Ce fut le 1er avril que l'Exposition universelle de 1867 ouvrit, au
milieu de fêtes, avec un éclat triomphal. La grande saison de l'empire
commençait, cette saison de l'empire commençait, cette saison de gala
suprême, qui allait faire de Paris l'auberge du monde, auberge pavoisée,
pleine de musiques et de chants, où l'on mangeait, où l'on forniquait
dans toutes les chambres. Jamais règne, à son apogée, n'avait convoqué
les nations à une si colossale ripaille. Vers les Tuileries
flamboyantes, dans une apothéose de féerie, le long défilé des
empereurs, des rois et des princes, se mettait en marche des quatre
coins de la terre.
Et ce fut à la même époque, quinze jours plus tard, que Saccard inaugura
l'hôtel monumental qu'il avait voulu, pour y loger royalement
l'Universelle. Six mois venaient de suffire, on avait travaillé jour et
nuit, sans perdre une heure, faisant ce miracle qui n'est possible qu'à
Paris; et la façade se dressait, fleurie d'ornements, tenant du temple
et du café-concert, une façade dont le luxe étalé arrêtait le monde sur
le trottoir. A l'intérieur, c'était une somptuosité, les millions des
caisses ruisselant le long des murs. Un escalier d'honneur conduisait à
la salle du conseil, rouge et or, d'une splendeur de salle d'opéra.
Partout, des tapis, des tentures, des bureaux installés avec une
richesse d'ameublement éclatante. Dans le sous-sol, où se trouvait le
service des titres, des coffres-forts étaient scellés, immenses, ouvrant
des gueules profondes de four, derrière les glaces sans tain des
cloisons, qui permettaient au public de les voir, rangés comme les
tonneaux des contes, où dorment les trésors incalculables des fées. Et
les peuples avec leurs rois, en marche vers l'Exposition, pouvaient
venir et défiler là: c'était prêt, l'hôtel neuf les attendait, pour les
aveugler, les prendre un à un à cet irrésistible piège de l'or, flambant
au grand soleil.
Saccard trônait dans le cabinet le plus somptueusement installé, un
meuble Louis XIV, à bois doré, recouvert de velours de Gênes. Le
personnel venait d'être augmenté encore, il dépassait quatre cents
employés; et c'était maintenant à cette armée que Saccard commandait,
avec un faste de tyran adoré et obéi, car il se montrait très large de
gratifications. En réalité, malgré son simple titre de directeur, il
régnait, au-dessus du président du conseil, au-dessus du conseil
d'administration lui-même, qui ratifiait simplement ses ordres. Aussi
Mme Caroline vivait-elle désormais dans une continuelle alerte, très
occupée à connaître chacune de ses décisions, pour tâcher de se mettre
en travers, s'il le fallait. Elle désapprouvait cette nouvelle
installation, beaucoup trop magnifique, sans pouvoir cependant la blâmer
en principe, ayant reconnu la nécessité d'un local plus vaste, aux beaux
jours de tendre confiance, lorsqu'elle plaisantait son frère qui
s'inquiétait. Sa crainte avouée, son argument, pour combattre tout ce
luxe, était que la maison y perdait son caractère de probité décente, de
haute gravité religieuse. Que penseraient les clients habitués à la
discrétion monacale, au demi-jour recueilli du rez-de-chaussée de la rue
Saint-Lazare, lorsqu'ils entreraient dans ce palais de la rue de
Londres, aux grands étages égayés de bruits, inondés de lumière? Saccard
répondait qu'ils seraient foudroyés d'admiration et de respect, que ceux
qui apportaient cinq francs, en tireraient dix de leur poche, saisis
d'amour-propre, grisés de confiance. Et ce fut lui, dans sa brutalité du
clinquant, qui eut raison. Le succès de l'hôtel était prodigieux,
dépassait en vacarme efficace les plus extraordinaires réclames de
Jantrou. Les petits rentiers dévots des quartiers tranquilles, les
pauvres prêtres de campagne débarqués le matin du chemin de fer,
bâillaient de béatitude devant la porte, en ressortaient rouges du
plaisir d'avoir des fonds là-dedans.
A la vérité, ce qui contrariait surtout Mme Caroline, c'était de ne plus
pouvoir être toujours dans la maison même, à exercer sa surveillance. A
peine lui était-il permis de se rendre rue de Londres, de loin en loin,
sous un prétexte. Elle vivait seule à présent, dans la salle des épures,
elle ne voyait guère Saccard que le soir. Il avait garde là son
appartement, mais tout le rez-de-chaussée restait fermé, ainsi que les
bureaux du premier étage; et la princesse d'Orviedo, heureuse au fond de
ne plus avoir le sourd remords de cette banque, cette boutique d'argent
installée chez elle, ne cherchait pas même à louer, avec son insouciance
voulue de tout gain, même légitime. La maison vide, résonnante à chaque
voiture qui passait, semblait un tombeau. Mme Caroline n'entendait plus,
au travers des plafonds, monter que ce silence frissonnant des guichets
clos, d'où, sans relâche, pendant deux années, il lui était venu un
léger tintement d'or. Les journées lui en paraissaient plus lourdes et
plus longues. Elle travaillait pourtant beaucoup, toujours occupée par
son frère, qui, d'Orient, lui envoyait des tâches d'écritures. Mais,
parfois, dans son travail elle s'arrêtait, écoutait; prise d'une anxiété
instinctive, ayant besoin de savoir ce qui se passait en bas; et rien,
pas un souffle, l'anéantissement des salles déménagées, vides, noires,
fermées à double tour. Alors, un petit froid la prenait, elle s'oubliait
quelques minutes, inquiète. Que faisait-on, rue de Londres? n'était-ce
point à cette seconde précise, que se produisait la lézarde dont
périrait l'édifice?
Le bruit se répandit, vague et léger encore, que Saccard préparait une
nouvelle augmentation du capital. De cent millions, il voulait le porter
à cent cinquante. C'était une heure de particulière excitation, l'heure
fatale où toutes les prospérités du règne, les immenses travaux qui
avaient transformé la ville, la circulation enragée de l'argent, les
furieuses dépenses du luxe, devaient aboutir à une fièvre chaude de la
spéculation. Chacun voulait sa part, risquait sa fortune sur le tapis
vert, pour se décupler et jouir, comme tant d'autres, enrichis en une
nuit. Les drapeaux de l'Exposition qui claquaient au soleil les
illuminations et les musiques du Champ-de-Mars, les foules du monde
entier inondant les rues, achevaient de griser Paris, dans un rêve
d'inépuisable richesse et de souveraine domination. Par les soirées
claires, de l'énorme cité en fête, attablée dans les restaurants
exotiques, changée en foire colossale où le plaisir se vendait libre
ment sous les étoiles, montait le suprême coup de démence, la folie
joyeuse et vorace des grandes capitales menacées de destruction. Et
Saccard, avec son flair de coupeur de bourses, avait tellement bien
senti chez tous cet accès, ce besoin de jeter au vent son argent, de
vider ses poches et son corps, qu'il venait de doubler les fonds
destinés à la publicité, en excitant Jantrou au plus assourdissant des
tapages. Depuis l'ouverture de l'Exposition, tous les jours, c'étaient,
dans la presse, des volées de cloche en faveur de l'Universelle. Chaque
matin amenait son coup de cymbales, pour faire retourner le monde: un
fait divers extraordinaire, l'histoire d'une dame qui avait oublié cent
actions dans un fiacre; un extrait d'un voyage en Asie Mineure, où il
était expliqué que Napoléon avait prédit la maison de la rue de Londres;
un grand article de tête, où, politiquement, le rôle de cette maison
était d'Orient; sans compter les notes continuelles des journaux jugé
par rapport à la solution prochaine de la question spéciaux, tous
embrigadés, marchant en masse compacte. Jantrou avait imaginé, avec les
petites feuilles financières, des traités à l'année, qui lui assuraient
une colonne dans chaque numéro; et il employait cette colonne, avec une
fécondité, une variété d'imagination étonnantes, allant jusqu'à
attaquer, pour le triomphe de vaincre ensuite. La fameuse brochure qu'il
méditait venait d'être lancée par le monde entier, à un million
d'exemplaires. Son agence nouvelle était également créée, cette agence
qui, sous le prétexte d'envoyer un bulletin financier aux journaux de
province, se rendait maîtresse absolue du marché de toutes les villes
importantes. Et _L'Espérance_ enfin, habilement conduite, prenait de
jour en jour une importance politique plus grande. On y avait beaucoup
remarqué une série d'articles, à la suite du décret du 19 janvier, qui
remplaçait l'adresse par le droit d'interpellation, nouvelle concession
de l'empereur, en marche vers la liberté. Saccard, qui les inspirait,
n'y faisait pas encore attaquer ouvertement son frère, resté ministre
d'État quand même, résigné, dans sa passion du pouvoir, à défendre
aujourd'hui ce qu'il condamnait hier; mais on l'y sentait aux aguets,
surveillant la situation fausse de Rougon, pris à la Chambre entre le
tiers parti affamé de son héritage, et les cléricaux, ligués avec les
bonapartistes autoritaires contre l'empire libéral; et les insinuations
commençaient déjà, le journal redevenait catholique militant, se
montrait plein d'aigreur, à chacun des actes du ministre. _L'Espérance_
passée à l'opposition, c'était la popularité, un vent de fronde achevant
de lancer le nom de l'Universelle aux quatre coins de la France et du
monde.
