Mme Caroline, de nouveau, se trouva seule. Hamelin était resté à Paris
jusqu'aux premiers jours de novembre pour les formalités que nécessitait
la constitution définitive de la société, au capital de cent cinquante
millions; et ce fut encore lui, sur le désir de Saccard, qui alla faire
chez maître Lelorrain, rue Sainte-Anne, les déclarations légales,
affirmant que toutes les actions étaient inscrites et le capital versé,
ce qui n'était pas vrai. Ensuite, il partit pour Rome, où il devait
passer deux mois, ayant à y étudier de grosses affaires, qu'il taisait,
sans doute son fameux rêve du pape à Jérusalem, ainsi projet, plus
pratique et considérable, celui formation de l'Universelle en une banque
catholique, s'appuyant sur les intérêts chrétiens du monde entier, toute
une vaste machine, destinée à écraser, balayer du globe la banque juive;
et, de là, il comptait retourner une fois encore en Orient, où
l'appelaient les travaux du chemin de fer de Brousse à Beyrouth. Il
s'éloignait heureux, de la rapide prospérité de la maison, convaincu de
sa solidité inébranlable, n'ayant fond que la sourde inquiétude de ce
succès trop grand. Aussi, la veille de son départ, dans la conversation
qu'il avait eut avec sa soeur, ne lui fit-il qu'une recommandation
pressante, celle de résister à l'engouement général et de vendre leurs
titres, si le cours de deux cent francs était dépassé, parce qu'il
entendait protester personnellement contre cette hausse continue, qu'il
jugeait folle et dangereuse.
Dès qu'elle fut seule, Mme Caroline se sentit plus troublée encore par
le milieu surchauffé où elle vivait. Vers la première semaine de
novembre, on atteignit le cours de deux mille deux cents: et c'était,
autour d'elle, un ravissement, des cris de remerciement et d'espoir
illimités: Dejoie venait se fondre en gratitude, les dames de
Beauvilliers la traitent en égale, en amie de dieu qui allait relever
leur antique maison. Un concert de bénédictions montait de la foule
heureuse des petits et de grands, les filles enfin dotées, les pauvres
brusquement enrichis, assurés d'une retraite, les riches brûlant de
l'insatiable joie d'être plus riche encore. Au lendemain de
l'Exposition, dans Paris grisé de plaisir et de puissance, l'heure était
unique, une heure de foi au bonheur, la certitude d'une chance sans fin.
Toutes les valeurs avaient monté, les moins solides trouvaient des
crédules, une pléthore d'affaires véreuses gonflait le marché, le
congestionnait jusqu'à l'apoplexie, tandis que dessous, sonnait le vide,
le réel épuisement d'une règne qui avait beaucoup joui, dépensé des
milliards en grands travaux, engraissé des maisons de crédit énormes,
dont les caisses béantes s'éventrait de toutes parts. Au premier
craquement, c'était la débâcle. Et Mme Caroline, sans doute, avait ce
pressentiment anxieux, lorsqu'elle sentait son coeur se serrer, à chaque
nouveau bond des cours de l'Universelle. Aucune rumeur mauvaise ne
courait, à peine un léger frémissement des baissiers, étonnés et
domptés. Pourtant, elle avait bien conscience d'un malaise, quelque
chose qui déjà minait l'édifice, mais quoi? rien ne se précisait; et
elle était forcée d'attendre, devant l'éclat du triomphe grandissant,
malgré ces légères secousses d'ébranlement qui annoncent les
catastrophes.
D'ailleurs, Mme Caroline eut alors un autre ennui. A l'Oeuvre du
Travail, on était enfin satisfait de Victor, devenu silencieux et
sournois; et, si elle n'avait pas déjà tout conté à Saccard, c'était par
un singulier sentiment d'embarras, reculant de jour en jour son récit,
souffrant de la honte qu'il en aurait. D'autre part, Maxime, à qui, vers
ce temps, elle rendit, de sa poche, les deux mille francs, s'égaya au
sujet des quatre mille que Busch et la Méchain réclamaient encore ces
gens la volaient, son père serait furieux. Aussi, désormais,
repoussait-elle les demandes réitérées de Busch, qui exigeait le
complément de la somme promise. Après des démarches sans nombre,
celui-ci finit par se fâcher, d'autant plus que son ancienne idée de
faire chanter Saccard renaissait, depuis la situation nouvelle de ce
dernier, cette haute situation où il le croyait à sa merci, devant la
peur du scandale. Un jour donc, exaspéré de ne rien tirer d'une affaire
si belle, il résolut de s'adresser directement à lui, il lui écrivit de
bien vouloir passer à son bureau pour prendre connaissance d'anciens
papiers trouvés dans une maison de la rue de la Harpe. Il donnait le
numéro, il faisait une allusion si claire à la vieille histoire, que
Saccard, saisi d'inquiétude, ne pouvait manquer d'accourir. Justement,
cette lettre, portée rue Saint-Lazare, tomba entre les mains de Mme
Caroline, qui reconnut l'écriture. Elle trembla, elle se demanda un
instant si elle n'allait pas courir chez Busch, afin de le
désintéresser. Puis, elle se dit qu'il écrivait peut-être pour tout
autre chose, et qu'en tout cas c'était une façon d'en finir, heureuse
même dans son émoi qu'un autre eût l'embarras de la confidence. Mais, le
soir, lorsque Saccard rentra et que, devant elle, il ouvrit la lettre,
elle le vit simplement devenir grave, elle crut à quelque complication
d'argent. Pourtant, il avait éprouvé une profonde surprise, sa gorge
s'était serrée, à l'idée de tomber entre de si sales mains, flairant
quelque ignominie. D'un geste tranquille, il mit la lettre dans sa
poche, il décida qu'il irait au rendez-vous.
Des jours s'écoulèrent, la seconde quinzaine de novembre arriva, et
Saccard remettait chaque matin la visite, étourdi par le torrent qui
l'emportait. Le cours de deux mille trois cents francs venait d'être
dépassé, il en était ravi, tout en sentant, à la Bourse, une résistance
se faire, s'accentuer, à mesure que s'affolait la hausse évidemment, il
y avait un groupe de baissiers qui prenaient position, engageant la
lutte, timides encore, dans de simples combats d'avant-poste. Et, à deux
reprises, il se crut obligé de donner lui-même des ordres d'achat, sous
des prête-noms, pour que la marche ascensionnelle des cours ne fût pas
arrêtée. Le système de la société achetant ses propres titres, jouant
sur eux, se dévorant, commençait.
Un soir, tout secoué de sa passion, Saccard ne put s'empêcher d'en
parler à Mme Caroline.
«Je crois bien que ça va chauffer. Oh! nous voici trop forts, nous les
gênons trop.... Je flaire Gundermann, c'est sa tactique: il va procéder à
des ventes régulières, tant aujourd'hui, tant demain, en augmentant le
chiffre, jusqu'à ce qu'il nous ébranle...»
Elle l'interrompit de sa voix grave.
«S'il a de l'Universelle, il a raison de vendre.
--Comment! il a raison de vendre?
--Sans doute, mon frère vous l'a dit les cours, à partir de deux mille,
sont absolument fous.»
Il la regardait, il éclata, hors de lui.
«Vendez donc alors, osez donc vendre vous-même.... Oui, jouez contre moi,
puisque vous voulez ma défaite.»
Elle rougit légèrement, car, la veille, elle avait précisément vendu
mille de ses actions, pour obéir aux ordres de son frère, soulagée, elle
aussi, par cette vente, comme par un acte tardif d'honnêteté. Mais,
puisqu'il ne la questionnait pas directement, elle ne lui en fit pas
l'aveu, d'autant plus gênée, qu'il ajouta:
«Ainsi, hier, il y a eu des défections, j'en suis sûr. Il est arrivé
tout un paquet de valeurs sur le marché, les cours auraient certainement
fléchi, si je n'étais intervenu. Ce n'est pas Gundermann qui fait de ces
coups-là. Il a une méthode plus lente, plus écrasante à la longue.... Ah!
ma, chère, je suis bien rassuré, mais je tremble tout de même, car ce
n'est rien de défendre sa vie, le pis est de défendre son argent et
celui des autres.»
En effet, à partir de ce moment, Saccard cessa de s'appartenir. Il fut
l'homme des millions qu'il gagnait triomphant, et sans cesse sur le
point d'être battu. Il ne trouvait même plus le temps d'aller voir la
baronne Sandorff, dans le petit rez-de-chaussée de la rue Caumartin. A
la vérité, elle l'avait lassé par le mensonge de ses yeux de flamme,
cette froideur que ses tentatives perverses ne parvenaient pas à
échauffer. Puis, un désagrément lui était arrivé, le même qu'il avait
fait subir à Delcambre: un soir, par la bêtise d'une femme de chambre,
cette fois, il était entré au moment où la baronne se trouvait entre les
bras de Sabatani. Dans l'orageuse explication qui avait suivi, il ne
s'était calmé qu'après une confession entière, celle d'une simple
curiosité, coupable sans doute, mais si explicable. Ce Sabatani, toutes
les femmes en parlaient comme d'un tel phénomène, on chuchotait sur
cette chose si énorme, qu'elle n'avait pu résister à l'envie de voir. Et
Saccard pardonna, lorsque, à une question brutale, elle eut répondu que,
mon Dieu! après tout, ce n'était pas si étonnant. Il ne la voyait plus
guère qu'une fois par semaine, non pas qu'il lui gardât rancune mais
parce qu'elle l'ennuyait, simplement.
Alors, la baronne Sandorff, qui le sentait se détacher, retomba dans ses
ignorances et ses doutes d'autrefois. Depuis qu'elle le confessait aux
heures intimes, elle jouait presque à coup sûr, elle gagnait beaucoup,
de moitié dans sa chance. Aujourd'hui, elle voyait bien qu'il ne voulait
plus répondre, elle craignait même qu'il ne lui mentît; et, soit que la
chance tournât, soit qu'il se fût en effet amusé à la lancer sur une
piste fausse, il arriva un jour qu'elle perdit, en suivant un de ses
conseils. Sa foi en fut ébranlée. S'il l'égarait ainsi, qui donc allait
la guider maintenant? Et le pis était que le frémissement d'hostilité, à
la Bourse, d'abord si léger, augmentait de jour en jour contre
l'Universelle. Ce n'étaient encore que des rumeurs, on ne formulait rien
de précis, aucun fait n'entamait la solidité de la maison. Seulement, on
laissait entendre qu'il devait y avoir quelque chose, que le ver se
trouvait dans le fruit. Ce qui, d'ailleurs, n'empêchait pas la hausse
des titres de s'accentuer, formidable.
