Nous habitions, au fond d'un faubourg, une maison neuve où l'eau
suintait des murs; au rez-de-chaussée, le propriétaire tenait une
boutique de comestibles. Nous avions versé d'avance le premier terme, et
nous prenions chez lui des vivres à crédit; mais, comme au bout d'un
mois nous n'avions pas de quoi payer le nouveau terme ni les denrées, la
femme du propriétaire, une paysanne flamande, enceinte de six mois,
montait tous les jours réclamer son argent en nous insultant. Nous ne
pouvions plus ni monter ni descendre sans être interpellés. Moi surtout,
j'avais le don d'exciter sa rage: elle écumait littéralement quand elle
me voyait.
--Ah vous! avec vos allures de demoiselle! vous feriez mieux de payer
les gens que de vous onduler les cheveux. Ah! mon Dieu, voyez donc ces
cheveux: on dirait la sainte Vierge, et cependant ça ne paye personne.
Un jour, je vous coifferai, moi!
Elle me terrifiait. Je faisais ce que je pouvais pour trouver de
l'ouvrage, mais ignorant le français et ne sachant où m'adresser, je ne
trouvais rien.
Enfin, nous devions déménager. Ma mère avait loué deux chambres à
l'autre extrémité de la ville, et mon père, qui était devenu camionneur
dans une messagerie, devait, en cachette de son patron, faire le
déménagement entre deux courses. Il vint donc, un dimanche matin, avec
le camion. Je m'étais sauvée, certaine que la propriétaire ameuterait
tout le voisinage, lorsqu'elle saurait que nous quittions sans la payer
et sans dire où nous allions. En effet, quand le camion partit au grand
trot avec nos frusques, et ma mère et les enfants entassés dessus, cette
femme enceinte s'accrocha à la voiture, et galopa durant plusieurs
minutes jusqu'à ce que, exténuée, elle dut la lâcher; elle continua
néanmoins à suivre, de façon à ne pas la perdre de vue.
J'attendais l'arrivée du camion à l'Allée Verte. Ma mère me fit en
passant signe de venir, mais je vis de loin accourir la femme, rouge,
hagarde, haletante. J'eus le temps de me cacher derrière un arbre, car
elle m'aurait écharpée, et quand elle fut passée, je me sauvai.
Rejoindre ma famille, il ne fallait pas y songer pour l'instant. Je fis
un long détour, et aboutis au pont de Laeken. C'était fête dans ce
faubourg: il y avait une foule rigolante. Près du pont, au bord du
canal, le camion était arrêté, ma mère et les enfants à côté, mon père,
ivre, couché à l'intérieur. Ma mère me mit au courant: la femme les
ayant rattrapés, avait prévenu les nouveaux propriétaires que nous ne
payions personne, et ceux-ci avaient rendu l'argent du demi-mois de
loyer donné en acompte. Et nous voilà dans la rue! Mon père, déjà pris
de boisson, s'était enivré complètement, et, comme il ne rentrait pas
avec la voiture, il allait sans doute perdre sa place.
La honte et l'angoisse m'affolèrent. Mon frère Hein, qui avait seize
ans, se trouvait là, mortifié comme moi. Je lui dis:
--Viens, Hein, nous ne pouvons rester, comme des vagabonds, à côté de ce
véhicule et de cet ivrogne. Allons-nous-en, nous trouverons bien un
gîte. Je dis à ma mère de venir le lendemain, à neuf heures, dans la
grande allée du Parc, et nous partîmes. Hein portait un petit complet de
coutil écru, très propre; moi, j'étais assez bien mise. Hein, qui
travaillait chez un forgeron, recevait cinquante centimes pour son
dimanche, et voulait, comme il faisait toujours, acheter des boules de
sureau: il en avait cent pour ses cinquante centimes et en suçait toute
la journée; mais cette fois, pour ne pas rester sans manger, je lui
conseillai d'acheter des petits pains, ce que nous fîmes. Comme
d'habitude, je n'avais pas un sou.
Dans le peuple, les frères et soeurs se connaissent en somme peu, après
les années d'enfance: les garçons vont à l'atelier, les filles
travaillent de leur côté, et l'on se voit et l'on se parle rarement.
Je fus donc étonnée de trouver mon frère si gentil, de l'entendre rire
si naïvement, et faire des réflexions si justes et si fines: je fus
vraiment très heureuse de nous sentir aussi bien ensemble.
Nous allâmes au Jardin Botanique manger nos petits pains. Puis je m'en
fus chez un brave peintre allemand, à qui je voulais raconter notre
mésaventure et demander de nous procurer un logement pour la nuit; mais
il était à la campagne jusqu'au lendemain. Je revins vers mon frère, la
figure décomposée. Qu'allons-nous faire? Retrouver la famille grouillant
à côté de ce camion, comme des saltimbanques auprès de leur roulotte? Ah
non! tout notre être se rebiffait à cette seule idée.
--Il ne nous reste, dis-je, qu'à nous promener toute la nuit: il fait
chaud, cela ne sera rien.
Nous nous acheminons vers le Parc. Nous y fîmes des tours et des tours,
et, comme la température était très douce, je proposai de nous laisser
enfermer. A cette époque, le Parc n'était pas éclairé; il y avait
concert au Waux-Hall; la foule commençait à s'écouler; un «garde-ville»
était posté à chaque sortie. A voir partir le monde, je pris peur, et
craignis que les agents ne fissent une ronde, pour s'assurer que
personne n'était resté. Nous sortîmes donc avec les autres et nous mîmes
à errer par les rues.
Nous commencions à être éreintés et à avoir très faim. Puis la frayeur
me vint d'être ramassés par la police.