Alors, sous cette poussée formidable de publicité, dans ce milieu
exaspéré, mûr pour toutes les folies, l'augmentation probable du
capital, cette rumeur d'une émission nouvelle de cinquante millions,
acheva d'enfiévrer les plus sages. Des humbles logis aux hôtels
aristocratiques, de la loge des concierges au salon des duchesses, les
têtes prenaient feu, l'engouement tournait à la foi aveugle, héroïque et
batailleuse. On énumérait les grandes choses déjà faites par
l'Universelle, les premiers succès foudroyants, les dividendes
inespérés, tels qu'aucune autre société n'en avait distribué à ses
débuts. On rappelait l'idée si heureuse de la Compagnie des Paquebots
réunis, si prompte en magnifiques résultats, cette Compagnie dont les
actions faisaient déjà cent francs de prime; et la mine d'argent du
Carmel, d'un produit miraculeux, à laquelle un orateur sacré, lors du
dernier carême de Notre-Dame, avait fait une allusion, en parlant d'un
cadeau de Dieu à la chrétienté confiante; et une autre société créée
pour l'exploitation d'immenses gisements de houille, et celle qui allait
mettre en coupes réglées les vastes forêts du Liban, et la fondation de
la Banque nationale turque, à Constantinople, d'une solidité
inébranlable. Pas un échec, un bonheur croissant qui changeait en or
tout ce que la maison touchait, déjà un large ensemble de créations
prospères donnant une base solide aux opérations futures, justifiant
l'augmentation rapide du capital. Puis, c'était l'avenir qui s'ouvrait
devant les imaginations surchauffées, cet avenir si gros d'entreprises
plus considérables encore, qu'il nécessitait la demande des cinquante
millions, dont l'annonce suffisait à bouleverser ainsi les cervelles.
Là, le champ des bruits de Bourse et de salons était sans limite, mais
la grande affaire prochaine de la Compagnie des chemins de fer d'Orient
se détachait au milieu des autres projets, occupait toutes les
conversations, niée par les uns, exaltée par les autres. Les femmes
surtout se passionnaient, faisaient en faveur de l'idée une propagande
enthousiaste. Dans des coins de boudoir, aux dîners de gala, derrière
les jardinières en fleur, à l'heure tardive du thé, jusqu'au fond des
alcôves, il y avait des créatures charmantes, d'une câlinerie
persuasive, qui catéchisaient les hommes: «Comment, vous n'avez pas de
l'Universelle? Mais il n'y a que ça! achetez vite de l'Universelle, si
vous voulez qu'on vous aime!» C'était la nouvelle Croisade, comme elles
disaient, la conquête de l'Asie, que les croisés de Pierre l'Ermite et
de Saint Louis n'avaient pu faire, et dont elles se chargeaient, elles,
avec leurs petites bourses d'or. Toutes affectaient d'être bien
renseignées, parlaient en termes techniques de la ligne mère qu'on
allait ouvrir d'abord, de Brousse à Beyrouth par Angora et Alep. Plus
tard, viendrait l'embranchement de Smyrne à Angora; plus tard, celui de
Trébizonde à Angora, par Erzeroum et Sivas; plus tard encore, celui de
Damas à Beyrouth. Et elles souriaient, clignaient les yeux, chuchotaient
qu'il y en aurait un autre peut-être, oh! dans longtemps, de Beyrouth à
Jérusalem, par les anciennes villes du littoral, Saida,
Saint-Jean-d'Acre, Jaffa, puis, mon Dieu! qui sait? de Jérusalem à
Port-Saïd et à Alexandrie. Sans compter que Bagdad n'était pas loin de
Damas, et que, si une ligne ferrée était poussée jusque-là, ce serait un
jour la Perse, l'Inde, la Chine, acquises à l'Occident. Il semblait que,
sur un mot de leurs jolies bouches, les trésors retrouvés des califes
resplendissaient, dans un conte merveilleux des Mille et une Nuits. Les
bijoux, les pierreries du rêve, pleuvaient dans les caisses de la rue de
Londres, tandis que fumait l'encens du Carmel, un fond délicat et vague
de légendes bibliques, qui divinisait les gros appétits de gain.
N'était-ce pas l'Eden reconquis, la Terre sainte délivrée, la religion
triomphante, au berceau même de l'humanité? Et elles s'arrêtaient,
refusaient d'en dire davantage, les regards brillant de ce qu'il fallait
cacher. Cela ne se confiait même pas à l'oreille. Beaucoup d'entre elles
l'ignoraient, affectaient de le savoir. C'était le mystère, ce qui
n'arriverait peut-être jamais, et qui peut-être éclaterait un jour comme
un coup de foudre: Jérusalem rachetée au sultan, donnée au pape, avec la
Syrie pour royaume; la papauté ayant un budget fourni par une banque
catholique, le Trésor du Saint-Sépulcre, qui la mettrait à l'abri des
perturbations politiques; enfin, le catholicisme rajeuni, dégagé des
compromissions, retrouvant une autorité nouvelle, dominant le monde, du
haut de la montagne où le Christ a expiré.
Maintenant, le matin, Saccard, dans son luxueux cabinet Louis XIV, était
obligé de défendre sa porte, lorsqu'il voulait travailler; car c'était
un assaut, le défilé d'une cour venant comme au lever d'un roi, des
courtisans, des gens d'affaires, des solliciteurs, une adoration et une
mendicité effrénées autour de la toute-puissance. Un matin des premiers
jours de juillet surtout, il se montra impitoyable, ayant donné l'ordre
formel de n'introduire personne. Pendant que l'antichambre regorgeait de
monde, d'une foule qui s'entêtait, malgré l'huissier, attendant,
espérant quand même, il s'était enfermé avec deux chefs de service pour
achever d'étudier l'émission nouvelle. Après l'examen de plusieurs
projets, il venait de se décider en faveur d'une combinaison qui, grâce
à cette émission nouvelle de cent mille actions, devait permettre de
libérer complètement les deux cent mille actions anciennes, sur
lesquelles cent vingt-cinq francs seulement avaient été versés; et, afin
d'arriver à ce résultat, l'action réservée aux seuls actionnaires à
raison d'un titre nouveau pour deux titres anciens; serait émise à huit
cent cinquante francs, immédiatement exigibles, dont cinq cents francs
pour le capital et une prime de trois cent cinquante francs pour la
libération projetée. Mais des complications se présentaient, il y avait
encore tout un trou à boucher, ce qui rendait Saccard très nerveux. Le
bruit des voix, dans l'antichambre, l'irritait. Ce Paris à plat ventre,
ces hommages qu'il recevait d'habitude avec une bonhomie de despote
familier, l'emplissaient de mépris, ce jour-là. Et Dejoie, qui parfois
lui servait d'huissier le matin, s'étant permis de faire le tour et
d'apparaître par une petite porte du couloir, il l'accueillit
furieusement.
«Quoi? Je vous ai dit personne, personne, entendez-vous!... Tenez!
prenez ma canne, plantez-la à ma porte, et qu'il la baisent!»
Dejoie, impassible, se permit d'insister.
«Pardon, monsieur, c'est la comtesse de Beauvilliers. Elle m'a supplié,
et comme je sais que monsieur veut lui être agréable...
--Eh! cria Saccard emporté, qu'elle aille au diable avec les autres!»
Mais tout de suite il se ravisa, d'un geste de colère émue.
«Faites-la entrer, puisqu'il est dit qu'on ne me fichera pas la paix!...
Et par cette petite porte, pour que le troupeau n'entre pas avec elle.»
L'accueil que Saccard fit à la comtesse de Beauvilliers fut d'une
brusquerie d'homme tout secoué encore. La vue d'Alice, qui accompagnait
sa mère, de son air muet et profond, ne le calma même pas. Il avait
renvoyé les deux chefs de service, il ne songeait qu'à les rappeler pour
continuer son travail.
«Je vous en prie, madame, dites vite, car je suis horriblement pressé.»
La comtesse s'arrêta, surprise, toujours lente, avec sa tristesse de
reine déchue.
«Mais, monsieur, si je vous dérange...»
Il dut leur indiquer des sièges; et la jeune fille, plus brave, s'assît
la première, d'un mouvement résolu, tandis que la mère reprenait:
«Monsieur, c'est pour un conseil.... Je suis dans l'hésitation la plus
douloureuse, je sens que je ne me déciderai jamais toute seule...»
Et elle lui rappela qu'à la fondation de la banque, elle avait pris cent
actions, qui, doublées, lors de la première augmentation du capital et
doublées encore lors de la seconde, faisaient aujourd'hui un total de
quatre cents actions, sur lesquelles elle avait versé, primes comprises,
la somme de quatre-vingt-sept mille francs. En dehors de ses vingt mille
francs d'économies, elle avait donc dû, pour payer cette somme,
emprunter soixante-dix mille francs sur sa ferme des Aublets.
«Or, continua-t-elle, je trouve aujourd'hui un acquéreur pour les
Aublets.... Et, n'est-ce pas? il est question d'une émission nouvelle, de
sorte que je pourrais peut-être placer toute notre fortune dans votre
maison.»
Saccard s'apaisait, flatté de voir les deux pauvres femmes, les
dernières d'une grande et antique race, si confiantes, si anxieuses
devant lui. Rapidement, avec des chiffres, il les renseigna.
