BAATJE

Dirk jouait à la toupie sur la glace de notre canal. Il aurait donné son

dîner pour une paire de patins, ou un petit traîneau dans lequel il nous

aurait tous entassés et traînés jusqu'au soir. Mais ne pouvant avoir ni

l'une ni l'autre, il se contentait de sa toupie, qui tournait

merveilleusement sur la glace en décrivant des arabesques.

Les mouvements violents m'ont toujours mise hors de moi et, sur la

glace, il fallait s'en donner trop si on voulait ne pas se figer: je

suivais donc du quai les ébats de mon frère. Il devint bientôt tout bleu

de froid et, las de ce jeu qui ne le réchauffait pas assez, il

l'abandonna pour faire des glissades.

Sur l'autre rive, une femme s'approchait du canal, portant quelque chose

dans son tablier. Arrivée au bord, elle y prit un objet qu'elle jeta

dans une baie pratiquée à travers la glace. Cinq fois, elle plongea sa

main dans le tablier, et cinq fois, lança un objet. Dirk, qui s'était

approché, attrapa le dernier au vol, et se sauva en le dissimulant sous

son chandail. Il remonta sur le quai de notre côté, et me montra un

petit chat gris, au ventre blanc, de quelques semaines.

--J'ai sauvé celui-ci, bégayait-il.

Allons vite le réchauffer et lui donner du lait.

A la maison, Dirk prit le pot au lait sur le poêle, et en donna un peu

au petit chat. Ma mère réclama:

--Écoute, non: du lait, nous en avons trop rarement nous-mêmes.

--Voyons, mère, pour le remettre de son émotion d'avoir été jeté de si

haut!

--C'est bien, si c'est pour l'émotion; mais je ne veux pas de commensal.

--Je lui donnerai de ma tartine, et l'impasse est remplie de souris, et

le canal de rats.

Le petit chat but précieusement en montrant une languette rose; puis il

se mit sur ses quatre pattes, s'étira, et le dos bombé, la queue

dressée, il marcha sur la table en donnant de délicats coups de tête

dans la figure de Dirk. Les yeux de celui-ci brillaient d'orgueil.

--Tu vois, il est reconnaissant, il sait que je l'ai sauvé: c'est mon

chat!

Il me demanda si c'était un matou ou une chatte. Mais comme l'inspection

ne nous révélait rien, nous jugeâmes, d'après la physionomie, que

c'était une chatte.

Et Baâtje, comme il l'appela, resta chez nous. Mais elle était à Dirk:

elle coucha avec lui, et aussi longtemps qu'elle fut petite, il la porta

dans sa casquette; il la nourrissait de petits morceaux mordus de sa

tartine, et d'un peu de lait chipé derrière le dos de ma mère.

Il la prenait aussi sous son habit, les samedis après-midi, quand il n'y

avait pas classe et que Mina nous chassait de la maison, parce qu'elle

ne pouvait faire son nettoyage avec cette marmaille dans les jambes.

Alors Dirk m'accompagnait sur les grands canaux où j'aimais à flâner, et

nous choisissions une maison, pour «si nous avions été riches», où nous

jouions à monter et à descendre les hauts escaliers des perrons jusqu'à

ce que les domestiques nous fissent déguerpir.

Dans une de ces pérégrinations, nous fûmes attirés vers une fenêtre

derrière laquelle était assis, sur un coussin de velours bleu, un énorme

angora roux. Il suivait, d'un regard tranquille, une grosse mouche sur

la vitre; puis, se dressant sur les pattes de derrière, de ses pattes de

devant, il agrippa l'insecte. Debout ainsi, il nous stupéfia: son ventre

fauve clair étincelait au soleil; sa queue, qu'il déployait à droite du

corps et dont le bout frétillait, était grosse comme un cabillaud.

Dirk prit Baâtje de dessous son habit, et lui montra ce congénère

merveilleux:

--Tu vois, Baâtje, c'est un chat; mais il est trois fois comme toi, et

puis tout autre. Toi, tu aurais dévoré la grosse mouche; lui l'a

seulement tuée. Il garde sa faim pour les têtes de harengs saurs, dont

on le bourre sans doute: pour sûr que, sans cela, il l'aurait bouffée!

Toi et moi, nous n'attendons jamais pour escamoter ce qui est devant

nous. Sa peau, Baâtje, sa queue, et ses yeux comme deux billes d'or, ne

ressemblent pas aux tiens: il est tout autre, tout autre, tu vois. A ce

moment, une servante sortit de la maison, portant une assiette de pommes

de terre froides, qu'elle déversa contre un arbre pour les pauvres

chiens. Quand elle fut rentrée, nous allâmes à l'arbre, pour mettre

Baâtje près de ce repas imprévu. Mais, comme les pommes de terre étaient

propres, Dirk les mit une à une dans sa casquette, et plus loin, sur un

autre perron, à nous trois, nous fîmes un excellent goûter.

Vers le printemps, Baâtje devenait grosse et grasse que c'était un

charme. Dirk l'attribuait à nos promenades sur les canaux (depuis les

pommes de terre, nous étions à l'affût de ces aubaines).

--Puis tu comprends, les souris, elles lui courent entre les pattes!

Un soir, en se couchant dans l'alcôve, mes parents y trouvèrent Baâtje,

commodément installée dans la paille, avec cinq petits. Dirk en devint

muet de surprise. Mon père voulait se débarrasser de toute la nichée

dans les égouts; Mina, qui n'aimait aucune bête, proposa de les jeter

dans le canal. Alors devant les lamentations de Dirk, ma mère dit, en

faisant des clignements d'yeux aux autres, qu'il pouvait les garder.

Il fit un nid de ses vêtements dans un coin par terre, et coucha dessus

la chatte et ses petits; mais le lendemain, sans que mes parents eussent

rien senti, elle se trouvait installée à l'ancienne place.

Quand nous rentrâmes de l'école, Baâtje vint à la rencontre de son

maître, et raconta, en un langage net, qu'un grand malheur lui était

arrivé:

--Boûbeloûbeloûbeloûû!! Leuëleuëleuëleuëueu!! Mâwâwâwâââw!

Puis elle sauta dans l'alcôve, et Dirk et elle se mirent à fouiller la

paille et à mettre tout sens dessus dessous: mais plus de petits chats!

Il bondit à terre, pâle, et les deux poings levés vers Mina, il bégaya:

--C'est c'est toi, Sosododomite, Sososododomite!

Elle l'écarta de la main, en riant sournoisement de sa figure camarde.

En automne, Baâtje engraissa de nouveau. Dirk lui caressait son ventre

blanc, ce qu'elle acceptait en ronronnant bruyamment. Un jour, on ne la

retrouva pas. Dirk et moi, nous remuâmes toute l'impasse, mais Baâtje

avait disparu. Le nez en pied de marmite de Mina frémissait. Alors Dirk

ne chercha plus.

--Sosododomite, c'est, c'est toi! Sososododommite, c'est tttoi!!!

Pendant tout un temps, Dirk bégaya péniblement.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 27 / 55 题