I
Une habitation pittoresque, posée au milieu du coteau qui domine la
Loire et la Vienne, avait résisté aux ravages du temps et à la manie
destructive de l’homme. Formée primitivement des débris d’un château,
modifiée de siècle en siècle, elle était irrégulière et charmante. Ses
plus vieux pignons étaient couverts jusqu’au faîte d’un lierre robuste
qui soulevait les ardoises, dégradait les toits pointus, envahissait les
cheminées sans qu’on songeât à l’arrêter dans sa course insolente. La
partie plus moderne, construite au siècle dernier, faisait face à une
terrasse soutenue par d’anciens murs crénelés, dont les airs altiers
s’étaient depuis longtemps bénévolement ensevelis sous les plantes qui
s’accrochaient aux vieilles pierres avec toute l’extravagance d’un
esprit sans frein ni loi. De chaque côté d’un perron aux larges marches
un peu basses, un ancien propriétaire avait placé triomphalement des
lions taillés dans la pierre molle du pays. Noircis par les années, tout
couverts de mousse et de lichen, ils semblaient présider à la succession
des générations qui passaient, joyeuses ou tristes, devant leur
impassibilité.
Le parc était à contrastes, comme l’habitation. Un côté planté d’ormes,
de platanes, de sycomores, avait l’aspect séduisant de la nature
abandonnée à elle-même. Mais, dans la partie qui entourait immédiatement
le manoir, il y avait quelque cent cinquante ans que la plupart des
arbres et des arbustes ne connaissaient plus les caprices de
l’indépendance. Les formes les plus bizarres leur avaient été imposées,
et cependant, avec ses ifs torturés, ses buis épais, ses charmilles
régulières et vieillottes, le jardin était enveloppé de ce charme
singulier que le temps jette comme une parure sur les plus étranges
manifestations du goût humain.
De sa vie, sans doute, le propriétaire actuel du manoir n’en avait vu le
côté artistique. Cette acquisition avait été une bonne aubaine pour sa
bourse et sa vanité, et l’admiration exprimée par des gens dont
l’appréciation le flattait sauvait la propriété. Une certaine
intelligence des affaires, d’heureuses spéculations jointes à des
économies sordides, avaient permis à M. Jeuffroy de réaliser une
fortune, mais ses facultés s’arrêtaient net à l’endroit où son intérêt
n’était plus en jeu.
Il s’était marié très tard avec une jeune fille de vieille souche,
remarquablement belle et tombée dans une affreuse misère. Ce mariage
l’avait apparenté à d’excellentes familles du pays et placé assez haut
dans l’estime publique.
Après une existence morne et comprimée, Mme Jeuffroy mourut presque
subitement, un dernier regard désolé fixé sur sa fille. Son mari se hâta
de mettre l’enfant pensionnaire dans un couvent aristocratique, malgré
les instances de sa sœur, Mlle Constance Jeuffroy, qui désirait garder
sa nièce auprès d’elle. Il eût même hésité à la faire sortir de son
couvent pendant les vacances, si la crainte de l’opinion publique
n’avait été plus forte que l’ennui de toucher à des habitudes dont
l’étroitesse s’était encore accentuée depuis la mort de sa femme.
Il était rare que M. Jeuffroy eût pour sa sœur un mot aimable, car, si
elle lui était utile, elle ne flattait pas précisément sa vanité; mais
la vieille fille avait pour lui l’amour aveugle qui donne toujours sans
recevoir jamais.
Elle était petite et maigre, avec un buste d’une longueur démesurée. Ses
yeux ronds, sa bouche grande aux lèvres minces, un nez long et pointu,
les contours d’un visage dont aucun terme de la plastique n’eût pu
définir exactement la forme constituaient, avec une toilette antique et
très personnelle, un ensemble absolument caricatural. Ses cheveux, jadis
sa seule beauté, étaient d’une couleur indécise et variable selon la
quantité de teinture qu’elle employait. Elle les portait devant en
papillotes, rarement attachées assez solidement pour résister aux
mouvements fébriles de l’agitation dans laquelle, sans aucune raison
pour la motiver, vivait Mlle Constance.