«Une nouvelle émission, parfaitement, je m'en occupe.... L'action sera de
huit cent cinquante francs, avec la prime.... Voyons, nous disons que
vous avez quatre cents actions. Il va donc vous en être attribué deux
cents, ce qui vous obligera à un versement de cent soixante-dix mille
francs. Mais tous vos titres seront libérés, vous aurez six cents
actions bien à vous, ne devant rien à personne.»
Elles ne comprenaient pas, il dut leur expliquer cette libération des
titres, à l'aide de la prime; et elles restaient un peu pâles, devant
ces gros chiffres, oppressées à l'idée du coup d'audace qu'il fallait
risquer.
«Comme argent, murmura enfin la mère, ce serait bien cela.... On m'offre
deux cent quarante mille francs des Aublets, qui en valaient autrefois
quatre cent mille; de sorte que, lorsque nous aurions remboursé la somme
empruntée déjà, il nous resterait juste de quoi faire le versement...
Mais, mon Dieu! quelle terrible chose, cette fortune déplacée, toute
notre existence jouée ainsi!»
Et ses mains tremblaient, il y eut un silence, pendant lequel elle
songeait à cet engrenage qui lui avait pris d'abord ses économies, puis
les soixante-dix mille francs empruntés, et qui menaçait maintenant de
lui prendre la ferme entière. Son ancien respect de la fortune
domaniale, en labours, en prés, en forêts, sa répugnance pour le trafic
sur l'argent, cette basse besogne de juifs, indigne de sa race,
revenaient et l'angoissaient, à cette minute décisive où tout allait
être consommé. Muette, sa fille la regardait, de ses yeux ardents et
purs.
Saccard eut un sourire encourageant.
«Dame! il est bien certain qu'il faut que vous ayez confiance en nous...
Seulement, les chiffres sont là. Examinez-les, et toute hésitation me
semble dès lors impossible.... Admettons que vous fassiez l'opération,
vous avez donc six cents actions, qui, libérées, vous ont coûté la somme
de deux cent cinquante-sept mille francs. Or, elles sont aujourd'hui au
cours moyen de treize cents francs, ce qui vous fait un total de sept
cent quatre-vingt mille francs. Déjà, vous avez plus que triplé votre
argent.... Et ça continuera, vous verrez la hausse, après l'émission! Je
vous promets le million avant la fin de l'année.
--Oh! maman!» laissa échapper Alice, dans un soupir, comme malgré elle.
Un million! L'hôtel de la rue Saint-Lazare débarrassé de ses
hypothèques, nettoyé de sa crasse de misère! Le train de maison remis
sur un pied convenable, tiré de ce cauchemar des gens qui ont voiture et
qui manquent de pain! La fille mariée avec une dot décente, pouvant
avoir enfin un mari et des enfants, cette joie que se permet la dernière
pauvresse des rues! Le fils, que le climat de Rome tuait, soulagé
là-bas, mis en état de tenir son rang, en attendant de servir la grande
cause, qui l'utilisait si peu! La mère rétablie en sa haute situation,
payant son cocher, ne lésinant plus pour ajouter un plat à ses dîners du
mardi, et ne se condamnant plus au jeûne pour le reste de la semaine! Ce
million flambait, était le salut, le rêve.
La comtesse, conquise, se tourna vers sa fille, pour l'associer à sa
volonté.
«Voyons, qu'en penses-tu?»
Mais celle-ci ne disait plus rien, fermait lentement les paupières,
éteignant l'éclat de ses yeux.
«C'est vrai, reprit la mère, souriante à son tour, j'oublie que tu veux
me laisser maîtresse absolue.... Mais je sais combien tu es brave et tout
ce que tu espères...»
Et, s'adressant à Saccard:
«Ah! monsieur, on parle de vous avec tant d'éloges!... Nous ne pouvons
aller nulle part, sans qu'on nous raconte des choses très belles, très
touchantes. Ce n'est pas seulement la princesse d'Orviedo, ce sont
toutes mes amies qui sont enthousiastes de votre oeuvre. Beaucoup me
jalousent d'être de vos premières actionnaires, et si on les écoutait,
on vendrait jusqu'à ses matelas, pour prendre de vos actions.»
Elle plaisantait doucement.
«Je les trouve même un peu folles, oui! un peu folles, oui! C'est sans
doute que je ne suis plus assez jeune.... Ma fille est une de vos
admiratrices. Elle croit en votre mission, elle fait de la propagande
dans tous les salons où je la mène.»
Charmé, Saccard, regarda Alice, et elle était en ce moment si animée, si
vibrante de foi, qu'elle lui parut vraiment très jolie, malgré son teint
jaune et son cou trop mince, déjà fané. Aussi se trouvait-il grand et
bon, à l'idée d'avoir fait le bonheur de cette triste créature, que
l'espoir d'un mari suffisait à embellir.
«Oh! d'une voix basse et comme lointaine, c'est si beau, cette conquête,
là-bas.... Oui, une ère nouvelle, la croix rayonnante...»
C'était le mystère, ce que personne ne disait; et sa voix baissait
encore, se perdait en un souffle de ravissement. Lui, d'ailleurs, la
faisait taire d'un geste amical; car il ne tolérait pas qu'on parlât en
sa présence de la grande chose, le but suprême et caché. Son geste
enseignait qu'il fallait toujours y tendre, mais n'en jamais ouvrir les
lèvres. Dans le sanctuaire, les encensoirs se balançaient, aux mains des
quelques initiés.
Après un silence attendri, la comtesse se leva enfin.
«Eh bien, monsieur, je suis convaincue, je vais écrire à mon notaire que
j'accepte l'offre qui se présente pour les Aublets.... Que Dieu me
pardonne si je fais mal!»
Saccard, debout, déclara avec une gravité émue:
«C'est Dieu lui-même qui vous inspire, madame, soyez-en certaine.»
Et, comme il les accompagnait jusque dans le couloir, évitant
l'antichambre, où l'entassement continuait, il rencontra Dejoie, qui
rôdait, l'air gêné.
«Qu'y a-t-il? Ce n'est pas quelqu'un encore, j'imagine?
--Non, non, monsieur.... Si j'osais demander un avis à monsieur.... C'est
pour moi...»
Et il manoeuvrait de telle façon que Saccard se retrouva dans son
cabinet, tandis que lui restait sur le seuil, très déférent.
«Pour vous?... Ah! c'est vrai, vous êtes actionnaire, vous aussi.... Eh
bien, mon garçon, prenez les nouveaux titres qui vont vous être
réservés, vendez plutôt vos chemises pour les prendre. C'est le conseil
que je donne à tous nos amis.
--Oh! monsieur, le morceau est trop gros, ma fille et moi n'avons pas
tant d'ambition.... Au début, il ai pris huit actions, avec les quatre
mille francs d'économies que ma pauvre femme nous a laissés; et je n'ai
toujours que ces huit-là, parce que, n'est-ce pas? aux autres émissions,
lorsqu'on a doublé deux fois le capital, nous n'avons pas eu l'argent,
pour accepter les titres qui nous revenaient.... Non, non, il ne s'agit
pas de ça, il ne faut pas être si gourmand!-Je voulais seulement
demander à monsieur, sans l'offenser, si monsieur est d'avis que je
vende.
--Comment! que vous vendiez?»
Alors, Dejoie, avec toutes sortes de circonlocutions quiètes et
respectueuses, exposa son cas. Au cours de treize cents francs, ses huit
actions représentaient dix mille quatre cents francs. Il pouvait donc
largement donner à Nathalie les six mille francs de dot que le
cartonnier exigeait. Mais, devant la hausse continue des titres, un
appétit d'argent lui était venu, l'idée, vague d'abord, puis tyrannique,
de se faire sa part, d'avoir à lui une petite rente de six cents francs,
qui lui permettrait de se retirer.
Seulement, un capital de douze mille francs ajouté aux six mille francs
de sa fille, cela faisait l'énorme total de dix-huit mille francs; et il
désespérait d'arriver jamais à ce chiffre, car il avait calculé que,
pour cela, il lui faudrait attendre le cours de deux mille trois cents
francs.
«Vous comprenez, monsieur, que si ça ne doit plus monter, j'aime mieux
vendre, parce que le bonheur de Nathalie avant tout, n'est-ce pas?...
Tandis que, si ça monte encore, j'aurai un tel crève-coeur d'avoir
vendu...»
Saccard éclata.
«Ah! çà, mon garçon, vous êtes stupide!... Est-ce que vous croyez que
nous allons nous arrêter à treize cents? Est-ce que je vends, moi?...
Vous les aurez, vos dix-huit mille francs, j'en réponds. Et décampez! et
flanquez-moi dehors tout ce monde qui est là, en disant que je suis
sorti!»
Quand il se retrouva seul, Saccard put rappeler les deux chefs de
service et terminer son travail en paix.
Il fut décidé qu'une assemblée générale extraordinaire aurait lieu en
août, pour voter la nouvelle augmentation du capital. Hamelin, qui
devait la présider, débarqua à Marseille, dans les derniers jours de
juillet. Sa soeur, depuis deux mois, à chacune de ses lettres, lui
conseillait de revenir, d'une façon de plus en plus pressante. Elle
avait, au milieu du succès brutal qui se déclarait chaque jour
davantage, la sensation d'un danger sourd, une crainte irraisonnée, dont
elle n'osait même parler; et elle préférait que son frère fût là, à se
rendre compte des choses par lui-même, car elle en arrivait à douter
d'elle, craignant d'être sans force contre Saccard, de se laisser
aveugler, au point de trahir ce frère qu'elle aimait tant. N'aurait-il
pas fallu lui avouer sa liaison, qu'il ne soupçonnait certainement pas,
dans son innocence d'homme de foi et de science, traversant la vie en
dormeur éveillé? Cette idée lui était extrêmement pénible; et elle se
laissait aller aux capitulations lâches, elle discutait avec le devoir,
qui, très net, lui ordonnait maintenant qu'elle connaissait Saccard et
son passé, de tout dire, pour qu'on se méfiât. Dans ses heures de force,
elle se faisait la promesse d'avoir une explication décisive, de ne pas
abandonner sans contrôle le maniement de sommes d'argent si
considérables à des mains criminelles, entre lesquelles tant, de
millions déjà avaient craqué, s'étaient effondrés, écrasant le monde.