A la suite d'une opération manquée sur l'Italien, la baronne, décidément
inquiète, résolut de se rendre aux bureaux de _L'Espérance_, pour tâcher
de faire causer Jantrou.
«Voyons, qu'y a-t-il? vous devez savoir, vous.... L'Universelle, tout à
l'heure, a encore monté de vingt francs, et pourtant un bruit courait,
personne n'a pu me dire lequel, enfin quelque chose de pas bon.»
Mais Jantrou était dans une égale perplexité. Placé à la source des
bruits, les fabriquant lui-même au besoin, il se comparait plaisamment à
un horloger, qui vit au milieu de centaines de pendules, et qui ne sait
jamais l'heure exacte. Grâce à son agence de publicité, s'il était dans
toutes les confidences, il n'y avait plus pour lui d'opinion publique et
solide, car ses renseignements se contrecarraient et se détruisaient.
«Je ne sais rien, rien du tout.
--Oh! vous ne voulez pas me dire.
--Non, je ne sais rien, parole d'honneur! Et moi qui projetais d'aller
vous voir pour vous questionner! Saccard n'est donc plus gentil?»
Elle eut un geste, qui le confirma dans ce qu'il avait deviné: une fin
de liaison par lassitude mutuelle, la femme maussade, l'amant refroidi,
ne causant plus. Il regretta un instant de n'avoir pas joué le rôle de
l'homme bien informé, pour se la payer enfin, comme il disait, cette
petite Ladricourt, dont le père le recevait à coups de botte. Mais il
sentait que son heure n'était pas venue; et il continuait de la
regarder, réfléchissant tout haut.
«Oui, c'est embêtant, moi qui comptais sur vous.... Parce que, n'est-ce
pas? s'il doit y avoir quelque catastrophe, il faudrait être prévenu,
afin de pouvoir se retourner.... Oh! je ne crois pas que ça presse, c'est
très solide encore. Seulement, on voit des choses si drôles...» A mesure
qu'il la regardait ainsi, un plan germait dans sa tête.
«Dites donc, reprit-il brusquement, puisque Saccard vous lâche, vous
devriez vous mettre bien avec Gundermann.»
Elle resta un moment surprise.
«Gundermann, pourquoi?... Je le connais un peu, je l'ai rencontré chez
les de Roiville et chez les Keller.
--Tant mieux, si vous le connaissez.... Allez le voir sous un prétexte,
causez avec lui, tâchez d'être son amie.... Vous imaginez-vous cela: être
la bonne amie de Gundermann, gouverner le monde!»
Et il ricanait, aux images licencieuses qu'il évoquait du geste, car la
froideur du juif était connue, rien ne devait être plus compliqué ni
plus difficile que de le séduire. La baronne, ayant compris, eut un
sourire muet, sans se fâcher.
«Mais répéta-t-elle, pourquoi Gundermann?»
Il expliqua alors que, certainement, ce dernier était à la tête du
groupe de baissiers qui commençaient à manoeuvrer contre l'Universelle.
Ça, il le savait, il en avait la preuve. Puisque Saccard n'était pas
gentil, la simple prudence n'était-elle pas de se mettre bien avec son
adversaire, sans rompre avec lui d'ailleurs? On aurait un pied dans
chaque camp, on serait assuré d'être, le jour de la bataille, en
compagnie du vainqueur. Et, cette trahison, il la proposait d'un air
aimable, simplement en homme de bon conseil. Si une femme travaillait
pour lui, il dormirait bien tranquille.
«Hein? voulez-vous? soyons ensemble.... Nous nous préviendrons, nous nous
dirons tout ce que nous aurons appris.»
Comme il s'emparait de sa main, elle la retira d'un mouvement instinctif
croyant à autre chose.
«Mais non, je n'y songe plus, puisque nous sommes camarades.... Plus
tard, c'est vous qui me récompenserez.»
En riant, elle lui abandonna sa main, qu'il baisa. Et elle était déjà
sans mépris, oubliant le laquais qu'il avait été, ne le voyant plus dans
la crapuleuse fête où il tombait, le visage ruiné, avec sa belle barbe
qui empoisonnait l'absinthe, sa redingote neuve souillée de taches, son
chapeau luisant tout éraflé du plâtre de quelque escalier immonde.
Dès le lendemain, la baronne Sandorff se rendit chez Gundermann.
Celui-ci, depuis que les titres de l'Universelle avaient atteint le
cours de deux mille francs, menait en effet toute une campagne à la
baisse, dans la discrétion la plus grande, n'allant jamais à la Bourse,
n'y ayant pas même de représentant officiel. Son raisonnement était
qu'une action vaut d'abord son prix d'émission, ensuite l'intérêt
qu'elle peut rapporter, et qui dépend de la prospérité de la maison, du
succès des entreprises. Il y a donc une valeur maximum qu'elle ne doit
raisonnablement pas dépasser; et, dès qu'elle la dépasse, par suite de
l'engouement public, la hausse est factice, la sagesse est de se mettre
à la baisse, avec la certitude qu'elle se produira. Dans sa conviction,
dans son absolue croyance à la logique, il restait pourtant surpris des
rapides conquêtes de Saccard, de cette puissance tout d'un coup grandie,
dont la haute banque juive commençait à s'épouvanter. Il fallait au plus
tôt abattre ce rival dangereux, non seulement pour rattraper les huit
millions perdus au lendemain de Sadowa, mais surtout pour ne pas avoir à
partager la royauté du marché avec ce terrible aventurier, dont les
casse-cou semblaient réussir, contre tout bon sens, comme par miracle.
Et Gundermann, plein du mépris de la passion, exagérait encore son
flegme de joueur mathématique, d'une obstination froide d'homme chiffre,
vendant toujours malgré la hausse continue, perdant à chaque liquidation
des sommes de plus en plus considérables, avec la belle sécurité d'un
sage qui met simplement son argent à la Caisse d'épargne.
Lorsque la baronne put enfin entrer, au milieu de la bousculade des
employés et des remisiers, de la grêle des pièces à signer et des
dépêches à lire, elle trouva le banquier souffrant d'un horrible rhume
qui lui arrachait la gorge. Cependant, il était là depuis six heures du
matin, toussant et crachant, exténué de fatigue, solide quand même. Ce
jour-là, à la veille d'un emprunt étranger, a vaste salle était envahie
par un flot de visiteurs plus pressé encore, que recevaient en coup de
vent deux de ses fils et un de ses gendres; tandis que, par terre, près
de l'étroite table qu'il s'était réservée au fond, dans l'embrasure
d'une fenêtre, trois de ses petits-enfants, deux fillettes et un garçon,
se disputaient avec des cri aigus une poupée dont un bras et une jambe
gisaient déjà, arrachés.
Tout de suite, la baronne donna son prétexte.
«Cher monsieur, j'ai voulu avoir en personne la bravoure de mon
importunité... C'est pour une loterie de bienfaisance...»
Il ne la laissa pas achever, il était fort charitable, et prenait
toujours deux billets, surtout lorsque des dames, rencontrées par lui
dans le monde, se donnaient ainsi la peine de les lui apporter.
Mais il dut s'excuser, un employé venait lui soumettre le dossier d'une
affaire. Des chiffres énormes furent rapidement échangés.
«Cinquante-deux millions, dites-vous? Et le crédit était?
--De soixante millions, monsieur.
--Eh bien, portez-le à soixante-quinze millions.»
Il revenait à la baronne, lorsqu'un mot surpris dans une conversation
que son gendre avait avec un remisier, le fit se précipiter.
«Mais pas du tout! Au cours de cinq cent quatre-vingt-sept cinquante,
cela fait dix sous de moins par action.
--Oh! monsieur, dit le remisier humblement, pour quarante-trois francs
que ça ferait en moins!
--Comment, quarante-trois francs! mais c'est énorme! Est-ce que vous
croyez que je vole l'argent? Chacun son compte, je ne connais que ça!»
Enfin, pour causer à l'aise, il se décida à emmener la baronne dans la
salle à manger, où le couvert était déjà mis. Il n'était pas dupe du
prétexte de la loterie de bienfaisance, car il savait sa liaison, grâce
à toute une police obséquieuse qui le renseignait, et il se doutait bien
qu'elle venait, poussée par quelque intérêt grave. Aussi ne se gêna-t-il
pas.
«Voyons, maintenant, dites-moi ce que vous avez à me dire.»
Mais elle affecta la surprise. Elle n'avait rien à lui dire, elle avait
à le remercier simplement de sa bonté.
«Alors, on ne vous a pas chargée d'une commission pour moi?»
Et il parut désappointé, comme s'il avait cru un instant qu'elle venait
avec une mission secrète de Saccard, quelque invention de ce fou.
A présent qu'ils étaient seuls, elle le regardait en souriant, de son
air ardent et menteur, qui excitait si inutilement les hommes.
«Non, non, je n'ai rien à vous dire; et puis, puisque vous êtes si bon,
j'aurais plutôt quelque chose à vous demander.»
Elle s'était penchée vers lui, elle effleurait ses genoux de ses fines
mains gantées. Et elle se confessait, disait son mariage déplorable avec
un étranger qui n'avait rien compris à sa nature, ni à ses besoins,
expliquait comment elle avait dû s'adresser au jeu pour ne pas déchoir
de sa situation. Enfin, elle parla de sa solitude, de la nécessité
d'être conseillée, dirigée, sur cet effrayant terrain de la Bourse, où
chaque faux pas coûte si cher.
«Mais, interrompit-il, je croyais que vous aviez quelqu'un.
--Oh! quelqu'un, murmura-t-elle avec un geste de profond dédain. Non,
non, ce n'est personne, je n'ai personne.... C'est vous que je voudrais
avoir, le maître, le dieu. Et cela, vraiment, ne vous coûterait guère
d'être mon ami, de me dire un mot, rien qu'un mot, de loin en loin. Si
vous saviez comme vous me rendriez heureuse, comme je vous serais
reconnaissante, oh! de tout mon être!»
Elle s'approchait encore, l'enveloppait de sa tiède haleine, de l'odeur
fine et puissante qui s'exhalait d'elle tout entière. Mais il restait
bien calme, et il ne se recula même pas, la chair morte, sans un
aiguillon à réprimer. Tandis qu'elle parlait, lui dont l'estomac était
également détruit, et qui vivait de laitage, il prenait un à un, dans un
compotier, sur la table, des grains de raisin qu'il mangeait d'un geste
machinal, l'unique débauche qu'il se permettait parfois, aux grandes
heures de sensualité, quitte à la payer par des journées de souffrance.