Elle avait sur la vie et sur le monde les aperçus les plus étroits,
l’horizon de son intelligence étant aussi borné que l’avait été celui de
son observation. Dans un milieu où les idées étaient l’inconnu, elle
avait respiré avec l’air la vulgarité d’appréciation et le terre à terre
de la pensée. Peut-être que si Mlle Jeuffroy avait eu des sentiments
religieux, elle se fût élevée au-dessus d’elle-même, à moins qu’elle
n’eût rabaissé la religion à son petit niveau, spectacle extrêmement
fréquent; mais elle était indifférente.
Cette pauvre fille, qui avait amèrement souffert de sa laideur,
professait un culte pour la beauté. En contemplation amoureuse devant sa
nièce, elle déplorait que le temps fût passé où les princes épousaient
de simples pastoures.
«Belle comme tu es, Suzanne, disait-elle quelquefois, tu serais arrivée
aux plus grandes destinées. Je me serais cachée dans un coin de ta
capitale pour te voir passer de loin, plus belle que toutes les dames de
ta cour. Mais, sois tranquille, je n’aurais dit à personne que j’étais
ta tante, de peur de te contrarier.»
C’était le seul écart d’imagination de la vieille fille qui, dans son
amour pour sa nièce et sa conviction que la beauté mène à tout, eût
facilement faussé le jugement de Mlle Suzanne, si elle lui avait été
confiée.
Indépendamment de l’admiration que son frère lui inspirait parce qu’il
avait su gagner de l’argent, elle l’aimait trop pour n’être pas aveuglée
sur ses défauts; néanmoins elle le blâmait de ne pas satisfaire tous les
goûts de sa fille. Comprenant la jeunesse, ses désirs, du moins en ce
qui concernait les jouissances matérielles, elle employait une partie de
ses économies à pallier les privations qu’eût imposées à Suzanne la
ladrerie du bonhomme. Si elle comprenait difficilement un certain genre
de générosité, l’aumône par exemple, elle se fût privée du nécessaire
pour satisfaire une simple fantaisie de la jeune fille. Un fonds absolu
de dévouement pour ceux qu’elle aimait,--et lorsqu’elle aimait, ce
n’était pas modérément, mais avec passion,--un oubli complet
d’elle-même, formaient un contraste frappant avec les côtés vulgaires de
son caractère et de ses pensées.
A l’extrémité de la propriété de M. Jeuffroy, elle avait acheté à vil
prix la plus singulière des habitations. Creusée entièrement dans le
tuffeau, comme une demeure de paysans, mais creusée à une certaine
hauteur du sol, la maison se composait de six pièces, reliées entre
elles par un vestibule qui ouvrait sur un perron étroit, caché sous des
plantes enchevêtrées. Du haut du coteau, des arbres et des broussailles
se penchaient sur cette drôle de maison, comme des amis voulant la
protéger de leur ombre et de leur fraîcheur.
Un jardin, dessiné en carrés réguliers remplis de légumes et d’arbres
fruitiers, descendait en pente raide jusqu’à un mur de soutènement.
Au-dessus de l’habitation, dont les cheminées se trouvaient à fleur de
terre, Mlle Constance possédait un clos de vigne qui lui fournissait,
dans les bonnes années, une trentaine de barriques d’un vin estimé.
Habituée pour elle-même à la parcimonie, elle vivait presque entièrement
sur les produits de sa propriété, sans toucher aux rentes d’un petit
capital qu’elle augmentait chaque année avec autant de plaisir qu’en
mettait son frère à thésauriser.
Elle ne se chauffait jamais, même pendant les grands froids, prétendant
que sa maison avait toute la chaleur d’une bonne cave. Au commencement
de l’hiver, on dressait le feu dans un salon minuscule, et quand une
visite arrivait, Fanchette, la servante, accourait pour l’allumer, mais,
d’après les ordres secrets de sa maîtresse, s’arrangeait toujours de
façon que le combustible fît preuve d’une mauvaise volonté
insurmontable. De sorte que les provisions de bois de Mlle Constance
étaient inépuisables et dataient généralement d’une dizaine d’années.