C'était le seul parti à prendre, viril et honnête, digne d'elle. Puis sa
lucidité se troublait, elle faiblissait, temporisait, ne trouvait plus,
comme griefs, que des irrégularités, communes à toutes les maisons de
crédit, affirmait-il. Peut-être avait-il raison de lui dire en riant que
le monstre dont elle avait peur, c'était le succès, ce succès de Paris
qui retentit et frappe en coup de foudre, et qui la laissait tremblante,
ainsi que sous l'imprévu et l'angoisse d'une catastrophe. Elle ne savait
plus, il y avait même des heures où elle l'admirait davantage, pleine de
cette infinie tendresse qu'elle lui gardait, tout en ayant cessé de
l'estimer. Jamais elle n'aurait cru son coeur si compliqué, elle se
sentait femme, elle redoutait de ne plus pouvoir agir. Et c'est pourquoi
elle se montra très heureuse du retour de son frère.
Ce fut, dès le soir du retour d'Hamelin, que Saccard, dans la salle des
épures où ils étaient certains de n'être pas dérangés, voulut lui
soumettre les résolutions que le conseil d'administration aurait à
approuver, avant de les faire voter par l'assemblée générale. Mais le
frère et la soeur devancèrent l'heure du rendez-vous, d'un tacite
accord, et ils se trouvèrent un instant seuls, ils purent causer.
Hamelin revenait très gai, ravi d'avoir mené à bien l'affaire complexe
des chemins de fer, dans ce pays d'Orient, si endormi de paresse, si
obstrué d'obstacles politiques, administratifs et financiers. Enfin, le
succès était complet, les premiers travaux allaient commencer, des
chantiers s'ouvriraient, de toutes parts, aussitôt que la société aurait
achevé de se constituer à Paris. Et il se montrait si enthousiaste, si
confiant en l'avenir, que ce fut pour Mme Caroline une nouvelle cause de
silence, tellement cela lui coûtait de gâter cette belle joie.
Cependant, elle exprima des doutes, le mit en garde contre l'engouement
qui emportait le public. Il l'arrêta, la regarda en face: savait-elle
quelque chose de louche? pourquoi ne parlait-elle pas? Et elle ne parla
pas, elle ne trouvait à articuler rien de net.
Saccard, qui n'avait pas encore revu Hamelin, lui sauta au cou,
l'embrassa, avec son exubérance méridionale. Puis, lorsque ce dernier
lui eut confirmé ses dernières lettres, en lui donnant des détails sur
l'absolue réussite de son long voyage, il s'exalta.
«Ah! mon cher, cette fois, nous allons être les maîtres de Paris, les
rois du marché... Moi aussi, j'ai bien travaillé j'ai une idée
extraordinaire. Vous allez voir.»
Tout de suite, il lui expliqua sa combinaison, pour porter le capital de
cent à cent cinquante millions, en émettant cent mille actions
nouvelles, et pour libérer du même coup tous les titres, aussi bien les
anciens que les nouveaux. Il lançait l'action à huit cent cinquante
francs, se faisait ainsi, avec les trois cent cinquante francs de prime,
une réserve qui, augmentée des sommes déjà mises de côté à chaque bilan,
atteignait le chiffre de vingt-cinq millions; et il ne lui restait qu'à
trouver une pareille somme, pour obtenir les cinquante millions
nécessaires à la libération des deux cent mille actions anciennes. Or,
c'est ici qu'il avait eu son idée extraordinaire, celle de faire dresser
un bilan approximatif des gains de l'année courante, gains qui, selon
lui, monteraient à un minimum de trente-six millions. Il y puisait
tranquillement les vingt-cinq millions qui lui manquaient. Et
l'Universelle allait ainsi, à partir du 31 décembre 1867, avoir un
capital définitif de cent cinquante millions, divisé en trois cent mille
actions entièrement libérées. On unifiait les actions, on les mettait au
porteur, de façon à faciliter leur libre circulation sur le marché.
C'était le triomphe définitif, l'idée de génie.
«Oui, de génie! cria-t-il, le mot n'est pas trop fort!» Un peu étourdi,
Hamelin feuilletait les pages du projet, examinait les chiffres.
«Je n'aime guère ce bilan si actif, dit-il enfin. Ce sont de véritables
dividendes que vous allez donner là à vos actionnaires, puisque vous
libérez leurs titres; et il faut être certain que toutes les sommes sont
bien acquises: autrement, on nous accuserait avec raison d'avoir
distribué des dividendes fictifs.»
Saccard s'emporta.
«Comment! mais je suis au-dessous de l'estimation! Voyez donc si je n'ai
pas été raisonnable: est-ce que les Paquebots, est-ce que le Carmel,
est-ce que la Banque turque ne vont pas donner des gains supérieurs à
ceux que j'ai inscrits? Vous m'apportez de là-bas des bulletins de
victoire, tout marche, tout prospère, et c'est vous qui me chicanez sur
la certitude de notre succès!»
Souriant, Hamelin le calma d'un geste. Si, si! il avait la foi.
Seulement, il était pour le cours régulier des choses.
«En effet, dit doucement Mme Caroline, à quoi bon se presser? Ne
pourrait-on attendre avril pour cette augmentation de capital?... Ou
encore, puisque vous avez besoin de vingt-cinq millions de plus,
pourquoi n'émettez-vous pas les actions à mille ou douze cents francs
tout de suite, ce qui vous éviterait d'anticiper sur les gains du
prochain bilan?»
Un instant interloqué, Saccard la regardait, en s'étonnant qu'elle eût
trouvé cela.
«Sans doute, à onze cents francs, au lieu de huit cent cinquante, les
cent mille actions produiraient juste les vingt-cinq millions.
--Eh bien, c'est tout trouvé, alors, reprit-elle. Vous ne craignez pas
que les actionnaires regimbent. Ils donneront aussi bien onze cents
francs que huit cent cinquante.
--Ah! oui, certes! ils donneront tout ce qu'on voudra! et ils se
battront encore, à qui donnera davantage!... Les voilà en folie, ils
démoliraient l'hôtel pour nous apporter leur argent.»
Mais, brusquement, il revint à lui, il eut un sursaut de violente
protestation.
«Qu'est-ce que vous me chantez là? Je ne veux pas leur demander onze
cents francs, à aucun prix! Ce serait vraiment trop bête et trop
simple.... Comprenez donc que, dans ces questions de crédit, il faut
toujours frapper l'imagination. L'idée de génie, c'est de prendre dans
la poche des gens l'argent qui n'y est pas encore. Du coup, ils
s'imaginent qu'ils ne le donnent pas, que c'est un cadeau qu'on leur
fait. Et puis, vous ne voyez pas l'effet colossal de ce bilan anticipé
paraissant dans tous les journaux, de ces trente-six millions de gain
annoncés d'avance, à toute fanfare!... La Bourse va prendre feu, nous
dépassons le cours de deux mille, et nous montons, et nous montons, et
nous ne nous arrêtons plus!»
Il gesticulait, il était debout, se grandissant sur ses petites jambes;
et, en vérité, il devenait grand, le geste dans les étoiles, en poète de
l'argent que les faillites et les ruines n'avaient pu assagir. C'était
son système instinctif, l'élan même de tout son être, cette façon de
fouailler les affaires, de les mener au triple galop de sa fièvre. Il
avait forcé le succès, allumé les convoitises par cette foudroyante
marche de l'Universelle trois émissions en trois ans, le capital sautant
de vingt-cinq à cinquante, à cent, à cent cinquante millions, dans une
progression qui semblait annoncer une miraculeuse prospérité. Et les
dividendes, eux aussi, procédaient par bonds: rien la première année,
puis dix francs, puis trente-trois francs, puis les trente-six millions,
la libération de tous les titres! Et cela dans le surchauffement
mensonger de toute la machine, au milieu des souscriptions fictives, des
actions gardées par la société pour faire croire au versement intégral,
sous la poussée que le jeu déterminait à la Bourse, où chaque
augmentation du capital exagérait la hausse!
Hamelin, toujours enfoncé dans l'examen du projet, n'avait pas soutenu
sa soeur. Il hocha la tête, il revint aux observations de détail.
«N'importe! c'est incorrect, votre bilan anticipé, du moment que les
gains ne sont pas acquis.... Je ne parle même plus de nos entreprises,
bien qu'elles soient à la merci des catastrophes, comme toutes les
oeuvres humaines.... Mais je vois là le compte Sabatani, trois mille et
tant d'actions qui représentent plus de deux millions. Or, vous les
mettez à notre crédit, et c'est à notre débit qu'il faudrait les mettre,
puisque Sabatani n'est que notre homme de paille. N'est-ce pas? nous
pouvons nous dire cela, entre nous.... Et, tenez! je reconnais également
ici plusieurs de nos employés, même quelques-uns de nos administrateurs,
tous des prête-noms, oh! je le devine, vous n'avez pas besoin de me le
dire.. Cela me fait trembler, de voir que nous gardons un si grand
nombre de nos actions. Non seulement, nous n'encaissons pas, mais nous
nous immobilisons, et nous finirons par nous dévorer un jour.»