Il eut un rire narquois, en homme qui se sait invincible, lorsque la
baronne, d'un air d'oubli, dans le feu de sa prière, lui posa enfin sur
le genou sa petite main tentatrice, aux doigts dévorants, souples comme
un noeud de couleuvres. Plaisamment, il prit cette main, l'écarta en
disant merci d'un signe de tête, ainsi que pour un cadeau inutile qu'on
refuse. Et, sans perdre son temps davantage, allant droit au but:
«Voyons, vous êtes bien gentille, je voudrais vous être agréable.... Ma
belle amie, le jour où vous m'apporterez un bon conseil, je m'engage à
vous en donner un aussi. Venez me dire ce qu'on fait, et je vous dirai
ce que je ferai.... Affaire conclue, hein?»
Il s'était levé, et elle dut rentrer avec lui dans la grande salle
voisine. Elle avait parfaitement compris le marché qu'il proposait,
l'espionnage, la trahison. Mais elle ne voulut pas répondre, elle
affecta de reparler de sa loterie de bienfaisance; tandis que lui, de
son hochement de tête goguenard, semblait ajouter qu'il ne tenait pas à
être aidé, que le dénouement logique, fatal, arriverait quand même, un
peu plus tard peut-être. Et, lorsqu'elle partit enfin, il était déjà
repris par d'autres affaires, dans l'extraordinaire tumulte de cette
halle aux capitaux, au milieu du défilé des gens de Bourse, de la
galopade de ses employés, des jeux de ses petits-enfants, qui venaient
d'arracher la tête de la poupée, avec des cris de triomphe.
Il s'était assis à son étroite table, il s'absorba dans l'étude d'une
idée soudaine, n'entendit plus rien.
Deux fois, la baronne Sandorff retourna aux bureaux de _L'Espérance_,
pour rendre compte de sa démarche à Jantrou, sans le rencontrer. Dejoie
enfin l'introduisit, un jour que sa fille Nathalie causait avec Mme
Jordan sur une banquette du couloir. Il tombait, depuis la veille, une
pluie diluvienne; et, par ce temps humide et gris, l'entresol du vieil
hôtel, au fond du puisard assombri de la cour, était d'une mélancolie
affreuse. Le gaz brûlait dans un demi-jour boueux. Marcelle, qui
attendait Jordan en chasse pour donner un nouvel acompte à Busch,
écoutait d'un air triste Nathalie caquetant comme une pie vaniteuse,
avec sa voix sèche, ses gestes aigus de fille de Paris poussée trop
vite.
«Vous comprenez, madame, papa ne veut pas vendre...
«Il y a une personne qui le pousse à vendre, en tâchant de lui faire
peur. Je ne la nomme pas, cette personne, parce que son rôle, bien sûr,
n'est guère d'effrayer le monde.... C'est moi, maintenant, qui empêche
papa de vendre.... Plus souvent que je vende, quand ça monte! Faudrait
être joliment godiche, n'est-ce pas?
--Certes! répondit simplement Marcelle.
--Vous savez que nous sommes à deux mille cinq cents, continua Nathalie.
Je tiens les comptes, moi, car papa ne sait guère écrire.... Alors, avec
nos huit actions, ça nous donne déjà vingt mille francs. Hein? c'est
joli!... Papa voulait d'abord s'arrêter à dix-huit mille, ça faisait son
chiffre: six mille francs pour ma dot, et douze mille pour lui, une
petite rente de six cents francs, qu'il aurait bien gagnée, avec toutes
ces émotions.... Mais est-ce heureux, dites? qu'il n'ait pas vendu,
puisque voilà encore deux mille francs de plus!... Alors, maintenant,
nous voulons davantage, nous voulons une rente de mille francs au moins.
Et nous l'aurons, M. Saccard nous l'a bien dit...
«Il est si gentil, M. Saccard!»
Marcelle ne put s'empêcher de sourire.
«Vous ne vous mariez donc plus?
--Si, si, lorsque ça aura fini de monter.... Nous étions pressés, le père
de Théodore surtout, à cause de son commerce. Seulement, que
voulez-vous? on ne peut pas boucher la source, quand l'argent arrive.
Oh! Théodore comprend très bien, attendu que si papa a davantage de
rente, c'est davantage de capital qui nous reviendra un jour. Dame!
c'est à considérer.... Et voilà, tout le monde attend. On a les six mille
francs depuis des mois, on pourrait se marier; mais on aime mieux les
laisser faire des petits.... Est-ce que vous lisez les articles sur les
actions, vous?»
Et, sans attendre la réponse:
«Moi, je les lis, le soir. Papa m'apporte les journaux.... Il les a déjà
lus, et il faut que je les lui relise.... Jamais on ne s'en lasserait,
tant c'est beau, tout ce qu'ils promettent. Quand je me couche, j'en ai
la tête pleine, j'en rêve la nuit. Et papa me dit aussi qu'il voit des
choses qui sont un très bon signe. Avant-hier, nous avons fait le même
songe, des pièces de cent sous que nous ramassions à la pelle, dans la
rue. C'est très amusant.»
De nouveau, elle s'interrompit pour demander:
«Combien avez-vous d'actions, vous?
--Nous, pas une!» répondit Marcelle.
La petite figure blonde de Nathalie, avec ses mèches pâles envolées,
prit un air de commisération immense. Ah! les pauvres gens qui n'avaient
pas d'actions! Et, son père l'ayant appelée, pour la charger de remettre
un paquet d'épreuves à un rédacteur, en remontant aux Batignolles, elle
s'en alla, avec une importance amusante de capitaliste, qui, presque
tous les jours, maintenant, descendait au journal, afin de connaître
plus tôt le cours de la Bourse.
Restée seule sur la banquette, Marcelle retomba dans une songerie
mélancolique, elle si gaie et si brave d'habitude. Mon Dieu! qu'il
faisait noir, qu'il faisait triste! et son pauvre mari qui courait les
rues par cette pluie diluvienne! Il avait un tel mépris de l'argent, un
tel malaise à la seule idée de s'en occuper, cela lui coûtait un si gros
effort d'en demander, même à ceux qui lui en devaient! Et, absorbée,
n'entendant rien, elle revivait sa journée depuis son réveil, cette
journée mauvaise; tandis que, autour d'elle, se faisait le travail
fiévreux du journal, le galop des rédacteurs, le va-et-vient de la
copie, au milieu des battements de porte et des coups de sonnette.
D'abord, dès neuf heures, comme Jordan venait de partir pour toute une
enquête sur un accident dont il devait rendre compte Marcelle, à peine
débarbouillée, encore en camisole, avait eu la stupeur de voir tomber
chez eux Busch, en compagnie de deux messieurs très sales, peut-être des
huissiers, peut-être des bandits, ce qu'elle n'avait jamais pu décider
au juste. Cet abominable Busch, sans doute abusant de ce qu'il ne
trouvait là qu'une femme, déclarait qu'ils allaient tout saisir, si elle
ne le payait pas sur-le-champ. Et elle avait eu beau se débattre,
n'ayant eu connaissance d'aucune des formalités légales: il affirmait la
signification du jugement, l'apposition de l'affiche, avec une telle
carrure, qu'elle en était restée éperdue, finissant par croire à la
possibilité de ces choses sans qu'on les sache. Mais elle ne se rendait
point, expliquait que son mari ne rentrerait même pas déjeuner, qu'elle
ne laisserait toucher à rien, avant qu'il fût là. Alors, entre les trois
louches personnages et cette jeune femme, à moitié dévêtue, les cheveux
sur les épaules, avait commencé la plus pénible des scènes, eux
inventoriant déjà les objets, elle fermant les armoires, se jetant
devant la porte, comme pour les empêcher de rien sortir. Son pauvre
petit logement dont elle était si fière, ses quatre meubles qu'elle
faisait reluire, la tenture d'andrinople de la chambre qu'elle avait
clouée elle-même! Ainsi qu'elle le criait avec une bravoure guerrière,
il faudrait lui marcher sur le corps; et elle traitait Busch de canaille
et de voleur, à la volée oui! un voleur, qui n'avait pas honte de
réclamer sept cent trente francs quinze centimes, sans compter les
nouveaux frais, pour une créance de trois cents francs, une créance
achetée par lui cent sous, au tas, avec des chiffons et de la vieille
ferraille! Dire qu'ils avaient déjà, par acomptes, donné quatre cents
francs, et que ce voleur-là parlait d'emporter leurs meubles, en
paiement des trois cents et tant de francs qu'il voulait leur voler
encore! Et il savait parfaitement qu'ils étaient de bonne foi, qu'ils
l'auraient payé tout de suite, s'ils avaient eu la somme. Et il
profitait de ce qu'elle était seule, incapable de répondre, ignorante de
la procédure, pour l'effrayer et la faire pleurer. Canaille! voleur!
voleur! Furieux, Busch criait plus haut qu'elle, se tapait violemment la
poitrine: est-ce qu'il n'était pas un honnête homme? est-ce qu'il
n'avait pas payé la créance de bel et bon argent? il était en règle avec
la loi, il entendait en finir. Cependant, comme un des deux messieurs
très sales ouvrait les tiroirs de la commode, à la recherche du linge,
elle avait eu une attitude si terrible, menaçant d'ameuter la maison et
la rue, que le juif s'était un peu radouci. Enfin, après une demi-heure
encore de basse discussion, il avait consenti à attendre jusqu'au
lendemain, avec l'enragé serment que prendrait tout, le lendemain, si
elle lui manquait de parole. Oh! quelle honte brûlante dont elle
souffrait encore, ces vilains hommes chez eux, blessant toutes ses
tendresses, toutes ses pudeurs, fouillant jusqu'au lit, empestant la
chambre si heureuse, ont elle avait dû laisser la fenêtre grande
ouverte, après leur départ!
Mais un autre chagrin, plus profond, attendait Marcelle, ce jour-là.
L'idée lui était venue de courir tout de suite chez ses parents, pour
leur emprunter la somme: de cette manière, lorsque son mari rentrerait,
le soir, elle ne le désespérerait pas, elle pourrait le faire rire avec
la scène du matin. Déjà, elle se voyait lui racontant la grande
bataille, l'assaut féroce donné à leur ménage, la façon héroïque dont
elle avait repoussé l'attaque. Le coeur lui battait très fort, en
entrant dans le petit hôtel de la rue Legendre, cette maison cossue où
elle avait grandi et où elle croyait ne plus trouver que des étrangers,
tellement l'air lui semblait, autre, glacial. Comme ses parents se
mettaient à table, elle avait accepté de déjeuner, pour les disposer
mieux. Tout le temps du repas, la conversation était restée sur la
hausse des actions de l'Universelle, dont, la veille encore, le cours
avait monté de vingt francs; et elle s'étonnait de trouver sa mère plus
enfiévrée, plus âpre que son père, elle qui, au commencement, tremblait
à la seule idée de spéculation maintenant, avec une violence de femme
conquise, c'était elle qui le gourmandait de sa timidité, acharnée aux
grands coups du hasard. Dès les hors-d'oeuvre, elle s'était emportée,
saisie de ce qu'il parlait de vendre leurs soixante-quinze actions à ce
cours inespéré de deux mille cinq cent vingt francs, ce qui leur aurait
fait cent quatre-vingt-neuf mille francs, un joli gain, plus de cent
mille francs sur le prix d'achat. Vendre! quand _La Cote financière_
promettait le cours de trois mille francs! est-ce qu'il devenait fou?