Des légumes, du lait et des fruits étaient le fond de la nourriture;
mais, quand on mangeait de la salade, elle n’était faite qu’au vinaigre,
l’huile étant un objet de luxe qui n’apparaissait que lorsque Mlle
Suzanne venait déjeuner ou dîner chez sa tante. Ces jours-là, le talent
culinaire de Fanchette, talent qui n’allait pas bien loin, devait mettre
toute voile dehors, et jamais, au gré de Mlle Constance, qui d’ailleurs
n’y entendait rien, les plats n’étaient assez succulents.
Fanchette était sœur de lait de Mlle Jeuffroy. Elle appartenait à un
tiers ordre, et, portant un habit moitié religieux, moitié laïque, était
généralement connue dans le pays sous le nom de «la bonne sœur». Très
pénétrée de l’idée qu’il est aisé de s’en aller en enfer, elle prêchait
le salut à tous ceux qui voulaient bien l’écouter. De stature ordinaire,
aussi peu équarrie qu’un bloc de pierre à l’état brut, elle travaillait
ferme, mangeait indéfiniment, si on le voulait, de la soupe et du pain
frotté d’un peu d’ail, parlait à tout venant avec la plus grande liberté
et, à ses moments perdus, se faussait le jugement en dévorant quantité
de mauvais bons petits journaux.
Plus d’une fois, il y avait eu conflit entre la servante et la
maîtresse, car non seulement Mlle Constance ne pratiquait pas, mais elle
avait les plus absurdes préjugés sur les prêtres et les ordres
religieux. Fanchette renonçait à combattre les préjugés, mais elle
considérait que le ciel lui expédiait tout droit la mission d’amener sa
maîtresse à entrer dans un confessionnal.
--Voyons, mademoiselle, lui disait-elle d’un ton persuasif, pourquoi ne
voulez-vous pas aller à confesse? ce n’est pourtant pas difficile.
--A quoi cela me servirait-il maintenant, ma pauvre Fanchette?
--Est-ce que ça ne sert à rien de se rapprocher du bon Dieu,
mademoiselle? Prenez garde que lui aussi refuse un jour de vous
connaître et vous dise d’aller en enfer!
Mlle Constance haussait les épaules et répondait:
--Ne m’ennuie pas, Fanchette. Je t’ai dit que je me confesserai à mon
lit de mort, c’est bien suffisant.
--Est-ce que vous savez seulement si vous mourrez dans votre lit,
mademoiselle? répondait Fanchette crûment. Il y en a bien d’autres que
vous que la colère du bon Dieu frappe subitement, et c’est bien fait!
Et, en manière de péroraison, elle ajoutait:
--Le curé de notre paroisse est un bien bon prêtre, bien doux et bien
prudent.
--Je n’aime guère les prêtres et les religieuses, répondait Mlle
Constance d’un ton dédaigneux. J’ai toujours entendu dire à mon père que
c’étaient des paresseux.
--Ah! s’écriait Fanchette outrée, vraiment, mademoiselle, votre papa
trouvait que c’étaient des feignants! Qu’est-ce qu’il a donc fait, lui,
si ce n’est de rien faire du tout, de se laisser vivre tranquillement
dans son bien dont il a mangé une partie pour se mieux nourrir, car il
ne vous en a pas laissé gros!
Et pour ne pas être tancée de parler aussi irrévérencieusement de feu M.
Jeuffroy, elle courait dans le jardin qu’elle se mettait à bêcher avec
rage, tout en appelant à son aide une multitude de saints pour convertir
Mlle Constance.
Mais les années passaient, et, à la fin de chaque carême, Fanchette
songeait avec désespoir que sa maîtresse n’avait pas fait un pas dans la
voie du salut.
