RELIEFS ET ORIPEAUX

J'ai souvent lu et entendu dire que le parfum d'une fleur, le goût d'un

fruit évoquaient chez certaines personnes un épisode exquis ou poétique

de leur enfance ou de leur jeunesse. Eh bien! à d'infimes exceptions

près, mes souvenirs, à moi, ne sont jamais ni exquis, ni poétiques.

Toutes mes sensations les plus fraîches et les plus pures furent gâchées

par la misère, l'ignorance et la honte. Ce n'est du reste pas en sentant

une fleur, ni en goûtant un fruit, mais en mangeant du fromage de

Hollande, que je me suis souvenue d'une page de ma toute jeune enfance.

Déjà notre misère devenait intense, à cause du nombre d'enfants qui

augmentait chaque année. Une de mes tantes était servante dans une

grande maison de prostitution; elle était très bonne pour nous. Elle

nous faisait venir le soir aux alentours de cet établissement, quand

celui-ci battait son plein et que la surveillance était relâchée, et

nous donnait les reliefs de table de ces dames, entre autres des croûtes

de fromage, dont le goût, ravivé en moi l'autre jour, me fit revoir tout

cela comme cinématographié.

Ma tante nous apportait également, cachés sous ses vêtements, des

noeuds, des rubans de soie et de velours dont ma mère garnissait nos

chapeaux, des corsages décolletés en soie écossaise qu'elle changeait

pour nous et dont elle nous attifait, à la grande stupéfaction des

voisins. Je me rappelle une adorable petite robe que ma mère me fit avec

des bandes d'étoffe à menus carreaux noirs et jaunes, qu'elle avait

cousues ensemble, en dissimulant chaque couture sous un petit pli.

Et de tous ces reliefs et oripeaux se dégageait un parfum suave, que

nous savourions avec délices.

Jours de famine et de détresse: roman · 第 9 / 55 题