Du regard, Mme Caroline l'encourageait, car il disait enfin toutes ses
craintes, il trouvait la cause de ce sourd malaise, qui grandissait en
elle, avec le succès.
«Ah! le jeu! murmura-t-elle.
--Mais nous ne jouons pas! cria Saccard. Seulement, il est bien permis
de soutenir ses valeurs, et nous serions vraiment ineptes de ne pas
veiller à ce que Gundermann et les autres ne déprécient pas nos titres
en jouant contre nous à la baisse. S'ils n'ont point trop osé encore,
cela peut venir. C'est pourquoi je suis assez content d'avoir en main un
certain nombre de nos actions; et, je vous en préviens, si l'on m'y
force, je suis même prêt à en acheter, oui! j'en achèterai, plutôt que
de les laisser tomber d'un centime!»
Il avait prononcé ces derniers mots avec une force extraordinaire, comme
s'il eût prêté le serment de mourir plutôt que d'être battu. Puis, il
s'apaisa d'un effort, il se mit à rire, de son air de bonhomie un peu
grimaçante.
«Voyons, voilà que ça va recommencer, la méfiance! Je croyais que nous
nous étions expliqués une fois pour toutes sur ces choses. Vous aviez
consenti à vous remettre entre mes mains, laissez-moi donc agir! Je ne
veux que votre fortune, une grande, grande fortune!»
Il s'interrompit, baissa la voix, comme effrayé lui-même de l'énormité
de son désir.
«Vous ne savez pas ce que je veux? Je veux le cours de trois mille
francs.»
D'un geste, il l'indiquait dans le vide, il le voyait monter comme un
astre, incendier l'horizon de la Bourse, ce cours triomphal de trois
mille francs.
«C'est fou! dit Mme Caroline.
--Dès que le cours aura dépassé deux mille francs, déclara Hamelin;
toute hausse nouvelle deviendra un danger; et, quant à moi, je vous
avertis que je vendrai, pour ne pas tremper dans une pareille démence.»
Mais Saccard se mit à chantonner. On dit toujours qu'on vendra, et puis
on ne vend pas. Il les enrichirait malgré eux. De nouveau, il souriait,
très caressant, légèrement moqueur.
«Confiez-vous à moi, il me semble que je n'ai pas trop mal conduit vos
affaires.... Sadowa vous a rapporté un million.»
C'était vrai, les Hamelin n'y songeaient plus: ils avaient accepté ce
million, pêché dans les eaux troubles de la Bourse. Ils restèrent un
moment silencieux, pâlissants, avec ce trouble au coeur des gens
honnêtes encore, qui ne sont plus certains d'avoir fait leur devoir.
Est-ce qu'eux-mêmes étaient pris de la lèpre du jeu? est-ce qu'ils se
pourrissaient, dans ce milieu enragé de l'argent, où leurs affaires les
forçaient à vivre?
«Sans doute, finit par murmurer l'ingénieur, mais si j'avais été là...»
Saccard ne voulut pas le laisser achever.
«Laissez donc, n'ayez aucun remords: c'est de l'argent reconquis sur ces
sales juifs!»
Tous les trois s'égayèrent. Et Mme Caroline, qui s'était assise, eut un
geste de tolérance et d'abandon. Pouvait-on se laisser manger et ne pas
manger les autres? C'était la vie. Il aurait fallu des vertus trop
sublimes ou la solitude sans tentation d'un cloître.
«Voyons, voyons! continuait-il gaiement, n'ayez pas l'air de cracher sur
l'argent c'est idiot d'abord, et ensuite il n'y a que les impuissants
qui dédaignent une force.. Ce serait illogique de vous tuer au travail
pour enrichir les autres, sans vous tailler votre légitime part.
Autrement, couchez-vous et dormez!»
Il les dominait, ne leur permettait plus de placer un mot.
«Savez-vous que vous allez bientôt avoir en poche une jolie somme!...
Attendez!»
Et, avec une pétulance d'écolier, il s'était précipité à la table de Mme
Caroline, avait pris un crayon et une feuille de papier, sur laquelle il
alignait des chiffres.
«Attendez! Je vais vous faire votre compte. Oh! je le connais.... Vous
avez eu, à la fondation, cinq cents actions, doublées une première fois,
puis doublées encore, ce qui vous en fait actuellement deux mille. Vous
en aurez donc trois mille, après notre émission prochaine.»
Hamelin tenta de l'interrompre.
«Non! non! je sais que vous avez de quoi les payer, avec les trois cent
mille francs de votre héritage d'une part, et avec votre million de
Sadowa de l'autre.... Regardez! vos deux mille premières actions vous ont
coûté quatre cent trente-cinq mille francs, les mille autres vous
coûteront huit cent cinquante mille francs, en tout douze cent
quatre-vingt-cinq mille francs.... Donc, il vous restera encore quinze
mille francs pour faire le jeune homme, sans compter vos appointements
de trente mille francs, que nous allons porter à soixante mille.»
Étourdis, tous deux l'écoutaient, finissaient par s'intéresser
violemment à ces chiffres.
«Vous voyez bien que vous êtes honnêtes, que vous payez ce que vous
prenez.... Mais tout ça, c'est des bagatelles. J'en voulais venir à
ceci...»
Il se releva, brandit la feuille de papier, d'un air de victoire.
«Au cours de trois mille, vos trois mille actions vous donneront neuf
millions.
--Comment! au cours de trois mille! s'écrièrent-ils, protestant du geste
contre cette obstination dans la folie.
--Eh! sans doute! Je vous défends bien de vendre plus tôt, je saurai
vous en empêcher, oui! par la force, par le droit qu'on a d'empêcher ses
amis de faire des bêtises.... Le cours de trois mille, il me le faut, je
l'aurai!»
Que répondre à ce terrible homme, dont la voix perçante, pareille à une
voix de coq, sonnait le triomphe? Ils rirent de nouveau en affectant de
hausser les épaules. Et ils déclarèrent qu'ils étaient bien tranquilles,
que le fameux cours ne serait jamais atteint. Lui, venait de se remettre
à la table, où il faisait d'autres calculs, son compte à lui. Avait-il
payé, paierait-il ses trois mille actions? cela restait vague. Il devait
même posséder un chiffre d'actions beaucoup plus fort; mais il était
difficile de le savoir; car, lui aussi, servait de prête-nom à la
société, et comment distinguer, dans le tas, les titres qui lui
appartenaient? Le crayon allongeait les lignes de chiffres, à l'infini.
Puis, il biffa tout d'un trait fulgurant, froissa le papier. Ça et les
deux millions ramassés dans la boue et le sang de Sadowa, c'était sa
part.
«J'ai un rendez-vous, je vous laisse, dit-il en reprenant son chapeau.
Mais tout est bien convenu, n'est-ce pas? Dans huit jours, le conseil
d'administration, et, immédiatement après, l'assemblée générale
extraordinaire, pour voter.»
Lorsque Mme Caroline et Hamelin se retrouvèrent seuls, effarés et las,
ils demeurèrent un moment muets, en face l'un de l'autre.
«Que veux-tu? déclara-t-il enfin, répondant aux secrètes réflexions de
sa soeur, nous y sommes, il faut bien y rester. Il a raison de dire que
ce serait niais à nous de refuser cette fortune.... Moi, je ne me suis
jamais considéré que comme un homme de science qui amène de l'eau au
moulin; et je l'y ai amenée, je crois, claire, abondante, des affaires
excellentes, auxquelles la maison doit sa prospérité si rapide. Alors,
puisque aucun reproche ne peut m'atteindre, ne nous décourageons pas,
travaillons!»
Elle avait quitté sa chaise, chancelante, balbutiante.
«Oh! tout cet argent... tout cet argent...»
Et, étranglée d'une émotion invincible, à l'idée de ces millions qui
allaient tomber sur eux, elle se pendit à son cou, elle pleura. C'était
de la joie sans doute, le bonheur de le voir enfin dignement récompensé
de son intelligence et de ses travaux; mais c'était de la peine aussi,
une peine dont elle n'aurait pu dire au juste la cause, où il y avait
comme de la honte et de la peur. Il la plaisanta, ils affectèrent de
s'égayer encore, et pourtant un malaise leur restait, un sourd
mécontentement d'eux-mêmes, le remords inavoué d'une complicité
salissante.
«Oui, il a raison, répéta Mme Caroline, tout le monde en est là. C'est
la vie.»
Le conseil d'administration eut lieu dans la nouvelle salle du somptueux
hôtel de la rue de Londres. Ce n'était plus le salon humide que
verdissait le pâle reflet d'un jardin voisin, mais une vaste pièce,
éclairée sur la rue par quatre fenêtres, et dont le haut plafond, les
murs majestueux, décorés de grandes peintures, ruisselaient d'or. Le
fauteuil du président était un véritable trône, dominant les autres
fauteuils, qui s'alignaient, superbes et graves, ainsi que pour une
réunion de ministres royaux, autour de l'immense table, recouverte d'un
tapis de velours rouge. Et, sur la monumentale cheminée de marbre blanc,
où, l'hiver, brûlaient des arbres, était un buste du pape, une figure
aimable et fine, qui semblait sourire malicieusement de se trouver là.