Un après-midi, elles étaient toutes les deux dans le jardin; Mlle
Constance, sa robe antique retroussée, coiffée d’un large chapeau rond
dont la forme n’eût point été désavouée par les bergères d’autrefois,
arrosait les fleurs rustiques qui croissaient autour de ses légumes.
Mais, comme le seul arrosoir qu’elle pût porter était défoncé, et
qu’elle avait décrété qu’on ne le remplacerait que si la récolte de vin
était bonne, elle se servait d’un plat partagé en deux pour puiser de
l’eau dans un petit réservoir.
Fanchette la suivait pas à pas, un tricot à la main et des paroles
éloquentes à la bouche. La nuit précédente, elle s’était réveillée en
proie à un cauchemar qui lui avait montré sa maîtresse livrée aux
démons. Considérant que c’était un avertissement du ciel pour lui
ordonner de tenter un nouvel effort, elle y mettait toute son énergie.
Mlle Constance, absorbée dans les difficultés toujours renaissantes de
son système d’arrosage, l’écoutait d’une oreille distraite; mais son
attention s’éveilla quand, après avoir épuisé ses raisonnements
habituels, Fanchette ajouta:
--Enfin, mademoiselle, vous aurez beau faire, ce n’est déjà pas si
agréable pour Mlle Suzanne d’avoir une tante... quasi une mère,
puisqu’elle n’a plus sa vraie mère, qui ne fait seulement pas ses
pâques! Quand elle revient chez son papa, vous y êtes toujours fourrée
naturellement. C’est vous qui êtes censée son conseil, et un joli
conseil pour le monde qui s’imagine que vous ne croyez seulement pas au
bon Dieu! car, enfin, vous n’avez pas écrit sur votre figure que vous
voulez vous confesser à la mort. On croira que Mlle Suzanne pense comme
vous, et si j’étais homme à marier, je sais bien que j’aimerais mieux me
percher sur une colonne comme un grand saint que d’épouser une
demoiselle qui ne pratique pas sa religion.
Mlle Constance laissa tomber son plat au fond de l’eau et se tourna vers
Fanchette en disant d’une voix altérée:
--Que dis-tu là, Fanchette?
--Pardié, mademoiselle, je dis la vérité, vous le savez bien!
La vieille fille, dont l’esprit, toujours en quête des agissements du
prochain, attachait une importance démesurée aux propos des autres, fut
complètement bouleversée par le raisonnement de Fanchette que sa bonne
étoile, plutôt que sa malice, avait bien dirigée.
Terrifiée à la pensée de nuire à sa nièce, Mlle Constance ne ferma pas
l’œil de la nuit, et, se levant avec l’aube, courut arranger tant bien
que mal les affaires de sa conscience.
Quand elle revint chez elle, Fanchette, inquiète de ce départ matinal,
était sur le seuil de sa cuisine, et, la main en éventail pour se
garantir des premiers rayons du soleil qui l’aveuglaient, elle guettait
le retour de sa maîtresse.
--Je me demandais ce que vous étiez devenue, mademoiselle, car vous avez
beau vous lever avec les poules, vous ne sortez jamais si tôt, puisque
vous n’avez seulement pas le cœur d’aller à la messe de temps en temps.
Avant de répondre, Mlle Constance, dans une agitation extrême, ôta le
mantelet de soie qu’elle portait depuis vingt-cinq ans et défit les
brides de son chapeau qui, confectionné par elle, présentait, aux yeux
surpris de l’observateur, un composé d’ingrédients les plus disparates
se mariant avec une fantaisie qui n’appartenait qu’à l’art de Mlle
Jeuffroy.
--Avant de parler, Fanchette, dit-elle, tu devrais demander où je suis
allée. J’arrive de la messe, et j’ai une grande nouvelle à t’annoncer:
je suis convertie!
--Il ne faut jamais plaisanter avec les choses saintes, mademoiselle!
répondit Fanchette d’un ton vif.
--Est-ce qu’il s’agit d’une plaisanterie! s’écria Mlle Constance avec un
accent triomphant. Je suis allée à confesse!