Car, enfin, _La Cote financière_ était connue pour sa vieille honnêteté,
lui-même répétait souvent qu'avec ce journal-là on pouvait dormir sur
ses deux oreilles! Ah! non, par exemple, elle ne le laisserait pas
vendre! elle vendrait plutôt l'hôtel, pour acheter encore! Et Marcelle,
silencieuse, le coeur serré à entendre voler passionnément ces gros
chiffres, cherchait comment elle allait oser demander un prêt de cinq
cents francs, dans cette maison envahie par le jeu, où elle avait vu
monter peu à peu le flot des journaux financiers, qui la submergeaient
aujourd'hui du rêve grisant de leur publicité. Enfin, au dessert, elle
s'était risquée: il leur fallait cinq cents francs, on allait les
vendre, ses parents ne pouvaient les abandonner dans ce désastre. Le
père, tout de suite, avait baissé la tête, avec un coup d'oeil
embarrassé vers sa femme. Mais déjà la mère refusait d'une voix nette.
Cinq cents francs! où voulait-on qu'elle les trouvât? Tous leurs
capitaux étaient engagés dans des opérations; et, d'ailleurs, ses
anciennes diatribes revenaient quand on avait épousé un meurt-de-faim,
un homme qui écrivait des livres, on acceptait les conséquences de sa
sottise, on n'essayait pas de retomber à la charge des siens. Non! elle
n'avait pas un sou pour les paresseux qui, avec leur beau mépris affecté
de l'argent, ne rêvent que de manger celui des autres. Et elle avait
laissé partir sa fille, et celle-ci s'en était allée désespérée, le
coeur saignant de ne plus reconnaître sa mère, elle si raisonnable et si
bonne autrefois.
Dans la rue, Marcelle avait marché, inconsciente, regardant si elle ne
trouverait pas de l'argent par terre. Puis l'idée brusque lui était
venue de s'adresser à l'oncle Chave; et, immédiatement, elle s'était
présentée au discret rez-de-chaussée de la rue Nollet, pour ne pas le
manquer, avant la Bourse. Il y avait eu des chuchotements, des rires de
fillettes. Pourtant, la porte ouverte, elle avait aperçu le capitaine
seul, fumant sa pipe, et il s'était désolé, l'air furieux contre
lui-même, en criant qu'il n'avait jamais cent francs d'avance, qu'il
mangeait au jour le jour ses petits gains de Bourse, comme un sale
cochon qu'il était. Ensuite, en apprenant le refus des Maugendre, il
avait tonné contre eux, de vilains bougres encore ceux-là, qu'il ne
voyait plus d'ailleurs, depuis que la hausse de leurs quatre actions les
rendait fous. Est-ce que, l'autre semaine, sa soeur ne l'avait pas
traité de liardeur, comme pour tourner en ridicule son jeu prudent,
parce qu'il lui conseillait amicalement de vendre? En voilà une qu'il ne
plaindrait pas, lorsqu'elle se casserait le cou!
Et Marcelle, de nouveau dans la rue, les mains vides, avait dû se
résigner à se rendre au journal, pour avertir son mari de ce qui s'était
passé, le matin. Il fallait absolument payer Busch. Jordan, dont le
livre n'était encore accepté par aucun éditeur, venait de se lancer à la
chasse de l'argent, au travers du Paris boueux de cette journée de
pluie, sans savoir où frapper, chez des amis, dans les journaux où il
écrivait, au hasard de la rencontre. Bien qu'il l'eût suppliée de
rentrer chez eux, elle était tellement anxieuse, qu'elle avait préféré
rester là, sur cette banquette, à l'attendre.
Après le départ de sa fille, lorsqu'il la vit seule, Dejoie lui apporta
un journal.
«Si madame veut lire, pour prendre patience.»
Mais elle refusa du geste, et comme Saccard arrivait, elle fit la
vaillante, elle expliqua gaiement qu'elle avait envoyé son mari dans le
quartier, une course ennuyeuse dont elle s'était débarrassée. Saccard,
qui avait de l'amitié pour le petit ménage, comme il les nommait,
voulait absolument qu'elle entrât chez lui attendre à l'aise. Elle s'en
défendit, elle était bien là. Et il cessa d'insister, dans la surprise
qu'il éprouva, à se trouver nez à nez, brusquement, avec la baronne
Sandorff, qui sortait de chez Jantrou. D'ailleurs, ils se sourirent,
d'un air d'aimable intelligence, en gens qui échangent un simple salut,
pour ne pas s'afficher.
Jantrou, dans leur conversation, venait de dire à la baronne qu'il
n'osait plus lui donner de conseil. Sa perplexité augmentait, devant la
solidité de l'Universelle, sous les efforts croissants des baissiers
sans doute Gundermann l'emporterait, mais Saccard pouvait durer
longtemps, et il y avait peut-être gros à gagner encore avec lui. Il
l'avait décidée à temporiser, à les ménager tous deux. Le mieux était de
tâcher d'avoir toujours les secrets de l'un, en se montrant aimable, de
manière à les garder pour elle et à en profiter, ou bien à les vendre à
l'autre, selon l'intérêt. Et cela sans complot noir, arrangé par lui
d'un air de plaisanterie, tandis qu'elle-même lui promettait en riant de
le mettre dans l'affaire.
«Alors, elle est sans cesse fourrée chez vous, c'est votre tour?» dit
Saccard avec sa brutalité, en entrant dans le cabinet de Jantrou.
Celui-ci joua l'étonnement.
«Qui donc?... Ah! la baronne.... Mais, mon cher maître, elle vous adore.
Elle me le disait encore tout à l'heure.»
D'un geste d'homme qu'on ne trompe pas, le vieux corsaire l'avait
arrêté. Et il le regardait, dans sa déchéance de basse débauche, en
pensant que, si elle avait cédé à la curiosité de savoir comment
Sabatani était fait, elle pouvait bien vouloir goûter au vice de cette
ruine.
«Ne vous défendez pas, mon cher. Quand une femme joue, elle tomberait au
commissionnaire du coin, qui lui porterait un ordre.»
Jantrou fut très blessé, et il se contenta de rire, en s'obstinant à
expliquer la présence chez lui de la baronne, qui était venue,
disait-il, pour une question de publicité.
D'ailleurs, Saccard, d'un haussement d'épaules, avait déjà jeté de côté
cette question de femme, sans intérêt, selon lui. Debout, allant et
venant, se plantant devant la fenêtre pour regarder tomber l'éternelle
pluie grise, il exhalait sa joie énervée. Oui, l'Universelle avait
encore monté de vingt francs, la veille! Mais comment diable se
faisait-il que des vendeurs s'acharnaient? car la hausse serait allée
jusqu'à trente francs, sans un paquet de titres qui était tombé sur le
marché, dès la première heure. Ce qu'il ignorait, c'était que Mme
Caroline avait de nouveau vendu mille de ses actions, luttant elle-même
contre la hausse déraisonnable, ainsi que son frère lui en avait laissé
l'ordre. Certes, Saccard ne pouvait se plaindre devant le succès
grandissant, et cependant il était agité, ce jour-là, d'un tremblement
intérieur, fait de sourde crainte et de colère. Il criait que les sales
juifs avaient juré sa perte et que cette canaille de Gundermann venait
de se mettre à la tête d'un syndicat de baissiers pour l'écraser. On le
lui avait affirmé à la Bourse, on y parlait d'une somme de trois cents
millions, destinée par le syndicat à nourrir la baisse. Ah! les
brigands! Et ce qu'il ne répétait pas ainsi tout haut, c'étaient les
autres bruits qui couraient, plus nets de jour en jour, des rumeurs
contestant la solidité de l'Universelle, alléguant déjà des faits, des
symptômes de difficultés prochaines, sans avoir encore, il est vrai,
ébranlé en rien l'aveugle confiance du public.
Mais la porte fut poussée, et Huret entra, de son air d'homme simple.
«Ah! vous voilà donc, Judas!» dit Saccard.
Huret, en apprenant que Rougon allait décidément abandonner son frère,
s'était remis avec le ministre; car il avait la conviction que, le jour
où Saccard aurait Rougon contre lui, ce serait la catastrophe
inévitable. Pour obtenir son pardon, il était rentré dans la domesticité
du grand homme, faisant de nouveau ses courses, risquant à son service
les gros mots et les coups de pied au derrière.
«Judas, répéta-t-il avec le fin sourire qui éclairait parfois sa face
épaisse de paysan, en tout cas un Judas brave homme qui vient donner un
avis désintéressé au maître qu'il a trahi.»
Mais Saccard, comme s'il ne voulait pas l'entendre, cria, simplement
pour affirmer son triomphe:
«Hein? deux mille cinq cent vingt hier, deux mille cinq cent vingt-cinq
aujourd'hui.
--Je sais j'ai vendu tout à l'heure.»
Du coup, la colère qu'il dissimulait sous son air de plaisanterie,
éclata.
«Comment, vous avez vendu?... Ah! bien, c'est complet, alors! Vous me
lâchez pour Rougon et vous vous mettez avec Gundermann!»
Le député le regardait, ébahi.
«Avec Gundermann, pourquoi?... Je me mets avec mes intérêts, oh!
simplement! Moi, vous savez, je ne suis pas un casse-cou. Non, je n'ai
pas tant d'estomac, j'aime mieux réaliser tout de suite, dès qu'il y a
un joli bénéfice. Et c'est peut-être bien pour cela que je n'ai jamais
perdu.»
Il souriait de nouveau, en Normand prudent et avisé, qui, sans fièvre,
engrangeait sa moisson.
«Un administrateur de la société! continuait Saccard violemment. Mais
qui voulez-vous donc qui ait confiance? que doit-on penser, à vous voir
vendre ainsi, en plein mouvement de hausse? Parbleu! je ne m'étonne
plus, si l'on prétend que notre prospérité est factice et que le jour de
la dégringolade approche.... Ces messieurs vendent, vendons tous. C'est
la panique!»
Huret, silencieux, eut un geste vague. Au fond, il s'en moquait, son
affaire était faite. Il n'avait à présent que le souci de remplir la
mission dont Rougon l'avait chargé, le plus proprement possible, sans
avoir trop à en souffrir lui-même.
