inutilement... Faites-le revenir. Quant à moi et à Nastia, nous
allons partir.
-- Attends, Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle. Je t'en supplie!
J'ai encore un mot à dire, Evgraf, un seul mot...
Cela dit, il s'écarta, s'assit dans un fauteuil et, baissant la
tête, il se couvrit les yeux de ses mains, emporté dans une
ardente méditation.
Un épouvantable coup de tonnerre éclata presque au-dessus de la
maison qui en fut toute secouée. Hébétées de peur, les femmes
poussèrent des cris aigus et se signèrent. Bakhtchéiev en fit
autant. Plusieurs voix murmurèrent:
-- Petit père, le prophète Élie!
Au coup de tonnerre succéda une si formidable averse qu'on eût dit
qu'un lac se déversait sur Stépantchikovo.
-- Et Foma Fomitch, que devient-il dans les champs? fit
Pérépélitzina.
-- Yégorouchka, rappelle-le! s'écria désespérément la générale en
se précipitant comme une folle vers la porte. Mais les dames
pique-assiettes la retinrent et, l'entourant, la consolaient,
criaient, pleurnichaient. C'était un tumulte indescriptible.
-- Il est parti avec une redingote; il n'a même pas pris son
manteau! continua la Pérépélitzina. Il n'a pas non plus de
parapluie. Il va être foudroyé!
-- C'est sûr! fit Bakhtchéiev, et trempé jusqu'aux os!
-- Vous feriez aussi bien de vous taire! lui dis-je à voix basse.
-- C'est un homme, je pense! répartit le gros homme avec
emportement. Ce n'est pas un chien! Est-ce que tu sortirais
maintenant, toi? Va donc te baigner, si tu aimes tant cela!
Pressentant et redoutant le dénouement, je m'approchai de mon
oncle, resté immobile dans son fauteuil.
-- Mon oncle, fis-je en me baissant à son oreille, allez-vous
consentir au retour de Foma Fomitch? Comprenez donc que ce serait
le comble de l'indécence, au moins tant que Nastenka sera dans
cette maison.
-- Mon ami, répondit mon oncle en relevant la tête et me regardant
résolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je
sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Ne t'inquiète pas,
aucune offense ne sera faite à Nastenka; je m'arrangerai pour
cela.
Il se leva et s'approcha de sa mère.
-- Ma mère, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma
Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore être loin. Mais je
jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est
que, devant tous ceux qui furent témoins de l'outrage, il
reconnaîtra sa faute et demandera solennellement pardon à cette
digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai.
Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je
vous jure, ma mère, que, s'il consent à le faire de bon gré, je
suis prêt à me jeter à ses pieds, et à lui donner tout ce que je
puis lui donner sans léser mes enfants. Quant à moi, dès
aujourd'hui je me retire. L'étoile de mon bonheur s'est éteinte.
Je quitte Stépantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles.
Moi, je retourne au régiment pour finir ma triste existence dans
les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille... C'en
est assez; je pars!
À ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, trempé, crotté
au-delà du possible.
-- Qu'y a-t-il? D'où viens-tu? Où est Foma? s'écria mon oncle en
se précipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec
une avide curiosité, interrompant à chaque instant son récit
larmoyant par toutes sortes d'exclamations.
-- Je l'ai laissé près du bois de bouleaux, à une verste et demie
d'ici. Effrayé par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur
s'était jeté dans le fossé.
-- Eh bien? interrogea mon oncle.
-- Le chariot versa...
-- Eh bien... et Foma?
-- Il tomba dans le fossé...
-- Mais va donc, bourreau!
-- S'étant fait mal au côté, il se mit à pleurer. Je dételai le
cheval et je revins ici vous raconter l'affaire.
-- Et Foma, il est resté là-bas?
-- Il s'est relevé et il a continué son chemin en s'appuyant sur
sa canne.
Ayant dit, Gavrilo soupira et baissa la tête. Je renonce à décrire
les larmes et les sanglots de ces dames.
-- Qu'on m'amène Polkan! cria mon oncle en se précipitant dans la
cour.
Polkan fut amené; mon oncle s'élança dessus, à poil et, une minute
plus tard, le bruit déjà lointain des sabots du cheval nous
annonçait qu'il était à la poursuite de Foma. Il n'avait même pas
pris de casquette.
Les dames se jetèrent aux fenêtres; les ah! et les gémissements
s'entremêlaient de conseils. On parlait de bain chaud, de thé
pectoral et de frictions à l'alcool pour ce Foma Fomitch «qui
n'avait pas mangé une miette de pain depuis le matin!» La
demoiselle Pérépélitzina ayant mis la main, par hasard, sur les
lunettes de l'exilé, la trouvaille produisit une sensation
extraordinaire. La générale s'en saisit avec des pleurs et des
gémissements, et se colla de nouveau le nez contre la fenêtre, les
yeux anxieusement fixés sur le chemin. L'émotion était à son
comble... Dans un coin, Sachenka s'efforçait de consoler Nastia et
toutes deux pleuraient enlacées. Nastenka tenait Ilucha par la
main et l'embrassait coup sur coup, faisant ses adieux à son élève
qui pleurait à chaudes larmes sans trop savoir pourquoi. Éjévikine
et Mizintchikov s'entretenaient à l'écart. Je crus bien que
Bakhtchéiev allait suivre l'exemple des jeunes filles et se mettre
à pleurer, lui aussi. Je m'approchai de lui.
