M. Philippe Millet, qui vient d'écrire un livre si fin, si vrai, si
ingénieusement spirituel sur les suffragettes (2), ne veut cependant pas
de mal à ces adversaires--organisés et conscients--du sexe fort. Même,
il déplore, en sa préface, que des gens, de plus en plus nombreux,
expriment pieusement le souhait de voir fouetter en place publique ces
dames agitées. Il s'attendrit, et nous devons le croire sincère, sur le
sort des militantes «qui expient aujourd'hui, dans les prisons de Sa
Majesté, des délits relativement inoffensifs». Car, vous entendez bien,
M Philippe Millet qualifie ces délits de relativement inoffensifs. Et
cela vous paraîtrait sans doute d'une redoutable indulgence si ce
n'était plutôt d'une inlassable galanterie. Incendier des villas même
habitées, anéantir des oeuvres d'art, oublier des bombes dans des
établissements publics, ou dans des boîtes aux lettres, se jeter dans
les jambes d'un cheval de course et sacrifier sa vie pour faire panacher
le jockey du roi, tout cela n'est que jeu de dames, sans conséquence et
sans malice. D'avance, M. Millet absout.
[Note 2: _Jenny s'en va-t-en guerre_, Bernard Grasset, éditeur, 3 fr.
50.]
Eh bien, lisez le livre de M. Philippe Millet et vous aurez bien sûr
cette conviction que _Jenny s'en va-t-en guerre_ ne pardonnera pas de si
tôt, elle, à M. Philippe Millet tout le talent qu'il lui consacre. Car,
vraiment, si le suffragisme résiste aux coups droits de tant de verve,
c'est que le suffragisme est fort, très fort, et qu'il aura raison de la
raison des hommes.
Une autre partie du livre de M. Philippe Millet s'intitule «la Mort du
Roi». Ce sont encore des scènes anglaises vues et bien vues par un
observateur qui sent à merveille le pittoresque populaire de Londres
dans le deuil comme dans la joie. «Un Français qui s'arrête sur le
trottoir de Londres sourit parfois en regardant passer la foule: il
finit toujours, s'il est sincère, par trouver quelque raison d'admirer.»
M. Philippe Millet a regardé passer la foule anglaise. Il a souri et n'a
point voulu garder pour lui seul ce sourire. Mais, si l'on en juge par
la sincérité de son humour, on sent bien qu'il n'a point cessé
d'admirer.