«Je vous disais donc, mon cher, que j'étais venu pour vous donner un
avis désintéressé... Le voici. Soyez sage, votre frère est furieux, il
vous abandonnera carrément, si vous vous laissez vaincre.»
Saccard, refrénant sa colère, ne broncha pas.
«C'est lui qui vous envoie me dire ça?»
Après une hésitation, le député jugea préférable d'avouer.
«Eh bien, oui, c'est lui.... Oh! vous ne supposez pas que les attaques de
_L'Espérance_ soient pour quelque chose dans son irritation. Il est
au-dessus de ces blessures d'amour-propre.... Non! mais en vérité, songez
combien la campagne catholique de votre journal doit gêner sa politique
actuelle. Depuis ces malheureuses complications de Rome, il a tout le
clergé à dos, il vient encore d'être forcé de faire condamner un évêque
comme d'abus.... Et, pour l'attaquer, vous allez justement choisir le
moment où il a grand-peine à ne pas se laisser déborder par l'évolution
libérale, née des réformes du 9 janvier, qu'il a consenti à appliquer,
comme on dit, dans l'unique désir de les endiguer sagement.... Voyons,
vous êtes son frère, croyez-vous qu'il soit content?
--En effet, répondit Saccard railleur, c'est bien vilain de ma part...
Voilà ce pauvre frère, qui, dans sa rage de rester ministre, gouverne au
nom des principes qu'il combattait hier, et qui s'en prend à moi, parce
qu'il ne sait plus comment se tenir en équilibre, entre la droite,
tachée d'avoir été trahie, et le tiers état, affamé du pouvoir. Hier
encore, pour calmer les catholiques, il lançait son fameux Jamais! il
jurait que jamais la France ne laisserait l'Italie prendre Rome au pape.
Aujourd'hui, dans sa terreur des libéraux, il voudrait bien leur donner
aussi un gage, il daigne songer à m'égorger pour leur plaire.... L'autre
semaine, Émile Olivier l'a secoué vertement à la Chambre...
--Oh! interrompit Huret, il a toujours la confiance des Tuileries,
l'empereur lui a envoyé une plaque de diamants.»
Mais, d'un geste énergique, Saccard disait qu'il n'était pas dupe.
«L'Universelle est désormais trop puissante, n'est-ce pas? Une banque
catholique, qui menace d'envahir le monde, de le conquérir par l'argent
comme on le conquérait jadis par la loi, est-ce que cela peut se
tolérer? Tous les libres penseurs, tous les francs-maçons, en passe de
devenir ministres, en ont froid dans les os.... Peut-être aussi a-t-on
quelque emprunt à tripoter avec Gundermann. Qu'est-ce qu'un gouvernement
deviendrait, s'il ne se laissait pas manger par ces sales juifs?... Et
voilà mon imbécile de frère qui, pour garder le pouvoir six mois de
plus, va me jeter en pâture aux sales juifs, aux libéraux, à toute la
racaille, dans l'espérance qu'on le laissera un peu tranquille, pendant
qu'on me dévorera.... Eh bien, retournez lui dire que je me fous de
lui...»
Il redressait sa petite taille, sa rage crevait enfin son ironie, en une
fanfare batailleuse de clairon.
«Entendez-vous bien, je me fous de lui! C'est ma réponse, je veux qu'il
le sache.»
Huret avait plié les épaules. Dès qu'on se fâchait, dans les affaires,
ce n'était plus son genre. Après tout, il n'était là-dedans qu'un
commissionnaire.
«Bon, bon! on le lui dira.... Vous allez vous faire casser les reins.
Mais ça vous regarde.»
Il y eut un silence. Jantrou, qui était resté absolument muet, en
affectant d'être tout entier à la correction d'un paquet d'épreuves,
avait levé les yeux, pour admirer Saccard. Était-il beau, le bandit,
dans sa passion! Ces canailles de génie parfois triomphent, à ce degré
d'inconscience, lorsque l'ivresse du succès les emporte. Et Jantrou, à
ce moment, était pour lui, convaincu de sa fortune.
«Ah! J'oubliais, reprit Huret. Il paraît que Delcambre, le procureur
général vous exècre.... Et, ce que vous ignorez encore, l'empereur l'a
nommé ce matin ministre de la Justice.»
Brusquement, Saccard s'était arrêté. Le visage assombri, il dit enfin:
«Encore de la propre marchandise! Ah! on a fait un ministre de ça.
Qu'est-ce que vous voulez que ça me fiche?
--Dame! reprit Huret en exagérant son air simple, si un malheur vous
arrivait, comme ça arrive à tout le monde, dans les affaires, votre
frère veut que vous ne comptiez pas sur lui, pour vous défendre contre
Delcambre.
--Mais, tonnerre de Dieu! hurla Saccard, quand je vous dis que je me
fous de toute la clique, de Rougon, de Delcambre, et de vous par-dessus
le marché!»
Heureusement, à cette minute, Daigremont entra. Il ne montait jamais au
journal, ce fut une surprise pour tous, qui coupa court aux violences.
Très correct, il distribua des poignées de main en souriant, d'une
amabilité flatteuse d'homme du monde. Sa femme allait donner une soirée,
où elle chanterait; et il venait simplement inviter en personne Jantrou,
pour avoir un bon article. Mais la présence de Saccard parut le ravir.
«Comment va, grand homme?
--Dites donc, vous n'avez pas vendu, vous?» demanda celui-ci, sans
répondre.
Vendre, ah! non, pas encore! Et son éclat de rire fut très sincère, il
était réellement de solidité plus grande.
«Mais il ne faut jamais vendre, dans notre situation! s'écria Saccard.
--Jamais! c'est ce que je voulais dire. Nous sommes tous solidaires,
vous savez que vous pouvez compter sur moi.»
Ses paupières avaient battu, il venait d'avoir un regard oblique, tandis
qu'il répondait des autres administrateurs, de Sédille, de Kolb, du
marquis de Bohain, comme de lui-même. L'affaire marchait si bien,
c'était vraiment un plaisir d'être tous d'accord, dans le plus
extraordinaire succès que la Bourse eût vu depuis cinquante ans. Et il
eut un mot charmant pour chacun, il s'en alla en répétant qu'il comptait
sur eux trois, pour sa soirée. Mounier, le ténor de l'Opéra, y donnerait
la réplique à sa femme. Oh! un effet considérable!
«Alors, demanda Huret partant à son tour, c'est tout ce que vous avez à
me répondre?
--Parfaitement!» déclara Saccard, de sa voix sèche.
Et il affecta de ne pas descendre avec lui, comme à son habitude. Puis,
lorsqu'il se retrouva seul avec le directeur du journal.
«C'est la guerre, mon brave! Il n'y a plus rien à ménager, tapez-moi sur
toutes ces fripouilles!... Ah! je vais donc pouvoir enfin mener la
bataille comme je l'entends!
--Tout de même, c'est raide!» conclut Jantrou, dont les perplexités
recommençaient.
Dans le couloir, sur la banquette, Marcelle attendait toujours. Il était
à peine quatre heures, et Dejoie venait déjà d'allumer les lampes,
tellement la nuit tombait vite, sous le ruissellement blafard et entêté
de la pluie. Chaque fois qu'il passait près d'elle, il trouvait un petit
mot pour la distraire. Du reste, les allées et venues des rédacteurs
s'activaient, des éclats de voix sortaient de la salle voisine, toute
cette fièvre qui montait, à mesure que se faisait le journal.
Marcelle, brusquement, en levant les yeux, aperçut Jordan devant elle.
Il était trempé, l'air anéanti, avec ce tressaillement de la bouche, ce
regard un peu fou des gens qui ont couru longtemps derrière quelque
espoir, sans l'atteindre. Elle avait compris.
«Rien, n'est-ce pas? demanda-t-elle, pâlissante.
--Rien, ma chérie, rien du tout.... Nulle part, pas possible...»
Et elle n'eut alors qu'une plainte basse, où tout son coeur saignait.
«Oh! mon Dieu!»
A ce moment, Saccard sortait du bureau de Jantrou, et il s'étonna de la
trouver là encore.
«Comment, madame, votre coureur de mari ne fait que de revenir? Je vous
disais bien d'entrer l'attendre dans mon cabinet.»
Elle le regardait fixement, une pensée soudaine s'était éveillée dans
ses grands yeux désolés. Elle ne réfléchit même pas, elle céda à cette
bravoure qui jette les femmes en avant, aux minutes de passion.
«Monsieur Saccard, j'ai quelque chose à vous demander.... Si vous vouliez
bien, maintenant, que nous passions chez vous...
--Mais certainement, madame.»
Jordan, qui craignait d'avoir deviné, voulait la retenir.
Il lui balbutiait à l'oreille des non! non! entrecoupés, dans l'angoisse
maladive où le jetaient toujours ces questions d'argent. Elle s'était
dégagée, il dut la suivre.
«Monsieur Saccard, reprit-elle, dès que la porte fut refermée, mon mari
court inutilement depuis deux heures pour trouver cinq cents francs, et
il n'ose pas vous les demander.... Alors, moi, je vous les demande...»
Et, de verve, avec ses airs drôles de petite femme gaie et résolue, elle
conta son affaire du matin, l'entrée brutale de Busch, l'envahissement
de sa chambre par les trois hommes, comment elle était parvenue à
repousser l'assaut, l'engagement qu'elle avait pris de payer le jour
même. Ah! ces plaies d'argent pour le petit monde, ces grandes douleurs
faites de honte et d'impuissance, la vie remise sans cesse en question,
à propos de quelques misérables pièces de cent sous!
«Busch, répéta Saccard, c'est ce vieux filou de Busch qui vous tient
dans ses griffes...»
Puis, avec une bonhomie charmante, se tournant vers Jordan, qui restait
silencieux, blême d'un insupportable malaise.
«Eh bien, je vais vous les avancer, moi, vos cinq cents francs. Vous
auriez dû me les demander tout de suite.»
Il s'était assis à sa table, pour signer un chèque, lors qu'il s'arrêta,
réfléchissant. Il se rappelait la lettre qu'il avait reçue, la visite
qu'il devait faire et qu'il reculait de jour en jour, dans l'ennui de
l'histoire louche qu'il flairait. Pourquoi n'irait-il pas tout de suite
rue Feydeau, profitant de l'occasion, ayant un prétexte?
«Écoutez, je le connais à fond, votre gredin.... Il vaut mieux que
j'aille en personne le payer, pour voir si je ne pourrai pas ravoir vos
billets à moitié prix.»
Les yeux de Marcelle, à présent, luisaient de gratitude.
«Oh! monsieur Saccard, que vous êtes bon!»
Et, s'adressant à son mari:
«Tu vois, grosse bête, que M. Saccard ne nous a pas mangés!»