Saccard avait achevé de mettre la main sur tous les membres du conseil,
en les achetant simplement, pour la plupart. Grâce à lui, le marquis de
Bohain, compromis dans une histoire de pot-de-vin frisant l'escroquerie,
pris la main au fond du sac, avait pu étouffer le scandale, en
désintéressant la compagnie volée; et il était devenu ainsi son humble
créature, sans cesser de porter haut la tête, fleur de noblesse, le plus
bel ornement du conseil. Huret, de même, depuis que Rougon l'avait
chassé, après le vol de la dépêche annonçant la cession de la Vénétie,
s'était donné tout entier à la fortune de l'Universelle, la représentant
au Corps législatif, pêchant pour elle dans les eaux fangeuses de la
politique, gardant la plus grosse part de ses effrontés maquignonnages,
qui pouvaient, un beau matin, le jeter à Mazas. Et le vicomte de
Robin-Chagot, le vice-président, touchait cent mille francs de prime
secrète pour donner sans examen les signatures, pendant les longues
absences d'Hamelin; et le banquier Kolb se faisait également payer sa
complaisance passive, en utilisant à l'étranger la puissance de la
maison, qu'il allait jusqu'à compromettre, dans ses arbitrages; et
Sédille lui-même, le marchand de soie, ébranlé à la suite d'une
liquidation terrible, s'était fait prêter une grosse somme, qu'il
n'avait pu rendre. Seul, Daigremont gardait son indépendance absolue
vis-à-vis de Saccard; ce qui inquiétait ce dernier, parfois, bien que
l'aimable homme restât charmant, l'invitant à ses fêtes, signant tout
lui aussi sans observation, avec sa bonne grâce de Parisien sceptique
qui trouve que tout va bien, tant qu'il gagne.
Ce jour-là, malgré l'importance exceptionnelle de la séance, le conseil
fut d'ailleurs mené aussi rondement que les autres jours. C'était devenu
une affaire d'habitude: on ne travaillait réellement qu'aux petites
réunions du 15, et les grandes réunions de la fin du mois sanctionnaient
simplement les résolutions, en grand apparat. L'indifférence était telle
chez les administrateurs, que, les procès-verbaux menaçant d'être
toujours les mêmes, d'une constante banalité dans l'approbation
générale, il avait fallu prêter à des membres des scrupules, des
observations, toute une discussion imaginaire, qu'aucun ne s'étonnait
d'entendre lire, à la séance suivante, et qu'on signait, sans rire.
Daigremont s'était précipité, avait serré les mains d'Hamelin, sachant
les bonnes, les grandes nouvelles qu'il apportait.
«Ah! mon cher président, que je suis heureux de vous féliciter!»
Tous l'entouraient, le fêtaient, Saccard lui-même, comme s'il ne l'eût
encore vu; et, lorsque la séance fut ouverte, lorsqu'il eut commencé la
lecture du rapport qu'il devait présenter à l'assemblée générale, on
écouta, ce qu'on ne faisait jamais. Les beaux résultats acquis, les
magnifiques promesses d'avenir, l'ingénieuse augmentation du capital qui
libérait en même temps les anciens titres, tout fut accueilli avec des
hochements de tête admiratifs. Et pas un n'eut l'idée de provoquer des
explications. C'était parfait. Sédille ayant relevé une erreur dans un
chiffre, on convint même de ne pas insérer sa remarque au procès-verbal,
pour ne pas déranger la belle unanimité des membres, qui signèrent tous
rapidement, à la file, sous le coup de l'enthousiasme, sans observation
aucune.
Déjà la séance était levée, on était debout, riant, plaisantant, au
milieu des dorures éclatantes de la salle. Le marquis de Bohain
racontait une chasse à Fontainebleau; tandis que le député Huret, qui
était allé à Rome, disait comment il en avait rapporté la bénédiction du
pape. Kolb venait de disparaître, courant à un rendez-vous. Et les
autres administrateurs, les comparses, recevaient de Saccard des ordres
à voix basse, sur l'attitude qu'ils devaient prendre à la prochaine
assemblée.
Mais Daigremont, que le vicomte de Robin-Chagot ennuyait par ses éloges
outrés du rapport d'Hamelin Saisit au passage le bras du directeur, pour
lui souffler à l'oreille:
«Pas trop d'emballement, hein!»
Saccard s'arrêta net, le regarda. Il se rappelait combien il avait
hésité, au début, à le mettre dans l'affaire, le sachant d'un commerce
peu sûr.
«Ah! qui m'aime me suive! répondit-il très haut, de façon à être entendu
de tout le monde.
Trois jours plus tard, l'assemblée générale extraordinaire fut tenue
dans la grande salle des fêtes de l'hôtel du Louvre. Pour une telle
solennité, on avait dédaigné la pauvre salle nue de la rue Blanche, on
voulait une galerie de gala, encore toute chaude, entre un repas de
corps et un bal de mariage. Il fallait être, d'après les statuts,
possesseur d'au moins vingt actions, pour être admis, et il vint plus de
douze cents actionnaires, représentant quatre mille et quelques voix.
Les formalités de l'entrée, la présentation des cartes et la signature
sur le registre demandèrent près de deux heures. Un tumulte de
conversations heureuses emplissait la salle, où l'on reconnaissait tous
les administrateurs et beaucoup des hauts employés de l'Universelle.
Sabatani était là, au milieu d'un groupe, parlant de l'Orient, son pays,
avec des caresses de voix languissantes, racontant de merveilleuses
histoires, comme si l'on n'avait eu qu'à s'y baisser pour ramasser
l'argent, l'or et les pierres précieuses; et Maugendre, qui s'était, en
juin, décidé à acheter cinquante actions de l'Universelle à douze cents
francs, convaincu de la hausse, l'écoutait bouche béante, ravi de son
flair; tandis que Jantrou, tombé décidément dans une noce crapuleuse,
depuis qu'il était riche, ricanait en dessous, la bouche tordue
d'ironie, dans l'accablement d'une débauche de la veille. Après la
nomination du bureau, lorsque Hamelin, président de droit, eut ouvert la
séance, Lavignière, réélu commissaire-censeur, et qu'on devait hausser
après l'exercice au titre d'administrateur, son rêve, fut invité à lire
un rapport sur la situation financière de la société, telle qu'elle
serait au 31 décembre prochain c'était, pour obéir aux statuts, une
façon de contrôler d'avance le bilan anticipé dont il allait être
question. Il rappela le bilan du dernier exercice, présenté à
l'assemblée ordinaire du mois d'avril, ce bilan magnifique qui accusait
un bénéfice net de onze millions et demi, et qui avait permis, après les
prélèvements du cinq pour cent des actionnaires, du dix pour cent des
administrateurs et du dix pour cent de la réserve, de distribuer encore
un dividende de trente-trois pour cent. Puis, il établissait sous un
déluge de chiffres, que la somme de trente-six millions, donnée comme
total approximatif des bénéfices de l'exercice courant, loin de lui
paraître exagérée, se trouvait au-dessous des plus modestes espérances.
Sans doute, il était de bonne foi, et il devait avoir examiné
consciencieusement les pièces soumises à son contrôle; mais rien n'est
plus illusoire, car, pour étudier à fond une comptabilité, il faut en
refaire une autre, entièrement. D'ailleurs, les actionnaires
n'écoutaient pas. Quelques dévots, Maugendre et d'autres, les petits qui
représentaient une voix ou deux, buvaient seuls chaque chiffre, au
milieu du murmure persistant des conversations. Le contrôle des
commissaires-censeurs, cela n'avait pas la moindre importance. Et un
silence religieux ne s'établit que lorsque Hamelin, enfin, se leva. Des
applaudissements éclatèrent même avant qu'il eût ouvert la bouche, en
hommage à son zèle, au génie obstiné et brave de cet homme qui était
allé si loin chercher des tonneaux d'or pour les éventrer sur Paris. Ce
ne fut plus, dès lors, qu'un succès croissant, tournant à l'apothéose.
On acclama un nouveau rappel du bilan de l'année précédente, que
Lavignière n'avait pu faire entendre. Mais les estimations sur le
prochain bilan excitèrent surtout la joie: des millions pour les
Paquebots réunis, des millions pour la Mine d'argent du Carmel, des
millions pour la Banque nationale turque; et l'addition n'en finissait
plus, les trente-six millions se groupaient d'une façon aisée, toute
naturelle, tombaient en cascade, avec un bruit retentissant. Puis,
l'horizon s'élargit encore, sur les opérations futures. La Compagnie
générale des chemins de fer d'Orient apparut, d'abord la grande ligne
centrale dont les travaux étaient prochains, ensuite les embranchements,
tout le filet de l'industrie moderne jeté sur l'Asie, le retour
triomphal de l'humanité à son berceau, la résurrection d'un monde;
tandis que, dans le lointain perdu, entre deux phrases, se levait la
chose qu'on ne disait pas, le mystère, le couronnement de l'édifice qui
étonnerait les peuples. Et l'unanimité fut absolue, lorsque, pour
conclure, Hamelin en arriva à expliquer les résolutions qu'il allait
soumettre au vote de l'assemblée: le capital porté à cent cinquante
millions, l'émission de cent mille actions nouvelles à huit cent
cinquante francs, les anciens titres libérés, grâce à la prime de ces
actions et aux bénéfices du prochain bilan, dont on disposait d'avance.
