Six semaines s'écoulèrent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin, il
parut.
Il s'était dit, le lendemain des comices: «N'y retournons pas de sitôt,
ce serait une faute»; et au bout de la semaine, il était parti pour la
chasse. Après la chasse, il avait songé qu'il était trop tard. Puis il
fit ce raisonnement: «Mais si du premier jour elle m'a aimé, elle doit,
par l'impatience de me revoir, m'aimer davantage. Continuons donc!» Et
il comprit que son calcul avait été bon, lorsqu'en entrant dans la salle
il aperçut Emma pâlir.
Elle était seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de mousseline le
long des vitres épaississaient le crépuscule, et la dorure du baromètre,
sur qui frappait un rayon de soleil, étalait des feux dans la glace
entre les découpures du polypier.
Rodolphe resta debout; et à peine si Emma répondit à ses premières
phrases de politesse.
--Moi, dit-il, j'ai eu des affaires. J'ai été malade.
--Gravement? s'écria-t-elle.
--Eh bien! fit Rodolphe en s'asseyant à ses côtés sur un tabouret,
non!... C'est que je n'ai pas voulu revenir.
--Pourquoi?
--Vous ne devinez pas?
Il la regarda encore une fois, mais d'une façon si violente qu'elle
baissa la tête en rougissant. Il reprit:
--Emma...
--Monsieur, fit-elle en s'écartant un peu.
--Ah! vous voyez bien, répliqua-t-il d'une voix mélancolique, que
j'avais raison de vouloir ne pas revenir; car ce nom, ce nom qui remplit
mon âme et qui m'est échappé, vous me l'interdisez! Madame Bovary!...
Eh! tout le monde vous appelle comme cela! Ce n'est pas votre nom
d'ailleurs; c'est le nom d'un autre!
Il répéta: «D'un autre!» Et il se cacha la figure entre les mains.
--Oui, je pense à vous continuellement!... Votre souvenir me désespère!
Ah! pardon!... Je vous quitte... Adieu... J'irai loin... si loin que
vous n'entendrez plus parler de moi!... Et cependant... aujourd'hui...
je ne sais quelle force encore m'a poussé vers vous! car on ne lutte pas
contre le ciel, on ne résiste point au sourire des anges! on se laisse
entraîner par ce qui est beau, charmant, adorable!
C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
orgueil, comme quelqu'un qui se délasse dans une étuve, s'étirait
mollement et tout entier à la chaleur de ce langage.
--Mais si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n'ai pu vous voir,
ah! du moins, j'ai bien contemplé ce qui vous entoure. La nuit, toutes
les nuits, je me relevais, j'arrivais jusqu'ici, je regardais votre
maison, le toit qui brillait sous la lune, les arbres du jardin qui se
balançaient à votre fenêtre, et une petite lampe, une lueur, qui
brillait à travers les carreaux, dans l'ombre. Ah! vous ne saviez guère
qu'il y avait là, si près et si loin, un pauvre misérable...
Elle se tourna vers lui avec un sanglot.
--Oh! vous êtes bon! dit-elle.
--Non, je vous aime, voilà tout! Vous n'en doutez pas! Dites-le-moi; un
mot! un seul mot!
Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu'à
terre; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et la porte
de la salle, il s'en aperçut, n'était pas fermée.
--Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, de
satisfaire une fantaisie.
C'était de visiter sa maison; il désirait la connaître; et Mme Bovary
n'y voyant point d'inconvénient, ils se levaient tous les deux, quand
Charles entra.
--Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.
Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit en obséquiosités,
et l'autre en profita pour se remettre un peu.
--Madame m'entretenait, fit-il donc, de sa santé.
Charles l'interrompit; il avait mille inquiétudes, en effet; les
oppressions de sa femme recommençaient. Alors Rodolphe demanda si
l'exercice du cheval ne serait pas bon.
--Certes! excellent, parfait!... Voilà une idée! Tu devrais la suivre.
Et comme elle objectait qu'elle n'avait point de cheval, Rodolphe en
offrit un; mais elle refusa ses offres; il n'insista pas; puis, afin de
motiver sa visite, il conta que son charretier, l'homme à la saignée,
éprouvait toujours des étourdissements.
--J'y passerai, dit Bovary.
--Non, non, je vous l'enverrai; nous viendrons, ce sera plus commode
pour vous.
--Ah! fort bien. Je vous remercie.
Et dès qu'ils furent seuls:
--Pourquoi n'acceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger, qui sont
si gracieuses?
Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et déclara finalement
_que cela peut-être semblerait drôle_.
--Ah! je m'en moque pas mal! dit Charles en faisant une pirouette. La
santé avant tout! Tu as tort!
--Eh! comment veux-tu que je monte à cheval, puisque je n'ai pas
d'amazone?
--Il faut t'en commander une! répondit-il.
L'amazone la décida.
Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger que sa femme
était à sa disposition, et qu'ils comptaient sur sa complaisance.
Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec
deux chevaux de maître. L'un portait des pompons roses aux oreilles et
une selle de femme en peau de daim.
Il avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle
n'en avait jamais vu de pareilles; en effet, Emma fut charmée de sa
tournure, lorsqu'il apparut sur le palier avec son grand habit de
velours et sa culotte de tricot blanc. Elle était prête; elle
l'attendait.
Justin s'échappa de la pharmacie pour la voir, et l'apothicaire aussi se
dérangea. Il faisait à M. Boulanger des recommandations:
--Un malheur arrive si vite! Prenez garde! Vos chevaux peut-être sont
fougueux!
Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête; c'était Félicité qui
tambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe.
L'enfant envoya de loin un baiser; sa mère lui répondit d'un signe avec
le pommeau de sa cravache.
--Bonne promenade! cria M. Homais. De la prudence surtout, de la
prudence! Et il agita son journal, en les regardant s'éloigner.
Dès qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe
galopait à côté d'elle. Par moments, ils échangeaient une parole. La
figure un peu baissée, la main haute et le bras droit déployé, elle
s'abandonnait à la cadence du mouvement qui la berçait sur la selle.
Au bas de la côte, Rodolphe lâcha les rênes; ils partirent ensemble d'un
seul bond; puis, en haut, tout à coup, les chevaux s'arrêtèrent, et son
grand voile bleu retomba.
On était aux premiers jours d'octobre. Il y avait du brouillard sur la
campagne. Des vapeurs s'allongeaient à l'horizon, entre le contour des
collines; et d'autres, se déchirant, montaient, se perdaient.
Quelquefois, dans un écartement des nuées, sous un rayon de soleil, on
apercevait au loin les toits d'Yonville avec les jardins au bord de
l'eau, les cours, les murs et le clocher de l'église. Emma fermait à
demi les paupières pour reconnaître sa maison, et jamais ce pauvre
village où elle vivait ne lui avait semblé si petit. De la hauteur où
ils étaient, toute la vallée paraissait un immense lac, pâle,
s'évaporant à l'air. Les massifs d'arbres, de place en place,
saillissaient comme des rochers noirs, et les hautes lignes des
peupliers qui dépassaient la brume figuraient des grèves que le vent
remuait.
A côté, sur la pelouse, entre les sapins, une lumière brune circulait
dans l'atmosphère tiède. La terre, roussâtre comme de la poudre de
tabac, amortissait le bruit des pas; et du bout de leurs fers, en
marchant, les chevaux poussaient devant eux des pommes de pin tombées.
Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois. Elle se détournait
de temps à autre afin d'éviter son regard; et alors elle ne voyait que
les troncs des sapins alignés, dont la succession continue
l'étourdissait un peu. Les chevaux soufflaient. Le cuir des selles
craquait.
Au moment où ils entrèrent dans la forêt, le soleil parut.
--Dieu nous protège! dit Rodolphe.
--Vous croyez? fit-elle.
--Avançons! avançons! reprit-il.
Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient.
De longues fougères au bord du chemin se prenaient dans l'étrier d'Emma.
Rodolphe, tout en allant, se penchait, et il les retirait à mesure.
D'autres fois, pour écarter les branches, il passait près d'elle, et
Emma sentait son genou lui frôler la jambe. Le ciel était devenu bleu.
Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait de grands espaces pleins de
bruyères tout en fleurs, et des nappes violettes s'alternaient avec le
fouillis des arbres, qui étaient gris, fauves ou dorés, selon la
diversité des feuillages. Souvent on entendait sous les buissons glisser
un petit battement d'ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux
qui s'envolaient dans les chênes.
Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allait devant, sur
la mousse, entre les ornières.
Mais sa robe trop longue l'embarrassait, bien qu'elle la portât relevée
par la queue; et Rodolphe, marchant derrière elle, contemplait entre ce
drap noir et la bottine noire la délicatesse de son bas blanc, qui lui
semblait quelque chose de sa nudité.
Elle s'arrêta.
--Je suis fatiguée, dit-elle.
--Allons, essayez encore! reprit-il, du courage!
