Fortuné, maintenant, menait une vie pleine de loisirs. Il considérait de
haut ses entreprises, laissées en bonnes mains. Ses deux ministres,
Ernest et Bazenet, réglaient toutes choses pour le mieux, et ne lui
demandaient même plus de signer, puisque Bazenet, digne de toute
confiance, avait reçu tout pouvoir. Parfois, pourtant, Lorillard donnait
un ordre, pour marquer qu’il restait bien le Patron, le Maître,
l’Intelligence directrice...
Il s’applaudissait d’avoir à temps transformé ses affaires. Beaucoup de
ses anciens complices étaient ruinés aujourd’hui par cette baisse dont
on parlait avec tant d’épouvante, et surtout par le ralentissement de la
consommation. Il se félicitait d’avoir choisi un commerce qui ne pût
être sérieusement touché par cette crise. Car même le mauvais citoyen
qui refuse d’acheter au poids de l’or les chaussures et les vêtements
est contraint de se nourrir à tout prix, et demeure forcément sujet à
l’Épicerie. Oui, Fortuné se félicitait de la trouvaille, il se
l’attribuait entièrement, bien qu’elle eût Bazenet pour auteur. Mais
Lorillard l’estimait belle et honorable, digne de lui, par conséquent.
Souvent il voyageait, pour son plaisir, et, selon la saison, fréquentait
les plages, les villes d’eau, la Côte d’Azur. Non qu’il se plût beaucoup
à voir du pays, mais il adorait les casinos, parce qu’il adorait le
clinquant, les filles de luxe, la roulette, les petits chevaux et le
baccara.
Un jour, donc, Fortuné revint de Deauville parfaitement décavé, mais
fort satisfait des trois semaines qu’il avait vécues là-bas. Tout en
regagnant l’avenue de l’Observatoire il riait de bon cœur en songeant
que lui, le millionnaire n’avait peut-être pas, à cette minute,
cinquante francs dans son portefeuille.
En passant devant son concierge, Fortuné remarqua que cet homme, en le
considérant, prenait un air gai. Or, jamais il n’exista, depuis la
création du monde, un concierge moins gai que celui-là. Aussi avait-il
eu de grands malheurs. Petit commerçant jadis, il avait consacré toutes
ses économies à l’acquisition de fonds russes. Réduit à la nécessité par
cette erreur, il s’était fait portier. Mais, foudroyé par l’infortune,
il balayait l’escalier en grommelant des sarcasmes contre l’État, et il
présentait à toute heure un visage bilieux et contracté.
Donc, ce personnage funèbre, en regardant Lorillard, avait souri, et
Lorillard s’en étonnait, pensant:
--Les valeurs russes, peut-être, ont remonté de quelques points...
Il monta les étages, pénétra dans son logis. Nicolas, le valet de
chambre, à la vue de son maître, salua, puis disparut craintivement. Les
autres domestiques, tour à tour, s’éclipsèrent de la même manière.
Fortuné s’en alla jusqu’à l’office. La cuisinière y était assise; elle
se dressa, rougissante. Elle ne pouvait fuir, acculée qu’elle était dans
cette pièce étroite.
Fortuné, croisant les bras, s’écria:
--Me direz-vous, Victorine, pourquoi tout le monde se sauve devant moi,
sans me répondre? Est-il arrivé quelque chose?
Mais Victorine baissa les yeux, et prononça dans un soupir:
--Je ne parlerai pas. Monsieur saura forcément. Mais il me déplaît
d’annoncer les mauvaises nouvelles.
Fortuné n’en put rien tirer d’autre. Il la laissa, traversa encore
quelques pièces, arriva finalement dans le salon.
Armande y était installée près de la fenêtre, dans un fauteuil bas, à la
place habituelle de Valentine. Armande ne portait plus de tablier, mais
une jolie robe d’intérieur, aux tons clairs. Un livre ouvert était posé
sur ses genoux. Elle avait assurément cessé d’être une simple femme de
chambre...
Elle se leva, s’avança vers Fortuné, l’embrassa tendrement, lui exprima
le bonheur qu’elle éprouvait à le revoir.
Comme il la questionnait, elle reprit en riant:
--Je vais t’en raconter de belles! _Valentine_ est partie...
Notez ici qu’Armande, même au cours des effusions les plus intimes,
avait jusqu’à présent toujours parlé à Lorillard à la troisième
personne, et qu’elle ne nommait jamais, devant lui, Valentine autrement
que «_Madame_». Mais sachez qu’Armande avait décidé, puisque la patronne
désertait, de la remplacer, et rien, à son opinion, n’était plus
naturel, ni plus conforme à son propre intérêt, comme aux sentiments
qu’elle supposait à Fortuné.
--Elle est partie! s’exclama Lorillard. Où donc est-elle partie?
--Je n’en sais rien, dit Armande. En tous cas, elle s’en est allée avec
son Eurysthènes. J’espère que tu ne vas pas t’en occuper. Car je suis
là, moi; et je vaux mieux qu’elle; je ne te tromperai jamais...
--Avec Eurysthènes, répéta rageusement Fortuné, avec Eurysthènes!
