Un accident d'une nature assez rare vient de se produire, la semaine
dernière, à Nantes: un des vieux ponts de la ville, appelé le pont
Maudit, s'est écroulé mercredi, dans la Loire. Comme depuis la veille il
menaçait ruine, qu'une des pierres de sa voûte déjà s'était détachée, la
circulation y avait été interdite. Mais il est heureux que l'accident ne
se soit pas produit le 14 juillet, où, le soir, une foule énorme était
massée sur le pont pour contempler le feu d'artifice: c'eût été une
catastrophe effroyable.
Il va toutefois résulter de cet accident une gêne considérable pour le
grand port. Le pont Maudit faisait partie, on effet, d'une ligne de
ponts qui réunit le centre de la ville, établi sur la rive droite de la
Loire, au quartier commerçant et industriel de la Prairie aux Ducs, où
sont installés nombre d'usines, d'entrepôts, de grandes maisons de
négoce.
Le nom, assez étrange, de l'ouvrage détruit avait une amusante origine.
Son établissement avait été réclamé, en 1779, par les habitants de l'île
Feydeau, située au milieu de la Loire, tous gens opulents, grands
armateurs, et plus ou moins marchands de «bois d'ébène», bâtisseurs des
magnifiques hôtels qu'on admire encore aujourd'hui sur ce point de la
vieille cité, qui se plaignaient d'être isolés, demandaient
l'établissement d'une passerelle en charpente entre leur rive et celle
de l'île Gloriette, leur voisine, elle-même réunie à la rive du fleuve;
ils offraient de payer une, partie des frais de la construction.
L'administration municipale ne put s'entendre avec eux. Le pont
cependant fut construit, aux seuls frais des intéressés qui se vengèrent
de leur déconvenue en l'appelant le Maudit Pont.
L'ouvrage qui vient de disparaître, pont de pierre d'une seule arche qui
avait remplacé l'ancienne passerelle et dont les débris encombrent
maintenant le lit de la Loire, ne remontait pas si haut. Il avait été
reconstruit, en dernier lieu, en 1841,--mais, chose curieuse, toujours
aux frais des habitants, en grande partie du moins.