Cent pas plus loin, elle s'arrêta de nouveau; et à travers son voile,
qui de son chapeau d'homme descendait obliquement sur ses hanches, on
distinguait son visage dans une transparence bleuâtre, comme si elle eût
nagé sous des flots d'azur.
--Où allons-nous donc?
Il ne répondit rien. Elle respirait d'une façon saccadée. Rodolphe
jetait les yeux autour de lui et il se mordait la moustache.
Ils arrivèrent à un endroit plus large où l'on avait abattu des
baliveaux. Ils s'assirent sur un tronc d'arbre renversé, et Rodolphe se
mit à lui parler de son amour.
Il ne l'effraya point d'abord par des compliments. Il fut calme,
sérieux, mélancolique.
Emma l'écoutait, la tête basse, et tout en remuant avec la pointe de son
pied des copeaux par terre.
Mais à cette phrase:
--Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas communes?
--Eh! non! répondit-elle. Vous le savez bien. C'est impossible.
Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet; elle s'arrêta. Puis,
l'ayant considéré quelques minutes d'un œil amoureux et tout humide,
elle dit vivement:
--Ah! tenez! n'en parlons plus... Où sont les chevaux? Retournons.
Il eut un geste de colère et d'ennui. Elle répéta:
--Où sont les chevaux? où sont les chevaux?
Alors, souriant d'un sourire étrange et la prunelle fixe, les dents
serrées, il s'avança en écartant les bras. Elle se recula tremblante.
Elle balbutiait:
--Oh! vous me faites peur! vous me faites mal. Partons.
--Puisqu'il le faut, reprit-il en changeant de visage.
Et il redevint aussitôt respectueux, caressant, timide. Elle lui donna
son bras. Ils s'en retournèrent. Il disait:
--Qu'aviez-vous donc? Pourquoi? Je n'ai pas compris! Vous vous méprenez,
sans doute? Vous êtes dans mon âme comme une madone sur un piédestal, à
une place haute, solide et immaculée. Mais j'ai besoin de vous pour
vivre! J'ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pensée. Soyez
mon amie, ma sœur, mon ange!
Il allongeait son bras et lui entourait la taille. Elle tâchait de se
dégager mollement. Il la soutenait ainsi en marchant.
Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.
--Oh! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas! Restez!
Il l'entraîna plus loin, autour d'un petit étang, où des lentilles d'eau
faisaient une verdure sur les ondes. Des nénuphars flétris se tenaient
immobiles entre les joncs. Au bruit de leurs pas dans l'herbe, des
grenouilles sautaient pour se cacher.
--J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre!
--Pourquoi?... Emma! Emma!
--Oh! Rodolphe!... fit lentement la jeune femme en se penchant sur son
épaule.
Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa son
cou blanc, qui se gonflait d'un soupir; et, défaillante, tout en pleurs,
avec un long frémissement et se cachant la figure, elle s'abandonna.
Les ombres du soir descendaient; le soleil horizontal, passant entre les
branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d'elle, dans
les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si
les colibris en volant eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était
partout; quelque chose de doux semblait sortir des arbres; elle sentait
son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans
sa chair comme un fleuve de lait. Alors elle entendit tout au loin, au
delà du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une
voix qui se traînait,--et elle l'écoutait silencieusement, se mêlant
comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe,
le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides
cassées.
Ils s'en revinrent à Yonville par le même chemin. Ils revirent sur la
boue les traces de leurs chevaux, côte à côte, et les mêmes buissons,
les mêmes cailloux dans l'herbe. Rien autour d'eux n'avait changé; et
pour elle, cependant, quelque chose était survenu de plus considérable
que si les montagnes se fussent déplacées. Rodolphe, de temps à autre,
se penchait et lui prenait sa main pour la baiser.
Elle était charmante à cheval! Droite, avec sa taille mince, le genou
plié sur la crinière de sa bête, et un peu colorée par le grand air,
dans la rougeur du soir.
En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés. On la regardait
des fenêtres.
Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine; mais elle eut l'air de ne pas
l'entendre lorsqu'il s'informa de sa promenade; et elle restait, le
coude au bord de son assiette, entre les deux bougies qui brûlaient.
--Emma! dit-il.
--Quoi?
--Eh bien! j'ai passé cette après-midi chez M. Alexandre; il a une
ancienne pouliche encore fort belle, un peu couronnée seulement et qu'on
aurait, je suis sûr, pour une centaine d'écus... Il ajouta: Pensant même
que cela te serait agréable, je l'ai retenue... je l'ai achetée... Ai-je
bien fait? dis-moi donc?