Un tonnerre de bravos accueillit cette idée géniale. On voyait,
par-dessus les têtes, les grosses mains de Maugendre tapant de toute
leur force. Sur les premiers bancs, les administrateurs, les employés de
la maison faisaient rage, dominés par Sabatani qui, s'étant mis debout,
lançait des brava! brava! comme au théâtre. Toutes les résolutions
furent votées d'enthousiasme.
Cependant, Saccard avait réglé un incident, qui se produisit alors. Il
n'ignorait pas qu'on l'accusait de jouer, il voulait effacer jusqu'aux
moindres soupçons des actionnaires défiants, s'il s'en trouvait dans la
salle.
Jantrou, stylé par lui, se leva. Et, de sa voix pâteuse:
«Monsieur le Président, je crois me faire l'interprète de beaucoup
d'actionnaires en demandant qu'il soit bien établi que la société ne
possède pas une de ses actions.»
Hamelin, n'étant point prévenu, demeura un instant gêné.
Instinctivement, il se tourna vers Saccard, perdu à sa place jusque-là,
et qui se haussa d'un coup, pour grandir sa petite taille, en répondant
de sa voix perçante:
«Pas une, monsieur le Président!»
Des bravos, on ne sut pourquoi, éclatèrent de nouveau, à cette réponse.
S'il mentait au fond, la vérité était pourtant que la société n'avait
pas un seul titre à son nom, puisque Sabatani et d'autres la couvraient.
Et ce fut tout, on applaudissait encore, la sortie fut très gaie et très
bruyante.
Dès les jours suivants, le compte rendu de cette séance, publié dans les
journaux, produisit un effet énorme à la Bourse et dans tout Paris.
Jantrou avait réservé pour ce moment-là une poussée dernière de
réclames, la plus tonitruante des fanfares qu'on eût soufflée depuis
longtemps dans les trompettes de la publicité; et il courut même une
plaisanterie, on raconta qu'il avait fait tatouer ces mots: _Achetez de
l'Universelle_, aux petits coins les plus secrets et les plus délicats
des dames aimables, en les lançant dans la circulation. D'ailleurs, il
venait d'exécuter enfin son grand coup, l'achat de La Cote financière,
ce vieux journal solide, qui avait derrière lui une honnêteté impeccable
de douze ans. Cela avait coûté cher, mais la sérieuse clientèle, les
bourgeois trembleurs, les grosses fortunes prudentes, tout l'argent qui
se respecte se trouvait conquis. En quinze jours, à la Bourse, on
atteignit le cours de quinze cents; et, dans la dernière semaine d'août,
par bonds successifs, il était à deux mille. L'engouement s'était encore
exaspéré, l'accès allait en s'aggravant à chaque heure, sous
l'épidémique fièvre de l'agio. On achetait, on achetait, même les plus
sages, dans la conviction que ça monterait encore, que ça monterait sans
fin. C'étaient les cavernes mystérieuses des Mille et une Nuits qui
s'ouvrirent, les incalculables trésors des califes qu'on livrait à la
convoitise de Paris. Tous les rêves, chuchotés depuis des mois,
semblaient se réaliser devant l'enchantement public: le berceau de
l'humanité réoccupé, les antiques cités historiques du littoral
ressuscitées de leur sable, Damas, puis Bagdad, puis l'Inde et la Chine
exploitées, par la troupe envahissante de nos ingénieurs. Ce que
Napoléon n'avait pu faire avec son sabre, cette conquête de l'Orient,
une Compagnie financière le réalisait, en y lançant une armée de pioches
et de brouettes. On conquérait l'Asie à coups de millions, pour en,
tirer des milliards. Et la croisade des femmes surtout triomphait, aux
petites réunions intimes de cinq heures, aux grandes réceptions
mondaines de minuit, à table et dans les alcôves. Elles l'avaient bien
prévu Constantinople était prise, on aurait bientôt Brousse, Angora et
Alep, on aurait plus tard Smyrne, Trébizonde, toutes les villes dont
l'Universelle faisait le siège, jusqu'au jour où l'on aurait la
dernière, la ville sainte, celle qu'on ne nommait pas, qui était comme
la promesse eucharistique de la lointaine expédition. Les pères, les
maris, les amants, que violentait cette ardeur passionnée des femmes,
n'allaient plus donner leurs ordres aux agents de change qu'au cri
répété de: Dieu le veut! Puis, ce fut enfin l'effrayante cohue des
petits, la foule piétinante qui suit les grosses armées, la passion
descendue du salon à l'office, du bourgeois à l'ouvrier et au paysan, et
qui jetait, dans ce galop fou des millions, de pauvres souscripteurs
n'ayant qu'une action, trois, quatre, dix actions, les concierges près
de se retirer, des vieilles demoiselles vivant avec un chat, des
retraités de province dont le budget est de dix sous par jour, des
prêtres de campagne dénudés par l'aumône, toute la masse hâve et affamée
des rentiers infimes, qu'une catastrophe de Bourse balaie comme une
épidémie et couche d'un coup dans la fosse commune.
Et cette exaltation des titres de l'Universelle, cette ascension qui les
emportait comme sous un vent religieux, semblait se faire aux musiques
de plus en plus hautes qui montaient des Tuileries et du Champ-de-Mars,
des continuelles fêtes dont l'Exposition affolait Paris. Les drapeaux
claquaient plus sonores dans l'air lourd des chaudes journées, il n'y
avait pas de soir où la ville en feu n'étincelât sous les étoiles, ainsi
qu'un colossal palais au fond duquel la débauche veillait jusqu'à
l'aube. La joie avait gagné de maison en maison, les rues étaient une
ivresse, un nuage de vapeurs fauves, la fumée des festins, la sueur des
accouplements, s'en allait à l'horizon, roulait au-dessus des toits la
nuit des Sodome, des Babylone et des Ninive. Depuis mai, les empereurs
et les rois étaient venus en pèlerinage des quatre coins du monde, des
cortèges qui ne cessaient point, près d'une centaine de souverains et de
souveraines, de princes et de princesses. Paris était repu de Majestés
et d'Altesses; il avait acclamé l'empereur de Russie et l'empereur
d'Autriche, le sultan et le vice-roi d'Égypte; et il s'était jeté sous
les roues des carrosses pour voir de plus près le roi de Prusse, que M.
de Bismarck suivait comme un dogue fidèle. Continuellement, des salves
de réjouissance tonnaient aux Invalides, tandis que la foule s'écrasait
à l'Exposition, faisait un succès populaire aux canons de Krupp, énormes
et sombres, que l'Allemagne avait exposés. Presque chaque semaine,
l'opéra allumait ses lustres pour quelque gala officiel. On s'étouffait
dans les petits théâtres et dans les restaurants, les trottoirs
n'étaient plus assez larges pour le torrent débordé de la prostitution.
Et ce fut Napoléon III qui voulut distribuer lui-même les récompenses
aux soixante mille exposants, dans une cérémonie qui dépassa en
magnificence toutes les autres, une gloire brûlant au front de Paris, le
resplendissement du règne, où l'empereur apparut, dans un mensonge de
féerie, en maître de l'Europe, parlant avec le calme de la force et
promettant la paix. Le jour même, on apprenait aux Tuileries
l'effroyable catastrophe du Mexique, l'exécution de Maximilien, le sang
et l'or français versés en pure perte; et l'on cachait la nouvelle, pour
ne pas attrister les fêtes. Un premier coup de glas, dans cette fin de
jour superbe, éblouissante de soleil.
Alors, il sembla, au milieu de cette gloire, que l'astre de Saccard, lui
aussi, montât encore à son éclat le plus grand. Enfin, comme il s'y
efforçait depuis tant d'années, il la possédait donc, la fortune, en
esclave, ainsi qu'une chose à soi, dont on dispose, qu'on tient sous
clef, vivante, matérielle! Tant de fois le mensonge avait habité ses
caisses, tant de millions y avaient coulé, fuyant par toutes sortes de
trous inconnus! Non, ce n'était plus la richesse menteuse de façade,
c'était la vraie royauté de l'or, solide, trônant sur des sacs pleins;
et, cette royauté, il ne l'exerçait pas comme un Gundermann, après
l'épargne d'une lignée de banquiers, il se flattait orgueilleusement de
l'avoir conquise par lui-même, en capitaine d'aventure qui emporte un
royaume d'un coup de main. Souvent, à l'époque de ses trafics sur les
terrains du quartier de l'Europe, il était monté très haut; mais jamais
il n'avait senti Paris vaincu si humble à ses pieds. Et il se rappelait
le jour où, déjeunant chez Champeaux, doutant de son étoile, ruiné une
fois de plus, il jetait sur la Bourse des regards affamés, pris de la
fièvre de tout recommencer pour tout reconquérir, dans une rage de
revanche. Aussi, cette heure qu'il redevenait le maître, quelle fringale
de jouissances! D'abord, dès qu'il se crut tout-puissant, il congédia
Huret, il chargea Jantrou de lancer contre Rougon un article où le
ministre, au nom des catholiques, se trouvait nettement accusé de jouer
double jeu dans la question romaine. C'était la déclaration de guerre
définitive entre les deux frères. Depuis la convention du 15 septembre
1864, surtout depuis Sadowa, les cléricaux affectaient de montrer de
vives inquiétudes sur la situation du pape; et, dès lors, _L'Espérance_,
reprenant son ancienne politique ultramontaine, attaqua violemment
l'empire libéral, tel qu'avaient commencé à le faire les décrets du 19
janvier. Un mot de Saccard circulait à la Chambre: il disait que, malgré
sa profonde affection pour l'empereur, il se résignerait à Henri V,
plutôt que de laisser l'esprit révolutionnaire mener la France à des
catastrophes. Ensuite, son audace croissant avec ses victoires, il ne
cacha plus son plan de s'attaquer à la haute banque juive, dans la
personne de Gundermann, dont il s'agissait de battre en brèche le
milliard, jusqu'à l'assaut et à la capture finale. L'Universelle avait
si miraculeusement grandi, pourquoi cette maison, soutenue par toute la
chrétienté, ne serait-elle pas, en quelques années encore, la souveraine
maîtresse de la Bourse? Et il se posait en rival, en roi voisin, d'une
égale puissance, plein d'une forfanterie batailleuse; tandis que
Gundermann, très flegmatique, sans même se permettre une moue d'ironie,
continuait à guetter et à attendre, l'air simplement très intéressé par
la hausse continue des actions, en homme qui a mis toute sa force dans
la patience et la logique.