Il lui sauta au cou, d'un mouvement irrésistible, il l'embrassa, car
c'était elle qu'il remerciait d'être plus énergique et adroite que lui,
dans ces difficultés de la vie qui le paralysaient.
«Non! non! dit Saccard, lorsque le jeune homme lui serra enfin la main,
le plaisir est pour moi, vous êtes très gentils tous les deux de vous
aimer si fort. Allez-vous-en tranquilles!»
Sa voiture, qui l'attendait, le mena en deux minutes rue Feydeau au
milieu de ce Paris boueux, dans la bousculade des parapluies et
l'éclaboussement des flaques. Mais, en haut, il eut beau sonner à la
vieille porte dépeinte, où une plaque de cuivre étalait le mot:
_Contentieux_, en grosses lettres noires: elle ne s'ouvrit pas, rien ne
bougeait à l'intérieur. Et il se retirait, lorsque, dans sa contrariété
vive, il l'ébranla violemment du poing. Alors, un pas traînard se fit
entendre, et Sigismond parut.
«Tiens! c'est vous!... Je croyais que c'était mon frère qui remontait et
qui avait oublié sa clef. Moi, jamais je ne réponds aux coups de
sonnette.... Oh! il ne tardera pas, vous pouvez l'attendre, si vous tenez
à le voir.»
Du même pas pénible et chancelant, il retourna, suivi du visiteur, dans
la chambre qu'il occupait, sur la place de la Bourse. Il y faisait
encore plein jour, à ces hauteurs, au-dessus de la brume dont la pluie
emplissait le fond des rues. La pièce était d'une nudité froide, avec
son étroit lit de fer, sa table et ses deux chaises, ses quelques
planches encombrées de livres, sans un meuble. Devant la cheminée, un
petit poêle, mal entretenu, oublié, venait de s'éteindre.
«Asseyez-vous, monsieur. Mon frère m'a dit qu'il ne faisait que
descendre et remonter.»
Mais Saccard refusait la chaise en le regardant, frappé des progrès que
la phtisie avait faits chez ce grand garçon pâle, aux yeux d'enfant, des
yeux noyés de rêve, singuliers sous l'énergique obstination du front.
Entre les longues boucles de ses cheveux, son visage s'était
extraordinairement creusé, comme allongé et tiré vers la tombe.
«Vous avez été souffrant?» demanda-t-il, ne sachant que dire.
Sigismond eut un geste de complète indifférence.
«Oh! comme toujours. La dernière semaine n'a pas été bonne, à cause de
ce vilain temps. Mais ça va bien tout de même.... Je ne dors plus, je ne
puis travailler, et j'ai un peu de fièvre, ça me tient chaud.... Ah! on
aurait tant à faire!»
Il s'était remis devant sa table, sur laquelle un livre, en langue
allemande, se trouvait grand ouvert. Et il reprit:
«Je vous demande pardon de m'asseoir, j'ai veillé toute la nuit, pour
lire cette oeuvre que j'ai reçue hier.... Une oeuvre, oui! dix années de
la vie de mon maître, Karl Marx, l'étude qu'il nous promettait depuis
long temps sur le capital!... Voici notre Bible, maintenant, la voici!»
Curieusement, Saccard vint jeter un regard sur le livre; mais la vue des
caractères gothiques le rebuta tout de suite.
«J'attendrai qu'il soit traduit», dit-il en riant.
Le jeune homme, d'un hochement de tête, sembla dire que, même traduit,
il ne serait guère pénétré que par les seuls initiés. Ce n'était pas un
livre de propagande. Mais quelle force de logique, quelle abondance
victorieuse de preuves, dans la fatale destruction de notre société
actuelle, basée sur le système capitaliste! La plaine était rase, on
pouvait reconstruire.
«Alors, c'est le coup de balai? demanda Saccard, toujours plaisantant.
--En théorie, parfaitement! répondit Sigismond. Tout ce que je vous ai
expliqué un jour, toute la marche de révolution est là. Reste à
l'exécuter en fait.... Mais vous êtes aveugles, si vous ne voyez point
les pas considérables que l'idée fait à chaque heure. Ainsi, vous qui,
avec votre Universelle, avez remué et centralisé en trois ans des
centaines de millions, vous ne semblez absolument pas vous douter que
vous nous conduisez tout droit au collectivisme.... J'ai suivi votre
affaire avec passion, oui! de cette chambre perdue, si tranquille, j'en
ai étudié le développement jour par jour, et je la connais aussi bien
que vous, et je dis que c'est une fameuse leçon que vous nous donnez là,
car l'État collectiviste n'aura à faire que ce que vous faites, vous
exproprier en bloc, lorsque vous aurez exproprié en détail les petits,
réaliser l'ambition de votre rêve démesuré, qui est, n'est-ce pas?
d'absorber tous les capitaux du monde, d'être l'unique banque,
l'entrepôt général de la fortune publique.... Oh! je vous admire
beaucoup, moi! je vous laisserais aller, si j'étais le maître, parce que
vous commencez notre besogne, en précurseur de génie.»
Et il souriait de son pâle sourire de malade, en remarquant l'attention
de son interlocuteur, très surpris de le trouver si au courant des
affaires du jour, très flatté aussi des éloges intelligents.
«Seulement, continua-t-il, le beau matin où nous vous exproprierons au
nom de la nation, remplaçant vos intérêts privés par l'intérêt de tous,
faisant de votre grande machine à sucer l'or des autres, la régulatrice
même de la richesse sociale, nous commencerons par supprimer ça.»
Il avait trouvé un sou parmi les papiers de sa table, il tenait en
l'air, entre deux doigts, comme la victime désignée.
«L'argent! s'écria Saccard, supprimer l'argent! la bonne folie!
--Nous supprimerons l'argent monnayé... Songez donc que la monnaie
métallique n'a aucune place, aucune raison d'être, dans l'État
collectiviste. A titre de rémunération, nous le remplaçons par nos bons
de travail; et, si vous le considérez comme mesure de la valeur, nous en
avons une autre qui nous en tient parfaitement lieu, celle que nous
obtenons en établissant la moyenne des journées de besogne, dans nos
chantiers.... Il faut le détruire, cet argent qui masque et favorise
l'exploitation du travailleur, qui permet de le voler, en réduisant son
salaire à la plus petite somme dont il a besoin, pour ne pas mourir de
faim. N'est-ce pas épouvantable, cette possession de l'argent qui
accumule les fortunes privées, barre le chemin à la féconde circulation,
fait des royautés scandaleuses, maîtresses souveraines du marché
financier et de la production sociale? Toutes nos crises, toute notre
anarchie vient de là.... Il faut tuer, tuer l'argent!»
Mais Saccard se fâchait. Plus d'argent, plus d'or, plus de ces astres
luisants, qui avaient éclairé sa vie! Toujours la richesse s'était
matérialisée pour lui dans cet éblouissement de la monnaie neuve,
pleuvant comme une averse de printemps, au travers du soleil, tombant en
grêle sur la terre qu'elle couvrait, des tas d'argent, des tas d'or,
qu'on remuait à la pelle, pour le plaisir de leur éclat et de leur
musique. Et l'on supprimait cette gaieté, cette raison de se battre et
de vivre!
«C'est imbécile, oh! ça, c'est imbécile!... Jamais, entendez-vous!
--Pourquoi jamais? pourquoi imbécile?... Est-ce que, dans l'économie de
la famille, nous faisons usage de l'argent? Vous n'y voyez que l'effort
en commun et que l'échange.... Alors, à quoi bon l'argent, lorsque la
société ne sera plus qu'une grande famille, se gouvernant elle-même?
--Je vous dis que c'est fou!... Détruire l'argent, mais c'est la vie
même, l'argent! Il n'y aurait plus rien, plus rien!»
Il allait et venait, hors de lui. Et, dans cet emportement, comme il
passait devant la fenêtre, il s'assura d'un regard que la Bourse était
toujours là, car peut-être ce terrible garçon l'avait-il, elle aussi,
effondrée d'un souffle. Elle y était toujours, mais très vague au fond
de la nuit tombante, comme fondue sous le linceul de pluie, un pâle
fantôme de Bourse près de s'évanouir en une fumée grise.
«D'ailleurs, je suis bien bête de discuter. C'est impossible...
Supprimez donc l'argent, je demande à voir ça.
--Bah! murmura Sigismond, tout se supprime, tout se transforme et
disparaît.... Ainsi, nous avons bien vu la forme de la richesse changer
déjà une fois, lorsque la valeur de la terre a baissé, que la fortune
foncière, domaniale, les champs et les bois, a décliné devant la fortune
mobilière, industrielle, les titres de rente et les actions, et nous
assistons aujourd'hui à une précoce caducité de cette dernière, à une
sorte de dépréciation rapide, car il est certain que le taux s'avilit,
que le cinq pour cent normal n'est plus atteint.... La valeur de l'argent
baisse donc, pourquoi l'argent ne disparaîtrait-il pas, pourquoi une
nouvelle forme de la fortune ne régirait-elle pas les rapports sociaux?
C'est cette fortune de demain que nos bons de travail apporteront.»
Il s'était absorbé dans la contemplation du sou, comme s'il eût rêvé
qu'il tenait le dernier sou des vieux âges, un sou égaré, ayant survécu
à l'antique société morte. Que de joies et que de larmes avaient usé
l'humble métal! Et il était tombé à la tristesse de l'éternel désir
humain.
«Oui, reprit-il doucement, vous avez raison, nous ne verrons pas ces
choses. Il faut des années, des années. Sait-on même si jamais l'amour
des autres aura en soi assez de vigueur pour remplacer l'égoïsme, dans
l'organisation sociale.... Pourtant, j'ai espéré le triomphe plus
prochain, j'aurais tant voulu assister à cette aube de la justice.»
Un instant, l'amertume du mal dont il souffrait brisa sa voix. Lui qui,
dans sa négation de la mort, la traitait comme si elle n'était pas, eut
un geste, pour l'écarter. Mais, déjà, il se résignait.
«J'ai fait ma tâche, je laisserai mes notes, dans le cas où je n'aurais
pas le temps d'en tirer l'ouvrage complet de reconstruction que j'ai
rêvé. Il faut que la société de demain soit le fruit mûr de la
civilisation, car, si l'on ne garde la bon côté de l'émulation et du
contrôle, tout croule.... Ah! cette société, comme je la vois nettement à
cette heure, créée enfin, complète, telle que je suis parvenu, après
tant de veilles, à la mettre debout! Tout est prévu, résolu, c'est enfin
la souveraine justice, l'absolu bonheur. Elle est là, sur le papier,
mathématique, définitive.»