Elle remua la tête en signe d'assentiment; puis, un quart d'heure après:
--Sors-tu ce soir? demanda-t-elle.
--Oui, pourquoi?
--Oh! rien, rien, mon ami.
Dès qu'elle fut débarrassée de Charles, elle monta s'enfermer dans sa
chambre.
D'abord, ce fut comme un étourdissement; elle voyait les arbres, les
chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l'étreinte de ses
bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.
En s'apercevant dans la glace elle s'étonna de son visage. Jamais elle
n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur.
Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait: J'ai un amant! un amant! se délectant à cette idée
comme à celle d'une autre puberté qui lui serait survenue.
Elle allait donc posséder enfin ces joies de l'amour, cette fièvre du
bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de
merveilleux où tout serait passion, extase, délire; une immensité
bleuâtre l'entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa
pensée, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas
dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait lus, et la
légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire
avec des voix de sœurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme
une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie
de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amoureuse, qu'elle
avait tant envié. D'ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de
vengeance. N'avait-elle pas assez souffert? Mais elle triomphait
maintenant, et l'amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier
avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans
inquiétude, sans trouble.
La journée du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Ils se
firent des serments. Elle lui raconta ses tristesses. Rodolphe
l'interrompait par ses baisers; et elle lui demandait, en le contemplant
les paupières à demi closes, de l'appeler encore par son nom et de
répéter qu'il l'aimait. C'était dans la forêt, comme la veille, sous une
hutte de sabotiers. Les murs en étaient de paille et le toit descendait
si bas qu'il fallait se tenir courbé. Ils étaient assis l'un contre
l'autre, sur un lit de feuilles sèches.
A partir de ce jour-là, ils s'écrivirent régulièrement tous les soirs.
Emma portait sa lettre au bout du jardin, près de la rivière, dans une
fissure de la terrasse. Rodolphe venait l'y chercher et en plaçait une
autre, qu'elle accusait toujours d'être trop courte.
Un matin que Charles était sorti dès avant l'aube, elle fut prise par la
fantaisie de voir Rodolphe à l'instant. On pouvait arriver promptement à
la Huchette, y rester une heure, et être rentré dans Yonville que tout
le monde encore serait endormi. Cette idée la fit haleter de convoitise,
et elle se trouva bientôt au milieu de la prairie, où elle marchait à
pas rapides, sans regarder derrière elle.
Le jour commençait à paraître. Emma, de loin, reconnut la maison de son
amant, dont les deux girouettes à queue d'aronde se découpaient en noir
sur le crépuscule pâle.
Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devait être
le château. Elle y entra, comme si les murs à son approche se fussent
écartés d'eux-mêmes. Un grand escalier droit montait vers un corridor.
Emma tourna la clenche d'une porte, et tout à coup, au fond de la
chambre, elle aperçut un homme qui dormait. C'était Rodolphe. Elle
poussa un cri.
--Te voilà! te voilà! répétait-il. Comment as-tu fait pour venir?... Ah!
ta robe est mouillée!
--Je t'aime, répondit-elle en lui passant les bras autour du cou.
Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois maintenant que
Charles sortait de bonne heure, Emma s'habillait vite et descendait à
pas de loup le perron qui conduisait au bord de l'eau. Quand la planche
aux vaches était levée, il fallait suivre les murs qui longeaient la
rivière. La berge était glissante; elle s'accrochait de sa main, pour ne
pas tomber, aux bouquets de ravenelles flétries. Puis elle prenait à
travers des champs en labour, où elle enfonçait, trébuchait et empêtrait
ses bottines minces. Son foulard noué sur sa tête s'agitait au vent dans
les herbages; elle avait peur des bœufs, elle se mettait à courir; elle
arrivait essoufflée, les joues roses, et exhalant de toute sa personne
un frais parfum de sève, de verdure et de grand air. Rodolphe, à cette
heure-là, dormait encore. C'était comme une matinée de printemps qui
entrait dans sa chambre.
Les rideaux jaunes, le long des fenêtres, laissaient passer doucement
une lourde lumière blonde. Emma tâtonnait en clignant des yeux, tandis
que les gouttes de rosée suspendues à ses bandeaux faisaient comme une
auréole de topazes tout autour de sa figure. Rodolphe, en riant,
l'attirait à lui et il la prenait sur son cœur.
