Madeleine succombe au péché de la luxure. »

Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.

L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte

Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.

La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre

voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus

tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons-

nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on

voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de

serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche

elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu

qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa

maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la

profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette

espèce.

Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer

impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés

pour avoir chanté trop clair et trop matin.

En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de

cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:

« Madeleine succombant au péché de la gourmandise. »

Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de

pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les

gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en

poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au

falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,

ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis

que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de

cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils

laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en

l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.

Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la

topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans

le festin de Trimalcion.

Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de

lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche

sonnait vêpres à toute volée.

Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient-

elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût

entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.

Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures.

Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup

d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui

bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin,

ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.

Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.

Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses

fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une

jalousie.

Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible

frémissement.

Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit

à attaquer un autre péché capital.

Celui-là, c'était le péché de la luxure.

L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait

stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en

pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.

L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant

ses yeux de ses deux mains.

Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention

du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se

prélassait à la portière gauche de son carrosse.

C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier

sur son cheval.

Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa

Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:

-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez.

Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:

-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.

De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-

Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs

rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce

gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien

militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de

capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines

pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.

-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet

heureux gentilhomme qui accompagne le roi?

Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du

roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux

d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de

passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de

David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.

Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un

avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste

pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.

Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.

Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au

vol cette intéressante énigme.

Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme

demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.

Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin

d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,

ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse

possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais

visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.

Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au

moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que

Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix

répétitions.

Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la

part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et

de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.

Enfin l'on arrive à Vincennes.

Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte

spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine

descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.

Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline

commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se

réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main

sur l'épaule.

-- Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui

n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se

faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de

Sainte-Maline.

-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit

celui-ci.

-- Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant

semblant de chercher autour de lui.

-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous

adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.

-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.

-- Que faut il faire, monsieur?

-- Remonter à cheval et retourner à Paris.

-- Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier.

-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.

-- Oui, monsieur.

-- Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les

trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que

l'on va faire.

-- J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions.

-- Voici les autres:

Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine;

Quinze autres à moitié chemin;

Et vous ramènerez ici les quatorze autres.

-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure

faudra-t-il sortir de Paris?

-- A la nuit tombante.

-- A cheval ou à pied?

-- A cheval.

-- Quelles armes?

-- Toutes: dague, épée et pistolets.

-- Cuirassés?

-- Cuirassés.

-- Le reste de la consigne, monsieur?

-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une

pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la

seconde, vous la troisième.

-- Bien, monsieur.

-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six

heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran

à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon.

-- Faudra-t-il venir vite?

-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant,

ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte

différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du

Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route

directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur.

-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.

Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.

-- A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que

vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous

avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps

qu'il ne vous en faut.

-- A merveille, monsieur.

-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre?

-- C'est inutile, monsieur.

-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.

Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements.

-- Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans

la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne

fait plus partie des quarante-cinq.

Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme

important, mais exact. Une demi-heure après son départ de Vincennes, et

toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la

barrière.

Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq.

La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur

du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères.

Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton

aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat

succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à-

dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il

expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes.

Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique

qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-

nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents

culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait

huit associés qui mettaient chacun six sous par repas.

M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être

mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins.

Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur.

Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat

orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,

pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de

dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,

ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux

n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,

pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins. Le tout avait été

habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des

meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.

Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa

Majesté Henri III.

Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son

petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès

ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse

jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir

son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines,

avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce.

M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant

pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et

Loignac fermait les yeux.

[Illustration: Loignac.]

Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat

et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt

à tout.

A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze

seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les

autres ne dormaient pas du tout.

Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva

son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la

terre.

Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles.

-- A cheval, messieurs! dit-il.

Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre,

il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre.

Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses,

entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin;

les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec

résignation.

M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon,

prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure.

On fit l'appel.

Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent.

-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le

tour d'exercer les fonctions de fourrier.

Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses

lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au

tempérament sombre et envieux.

En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement

par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette

importance.

Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque

peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre,

avec treize hommes, par la porte Bourdelle;

Les quarante-cinq — Tome 2 · 第 20 / 63 题