Dégoûtant de prophète!
Armande appuya ses mains sur les épaules de Lorillard, et murmura:
--Ne te fâche pas. Il te rend service, puisqu’il te délivre d’une
mauvaise femme et que tu en trouves une bien mignonne à la place,
n’est-ce pas, beau chéri? Tu avais raison de ne pas vouloir te
tourmenter, l’autre jour, quand je t’ai averti...
--Laisse-moi tranquille! s’écria Fortuné. Tu ne comprends donc pas
qu’ils ont sûrement emporté l’argent!
Lorillard, on s’en est aperçu, préférait l’argent à toute autre chose.
Quelqu’un, à son cercle, l’en avait une fois accusé. Mais il avait
répondu qu’il venait de donner cent francs à une femme, et beaucoup
davantage aux contributions, prouvant ainsi qu’il aimait, plus que
l’argent, les femmes et l’État. Croyez pourtant qu’il restait fort
cupide.
--Armande, cependant, lui décrivait le départ de Valentine. Il ne
ressemblait point à une fuite, mais plutôt à une retraite
stratégiquement combinée. Mme Lorillard avait fait ses malles avec soin.
Puis des camionneurs du chemin de fer de l’Est étaient venus les
chercher. Elle-même, l’avant-veille, réunissant sa domesticité, avait
distribué des gratifications, ajoutant que, pour les gages, on eût à
s’adresser au misérable mari qu’elle se voyait obligée de quitter.
Enfin, après avoir remis à la jeune Armande une lettre pour Fortuné,
elle était montée dans une automobile, avec Eurysthènes. Celui-ci,
depuis déjà quelques jours, avait changé d’allure et de costume. Il
avait jeté la chlamyde aux orties, et il ne portait plus que des
complets-jaquette. Même il avait laissé, comme un monument de son
apostolat terminé, une paire de sandales dans la chambre de Valentine.
--La lettre! dit Lorillard; donne-moi la lettre.
Armande la lui remit. Il décacheta l’enveloppe, et lut:
«Je pars, Fortuné, lasse de tous les affronts, de toutes les
indignités que tu as fait subir à ma délicatesse de femme. Au cours
d’un passé qui n’est point sans erreurs, bien excusables du reste,
j’ai connu des hommes ignobles et méchants, des créatures
monstrueuses. Tu es plus bas et plus infâme qu’eux tous. Comme le dit
si bien mon cher Eurysthènes, tu es véritablement un vase
d’immondices. Eurysthènes, lui, est un être de bonté, d’amour, de
sagesse. Je t’exècre et je l’adore. Je lui consacre, à partir de ce
jour, toute ma vie.
«Ne prends pas la peine de fouiller mes armoires, ni de te renseigner
au Crédit Lyonnais. J’ai emporté mes bijoux et mes valeurs. Mon compte
en banque est régulièrement liquidé. C’était mon droit, puisque nous
nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens.
«Adieu pour toujours,
«Valentine.»
--J’en étais sûr, s’écria Lorillard. Ils ont emporté le magot...
--Mais tu es bien assez riche, gros chou, dit Armande. Nous serons très
heureux, avec tous les millions qui t’appartiennent.
--Va-t’en donc te promener, répliqua Fortuné, et ne m’énerve plus.
Armande se retira, surprise, mais ne voulant point croire encore à son
échec. Le soir même, elle alla se coucher dans le lit de «_Madame_», et
elle y attendit son maître, afin d’être consacrée comme remplaçante en
titre. Elle en avait averti Fortuné, sans qu’il répondît; mais elle
l’espérait avec confiance, parce qu’elle est de ces femmes qui ont
toujours confiance dans leurs charmes et dans leurs combinaisons.
Et cependant il ne vint point. Il la traita même si mal, le lendemain,
en présence des domestiques, que ceux-ci, rudoyés depuis deux jours par
l’imaginative et ambitieuse Armande, s’en moquèrent avec tant de cruauté
qu’elle quitta, furieuse, cette maison où elle avait cru régner. Ne la
plaignez point, car elle se fit, onze mois plus tard, épouser par un
ambassadeur.
Dès le premier matin qui suivit son arrivée, Lorillard se rendit au
_Palais de l’Alimentation_. Les clients y affluaient, comme toujours.
Réconforté par ce spectacle, Fortuné monta un étage, pénétra dans le
bureau du directeur.
Bazenet, assis dans un fauteuil, devant la table, fumait sa pipe et
lisait les journaux. Un rayon de soleil caressait son visage, avivait
les rougeurs de son nez énorme.
--Hé! bonjour, Monsieur Lorillard, dit Bazenet avec bonne humeur. Vous
voici revenu? Vous êtes-vous bien amusé, à Deauville?
--Très bien, répondit le «patron», s’asseyant, oui, très bien, sauf que
j’ai beaucoup joué, et beaucoup perdu.
--Comme c’est curieux, murmura Bazenet, comme c’est curieux...
Figurez-vous que je suis dans le même cas. On n’a pas toujours la chance
pour soi. Il faut en prendre son parti... A propos, avez-vous vu votre
beau-frère?