Et il promenait ses longues mains émaciés parmi les notes éparses, et il
s'exaltait, dans ce rêve des milliards reconquis, partagé équitablement,
entre tous dans cette joie, et cette santé qu'il rendait d'un trait de
plume à l'humanité souffrante, lui qui ne mangeait plus, qui ne dormait
plus, qui achevait de mourir sans besoins, au milieu de la nudité de sa
chambre.
Mais une voix rude fit tressaillir Saccard.
«Qu'est-ce que vous faite là?»
C'était Busch qui rentrait et qui jetait sur le visiteur un regard
oblique d'amant jaloux dans sa continuelle crainte qu'on ne donnât une
crise de toux son frère, en le faisant trop parler. D'ailleurs, il
n'attendit pas la réponse, il grondait maternellement, désespéré.
«Comment! tu as encore laissé mourir ton poêle! Je te demande un peu si
c'est raisonnable, par une humidité pareille!»
Déjà, pliant les genoux, malgré la lourdeur de son grand corps, il
cassait du menu bois, il rallumait le feu. Puis, il alla chercher un
balai, fit le ménage, s'inquiéta de la potion que le malade devait
prendre toutes les deux heures. Et il ne se montra tranquille que
lorsqu'il eut décidé celui-ci à s'allonger sur le lit, pour se reposer.
«Monsieur Saccard, si vous désirez passer dans mon cabinet...»
Mme Méchain s'y trouvait, assise sur l'unique chaise.
Elle et Busch venaient de faire, dans le voisinage, une visite
importante, dont la pleine réussite les enchantait. C'était enfin, après
une attente désespérée, l'heureuse mise en marche d'une des affaires qui
les tenaient le plus au coeur. Pendant trois ans, la Méchain avait battu
le pavé, en quête de Léonie Cron, cette fille séduite, à laquelle le
comte de Beauvilliers avait signé une reconnaissance de dix mille
francs, payable le jour de sa majorité. Vainement, elle s'était adressée
à son cousin Fayeux, le receveur de rentes de Vendôme, qui avait acheté
pour Busch la reconnaissance, dans un lot de vieilles créances,
provenant de la succession du sieur Charpier, marchand de grains,
usurier à ses heures: Fayeux ne savait rien, écrivait seulement que la
fille Léonie Cron devait être en service chez un huissier, à Paris,
qu'elle avait quitté depuis plus de dix ans Vendôme, où elle n'était
jamais revenue et où il ne pouvait même questionner un seul de ses
parents, tous étant morts. La Méchain avait bien découvert l'huissier,
et elle était arrivée à suivre de là Léonie chez un boucher, chez une
dame galante, chez un dentiste; mais, à partir du dentiste, le fil se
cassait brusquement, la piste s'interrompait, une aiguille dans une
botte de foin, une fille tombée, perdue dans la boue du grand Paris.
Sans résultat, elle avait couru les bureaux de placement, visité les
garnis borgnes, fouillé la basse débauche, toujours aux aguets, tournant
la tête, interrogeant, dès que ce nom de Léonie frappait ses oreilles.
Et cette fille, qu'elle était allée chercher bien loin, voilà qu'elle
venait, ce jour-là, par un hasard, de mettre la main sur elle, rue
Feydeau, dans la maison publique voisine, où elle relançait une ancienne
locataire de la cité de Naples, qui lui devait trois francs. Un coup de
génie la lui avait fait flairer et reconnaître, sous le nom distingué de
Léonie, au moment où madame l'appelait au salon d'une voix perçante.
Tout de suite, Busch, averti, était revenu avec elle à la maison, pour
traiter; et cette grosse fille, aux durs cheveux noirs tombant sur les
sourcils, à la face plate et molle, d'une bassesse immonde, l'avait
d'abord surpris; puis il s'était rendu compte de son charme spécial,
surtout avant ses dix années de prostitution, ravi d'ailleurs qu'elle
fût tombée si bas, abominable. Il lui avait offert mille francs, si elle
lui abandonnait ses droits sur la reconnaissance. Elle était stupide,
elle avait accepté le marché avec une joie d'enfant. Enfin, on allait
donc pouvoir traquer la comtesse de Beauvilliers, on avait l'arme
cherchée, inespérée même, à ce point de laideur et de honte!
«Je vous attendais, monsieur Saccard. Nous avons à causer.... Vous avez
reçu ma lettre, n'est-ce pas?»
Dans l'étroite pièce, bondée de dossiers, déjà noire, qu'une maigre
lampe éclairait d'une lumière fumeuse, la Méchain, immobile et muette,
ne bougeait pas de l'unique chaise. Et resté debout, ne voulant point
avoir l'air d'être venu sur une menace, Saccard entama tout de suite
l'affaire Jordan, d'une voix dure et méprisante.
«Pardon, je suis monté pour régler une dette d'un de mes rédacteurs...
Le petit Jordan, un très charmant garçon, que vous poursuivez à boulets
rouges, avec une férocité vraiment révoltante. Ce matin encore,
parait-il, vous vous êtes conduit envers sa femme comme un galant homme
rougirait de le faire...»
Saisi d'être attaqué de la sorte, lorsqu'il s'apprêtait à prendre
l'offensive, Busch perdit pied, oublia l'autre histoire, s'irrita sur
celle-ci.
«Les Jordan, vous venez pour les Jordan... il n'y a pas de femme, il n'y
a pas de galant homme, dans les affaires. Quand on doit, on paie, je ne
connais que ça.... Des bougres qui se fichent de moi depuis des années,
dont j'ai eu une peine du diable à tirer quatre cents francs sou à
sou!... Ah! tonnerre de Dieu, oui! je les ferai vendre, je les jetterai
à la rue demain matin, si je n'ai pas ce soir, là, sur mon bureau, les
trois cent trente francs quinze centimes qu'ils me doivent encore.»
Et Saccard, par tactique, pour le mettre hors de lui, ayant dit qu'il
était déjà payé quarante fois de cette créance, qui ne lui avait
sûrement pas coûté dix francs, il s'étrangla en effet de colère.
«Nous y voilà! vous n'avez tous que ça à dire.... Et il y a aussi les
frais, n'est-ce pas? cette dette de trois cents francs qui est montée à
plus de sept cents.... Mais est-ce que ça me regarde, moi? On ne me paie
pas, je poursuis. Tant pis si la justice est chère, c'est sa faute!...
Alors, quand j'ai acheté une créance de dix francs, je devrais me faire
rembourser dix francs, et ce serait fini. Eh bien, et mes risques, et
mes courses, et mon travail de tête, oui! et mon intelligence?
Justement, tenez, pour cette affaire Jordan, vous pouvez consulter
madame, qui est là. C'est elle qui s'en est occupée. Ah! elle en a fait
des pas et des démarches, elle en a usé de la chaussure, à monter les
escaliers de tous les journaux, d'où on la flanquait à la porte comme
une mendiante, sans jamais lui donner l'adresse. Cette affaire, mais
nous l'avons nourrie pendant des mois, nous y avons rêvé, nous y avons
travaillé comme à un de nos chefs-d'oeuvre, elle me coûte une somme
folle, à dix sous l'heure seulement!»
Il s'exaltait, il montra d'un grand geste les dossiers qui emplissaient
la pièce.
«J'ai ici pour plus de vingt millions de créances, et de tous les âges,
de tous les mondes, d'infimes et de colossales.... Les voulez-vous pour
un million? je vous les donne. Quand on pense qu'il y a des débiteurs
que je file depuis un quart de siècle! Pour obtenir d'eux quelques
misérables centaines de francs, même moins parfois, je patiente des
années, j'attends qu'ils réussissent ou qu'ils héritent.... Les autres,
les inconnus, les plus nombreux, dorment là, regardez! dans ce coin,
tout ce tas énorme. C'est le néant ça, ou plutôt c'est la matière brute,
d'où il faut que je tire la vie, je veux dire ma vie, Dieu sait après
quelle complication de recherches et d'ennuis!... Et vous voulez que,
lorsque j'en tiens un enfin, solvable, je ne le saigne pas? Ah! non,
vous me croiriez trop bête, vous ne seriez pas si bête, vous!»
Sans s'attarder à discuter davantage, Saccard tira son portefeuille.
«Je vais vous donner deux cents francs, et vous allez me rendre le
dossier Jordan, avec un acquit de tout compte.»
Busch sursauta d'exaspération.
«Deux cents francs, jamais de la vie!... C'est trois cent trente francs
quinze centimes. Je veux les centimes.»
Mais, de sa voix égale, avec la tranquille assurance de l'homme qui
connaît la puissance de l'argent, montré, étalé, Saccard répéta à deux,
à trois reprises:
«Je vais vous donner deux cents francs...»
Et le juif, convaincu au fond qu'il était raisonnable de transiger,
finit par consentir, dans un cri de rage, les larmes aux yeux.
«Je suis trop faible. Quel sale métier!... Parole d'honneur! on me
dépouille, on me vole.... Allez! pendant que vous y êtes, ne vous gênez
pas, prenez-en d'autres, oui! fouillez dans le tas, pour vos deux cents
francs!»
Puis, lorsque Busch eut signé un reçu et écrit un mot pour l'huissier,
car le dossier n'était plus chez lui, il souffla un moment devant son
bureau, tellement secoué, qu'il aurait laissé partir Saccard, sans la
Méchain, qui n'avait pas eu un geste ni une parole.
«Et l'affaire?» dit-elle.
Il se souvint brusquement, il allait prendre sa revanche. Mais tout ce
qu'il avait préparé, son récit, ses questions, a marche savante de
l'entretien, se trouva emporté d'un coup, dans sa hâte d'arriver au
fait.
«L'affaire, c'est vrai.... Je vous ai écrit, monsieur Saccard. Nous avons
maintenant un vieux compte à régler ensemble...»
Il avait allongé la main pour prendre le dossier Sicardot, qu'il ouvrit
devant lui.
«En 1852, vous êtes descendu dans un hôtel meublé de la rue de la Harpe,
vous y avez souscrit douze billets de cinquante francs à une demoiselle
Rosalie Chavaille, âgée de seize ans, que vous avez violentée, un soir,
dans l'escalier.... Ces billets, les voici. Vous n'en avez pas payé un
seul, car vous êtes parti sans laisser d'adresse, avant l'échéance du
premier. Et le pis est qu'ils sont signés d'un faux nom, Sicardot, le
nom de votre première femme...»
Très pâle. Saccard écoutait, regardait. C'était, au milieu d'un
saisissement inexprimable, tout le passé qui s'évoquait, une sensation
d'écroulement, une masse énorme et confuse qui retombait sur lui. Dans
cette peur de la première minute, il perdit la tête, il bégaya.
«Comment savez-vous?... Comment avez-vous ça?»
