MARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait
chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre
attenante à l'atelier.
La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce
trou, qu'illuminait une lampe.
De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle
venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du
lit.
Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé
par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu
moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent;
le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre
chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées
autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de
poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la
vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses
brides dans la soupière pleine de beurre fondu.
Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper
sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son oeil attendri un
veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.
--Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout
devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de
comparer à celle de Jacques.
--Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.
--Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un
brutal et non comme un justicier.
--Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.
--J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé
_Mademoiselle_ ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais
envie depuis quelques semaines.
--Tu l'as battu?
--Corrigé d'importance!
--Pourquoi?
--Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et
encore je n'en suis pas très sûr.
Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.
--Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet
effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...
--N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir!
décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop
compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.
--Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout
anxieuse.
--Peuh!...
Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.
Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une
idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme
une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne
se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les
membres déjà broyés par une énervante fatigue.
Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être
absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette
exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de
la plus dégoûtante des prostituées...
Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans
son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande.
Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement,
il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre
part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre
les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser
Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait
pas de veiller sur l'honneur de cette femme.
Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain,
se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde
entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit
tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.
Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette
ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour _calmer_ l'humeur
dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder _à sa
fantaisie_, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant
dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui
envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les
pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.
Il terminait en déplorant _l'accès de vivacité_ dont Jacques avait été
victime.
Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne
faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les
voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron
n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la
conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.
Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se
plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute
explication avec sa soeur. Jacques, dont le corps était un poème,
savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la
lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis
au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.
Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.
--Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde;
est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.
La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait,
au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour
celle qui payait.
--Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.
--Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te
dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui
parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos
amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose,
j'ai mon idée.
--Quelle idée?
Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:
--Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à
millions, moi, ta soeur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et
devenir Mme la baronne de Raittolbe.
Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille
remplie de pâte verte.
--Tu crois!...
--J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais
jours, on serait tous de la belle société.
Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à
coup.
--Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être
honnête!...
--Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il
trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.
--Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme,
tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.
Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que
Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.
Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit
suivante.
En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en
rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant
à une catastrophe, courut à sa rencontre.
--Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe
ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...
--Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs
d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas
aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions
mystérieuses qui le retiennent loin de nous.
--Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse
intimidée.
Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A
minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.
Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait,
car la dépêche disait: «Je sais tout.»
Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une
explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant
heureux.
Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les
lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment
illuminés.
--Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.
Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.
Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.
--Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il
regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses
propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?
Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.
--Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...
--J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.
Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie
gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira
chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.
Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la
louve qui retrouve ses petits égorgés.
La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues
cicatrices bleuâtres.
--Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!
--Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit
pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses
meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.
--De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?
--Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!
Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.
Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.
--Je lui arracherai le coeur, tu sais? Il est entré ici...
réponds-moi? ne me cache rien!
--J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma soeur. Nous avons
eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher
pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais
défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit
pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...
--Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me
suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.
Jacques partit d'un éclat de rire:
--Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher,
ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très
laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.
--Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens
d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques
Silvert...
--Mais, Raoule...
--Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.
Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et
le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.
--Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un
médecin! dit-elle quand elle eut fini.
--Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède,
j'ai pris du haschich!
Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à
coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige
frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme
ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que
Jacques cria de douleur.
--Tu me fais mal!
--Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous
mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...
--Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie
de pleurer!
--Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!
--Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera
lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai
mis ma robe de chambre!
Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le
feu.
--Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois
soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!
Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa
plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle
avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses
chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses
ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés
merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur
mystique.
Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que
Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes
les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à
néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif
de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous
les plaisirs de son féroce amour...
...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie
Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une
exclamation déchirante.
--Au secours! Je souffre! Marie, au secours!
Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une _vraie femme_,
selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la
tuerie...