Les soirs d'hiver, quand nous n'avions ni feu ni lumière, le ventre
vide, nous nous couchions pour avoir plus chaud, et causions de ce que
nous aurions fait si nous avions été riches.
Un soir, transportés par la griserie, mes parents se disputèrent
presque.
Mon père, ancien cavalier à l'armée, aurait eu des pur sang et m'aurait
appris à monter à cheval: j'avais le corps qu'il fallait, disait-il,
pour porter l'amazone, car jamais une grosse femme n'est bien à cheval.
Mina souhaitait une robe de satin vert, et des bottines qui lui
monteraient aux mollets.
Moi, je voulais une armoire en verre remplie de poupées, habillées de
soie et coiffées de perles; puis une très grande poupée, qui eût été la
reine des autres. Elle serait vêtue d'une robe faite d'ailes de
papillons, que j'aurais assemblées par un point de dentelle.
--Tudieu! s'exclama mon père.
--Cette créature enfantine, dit ma mère, est toujours là avec ses
poupées!
--Moi, fit-elle, je porterai des bonnets en chenille, qui feront enrager
toute l'impasse.
--C'est cela! tu ferais enrager toute l'impasse, comme si nous allions
rester ici, étant riches!
--Ah! c'est vrai... Puis les enfants apprendront le français, à jouer du
piano et à danser, et je leur friserai les cheveux à l'anglaise. Nous
habiterions, au Canal des Empereurs, une grande maison, où il y aurait
des chambres bleues, rouges et vertes.
--Pourquoi toutes ces couleurs? demanda mon père.
--J'ai lu qu'il en est ainsi dans les «maisons riches»: on le voit du
reste à travers les fenêtres.
--Ah! et comment serait ta chambre?
--La mienne? rouge, je l'ai toujours dit, rouge. Comme je suis brune...
J'aurais aussi un poêle allumé près de mon lit, et je mangerais quelque
chose de bon toutes les heures: des biscottes et du chocolat à huit
heures, une pomme cuite à neuf, une tartine avec une anguille fumée et
du café à dix, des cornichons et des oeufs durs à onze. Enfin, toutes
les heures, quelque chose de bon!
--Et, comme d'habitude, tu ne ferais pas à dîner, même si tu étais
riche. Toujours des repas sur le pouce, quoi? Eh bien, moi, il me
faudrait un bon pot de pommes de terre au lard et aux boudins, bien
fricoté, bien chaud. Tu continuerais, toi, à ne jamais nous donner un
repas solide. Si tu crois que les gens riches mangent toutes ces
«niaiseries»! La viande qu'on voit chez les bouchers, voilà ce qu'ils
mangent, et crue encore, à ce qu'il paraît.
--De la viande crue! non, cela me dégoûterait: jamais je n'en mangerai.
--Ah! mon Dieu! soupira Hein, si nous avions seulement chacun un petit
pain de trois «cents»! ils sont très grands chez le boulanger, derrière
le coin, n'avez-vous pas vu cela? plus grands qu'ailleurs, et quand on
en a mangé un, on a déjà une bonne bouchée dans l'estomac.
Nous ne disions plus rien. Mon père se moucha, puis répondit:
--Oui, Heintje, dors maintenant. Demain, tu auras un petit pain de trois
«cents».
Mon père se moucha encore.