--Il va dépenser plus de 130,000 francs, dit-il en haussant les épaules.
Et je ne compte pas naturellement le prix que lui demandera par an
l’entretien. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas quel intérêt
il peut y avoir pour lui à faire des dépenses aussi extravagantes.
--Quel intérêt! s’écria Suzanne en prenant feu, mais il ne s’agit pas
d’intérêt pour lui, mon père! Il a toujours été généreux et le prouve,
voilà tout! Que ferait-il de sa fortune s’il ne suivait pas la pente de
sa générosité? Il a mille fois raison, et je suis sûre que M. Varedde
serait de mon avis.
M. Jeuffroy ouvrit largement ses petits yeux, mais, avant qu’il eût
riposté, Mlle Constance répondit:
--On sait bien qu’il veut être député, et qu’il fait de la populacerie
pour arriver à son but.
--De la populacerie! répéta Suzanne, blessée par l’expression. Ce n’est
pas dans son caractère, et je ne crois pas qu’il songe à la députation.
Sa difformité l’a toujours éloigné du monde, et je sais qu’il déteste se
produire en public.
--Eh bien, il aura changé d’avis, répondit M. Jeuffroy en se levant, car
on ne dépense pas tant d’argent pour rien.
Suzanne, étonnée, ne répondit pas et sortit dans le jardin, en songeant
avec un soupir de soulagement que le lendemain, son fiancé, à qui elle
donnait ses propres qualités, passerait la journée avec elle.
--Ma chère enfant, ma Suzanne, lui dit sa tante en la prenant par le
bras, tu as l’air contrarié, mais c’est une distraction de ton père. Tu
sais que le samedi on met toujours le pot-au-feu, et il a oublié
qu’après une journée fatigante tu avais besoin de mieux dîner. Viens
avec moi, j’ai gardé le reste de ces petits gâteaux que tu avais trouvés
excellents il y a trois semaines.
--Contrariée parce que j’ai mal dîné! répondit Suzanne en riant. Ma
chère tante, pour quelle enfant me prenez-vous? Mais je veux bien manger
de ces frais petits gâteaux, et, en même temps, je dirai bonjour à
Fanchette.
Fanchette bêchait avec ardeur quand Suzanne s’approcha d’elle.
--Quel air de défiance en m’examinant! lui dit la jeune fille en riant.
--Ah! mademoiselle, le diable est si fin que j’ai toujours un peu peur
pour vous.
--Peur de quoi?
--Suffit... je m’entends! répondit Fanchette en plantant vigoureusement
sa bêche dans la terre.
--Est-ce que tu parles en énigme maintenant, de peur de commettre des
péchés?
--Voyez-vous, mademoiselle, heureusement que vous vous mariez, car vous
avez une figure et une taille à la perdition de votre âme.
--Eh bien! tu es gracieuse pour mon âme! répondit la jeune fille en
riant. Mariée ou non, je ne crois pas qu’elle se perde si facilement.
--Avec la grâce du bon Dieu, on peut toujours éviter la vanité! répliqua
Fanchette brusquement. Mais voici une visite pour vous, mademoiselle, et
c’est quelqu’un que sa beauté ne rendra pas orgueilleux.
Suzanne se retourna et jeta une exclamation de plaisir; elle tendit les
deux mains au visiteur en s’écriant:
--Mon cher Marc, enfin!... Vous mériteriez être accablé de reproches,
mais je suis si contente de vous voir que je ne songe plus à vous dire
des choses désagréables.
L’homme qu’elle accueillait avec cette familiarité était petit et
contrefait, mais son visage sympathique n’avait ni longueur exagérée ni
aspect maladif. Complètement rasé, il avait des traits accentués et des
yeux noirs dont l’expression intelligente était remarquable, tandis que
sa bouche avait cette courbe sévère qui indique la lutte et aussi la
souffrance. Cousin éloigné de la mère de Suzanne, il avait, malgré son
antipathie secrète pour M. Jeuffroy, entretenu avec lui des relations de
parenté et d’intimité.
--Il m’a été impossible de venir plus tôt, ma chère cousine, j’ai dû me
contenter de vous écrire. Vous avez su que je m’étais absenté, et j’ai
été ensuite complètement débordé par mes occupations. Mais quelle belle
mine vous avez! Les joies de fiancée vous vont bien, cousine.
--Eh bien, je ne puis pas vous faire le même compliment, répondit
Suzanne en le regardant avec intérêt. Quel air fatigué, mon pauvre Marc!
--J’ai trop travaillé depuis quelque temps, et je viens de subir une
crise industrielle qui m’a vivement inquiété. Maintenant c’est fini, et
je vais me reposer.
--Oui, reposez-vous, lui dit-elle affectueusement, je serais désolée de
vous voir malade.
Le visage de M. de Preymont se colora, et il répondit légèrement:
--Rassurez-vous... j’ai la force de supporter un peu trop de travail.
--Maintenant que votre filature va si bien, Marc, je ne m’explique pas
pourquoi vous vous donnez tant de mal. C’est ce que M. Varedde et moi,
nous disions hier.
--C’est bien bon à vous, répondit M. de Preymont avec un peu d’ironie,
mais le travail m’est aussi nécessaire que l’air qui fait respirer.
--Savez-vous qu’on prétend que vous visez à la popularité pour arriver à
la députation? J’ai répondu que je n’en croyais rien.