Fanchette devint écarlate et, dans son saisissement, laissa choir le
café au lait qu’elle venait de préparer et qui courut en petits
ruisseaux sur les carreaux rouges de la cuisine.
--Ma foi, tant pis pour votre déjeuner, mademoiselle! vous m’avez
saisie! Est-ce un bonheur, ça, tout de même, depuis cinquante ans que
vous n’étiez entrée dans un confessionnal! Quand je pense que j’ai mis
hier un cierge pour vous devant la statue de votre patronne! Elle n’a
pas été longue à m’exaucer.
--Et maintenant, s’écria Mlle Constance du même ton triomphant qui
rendait plus éclatant le timbre métallique de sa voix, maintenant on ne
dira pas que je fais tort à Suzanne; et si les maris veulent venir, ce
n’est pas moi qui les effrayerai. J’en connais qui n’attendront pas
longtemps pour se prononcer, et je te dis qu’elle se mariera comme elle
voudra, car elle est plus belle qu’un ange.
Les poings sur les hanches, Fanchette l’avait écoutée avec indignation:
--Ah bien, si c’est seulement pour ça que vous vous êtes convertie,
c’est du joli!
--Comment! s’écria Mlle Jeuffroy étonnée, tu n’es pas contente! Puisque
je suis allée à confesse, qu’est-ce que tu veux de plus? Vas-tu
maintenant te croire plus sage que le curé qui m’a promis l’absolution
quand je retournerai me confesser?
Fanchette médita un instant, secoua sa grosse tête qu’une légère
déclivité du cou inclinait à gauche, et répondit:
--Après tout, le bon Dieu a trente-six moyens d’arriver à ses fins!
Et, balayant avec énergie les traces du désastre, elle commença avec
ferveur une neuvaine pour l’âme de sa maîtresse.
Mais Mlle Constance n’était point capable de pénétrer dans l’esprit des
choses. Satisfaite de son acte, la conscience en paix, elle ne fut plus
troublée dans ses méditations dont le thème invariable était le bonheur
et l’avenir de sa nièce.
Cet avenir, M. Jeuffroy eut soin d’en préparer les voies en laissant
entendre qu’il n’était point de ces pères égoïstes qui s’imaginent que
leurs enfants sont créés uniquement pour moisir, selon le bon plaisir
des parents, à l’ombre du toit paternel. En réalité, il désirait avec
ardeur se débarrasser de sa fille le plus tôt possible. Il la
considérait comme un objet d’art dont la possession flattait sa vanité,
mais qui était bien encombrant dans une maison comme la sienne.
S’il l’aimait, c’était fort difficile de s’en apercevoir, car, incapable
de deviner par le cœur, ainsi qu’il arrivait à Mlle Constance, ce que
son esprit ne comprenait pas, l’idée ne lui venait point d’apporter
quelques modifications à sa vie pour rendre agréable celle de Suzanne.
Il craignait par-dessus tout que ses habitudes ne fussent dérangées; or,
plus d’une fois, de légers conflits entre ses idées et celles de sa
fille avaient développé dans sa cervelle épaisse la pensée qu’il se
trouvait dans la situation très pénible de la poule qu’on a trompée sur
sa couvée.
M. Jeuffroy passait pour fort riche, et, bien que la dot annoncée fût
relativement médiocre, plusieurs prétendants s’étaient prononcés. Mais
Mlle Suzanne les avait renvoyés fort loin, au grand déplaisir de son
père, qui s’aperçut une fois de plus que le caractère décidé de sa fille
ne subirait point les empreintes qu’il voulait lui donner.
Mais les circonstances parurent se liguer avec lui pour servir son
égoïsme, car un nouveau projet de mariage ayant souri à la jeune fille,
elle sortit du couvent la main dans celle d’un fiancé.
Ce n’était point par une illusion de son affection que Mlle Constance
trouvait sa nièce ravissante. Sa mère lui avait légué une beauté qui,
mélange de force et de délicatesse, était absolument incontestable et
séduisante. Élevée au milieu de femmes intelligentes et distinguées,
n’ayant jamais eu le temps de subir l’influence du milieu paternel, ses
qualités s’étaient affinées sans contrainte. Avec son beau visage
délicat et fier, sa taille souple et sa démarche élégante, elle
ressemblait, entre son père et sa tante, à une plante très rare égarée,
on ne sait comment, dans un sol pierreux.
