l'intrépide Davout

ébranla ses deux divisions. L'artillerie française vomit d'abord

une grêle de projectiles sur tout le front des Autrichiens,

et les obligea à se renfermer dans les villages d'Unter et

d'Ober-Leuchling. Les divisions Friant et Saint-Hilaire s'avancèrent

en ordre, la première à gauche sur les bois auxquels s'appuyait la

droite du corps de Rosenberg, la seconde à droite sur les villages

d'Ober-Leuchling et d'Unter-Leuchling, situés tous deux à une

portée de fusil. Une mousqueterie des plus meurtrières assaillit la

division Saint-Hilaire dans son mouvement contre les deux villages,

mais n'ébranla point cette vieille troupe, qui était conduite par

le brave Saint-Hilaire, surnommé dans l'armée _le chevalier sans

peur et sans reproche_. Le village d'Ober-Leuchling, plus enfoncé

dans le ravin et d'un abord moins difficile, fut emporté le premier.

Celui d'Unter-Leuchling, plus en dehors, plus escarpé, et barricadé

intérieurement, fut énergiquement défendu par les Autrichiens. Le

10e léger, qui était chargé de l'attaque, exposé au double feu

du village et du bois en dessus, perdit en un instant 500 hommes

morts ou blessés. Il ne se troubla point, pénétra dans le village

barricadé, y tua à coups de baïonnette tout ce qui résistait, et y

fit plusieurs centaines de prisonniers. Les régiments de Bellegarde

et de Reuss-Graitz qui nous avaient disputé les deux villages, se

retirèrent alors en arrière sur le plateau boisé, et s'y défendirent

avec une nouvelle vigueur. Pendant ce temps la division Friant avait

attaqué à gauche les bois auxquels se liaient les deux villages,

et y avait refoulé les régiments de Chasteler, archiduc Louis et

Cobourg, formant la droite du prince de Rosenberg. Après un feu

de tirailleurs très-meurtrier, le 48e et le 111e, conduits par

le général Barbanègre, se jetèrent baïonnette baissée dans toutes

les éclaircies des bois occupées par les masses autrichiennes, et

renversèrent celles-ci. Le corps de Rosenberg poussé ainsi d'un côté

vers les bois qui couronnaient la chaîne, de l'autre au delà des

deux villages, sur le plateau boisé qui les dominait, fut acculé

vers la coupure à travers laquelle passait la chaussée d'Eckmühl.

Retiré sur ce point, il essaya de s'y maintenir. En ce moment, dans

le bas à droite, devant Eckmühl, les attaques commençaient avec une

égale vigueur. Tandis que la cavalerie des Bavarois, appuyée par nos

cuirassiers, chargeait dans la prairie la cavalerie des Autrichiens,

les fantassins wurtembergeois s'étaient élancés sur Eckmühl pour

l'enlever à l'infanterie de Wukassovich. Assaillis par une grêle de

balles parties des murailles du château, ils ne se découragèrent

pas, et revenant à la charge, ils l'emportèrent. On aperçut alors la

chaussée dont les rampes s'élevaient dans la montagne, couverte de

masses profondes d'infanterie et de cavalerie. D'un côté à gauche se

voyaient les restes de Rosenberg défendant le plateau situé au-dessus

des villages d'Ober et d'Unter-Leuchling, de l'autre côté à droite

les hauteurs boisées de Roking, où était établie une partie de la

brigade Biber. Il fallait donc enlever ces points, et enfoncer entre

deux les masses qui barraient la chaussée.

[Note en marge: Attaque décisive sur la chaussée d'Eckmühl.]

Napoléon, accompagné de Lannes et de Masséna, ordonna l'attaque

décisive, pendant que le général Cervoni, brave officier, déployant

une carte sous leurs yeux, était emporté par un boulet. Lannes

conduisit à droite la division Gudin sur les hauteurs boisées de

Roking. Cette division passa la grosse Laber au point de Stanglmühle,

d'un côté gravit directement les hauteurs de Roking, de l'autre,

prolongeant son mouvement à droite, déborda ces hauteurs, et les

enleva successivement à la brigade Biber, qui les disputa pied

à pied. Sur la chaussée, la cavalerie à son tour s'élança sur

ce terrain, qui présentait une montée assez roide, et qui était

couvert d'une épaisse colonne. Ce furent les cavaliers bavarois et

wurtembergeois qui chargèrent les premiers et qui rencontrèrent

la cavalerie légère des Autrichiens. Celle-ci se précipitant avec

bravoure sur un terrain en pente, culbuta nos alliés jusqu'au

bord de la grosse Laber. Les cuirassiers français, venant à leur

secours, gravirent la pente au galop, renversèrent les cavaliers

autrichiens, et parvinrent au sommet de la chaussée à l'instant

même où l'infanterie de Gudin, maîtresse de la hauteur de Roking,

apparaissait sur leur tête. Cette infanterie, à l'aspect des

cuirassiers français gravissant la chaussée au galop et enfonçant les

Autrichiens malgré le désavantage du terrain, se mit à battre des

mains en criant: _Vivent les cuirassiers!_

À gauche la lutte continuait entre Saint-Hilaire et les régiments

de Bellegarde et de Reuss-Graitz, qui disputaient le plateau boisé

au-dessus de Leuchling. Saint-Hilaire y pénétra enfin, en chassa

les deux régiments et les refoula sur la chaussée. À cette vue

les braves généraux Stutterheim et Sommariva s'élancèrent avec

les chevaux-légers de Vincent et les hussards de Stipsicz sur

l'infanterie de Saint-Hilaire. Mais celle-ci les arrêta en leur

présentant ses baïonnettes, les ramena sur le bord de la chaussée

de Ratisbonne, et la couronna d'un côté, tandis que l'infanterie de

Gudin la couronnait de l'autre. La cavalerie autrichienne, accumulée

alors sur la chaussée, fit de nouveaux efforts contre la masse de nos

cavaliers, chargea, fut chargée à son tour, et finit par céder le

terrain.

[Note en marge: La chaussée d'Eckmühl enlevée, l'armée française

débouche dans la plaine de Ratisbonne.]

[Note en marge: Furieux combat de cavalerie autour d'Egglofsheim.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 36 段