Ensuite elle examinait l'appartement, elle ouvrait les tiroirs des
meubles, elle se peignait avec son peigne et se regardait dans le miroir
à barbe. Souvent même elle mettait entre ses dents le tuyau d'une grosse
pipe qui était sur la table de nuit, parmi des citrons et des morceaux
de sucre, près d'une carafe d'eau.
Il leur fallait un bon quart d'heure pour les adieux. Alors Emma
pleurait; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelque chose
de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien qu'un jour, la voyant
survenir à l'improviste, il fronça le visage comme quelqu'un de
contrarié.
--Qu'as-tu donc? dit-elle. Souffres-tu? Parle-moi!
Enfin il déclara d'un air sérieux que ses visites devenaient imprudentes
et qu'elle se compromettait.
X
Peu à peu, ces craintes de Rodolphe la gagnèrent. L'amour l'avait
enivrée d'abord, et elle n'avait songé à rien au delà. Mais à présent
qu'il était indispensable à sa vie, elle craignait d'en perdre quelque
chose, ou même qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait de chez
lui, elle jetait tout alentour des regards inquiets, épiant chaque forme
qui passait à l'horizon, et chaque lucarne du village d'où l'on pouvait
l'apercevoir. Elle écoutait les pas, les cris, le bruit des charrues; et
elle s'arrêtait plus blême et plus tremblante que les feuilles des
peupliers qui se balançaient sur sa tête.
Un matin qu'elle s'en retournait ainsi, elle crut distinguer tout à coup
le long canon d'une carabine qui semblait la tenir en joue. Il dépassait
obliquement un petit tonneau, à demi enfoui entre les herbes, au rebord
d'un fossé. Emma, prête à défaillir de terreur, avança cependant, et un
homme sortit du tonneau, comme ces diables à boudin qui se dressent du
fond des boîtes. Il avait des guêtres bouclées jusqu'aux genoux, sa
casquette enfoncée jusqu'aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez
rouge. C'était le capitaine Binet, à l'affût des canards sauvages.
--Vous auriez dû parler de loin! s'écria-t-il. Quand on aperçoit un
fusil, il faut toujours avertir.
Le percepteur, par là, tâchait de dissimuler la crainte qu'il venait
d'avoir, car un arrêté préfectoral ayant interdit la chasse aux canards
autrement qu'en bateau, M. Binet, malgré son respect pour les lois, se
trouvait en contravention. Aussi croyait-il à chaque minute entendre
arriver le garde champêtre. Mais cette inquiétude irritait son plaisir,
et, tout seul dans son tonneau, il s'applaudissait de son bonheur et de
sa malice.
A la vue d'Emma, il parut soulagé d'un grand poids, et aussitôt entamant
la conversation:
--Il ne fait pas chaud; _ça pique!_
Emma ne répondit rien. Il poursuivit:
--Et vous voilà sortie de bien bonne heure?
--Oui, dit-elle en balbutiant, je viens de chez la nourrice où est mon
enfant.
--Ah! fort bien! fort bien! Quant à moi, tel que vous me voyez, dès la
pointe du jour, je suis là; mais le temps est si crassineux, qu'à moins
d'avoir la plume juste au bout...
--Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant les talons.
--Serviteur, madame, reprit-il d'un ton sec.
Et il rentra dans son tonneau.
Emma se repentit d'avoir quitté si brusquement le percepteur. Sans doute
il allait faire des conjectures défavorables. L'histoire de la nourrice
était la pire excuse, tout le monde sachant bien à Yonville que la
petite Bovary, depuis un an, était revenue chez ses parents.
D'ailleurs, personne n'habitait aux environs; ce chemin ne conduisait
qu'à la Huchette; Binet donc avait deviné d'où elle venait; et il ne se
tairait pas, il bavarderait, c'était certain! Elle resta jusqu'au soir à
se torturer l'esprit dans tous les projets de mensonges imaginables, et
ayant sans cesse devant les yeux cet imbécile à carnassière.
Charles, après le dîner, la voyant soucieuse, voulut, par distraction,
la conduire chez le pharmacien, et la première personne qu'elle aperçut
dans la pharmacie, ce fut encore lui, le percepteur! Il était debout
devant le comptoir, éclairé par la lumière du bocal rouge, et il
disait:
--Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.