Seuls, le vieux manoir et le parc s’harmonisaient avec elle. Quand elle
passait au milieu des arbres tailladés à l’ancienne mode, ils semblaient
tout rajeunis par la vue de cette jeune beauté qui évoquait leurs
souvenirs et des espérances.
Durant un temps fort long, Suzanne avait contemplé l’existence de la
maison de son père à travers les impressions heureuses de l’enfant,
quoiqu’elle se fût attristée souvent en ne trouvant pas chez M. Jeuffroy
la tendresse qu’elle-même avait pour lui. Impression d’abord un peu
fugitive, qui avait grandi avec elle, puis refoulé les élans de son
affection. Et quand le voile qui empêche d’observer s’était déchiré,
maintes fois, pendant les vacances, elle avait été vivement froissée
dans ses instincts délicats, dans ses sentiments et ses jeunes idées qui
avaient, du reste, l’absolutisme d’une nature généreuse et très droite
n’ayant encore ni rien vu ni rien comparé.
Deux jours avant la signature du contrat, après une chaude journée
passée à Angers où elle était allée avec sa tante et son fiancé, Suzanne
se mit à table si gaiement que M. Jeuffroy lui-même se dégela au contact
de cette jeunesse rayonnante. Mais, entre lui et sa fille, il arrivait
presque toujours que cette impression était promptement modifiée par
quelque dissonance.
--Qu’est-ce que tu attends? dit-il à Suzanne qui, après avoir pris un
petit morceau de bœuf bouilli, ne mangeait plus et pensait à autre
chose.
--Mais... le dîner, père, répondit-elle avec un peu de malice. Parce que
M. Varedde n’est pas là, je ne sais pourquoi la cuisinière a eu la
singulière idée de...
--Elle a bien fait! interrompit brusquement M. Jeuffroy. C’est
précisément parce que je suis obligé de recevoir souvent ton fiancé
qu’il faut faire des économies pendant que nous sommes seuls.
--Eh bien, mon cher père, répondit Suzanne gaiement, si je ne m’étais
pas mariée, vous m’auriez donné votre maison à conduire, et vous auriez
vu que je m’entendrais à faire beaucoup avec peu.
--Je ne t’aurais rien donné du tout! répliqua M. Jeuffroy avec vivacité.
Pour que mes dépenses fussent quatre fois plus fortes qu’il n’est
nécessaire... par exemple! Et tu comprends qu’à mon âge je n’aurais pas
changé pour toi ma manière de vivre.
--Mais, mon père, je ne l’aurais pas demandé, répondit Suzanne vivement.
Je parlais... pour parler et sans réfléchir.
Décontenancée, elle mangea sans mot dire quelques amandes pendant que sa
tante, désolée en remarquant l’assombrissement de son charmant visage et
la croyant contrariée parce qu’elle avait mal dîné, passait mentalement
en revue, avec l’intention de les lui offrir, les vieilles friandises
qu’elle conservait indéfiniment dans une armoire.
--C’est vraiment surprenant, dit Suzanne en relevant la tête tout à
coup, que Marc n’ait pas encore daigné me féliciter de vive voix de mon
mariage.
--Il a été absent, ma chère enfant, répondit Mlle Constance.
--Oui, mais il est de retour. Mme de Preymont est venue m’embrasser, et
il aurait bien pu en faire autant en sa qualité de cousin.
--Mais tu sais comme il est occupé... Il fait bâtir un hospice pour ses
ouvriers malades, une école pour les enfants, je ne sais quoi encore.
Tout le monde en parle... mais il a toujours fait parler de lui d’une
façon ou d’une autre! il a de si singulières idées!
--En tout cas, ce n’est pas une singulière idée de faire du bien, ma
tante, répondit vivement Suzanne.