Mon père, très bon travailleur, avait l'art de se faire prendre en
grippe: il montrait trop que la bêtise et la vulgarité lui répugnaient.
Il dut donc quitter la petite ville pour chercher de l'ouvrage ailleurs,
et se rendit à Amsterdam, d'où il écrivit bientôt à ma mère de venir le
rejoindre.
--Vends nos vieilles loques, ajoutait-il, pour faire le voyage, tu
trouveras ici ce qu'il faut.
Ma mère savait ce que cela voulait dire: il y avait de tout dans les
magasins, mais nous aurions pu coucher entre quatre murs. Mon père
s'imaginait toujours que tout allait nous tomber du ciel, et
déraisonnait alors complètement. Elle ne tint donc aucun compte de cet
enfantillage et obtint du Bureau de bienfaisance notre transfert à
Amsterdam.
On avait trouvé place, pour nous et notre pauvre mobilier, sur une
barque de transport de marchandises. Ce fut un soir que deux employés du
Bureau de bienfaisance vinrent nous chercher pour nous embarquer. Ma
mère avait ma soeur Naatje au sein; les employés, très gentils, tenaient
les quatre autres enfants par la main.
C'était à marée basse; il fallait descendre une grande échelle; je me
rappelle très bien l'épouvante que nous éprouvâmes devant cet abîme
noir: un de mes frères criait «qu'il ne voulait pas aller sous l'eau
chez père»; moi, comme d'habitude, je tremblais et essayais de faire la
brave. On nous descendit un à un et l'on nous fit entrer dans la cabine
commune: il n'y avait d'alcôves que pour le personnel, et rien pour nous
asseoir. Les bateliers étaient visiblement ennuyés de cette marmaille
qui pleurait, faisait pipi... et le reste.
La barque se mit en route. Nous étions affalés sur le plancher; ma mère
s'y assit à son tour, étala autour d'elle ses jupes sur lesquelles nous
nous couchâmes tous, la tête dans son giron; Naatje tétait toujours. Je
ne pus dormir; je n'avais que cinq ans, mais je me souviens très bien
qu'un homme entra, nous regarda avec antipathie, se déshabilla sans gêne
et se coucha; il jurait chaque fois qu'un des petits toussait ou
pleurait. Vers le matin, ma mère se mit à torcher, laver et habiller les
enfants pour l'arrivée à Amsterdam.
Le Bureau de bienfaisance n'avait payé que notre transport, comme pour
les tonneaux d'huile et autres denrées. Il nous avait fait coucher à
terre, telles une chienne et sa portée, et ma jolie mère, avec son
nourrisson au sein, n'avait pas reçu une tasse de café... rien...
rien...
C'est ainsi que, grelottants et pâles de froid et de faim, nous
arrivâmes par l'Amstel à Amsterdam, où mon père nous attendait sur les
écluses. Pendant que la barque se trouvait arrêtée par la manoeuvre, on
nous hissa sur les passerelles. Il n'y avait de garde-fou que d'un côté,
et, sur ces planchettes, mon père, toujours casse-cou, nous fit passer
d'écluse en écluse jusque sur le quai. Puis, par les rues, les ponts et
les canaux, il nous conduisit dans une impasse où il avait loué une
chambre, au premier étage d'une masure.
Nous eûmes du café et des tartines, et on nous coucha sur de la paille,
dans un placard noir et fermé.