Toute offre de gagner quelques sous était acceptée par nous avec
empressement.
Une vieille dame, fabricant de conserves alimentaires, proposa à ma mère
de donner du travail à Naatje, qui avait douze ans, et à Kees, qui en
avait huit: ils devraient, toute la journée, peler de petits oignons.
Le premier soir qu'ils revinrent de cette besogne, nous fûmes
épouvantés. Leurs figures étaient bouffies et barbouillées de se les
être frottées de leurs petites mains sales, leurs yeux gonflés, comme si
on les avait rossés et s'ils avaient pleuré durant des heures et des
heures. Nous demandâmes comment cela s'était passé, et ils nous
racontèrent leur journée.
En arrivant le matin, à sept heures, chez la vieille dame, elle les
avait installés sur de petits bancs devant un grand panier d'oignons, et
leur avait montré comment ils devaient délicatement enlever la pelure
sans les entailler, car chaque entaille devenait bleue dans le vinaigre,
et les oignons ainsi détériorés ne pouvaient plus servir à des conserves
de premier choix. Ils s'étaient mis à l'oeuvre pendant que la dame,
assise à côté d'eux, nettoyait des cornichons. Au bout de quelques
instants, leurs yeux commencèrent à couler, et ils se les essuyèrent
avec leurs mains mouillées de sève d'oignon. Alors Naatje, n'y tenant
plus, s'était mise à remuer sur son petit banc, et la vieille dame avait
dit.
--Nateke, pour l'amour de Dieu, tenez vos pieds en repos.
Puis était entré un jeune homme, qu'ils prirent d'abord pour son fils,
mais quand ils eurent compris que c'était le mari, ils furent pris d'un
fou rire, qui avait mis la vieille dame hors de ses gonds, et elle
s'était écriée:
--Au nom de la Sainte Trinité, Keeske, cesse de rire comme un petit
cochon!
Et leurs rires étaient devenus des cocoricos quand le jeune mari leur
avait fait signe de renverser le panier d'oignons, ce qu'ils firent
incontinent. La dame s'était lamentée, avait imploré la sainte Vierge et
déclaré que les enfants étaient un fléau. Le jeune mari avait répondu:
--Un fléau! grand'mère, parce que tu es trop vieille pour en avoir.
Elle avait alors levé les yeux au ciel, en geignant:
--Seigneur, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il dit ni ce qu'il fait.
Pendant quinze jours, Naatje et Keesje nous amusèrent le soir des
histoires de la vieille dame et de son jeune mari; mais l'inflammation
de leurs beaux yeux devenait si grave que nous eûmes peur, et n'osâmes
plus les laisser continuer à peler des oignons.