--Mon Dieu! Hein, si nous demandions asile au commissariat? Cela vaudra
mieux que de nous faire arrêter: j'en mourrais de peur et de honte, car
on est souillé pour la vie quand on a été appréhendé par des policiers;
je t'en supplie, allons plutôt nous mettre entre leurs mains.
Je tremblais tellement que mon frère se mit à pleurer. Nous descendîmes
vers la Grand Place. Hein accosta un agent et lui demanda asile; l'agent
fit un haut-le-corps, me regarda, regarda Hein, puis nous conduisit vers
le commissaire. Mon frère parla. Le commissaire, un vieillard, écoutait
en me dévisageant: il entra dans une colère bleue:
--C'est sans doute pour des dettes que vous êtes dans cette situation!
Cela ne me regarde pas et vous n'avez qu'à vous tirer d'affaire!
L'agent hasarda un timide:
--Ce sont presque des enfants, monsieur le commissaire.
Mais il se fâcha davantage, et répondit que nous n'avions qu'à retourner
dans la commune d'où nous venions. Je lui dis que nous nous étions
adressés à la police de peur d'être ramassés.
--Et de peur d'être ramassés, vous venez vous rendre: elle est forte,
celle-là. Eh bien, allez-vous-en.
Une fois dans la rue, nous nous mîmes à rire et à gambader, bien que
claquant des dents.
--Ah! si c'est ainsi, quel bonheur! Ouf! quelle chance! Allons nous
promener, maintenant que nous sommes sûrs de n'être pas arrêtés. En
avant! Ah! mon Dieu! quel méchant vieux! En avant!
Et nous voilà remontant vers la rue Royale.
Après avoir encore erré quelque peu, nous nous décidons à passer quand
même la nuit dans le Parc, où nous pénétrons en grimpant par dessus la
grille.
Les bancs étaient mouillés de rosée. Nous n'osions presque pas marcher
de crainte d'être entendus du dehors; nous n'osions aller dans les
bas-fonds, à cause des ossements de ceux de 1830. Mon frère grelottait
sous son petit costume de coutil. De dormir, il n'était pas question:
nous étions trop terrifiés; nous nous assîmes au pied d'un arbre.
Quand le jour commença à poindre, un ouvrier nous vit de la rue Royale.
Nous nous sauvâmes dans les hauteurs. Je m'accroupis sur un banc, je
relevai ma jupe et fis s'étendre Hein, la tête dans mon giron, ma jupe
rabattue sur lui. Nous étions figés de froid. Hein résistait moins bien
que moi; mais, ainsi couvert, il s'endormit; moi, je sommeillais, sur le
qui-vive. C'est ainsi qu'un homme nous trouva.
--Que faites-vous ici?
--Nous avons été enfermés.
--Quoi? vous vous êtes fait enfermer pour «faire vot'goût»!
Je comprenais déjà un peu le jargon bruxellois.
--Mais c'est mon frère!
--Vot'frère? Oui, je connais ça. Attendez, je vous aurai.
Et il s'en alla. Nous n'attendîmes pas son retour et sautâmes par dessus
la grille.
Des paysannes qui passaient, avec leur charrette de lait, ou des paniers
de légumes sur la tête, pour aller au marché de la Grand'Place,
ricanèrent en parlant de mon amant. Je rougissais de honte: même si Hein
n'avait pas été mon frère, c'était un petit garçon.
Au boulevard, nous nous assîmes: nouveaux quolibets d'ouvriers qui se
rendaient au travail. Hein ne disait rien, aussi gêné que moi de cette
situation équivoque.
Quand le parc s'ouvrit, nous y retournâmes attendre ma mère. Hein n'en
pouvait plus. Un agent en uniforme nous demanda ce que nous faisions
encore là. J'allais lui répondre quand mon frère me chuchota:
--Tais-toi! c'est l'homme qui nous a réveillés.
Comme nous étions de nouveau affalés sur un banc, un pochard vint
s'asseoir à côté de nous, en bougonnant. Il avait en main un paquet
ficelé: c'étaient visiblement des tartines. Hein et moi, nous
échangeâmes un regard, et nous nous comprîmes. Le paquet tomba; d'un
coup d'oeil, je fis lever Hein, qui contourna le banc, ramassa le paquet
et s'éloigna lentement; je restai assise. L'homme s'aperçut bientôt de
la disparition de ses vivres; en cherchant autour de lui, il bégayait:
--Les cochons! ils me les ont volés! Alors, comme dégoûtée de ce
voisinage, je me levai et m'éloignai à mon tour. A l'extrémité du Parc,
je rejoignis mon frère. Nous défîmes fiévreusement la ficelle, mais, au
lieu des tartines bien beurrées que nous espérions, nous ne trouvâmes
que deux tranches de pain très rassis et sans beurre: c'est égal! il
nous sembla exquis.
Ma mère arriva à l'heure convenue. Elle nous dit que ma mauvaise tête
l'avait fait passer par des transes mortelles; que mon père s'était mis
à errer par les rues avec le camion; qu'elle avait vu un appartement à
louer et qu'on nous avait acceptés. Elle nous conduisit dans une rue de
faubourg, au second étage d'une maison, dont encore une fois une
boutique de comestibles occupait le rez-de-chaussée. Un crédit nous
était déjà ouvert: nous étions voués à cela.
Hein, tout courbaturé, ne pouvait presque pas monter les escaliers: en
haut, il se laissa choir sur un tas de guenilles, et s'endormit. Je bus
du café et mangeai une tartine, et une nouvelle étape de misère
commença.