--Justin! cria l'apothicaire, apporte-nous l'acide sulfurique! Puis à
Emma, qui voulait monter dans l'appartement de Mme Homais: Non! restez,
ce n'est pas la peine, elle va descendre. Chauffez-vous au poêle, en
attendant... Excusez-moi... Bonjour, docteur (car le pharmacien se
plaisait beaucoup à prononcer ce mot _docteur_, comme si, en l'adressant
à un autre, il eût fait rejaillir sur lui-même quelque chose de la pompe
qu'il y trouvait). Mais prends garde de renverser les mortiers! va
plutôt chercher les chaises de la petite salle; tu sais bien qu'on ne
dérange pas les fauteuils du salon.
Et pour remettre en place son fauteuil, Homais se précipitait hors du
comptoir, quand Binet lui demanda une demi-once d'acide de sucre.
--Acide de sucre! fit le pharmacien dédaigneusement, je ne connais pas,
j'ignore! Vous voulez peut-être de l'acide oxalique? C'est oxalique,
n'est-il pas vrai?
Binet expliqua qu'il avait besoin d'_un mordant_ pour composer lui-même
une eau de cuivre, avec quoi dérouiller diverses garnitures de chasse.
Emma tressaillit. Le pharmacien se mit à dire:
--En effet, le temps n'est pas propice, à cause de l'humidité.
--Cependant, reprit le percepteur d'un air finaud, il y a des personnes
qui s'en arrangent.
Elle étouffait.
--Donnez-moi encore...
--Il ne s'en ira donc jamais! pensait-elle.
--Une demi-once d'arcanson et de térébenthine, quatre onces de cire
jaune, et trois demi-onces de noir animal, s'il vous plaît, pour
nettoyer les cuirs vernis de mon équipement.
L'apothicaire commençait à tailler de la cire, quand Mme Homais parut
avec Irma dans ses bras, Napoléon à ses côtés et Athalie qui la suivait.
Elle alla s'asseoir sur le banc de velours contre la fenêtre, et le
gamin s'accroupit sur un tabouret, tandis que sa sœur aînée rôdait
autour de la boîte à jujube, près de son petit papa. Il emplissait des
entonnoirs et bouchait des flacons; il collait des étiquettes; il
confectionnait des paquets. On se taisait autour de lui; et l'on
entendait seulement, de temps à autre, tinter les poids dans les
balances, avec quelques paroles basses du pharmacien donnant des
conseils à son élève.
--Comment va votre jeune personne? demanda tout à coup Mme Homais.
--Silence! exclama son mari, qui écrivait des chiffres sur le cahier de
brouillons.
--Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée? reprit-elle à demi-voix.
--Chut! chut! fit Emma, en désignant du doigt l'apothicaire.
Mais Binet, tout entier à la lecture de l'addition, n'avait rien entendu
probablement. Enfin il sortit. Alors Emma, débarrassée, poussa un grand
soupir.
--Comme vous respirez fort! dit Mme Homais.
--Ah! c'est qu'il fait un peu chaud, répondit-elle.
Ils avisèrent donc le lendemain à organiser leurs rendez-vous. Emma
voulait corrompre sa servante par un cadeau; mais il eût mieux valu
découvrir à Yonville quelque maison discrète. Rodolphe promit d'en
chercher une.
Pendant tout l'hiver, trois ou quatre fois la semaine, à la nuit noire,
il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprès, avait retiré la clef de
la barrière, que Charles crut perdue.
Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de
sable. Elle se levait en sursaut; mais quelquefois, il lui fallait
attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il
n'en finissait pas. Elle se dévorait d'impatience; si ses yeux l'avaient
pu, ils l'eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin elle commençait sa
toilette de nuit, puis elle prenait un livre et continuait à lire fort
tranquillement, comme si la lecture l'eût amusée. Mais Charles qui était
au lit l'appelait pour se coucher.
--Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.
--Oui, j'y vais! répondait-elle.
Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se tournait vers le mur
et s'endormait. Elle s'échappait en retenant son haleine, souriante,
palpitante, déshabillée.
Rodolphe avait un grand manteau; il l'en enveloppait tout entière, et,
passant le bras autour de sa taille, il l'entraînait sans parler
jusqu'au fond du jardin.
C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons pourris où
autrefois Léon la regardait si amoureusement, durant les soirs d'été.
Elle ne pensait guère à lui, maintenant.
Les étoiles brillaient à travers les branches du jasmin sans feuilles.
Ils entendaient derrière eux la rivière qui coulait, et de temps à
autre, sur la berge, le claquement des roseaux secs. Des massifs
d'ombre, çà et là, se bombaient dans l'obscurité, et parfois frissonnant
tous d'un seul mouvement, ils se dressaient et se penchaient comme
d'immenses vagues noires, qui se fussent avancées pour les recouvrir. Le
froid de la nuit les faisait s'étreindre davantage, les soupirs de leurs
lèvres leur semblaient plus forts; leurs yeux, qu'ils entrevoyaient à
peine, leur paraissaient plus grands, et au milieu du silence, il y
avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec une
sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en vibrations multipliées.
Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier dans le cabinet
aux consultations, entre le hangar et l'écurie. Elle allumait un des
flambeaux de la cuisine, qu'elle avait caché derrière les livres.
Rodolphe s'installait là comme chez lui. La vue de la bibliothèque et du
bureau, de tout l'appartement enfin, excitait sa gaieté; et il ne
pouvait se retenir de faire sur Charles quantité de plaisanteries qui
embarrassaient Emma. Elle eût désiré le voir plus sérieux, et même plus
dramatique à l'occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans
l'allée un bruit de pas qui s'approchait.
--On vient, dit-elle...
Il souffla la lumière.
--As-tu tes pistolets?
--Pourquoi?
--Mais... pour te défendre, reprit Emma.
--Est-ce de ton mari? Ah! le pauvre garçon.
Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait: Je
l'écraserais d'une chiquenaude.
Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentît une sorte
d'indélicatesse et de grossièreté naïve qui la scandalisa.
Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pistolets.
Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridicule, pensait-il,
odieux même, car il n'avait, lui, aucune raison de haïr ce bon Charles,
n'étant pas ce qui s'appelle dévoré de jalousie;--et à ce propos, Emma
lui avait fait un grand sermon, qu'il ne trouvait pas non plus du
meilleur goût.
D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu échanger des
miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait
à présent une bague, un véritable anneau de mariage en signe d'alliance
éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou _des voix de
la nature_; puis elle l'entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère, à
lui. Rodolphe l'avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l'en
consolait avec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmot
abandonné, et même lui disait quelquefois en regardant la lune:
--Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre amour.
Mais elle était si jolie! il en avait possédé si peu d'une candeur
pareille! cet amour sans libertinage était pour lui quelque chose de
nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait à la
fois son orgueil et sa sensualité. L'exaltation d'Emma, que son bon sens
bourgeois dédaignait, lui semblait au fond du cœur charmante,
puisqu'elle s'adressait à sa personne. Alors, sûr d'être aimé, il ne se
gêna pas, et insensiblement ses façons changèrent.
Il n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient
pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle;--si bien
que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous
elle, comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit; et elle
aperçut la vase. Elle n'y voulut pas croire; elle redoubla de tendresse;
Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence.
Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou si elle ne
souhaitait point, au contraire, le chérir davantage. L'humiliation de se
sentir faible se tournait en une rancune que les voluptés tempéraient.
Ce n'était pas de l'attachement, mais comme une séduction permanente. Il
la subjuguait. Elle en avait presque peur.
Les apparences, néanmoins, étaient plus calmes que jamais, Rodolphe
ayant réussi à conduire l'adultère selon sa fantaisie; et au bout de six
mois, quand le printemps arriva, ils se trouvaient l'un vis-à-vis de
l'autre comme deux mariés, qui entretiennent tranquillement une flamme
domestique.
C'était l'époque où le père Rouault envoyait son dinde, en souvenir de
sa jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec une lettre. Emma coupa
la corde qui la retenait au panier, et lut les lignes suivantes:
«Mes chers enfants,
«J'espère que la présente vous trouvera en bonne santé, et que
celui-là vaudra bien les autres, car il me semble un peu plus mollet,
si j'ose dire, et plus massif. Mais la prochaine fois, par changement,
je vous donnerai un coq, à moins que vous ne teniez de préférence _aux
picots_, et renvoyez-moi la bourriche, s'il vous plaît, avec les deux
anciennes. J'ai eu un malheur à ma charretterie, dont la couverture,
une nuit qu'il ventait fort, s'est envolée dans les arbres. La récolte
non plus n'a pas été trop fameuse. Enfin, je ne sais pas quand j'irai
vous voir. Ça m'est tellement difficile de quitter maintenant la
maison, depuis que je suis seul, ma pauvre Emma!»
Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le bonhomme
eût laissé tomber sa plume, pour rêver quelque temps.
«Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j'ai attrapé l'autre
jour à la foire d'Yvetot, où j'étais parti pour retenir un berger,
ayant mis le mien dehors, par suite de sa trop grande délicatesse de
bouche. Comme on est à plaindre avec tous ces brigands-là! Du reste,
c'était aussi un malhonnête.
