Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi
étonnés l'un que l'autre.
La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être
interprété d'Ernauton.
-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous
nous avez rendu, monsieur?
-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du
plus faible contre le plus fort.
-- Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de
Montpensier.
Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc.
Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à
comprendre.
Puis lorsqu'il eut fini:
-- Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la
besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?
Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien
prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu
qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune
homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur
signification de pure curiosité.
Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les
yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien
aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du
séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple
renseignement.
Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait
sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.
La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position
près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la
duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune
homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de
Montpensier.
Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.
Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent
d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire
un peu plus fort.
C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour
lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.
La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait
faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?
-- Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne
que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me
traite, d'en chercher un meilleur.
-- Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne
point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes-
vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?
-- M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai
pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à
ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel
illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient
n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir
une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre,
je crois avoir agi en galant homme.
Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
-- Voilà un esprit délié, madame.
La duchesse comprit à merveille.
Elle regarda Ernauton en souriant.
-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
madame, répondit Ernauton.
-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un
lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
ou plutôt qui vous êtes....
-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un
regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de
table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.
-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la
duchesse.
-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc
plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.
La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
porte se fut refermée derrière lui:
-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.
-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre
chose que ce que nous avons décidé de faire.
-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus
tard....
-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.
-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.
-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves
gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un
inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de
l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
l'espère, de surveiller personne.
-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
Mayneville, je perds la tête.
-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la
veille d'une action décisive.
-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
Vincennes à la nuit.
-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.
-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
-- Tous.
-- Ce sont des gens sûrs?
-- Éprouvés, madame.
-- Comment viennent-ils?
-- Isolés, en promeneurs.
-- Combien en attendez-vous?
-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la
route.
-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
n'aura qu'à se refermer sur la voiture.
-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
pendule.
-- L'heure viendra, soyez tranquille.
-- Mais nos hommes, nos hommes?
-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il
n'y a point de temps perdu.
-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le
meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui
porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le
bienvenu.
-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
triomphateur.
-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil
de la porte.
-- Lequel, madame?
-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus?
-- Quels amis?
-- Nos ligueurs.
-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le
bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le
prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous
défendre contre une armée.
S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!
-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire
un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma
responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?
-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés
sous leurs robes?
-- Ils le sont.
-- Les gens d'épée sur la route?
-- Ils doivent y être à cette heure.
-- Les bourgeois prévenus après l'événement?
-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront
les autres.
-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon
qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.
-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
nécessaire qu'on les tue, madame?
-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!
-- C'est un brave soldat.
-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
noire.
-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.
-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
-- Oh! de bon coeur, madame.
-- Grand merci, en vérité.
-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous
représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes
un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous
recommande, c'est ce jeune homme.
-- Quel jeune homme?
-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.
-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.
Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir
au dehors.
-- Oh! la sombre nuit! dit-il.
-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
important de voir.
-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.
Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que
madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était
possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.
-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les
lumières par précaution.
-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.
-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse
paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.