Puis, de ses mains tremblantes, il se hâta de tirer de nouveau son
portefeuille, n'ayant que l'idée de payer, de rentrer en possession de
ce dossier fâcheux.
«Il n'y a pas de frais, n'est-ce pas?... C'est six cents francs.... Oh!
il y aurait beaucoup à dire, mais j'aime mieux payer, sans discussion.»
Et il tendit six billets de banque.
«Tout à l'heure! cria Busch, qui repoussa l'argent. Je n'ai pas
terminé... Madame, que vous voyez là, est la petite-cousine de Rosalie,
et ces papiers sont à elle, c'est en son nom que je poursuis le
remboursement.... Cette pauvre Rosalie est restée infirme, à la suite de
votre violence. Elle a eu beaucoup de malheurs, elle est morte dans une
misère affreuse, chez madame, qui l'avait recueillie.... Madame, si elle
voulait, pourrait vous raconter des choses...
--Des choses terribles!» accentua de sa petite voix la Méchain, rompant
son silence.
Effaré, Saccard se tourna vers elle, l'ayant oubliée, tassée là comme
une outre dégonflée à demi. Elle l'avait toujours inquiété, avec son
louche commerce d'oiseau de carnage sur les valeurs déclassées; et il la
retrouvait, mêlée à cette histoire désagréable.
«Sans doute, la malheureuse, c'est bien fâcheux, murmura-t-il. Mais, si
elle est morte, je ne vois vraiment.... Voici toujours les six cents
francs.»
Une seconde fois, Busch refusa de prendre la somme.
«Pardon, c'est que vous ne savez pas encore tout, c'est qu'elle a eu un
enfant.... Oui, un enfant qui est dans sa quatorzième année, un enfant
qui vous ressemble à un tel point, que vous ne pouvez le renier.»
Abasourdi, Saccard répéta à plusieurs reprises:
«Un enfant, un enfant...»
Puis, replaçant d'un geste brusque les six billets de banque dans son
portefeuille, tout à coup remis d'aplomb et très gaillard:
«Ah! ça, dites donc, est-ce que vous vous moquez de moi? S'il y a un
enfant, je ne vous fiche pas un sou.... Le petit a hérité de sa mère,
c'est le petit qui aura ça et tout ce qu'il voudra par-dessus le
marché... Un enfant, mais c'est très gentil, mais c'est tout naturel, il
n'y a pas de mal à avoir un enfant. Au contraire, ça me fait beaucoup de
plaisir, ça me rajeunit, parole d'honneur!... Où est-il, que j'aille le
voir? Pourquoi ne me l'avez-vous pas amené tout de suite?»
Stupéfié à son tour, Busch songeait à sa longue hésitation, aux
ménagements infinis que Mme Caroline prenait pour révéler l'existence de
Victor à son père. Et, démonté, il se jeta dans les explications les
plus violentes, les plus compliquées, lâchant tout à la fois, les six
mille francs d'argent prêté et de frais d'entretien que la Méchain
réclamait, les deux mille francs d'acompte donnés par Mme Caroline, les
instincts épouvantables de Victor, son entrée à l'Oeuvre du Travail. Et,
de son côté, Saccard sursautait, à chaque nouveau détail. Comment, six
mille francs! qui lui disait qu'au contraire on n'avait pas dépouillé le
gamin? Un acompte de deux mille francs! on avait eu l'audace d'extorquer
à une dame de ses amies deux mille francs! mais c'était un vol, un abus
de confiance! Ce petit, parbleu! on l'avait mal élevé, et l'on voulait
qu'il payât ceux qui étaient responsables de cette mauvaise éducation!
On le prenait donc pour un imbécile!
«Pas un sou! cria-t-il, entendez-vous, ne comptez pas tirer un sou de ma
poche!»
Busch, blême, s'était mis debout devant sa table.
«C'est ce que nous verrons. Je vous traînerai en justice.
--Ne dites donc pas de bêtises. Vous savez bien que la justice ne
s'occupe pas de ces choses-là... Et, si vous espérez me faire chanter,
c'est encore plus bête, parce que, moi, je me fiche de tout. Un enfant!
mais je vous dis que ça me flatte!»
Et, comme la Méchain bouchait la porte, il dut la bousculer, l'enjamber,
pour sortir. Elle suffoquait, elle lui jeta dans l'escalier, de sa voix
de flûte:
«Canaille! sans coeur!
--Vous aurez de nos nouvelles!» hurla Busch, qui referma la porte à la
volée.
Saccard était dans un tel état d'excitation, qu'il donna l'ordre à son
cocher de rentrer directement, rue Saint-Lazare. Il avait hâte de voir
Mme Caroline, il l'aborda sans une gêne, la gronda tout de suite d'avoir
donné les deux mille francs.
«Mais, ma chère amie, jamais on ne lâche de l'argent comme ça...
Pourquoi diable avez-vous agi sans me consulter?»
Elle, saisie qu'il sût enfin l'histoire, demeurait muette. C'était bien
l'écriture de Busch qu'elle avait reconnue, et maintenant elle n'avait
plus rien à cacher, puisqu'un autre venait de lui éviter le souci de la
confidence. Cependant, elle hésitait toujours, confuse pour cet homme
qui l'interrogeait si à l'aise.
«J'ai voulu vous éviter un chagrin.... Ce malheureux enfant était dans
une telle dégradation!... Depuis longtemps, je vous aurais tout raconté,
sans un sentiment...
--Quel sentiment?... Je vous avoue que je ne comprends pas.»
Elle n'essaya pas de s'expliquer, de s'excuser davantage, envahie d'une
tristesse, d'une lassitude de tout, elle si courageuse à vivre; tandis
que lui continuait à s'exclamer, enchanté, vraiment rajeuni.
«Ce pauvre gamin! je l'aimerai beaucoup, je vous assure.... Vous avez
très bien fait de le mettre à l'Oeuvre du Travail, pour le décrasser un
peu. Mais nous allons le retirer de là, nous lui donnerons des
professeurs.... Demain, j'irai le voir, oui! demain, si je ne suis pas
trop pris.»
Le lendemain, il y eut conseil, et deux jours se passèrent, puis la
semaine, sans que Saccard trouvât une minute. Il parla de l'enfant
souvent encore, remettant sa visite, cédant au fleuve débordé qui
l'emportait. Dans les premiers jours de décembre, le cours de deux mille
sept cents francs venait d'être atteint, au milieu de l'extraordinaire
fièvre dont l'accès maladif continuait à bouleverser la Bourse. Le pis
était que les nouvelles alarmantes avaient grandi, que la hausse
s'enrageait, dans un malaise croissant, intolérable: désormais, on
annonçait tout haut la catastrophe fatale, et on montait quand même, on
montait sans cesse, par la force obstinée d'un de ces prodigieux
engouements qui se refusent à l'évidence. Saccard ne vivait plus que
dans la fiction exagérée de son triomphe, entouré comme d'une gloire par
cette averse d'or qu'il faisait pleuvoir sur Paris, assez fin cependant
pour avoir la sensation du sol miné, crevassé, qui menaçait de
s'effondrer sous lui. Aussi, bien qu'à chaque liquidation il restât
victorieux, ne décolérait-il pas contre les baissiers, dont les pertes
déjà devaient être effroyables. Qu'avaient donc ces sales juifs à
s'acharner? N'allait-il pas enfin les détruire? Et il s'exaspérait
surtout de ce qu'il disait flairer, à côté de Gundermann, faisant son
jeu, d'autres vendeurs, des soldats de l'Universelle, peut-être, des
traîtres qui passaient à l'ennemi, ébranlés dans leur foi, ayant la hâte
de réaliser.
Un jour que Saccard exhalait ainsi son mécontentement devant Mme
Caroline, celle-ci crut devoir lui tout dire.
«Vous savez, mon ami, que j'ai vendu moi.... Je viens de vendre nos
dernières mille actions au cours de deux mille sept cents.»
Il resta anéanti, comme devant la plus noire des trahisons.
«Vous avez vendu, vous! vous, mon Dieu!»
Elle lui avait pris les mains, elle les lui serrait, vraiment peinée,
lui rappelant qu'elle et son frère l'avaient averti. Ce dernier, qui
était toujours à Rome, écrivait des lettres pleines d'une mortelle
inquiétude sur cette hausse exagérée, qu'il ne s'expliquait pas, qu'il
fallait enrayer à tout prix, sous peine d'une culbute en plein gouffre.
La veille encore, elle en avait reçu une lui donnant l'ordre formel de
vendre. Et elle avait vendu.
«Vous, vous! répétait Saccard. C'était vous qui me combattiez, que je
sentais dans l'ombre! Ce sont vos actions que j'ai dû racheter!»
Il ne s'emportait pas, selon son habitude, et elle souffrait davantage
de son accablement, elle aurait voulu le raisonner, lui faire abandonner
cette lutte sans merci qu'un massacre seul pouvait terminer.
«Mon ami, écoutez-moi.... Songez que nos trois mille titres ont produit
plus de sept millions et demi. N'est-ce point un gain inespéré,
extravagant? Moi, tout cet argent m'épouvante, je ne puis croire qu'il
m'appartienne.... Mais ce n'est d'ailleurs pas de notre intérêt personnel
qu'il s'agit. Songez aux intérêts de tous ceux qui ont remis leur
fortune entre vos mains, un effrayant total de millions que vous risquez
dans la partie. Pourquoi soutenir cette hausse insensée, pourquoi
l'exciter encore? On me dit de tous les côtés que la catastrophe est au
bout, fatalement.... Vous ne pourrez monter toujours, il n'y a aucune
honte à ce que les titres reprennent leur valeur réelle, et c'est la
maison solide, c'est le salut.»
Mais, violemment, il s'était remis debout.
«Je veux le cours de trois mille.... J'ai acheté et j'achèterai encore,
quitte à en crever.... Oui! que je crève, que tout crève avec moi, si je
ne fais pas et si je ne maintiens pas le cours de trois mille!»
Après la liquidation du 15 décembre, les cours montèrent à deux mille
huit cents, à deux mille neuf cents. Et ce fut le 21 que le cours de
trois mille vingt francs fut proclamé à la Bourse, au milieu d'une
agitation de foule démente. Il n'y avait plus ni vérité, ni logique,
l'idée de la valeur était pervertie, au point de perdre tout sens réel.
Le bruit courait que Gundermann, contrairement à ses habitudes de
prudence, se trouvait engagé dans d'effroyables risques, depuis des mois
qu'il nourrissait la baisse, ses pertes avaient grandi à chaque
quinzaine, au fur et à mesure de la hausse, par sauts énormes; et l'on
commençait à dire qu'il pourrait bien avoir les reins cassés. Toutes les
cervelles étaient à l'envers, on s'attendait à des prodiges.