--Non, pas encore.
Bazenet soupira, puis reprit:
--Il court de mauvais bruits sur son compte. La _Banque de l’Épargne
Démocratique_ est dans une situation excessivement difficile. Je crois
qu’elle va faire la culbute...
--Hein? cria Lorillard. Vous avez retiré mes fonds, j’espère?--Vous
aviez tout pouvoir.
Avec un calme grandiose, Bazenet répliqua:
--J’ai essayé, hier encore mais je n’ai pas réussi. Entre nous soit dit,
je suppose que la caisse était vide.
--Mais c’est épouvantable! Et qu’est-ce que vous faites-là, dans votre
bureau? Vous devriez être chez Gentillot, en ce moment, pour l’obliger à
rendre gorge!
Bazenet prit un air froissé.
--J’ai agi de mon mieux, déclara-t-il.
--Avez-vous du moins déposé une plainte contre Ernest?
--Une plainte contre votre propre beau-frère? Oh! Monsieur Lorillard! Je
ne me serais jamais permis une incorrection semblable... Du reste, à
quoi bon? Il y a déjà environ quinze cents ou deux mille plaintes.
--Mais où en est-il, à cette heure, le savez-vous?
--Attendez, dit Bazenet.
Il posa sa pipe sur la table, puis, se penchant vers l’appareil
téléphonique, il demanda la _Banque de l’Épargne Démocratique_.
--On ne répond pas, articula-t-il, sans étonnement, quelques minutes
après. Je vais m’adresser à notre agent de change.
On répondit, cette fois. Et Bazenet, raccrochant le récepteur, regarda
Lorillard, et prononça, d’une voix très douce:
--Paiements suspendus. Gentillot en fuite.
Fortuné, pâle et trépidant, voulait courir aussitôt à la Banque, prendre
des mesures, activer les recherches de la justice.
Bazenet haussa les épaules, et, rallumant sa pipe, il assura:
--C’est bien inutile. Vous pensez bien que les gendarmes sont à ses
trousses. Ils le rattraperont peut-être, mais point votre argent, à ce
que je crains. Gentillot a certainement pris ses précautions.
Il caressa du doigt ses narines charnues, puis il ajouta, sans aucune
tristesse:
--Hé! Hé! Savez-vous que nous allons sauter aussi, nous autres?
Lorillard, les mains en avant, s’élança vers Bazenet, comme pour
l’étrangler.
--Comment! Qu’est-ce que vous racontez? Avec les affaires que nous
faisons ici? Impossible! Vous vous moquez de moi...
--Ne vous ai-je pas dit tout à l’heure, reprit Bazenet avec une sérénité
presque sublime, que moi aussi j’avais joué, et que j’avais perdu?
Le _Palais de l’Alimentation_ était hypothéqué depuis le sous-sol
jusqu’au toit, sans oublier les marchandises. Bazenet avait _stocké_
trop vigoureusement, et bien d’autres denrées encore que des
comestibles. La baisse, prétendait-il, continuait. Pour _tenir le coup_
il avait fallu emprunter plusieurs millions, qui venaient à échéance. Et
puisque l’on ne pouvait plus compter sur l’argent en banque, on était
perdu, mais oui...
--Voleur! Voleur! criait Fortuné, vous êtes d’accord avec Gentillot,
avec ma femme, avec Eurysthènes. Oh! je comprends! Je vais vous faire
arrêter, bandit!
--Permettez, Monsieur, répliqua Bazenet en se levant. Vous m’avez, par
écrit, confié tout pouvoir, laissé toute liberté d’action. Je n’ai pas
eu de chance, tant pis pour vous.
Il gardait ce maintien digne et fier que peut donner une bonne
conscience, mais qu’il devait, plutôt, à la certitude réconfortante
d’avoir assuré, de connivence avec Gentillot, l’opulence de son avenir.
* * * * *
Et le _Palais de l’Alimentation_ sombra, comme un vaisseau de haut bord
dans la tempête. Avec lui s’engloutit la fortune de Lorillard. Car le
pauvre homme, pris de court, n’eut point le temps de faire une bonne
faillite, une faillite frauduleuse. Ce fut, dans les milieux d’affaires,
un éclat de rire, une explosion de mépris, quand on sut que tous les
biens de Fortuné avaient été versés à l’actif, et qu’il était
réellement, complètement ruiné.
C’était sa faute, aussi. Il s’était endormi, tranquille, tandis que
Valentine se préparait à fuir, que Gentillot et Bazenet le trahissaient.
Lorillard se reprochait avec fureur sa stupidité, s’accusait en pleurant
de s’être pour une fois conduit sans méfiance, comme un honnête homme.
Il devint la proie des huissiers et des syndics. Le _Palais de
l’Alimentation_ appartenait dès maintenant aux créanciers. On vendit
l’hôtel du parc Monceau, le château historique de Touraine, les
automobiles, et jusqu’aux meubles de l’appartement, avenue de
l’Observatoire.
Quelques mois après le désastre, Lorillard se vit sans le sou. Il lui
restait encore, pour consolation, à peu près neuf cent mille francs de
dettes...