--Et vous avez raison... je ne vise à rien si ce n’est à m’occuper.
Mais, continua-t-il avec une tranquillité dédaigneuse, je sais qu’on
cherche des motifs cachés derrière tous mes actes, et que je suis passé
au crible d’un jugement qu’il est inutile de qualifier.
--Oh! je sais que vous êtes un indépendant, Marc, et je vous en
félicite, répondit la jeune fille avec chaleur.
--Voilà une bonne parole qui me donne une haute opinion de votre
jugement, répondit M. de Preymont d’un ton moitié ironique, moitié
sérieux. Mais je ne vous accorde pas trois mois pour le modifier.
--Vous êtes aimable! s’écria Suzanne avec dépit. Est-ce que moi aussi,
je ne puis pas être une indépendante?
--Attendez de connaître le monde pour vous prononcer.
--Et vous, attendez de me connaître avant de me juger!
La connaître! Si elle avait pu lire dans sa pensée, elle s’y serait vue
reflétée comme dans un miroir qui la rendait aussi séduisante par ses
défauts que par ses qualités. Il détourna les yeux, sentant qu’il
n’était pas maître de son expression, et, après un léger silence,
répondit d’un ton affectueux:
--Voici que nous nous battons déjà comme de vieux amis qui en ont tout
le droit. Vous vous mariez, Suzanne, et il me semble qu’hier encore je
jouais avec vous et que vous veniez bouleverser le salon de ma mère.
--Ce n’est pas cela qui vous donne le droit de me connaître,
répondit-elle en riant. J’ai changé, vous comprenez! Mais vous ne me
parlez pas de M. Varedde, Marc, pourquoi?
--Je vous assure que c’était sans intention, répondit M. de Preymont en
souriant. Je ne suis pas un grand complimenteur, Suzanne, et tout ce que
je puis vous dire, c’est que si je croyais votre choix mauvais, il y a
longtemps que mon amitié serait intervenue pour vous détourner de ce
mariage.
--Ah! vous me faites plaisir, grand plaisir! répondit Suzanne, dont le
beau visage avait rougi de satisfaction. Je tiens à votre appréciation;
vous m’inspirez tant de confiance et d’amitié, mon cher Marc!
ajouta-t-elle avec élan.
--Confiance et amitié... oui, c’est la devise entre nous, répliqua-t-il
d’un ton qui frappa désagréablement la jeune fille. Je suis né
confident, comme d’autres naissent... poètes ou maçons! Adieu; vous ne
me reverrez qu’après-demain, à la signature du contrat et à la mairie.
Il se dirigea rapidement vers le parc de M. Jeuffroy qui communiquait,
par une grille, au jardin de Mlle Constance, et continua, voyant qu’elle
le suivait:
--Vous ne serez pas restée longtemps à l’ombre de vos vieux pignons, ma
chère Suzanne.
--C’est vrai... mais ne marchez donc pas si vite, Marc, qu’est-ce qui
vous presse?
--Je vous l’avais bien prédit, reprit M. de Preymont sans répondre.
Lorsque l’année dernière vous m’avez parlé des assaillants repoussés, je
vous ai dit: Très bien! mais un beau jour, et jour prochain, Psyché
n’allumera pas sa lampe et s’embarquera joyeuse sur la vie. Vous vous
êtes récriée en jurant que vous vouliez jouir de votre vie de jeune
fille: vous voyez que j’avais raison.
--Excepté sur un point, répliqua Suzanne en souriant, car je ne suis pas
Psyché: ma lampe est allumée, et ce qu’elle éclaire me plaît.
Un imperceptible et fin sourire effleura les lèvres de de Preymont. Mais
il répondit:
--Tant mieux! car s’il est un ami qui désire votre bonheur, c’est moi.
Ces mots furent prononcés avec un accent si chaleureux que Suzanne, dans
son émotion, ne trouva rien à répondre.
--Ah! voici votre tante... je me sauve décidément. Faites-lui mes
excuses, mais je n’ai plus le temps de causer.
Mlle Constance accourait en effet vers eux, une assiette de gâteaux à la
main, pendant que Fanchette, un pied sur sa bêche, le menton posé sur
ses mains qu’elle tenait appuyées sur le manche de son outil, les
contemplait de loin avec l’attention d’une sibylle rustique qui creuse
les plus profonds mystères de la vie.
Preymont prit la main de Mlle Jeuffroy qu’il retint un instant dans les
siennes, et lui dit d’une voix émue:
--Au revoir, petite Suzanne... laissez-moi vous donner aujourd’hui
encore cette appellation familière; ce n’est pas la première fois, mais
c’est sans doute la dernière.
--Ah! pourquoi? murmura la jeune fille les yeux humides.
--Ah! pourquoi l’enfant devient-elle femme? répondit-il en riant.
Il s’éloigna après avoir jeté un long regard autour de lui, comme s’il
voulait emporter le dernier souvenir d’une image aimée prête à
s’effacer.
En traversant les jardins du manoir, il se dit que les vieilles
charmilles, fraîches sous les nouvelles feuilles épanouies, paraissaient
se réjouir d’abriter une fois encore la jeunesse et l’amour, comme au
temps passé quand, à leur ombre, des personnages poudrés venaient se
dérober un baiser ou murmurer des paroles de tendresse.