«J'ai appris d'un colporteur qui, voyageant cet hiver par vos pays,
s'est fait arracher une dent, que Bovary travaillait toujours dur. Ça
ne m'étonne pas, et il m'a montré sa dent; nous avons pris un café
ensemble. Je lui ai demandé s'il t'avait vue, il m'a dit que non, mais
qu'il avait vu dans l'écurie deux animaux, d'où je conclus que le
métier roule. Tant mieux, mes chers enfants, et que le bon Dieu vous
envoie tout le bonheur imaginable.
«Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-aimée
petite-fille, Berthe Bovary. J'ai planté pour elle, dans le jardin,
sous ta chambre, un prunier de prunes d'avoine, et je ne veux pas
qu'on y touche, si ce n'est pour lui faire plus tard des compotes, que
je garderai dans l'armoire, à son intention, quand elle viendra.
«Adieu, mes chers enfants. Je t'embrasse, ma fille; vous aussi, mon
gendre, et la petite sur les deux joues.
«Je suis, avec bien des compliments,
«Votre tendre père.
«THÉODORE ROUAULT.»
Elle resta quelques minutes à tenir entre ses doigts ce gros papier. Les
fautes d'orthographe s'y enlaçaient les unes aux autres; et Emma
poursuivait la pensée douce qui caquetait tout au travers, comme une
poule à demi cachée dans une haie d'épines. On avait séché l'écriture
avec les cendres du foyer, car un peu de poussière grise glissa de la
lettre sur sa robe, et elle crut presque apercevoir son père se
courbant vers l'âtre pour saisir les pincettes. Comme il y avait
longtemps qu'elle n'était plus auprès de lui, sur l'escabeau, dans la
cheminée, quand elle faisait brûler le bout d'un bâton à la grande
flamme des joncs marins qui pétillaient!... Elle se rappela les soirs
d'été tout pleins de soleil. Les poulains hennissaient quand on passait,
et galopaient, galopaient... Il y avait sous sa fenêtre une ruche à
miel, et quelquefois les abeilles, tournoyant dans la lumière,
frappaient contre les carreaux, comme des balles d'or rebondissantes.
Quel bonheur dans ce temps-là! quelle liberté! quel espoir! quelle
abondance d'illusions! Il n'en restait plus, maintenant! Elle en avait
dépensé à toutes les aventures de son âme, par toutes les conditions
successives, dans la virginité, dans le mariage et dans l'amour;--les
perdant ainsi le long de sa vie, comme un voyageur qui laisse quelque
chose de sa richesse à toutes les auberges de la route.
Mais qui donc la rendait si malheureuse? où était la catastrophe
extraordinaire qui l'avait bouleversée? Et elle releva la tête,
regardant autour d'elle, comme pour chercher la cause de ce qui la
faisait souffrir.
Un rayon d'avril chatoyait sur les porcelaines de l'étagère; le feu
brûlait; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis; le jour
était blanc, l'atmosphère tiède, et elle entendit son enfant qui
poussait des éclats de rire.
La petite fille se roulait alors sur le gazon, au milieu de l'herbe
qu'on fanait. Elle était couchée à plat ventre, au bout d'une meule. Sa
bonne la retenait par la jupe, Lestiboudois ratissait à côté, et chaque
fois qu'il s'approchait, elle se penchait en battant l'air de ses deux
bras.
--Amenez-la-moi! dit sa mère, se précipitant pour l'embrasser. Comme je
t'aime, ma pauvre enfant, comme je t'aime!
Puis, s'apercevant qu'elle avait le bout des oreilles un peu sale, elle
sonna vite pour avoir de l'eau chaude et la nettoya, la changea de
linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sa santé, comme au
retour d'un voyage, et enfin, la baisant encore et pleurant un peu, elle
la remit aux mains de la domestique, qui restait fort ébahie devant cet
excès de tendresse.
Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d'habitude.
--Cela se passera, jugea-t-il, c'est un caprice.
Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Puis, quand il revint,
elle se montra froide et presque dédaigneuse.
--Ah! tu perds ton temps, ma mignonne.
Et il eut l'air de ne point remarquer ses soupirs mélancoliques, ni le
mouchoir qu'elle tirait.
C'est alors qu'Emma se repentit!
Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait Charles, et s'il n'eût
pas été meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n'offrait pas grande prise
à ces retours du sentiment, si bien qu'elle demeurait fort embarrassée
dans sa velléité de sacrifice, lorsque l'apothicaire vint à propos lui
fournir une occasion.