DE RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de
Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une
voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse
quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en
descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans
être vue.
Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.
--Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une
voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche.
Que signifie une semblable mystification?
--Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule
riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai
promis. Quoi de plus naturel?
--Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant,
on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une
trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite,
puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous
mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande
était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!
--Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas
son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de
dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...
--... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.
--Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite
ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la
situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une
expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon
histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!
Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les
yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.
Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'_histoire_ lui
paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de
Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la
nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte
de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point
renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme.
Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit
qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les
contours d'un corps humain.
Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa
bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de
bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron
d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de
Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de
toucher au potage.
Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds,
Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.
--Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.
--Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.
Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute
tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques
siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès
qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait
Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se
dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux
d'émail luisants de désirs.
Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines,
voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace,
Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants
d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de
velours pourpre, les ouvrages inavouables.
Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.
--Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée
et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon
récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le
comprendriez pas!
--Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver
toute ma raison, moi!
Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent
un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se
dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane
chasseresse.
Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à-vis. L'ivresse dont elle
parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.
--Baron, dit-elle brusquement, _je suis amoureux_!
De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton
étranglé:
--Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais.
Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!
Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.
--Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être
tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et
les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du
niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles
faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici
chez moi.
L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait
bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans
l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.
--Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi.
J'oubliais le _Homo sum_ de Messaline!
--Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai
eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma
bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de
passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée
seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste
maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.
Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je
dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du
peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!
A présent, mon coeur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il
a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on
appelle l'amour!
--Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une
évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux.
Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi
aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des
procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et
ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un
amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que
chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour,
car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas
encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!
Elle eut un mouvement d'impatience.
--Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale
d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du
féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se
révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un
plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal,
députée par mes soeurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons
l'impossible, tant vous nous aimez mal.
--Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant
sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et
partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: _Tant ils
nous aiment mal_...
--Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme.
Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et _ils_ sont, les
uns et les autres, si pressés de jouir qu'_ils_ oublient de nous donner,
à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre
heureux en nous rendant heureuses: l'_Amour_!...
--Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour
aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de
votre avis!
--Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était
sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce
qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on
avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en
devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une _fille_,
c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une
dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se
traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous
paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien
plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan
n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant
d'une réflexion divine?...
Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe
remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à
l'Antinoüs penché sur elle.
De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé.
Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre,
mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:
--A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...
Puis, se rasseyant:
--Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes _amoureux_, et
j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...
Raoule reprit douloureusement:
--Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole,
quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion
contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir
autre chose qu'une affreuse folie?...
--Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé,
certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir.
Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous
êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?
Le visage pâle de Raoule s'enflamma.
--Je suis _amoureux_ d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle,
tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de
l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer
reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez
de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher
mieux...
...J'ai voulu l'_impossible_... je le possède... C'est-à-dire non, je ne
le posséderai jamais!...
Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens
d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit
les bras et les agita en signe de complet désespoir.
--Elle est _amoureux_ d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il,
prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!
Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement,
Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle
façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et
de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme
et adorait comme _beauté_. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire:
_femme_.)
--Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi,
entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le
seul régime admis.
--Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un
impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux
instincts féminins s'est trompée d'enveloppe.
--Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa
maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait
pas avoir d'autre issue.
--Je serai son amant, répondit Mlle de Vénérande, qui buvait toujours
de l'eau pure et émiettait des macarons.
De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire.
--... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il.
Un regard sévère l'arrêta.
--Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe?
--Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule!
--Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile?
--Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux
Carmélites de Moulins.
--Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle?
--Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette
carafe d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos
questions.
--Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans
espoir la fiancée morte!
Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique
vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le
divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche.
De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait
pas du tout des moustaches du jeune officier.
--Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé.
--Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'_elle_ soit heureuse comme _le filleul_
d'un roi!
--Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher
ami, adoptons _il_ ou _elle_, afin que je ne perde pas le peu de bon
sens qui me reste.
--Soit: _Elle_.
--Et la soeur?
--Une servante, rien de plus!
--Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, _elle_ pourra en avoir de
nouvelles?...
--... Le haschich...
--Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne
suffisait pas?
--Je la tuerais!
Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le
besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les
fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du
pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles
bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes
qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les
cheveux à tous les hussards de France.
--Taisez-vous! murmura Mlle de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la
chasteté de mes pensées quand je pense à _elle_!
De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule.
--Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle,
demain matin nous irons la voir ensemble.
--Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer
d'amour Raoule de Vénérande!...
--C'est juste! répliqua de Raittolbe.
Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son
imagination.
Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante.
Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la
Vierge:
--Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu
qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés...
--Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune
femme, embrassant la vieille dévote en soupirant.