C'était sa passion qui élevait ainsi Saccard, et sa passion qui devait
le perdre. Dans l'assouvissement de ses appétits, il aurait voulu se
découvrir un sixième sens, pour le satisfaire. Mme Caroline, qui en
était arrivée à sourire toujours, même lorsque son coeur saignait,
restait une amie, qu'il écoutait avec une sorte de déférence conjugale.
La baronne Sandorff, dont les paupières meurtries et les lèvres rouges
mentaient décidément, commençait à ne plus l'amuser, d'une froideur de
glace, au milieu de ses curiosités perverses. Et, d'ailleurs, lui-même
n'avait jamais connu de grandes passions, étant de ce monde de l'argent,
trop occupé, dépensant autre part ses nerfs, payant l'amour au mois.
Aussi, lorsque l'idée de la femme lui vint, sur le tas de ses nouveaux
millions, ne songea-t-il qu'à en acheter une très cher, pour l'avoir
devant tout Paris, comme il se serait fait cadeau d'un très gros
brillant, simplement vaniteux de le piquer à sa cravate. Puis,
n'était-ce pas là une excellente publicité? un homme capable de mettre
beaucoup d'argent à une femme, n'a-t-il pas dès lors une fortune cotée?
Tout de suite son choix tomba sur Mme de Jeumont, chez qui il avait dîné
deux ou fois avec Maxime. Elle était encore fort belle à trente-six ans,
d'une beauté régulière et grave de Junon, et a grande réputation venait
de ce que l'empereur lui avait payé une nuit cent mille francs, sans
compter la décoration pour son mari, un homme correct qui n'avait
d'autre situation que ce rôle d'être le mari de sa femme. Tous deux
vivaient largement, allaient partout, dans les ministères, à la cour,
alimentés par des marchés rares et choisis, se suffisant de trois ou
quatre nuits par an. On savait que cela coûtait horriblement cher,
c'était tout ce qu'il y avait de plus distingué. Et Saccard, qu'excitait
particulièrement l'envie de mordre à ce morceau d'empereur, alla jusqu'à
deux cent mille francs, le mari ayant d'abord fait la moue sur cet
ancien financier louche, le trouvant trop mince personnage et d'une
immoralité compromettante.
Ce fut vers cette même époque que la petite Mme Conin refusa carrément
de prendre du plaisir avec Saccard. Il fréquentait beaucoup la papeterie
de la rue Feydeau, ayant toujours des carnets à acheter, très séduit par
cette adorable blonde, rose et potelée, aux cheveux de soie pâle, en
neige, un petit mouton frisé, et gracieuse, et câline, toujours gaie.
«Non, je ne veux pas, jamais avec vous!»
Quand elle avait dit jamais, c'était chose réglée, rien ne la faisait
revenir sur son refus.
«Mais pourquoi? Je vous ai bien vue avec un autre un jour que vous
sortiez d'un hôtel, passage des Panoramas...»
Elle rougit, mais sans cesser de le regarder bravement en face. Cet
hôtel, tenu par une vieille dame, son amie, lui servait en effet de lieu
de rendez-vous, lorsqu'un caprice la faisait céder à un monsieur du
monde de la Bourse, aux heures où son brave homme de mari collait ses
registres et où elle battait Paris, toujours dehors pour les courses de
la maison.
«Vous savez bien, Gustave Sédille, ce jeune homme, votre amant.»
D'un joli geste, elle protesta. Non, non! elle n'avait pas d'amant. Pas
un homme ne pouvait se vanter de l'avoir eue deux fois. Pour qui la
prenait-il? Une fois, oui! par hasard, par plaisir, sans que ça tirât
autrement à conséquence! Et tous restaient ses amis, très
reconnaissants, très discrets.
«C'est donc parce que je ne suis plus jeune?»
Mais, d'un nouveau geste, avec son continuel rire, elle sembla dire
qu'elle s'en moquait bien, qu'on fût jeune! Elle avait cédé à des moins
jeunes, à des moins beaux encore, à de pauvres diables souvent.
«Pourquoi alors, dites pourquoi?
--Mon Dieu! c'est simple.... Parce que vous ne me plaisez pas. Avec
vous, jamais!»
Et elle restait tout de même très aimable, l'air désolé de ne pouvoir le
satisfaire.
«Voyons, reprit-il brutalement, ce sera ce que vous voudrez...
Voulez-vous mille, voulez-vous deux mille, pour une fois, une seule
fois?»
A chaque surenchère qu'il mettait, elle disait non de la tête,
gentiment.
«Voulez-vous.... Voyons, voulez-vous dix mille, voulez-vous vingt mille?»
Doucement, elle l'arrêta, en posant sa petite main sur la sienne.
«Pas dix, pas cinquante, pas cent mille! Vous pourriez monter longtemps
comme ça, ce serait non, toujours non.... Vous voyez bien que je n'ai pas
un bijou sur moi. Ah! on m'en a offert, des choses, de l'argent, et de
tout! Je ne veux rien, est-ce que ça ne suffit pas, quand ça fait
plaisir?... Mais comprenez donc que mon mari m'aime de tout son coeur,
et que je l'aime aussi beaucoup, moi. C'est un très honnête homme, mon
mari. Alors, bien sûr que je ne vais pas le tuer en lui causant du
chagrin.... Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse, de votre argent,
puisque le ne peux pas le donner à mon mari? Nous ne sommes pas
malheureux, nous nous retirerons un jour avec une jolie fortune; et, si
ces messieurs me font tous l'amitié de continuer à se fournir chez nous,
ça, je l'accepte.... Oh! je ne me pose pas pour plus désintéressée que je
ne suis. Si j'étais seule, je verrais. Seulement, encore un coup, vous
ne vous imaginez pas que mon mari prendrait vos cent mille francs, après
que j'aurais couché avec vous.... Non, non! pas pour un million!»
Et elle s'entêta. Saccard, exaspéré par cette résistance inattendue,
s'acharna de son côté pendant près d'un mois. Elle le bouleversait, avec
sa figure rieuse, ses grands yeux tendres, pleins de compassion.
Comment! l'argent ne donnait donc pas tout? Voilà une femme que d'autres
avaient pour rien, et qu'il ne pouvait avoir, lui, en y mettant un prix
fou! Elle disait non, c'était sa volonté.
Il en souffrait cruellement, dans son triomphe, comme d'un doute à sa
puissance, d'une désillusion secrète sur la force de l'or, qu'il avait
crue jusque-là absolue et souveraine.
Mais, un soir, il eut pourtant la jouissance de vanité la plus vive. Ce
fut la minute culminante de son existence. Il y avait un bal au
ministère des Affaires étrangères, et il avait choisi cette fête, donnée
à propos de l'Exposition, pour prendre acte publiquement de son bonheur
d'une nuit, avec Mme de Jeumont; car, dans les marchés que passait cette
belle personne, il entrait toujours que l'heureux acquéreur aurait, une
fois, le droit de l'afficher, de façon que l'affaire eût pleinement
toute la publicité voulue. Donc, vers minuit, dans les salons où les
épaules nues s'écrasaient parmi les habits noirs, sous la clarté ardente
des lustres, Saccard entra, ayant au bras Mme de Jeumont; et le mari
suivait. Quand ils parurent, les groupes s'écartèrent, on ouvrit un
large passage à ce caprice de deux cent mille francs qui s'étalait, à ce
scandale fait de violents appétits et de prodigalité folle. On souriait,
on chuchotait, l'air amusé, sans colère, au milieu de l'odeur grisante
des corsages, dans le bercement lointain de l'orchestre. Mais, au fond
d'un salon, tout un autre flot de curieux se pressait autour d'un
colosse, vêtu d'un uniforme de cuirassier blanc, éclatant et superbe.
C'était le comte de Bismarck, dont la grande taille dominait toutes les
têtes, riant d'un rire large, les yeux gros, le nez fort, avec une
mâchoire puissante, que barraient des moustaches de conquérant barbare.
Après Sadowa, il venait de donner l'Allemagne à la Prusse; les traités
d'alliance, longtemps niés, étaient depuis des mois signés contre la
France; et la guerre, qui avait failli éclater en mai, à propos de
l'affaire du Luxembourg, était désormais fatale. Lorsque Saccard,
triomphant, traversa la pièce, ayant à son bras Mme de Jeumont, et suivi
du mari, le comte de Bismarck s'interrompit de rire un instant, en bon
géant goguenard, pour les regarder curieusement passer.