-- Non, mon petit père, me dit-il, Foma Fomitch s'en ira peut-être
d'ici, mais le moment n'en est pas encore arrivé; on n'a pas
trouve de boeufs à corne d'or pour tirer son chariot! Soyez
tranquille, il fera partir les maîtres et s'installera à leur
place.
L'orage passé, M. Bakhtchéiev avait changé d'idées.
Soudain, des cris se firent entendre: «On l'amène! le voici!» et
les dames s'élancèrent vers la porte en poussant des cris de paon.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de mon
oncle. Une telle promptitude paraîtrait invraisemblable si l'on
n'avait connu plus tard la très simple explication de cette
énigme.
Après le départ de Gavrilo, Foma Fomitch était en effet parti en
s'appuyant sur sa canne, mais, seul au milieu de la tempête
déchaînée, il eut peur, rebroussa chemin, et se mit à courir après
le vieux domestique. Mon oncle l'avait retrouvé dans le village.
On avait arrêté un chariot; les paysans accourus y avaient
installé Foma Fomitch devenu plus doux qu'un mouton, et c'est
ainsi qu'il fut amené dans les bras de la générale qui faillit
devenir folle de le voir en cet équipage, encore plus trempé, plus
crotté que Gavrilo.
Ce fut un grand remue-ménage. Les uns voulaient l'emmener tout de
suite dans sa chambre pour l'y faire changer de linge; d'autres
préconisaient bruyamment diverses tisanes réconfortantes; tout le
monde parlait à la fois... Mais Foma semblait ne rien voir, ne
rien entendre.
On le fit entrer en le soutenant sous les bras. Arrivé à son
fauteuil, il s'y affala lourdement et ferma les yeux. Quelqu'un
cria qu'il se mourait et des hurlements éclatèrent, cependant que
Falaléi, beuglant plus fort que les autres, s'efforçait d'arriver
jusqu'à Foma pour lui baiser la main.
V
FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL
-- Où suis-je? murmura Foma d'une voix d'homme mourant pour la
vérité?
-- Maudit chenapan! murmura près de moi Mizintchikov. Comme s'il
ne le voyait pas! Il va nous en faire des siennes à présent!
-- Tu es chez nous, Foma: tu es parmi les tiens! s'écria mon
oncle. Allons, du courage! calme-toi! Vraiment, Foma, tu ferais
bien de changer de vêtements; tu vas tomber malade... Veux-tu
prendre quelque chose pour te remettre? Un petit verre te
réchauffera.
-- Je prendrais bien un peu de malaga! gémit Foma qui ferma encore
les yeux.
-- Du malaga! J'ai peur qu'il n'y en ait plus, dit mon oncle en
interrogeant sa soeur d'un oeil anxieux.
-- Mais si! fit-elle. Il en reste quatre bouteilles. Et, faisant
sonner ses clefs, elle s'encourut à la recherche du malaga,
poursuivie par les cris de toutes ces dames qui se pressaient
autour de Foma comme des mouches autour d'un pot de confitures.
L'indignation de M. Bakhtchéiev ne fut pas mince.
-- Voilà qu'il lui faut du malaga! grommela-t-il presque à voix
haute. Il lui faut un vin dont personne ne boit! Dites-moi
maintenant à qui l'on donnerait du malaga si ce n'est à une
canaille comme lui? Pouah! Les tristes sires! Mais qu'est-ce que
je fais ici? qu'est-ce que j'attends?
-- Foma, commença mon oncle haletant et constamment obligé de
s'interrompre, maintenant que te voilà reposé, que te voilà revenu
avec nous... c'est-à-dire, Foma, je pense, qu'ayant offensé une
innocente créature...
-- Où? où est-elle, mon innocence? fit Foma, comme dans un délire
de fièvre. Où sont mes jours heureux? Où es-tu, mon heureuse
enfance, quand, innocent et beau, je poursuivais à travers les
champs le papillon printanier? Où est-il ce temps? Rendez-moi mon
innocence! Rendez-la moi!...
Et, les bras écartés, Foma s'adressait successivement à chacun des
assistants, comme si quelqu'un d'eux l'eût eue en poche, cette
innocence. Je crus que Bakhtchéiev allait éclater de colère.
-- Mais pourquoi pas? grognait-il furieusement. Rendez-lui donc
son innocence et qu'ils s'embrassent! J'ai bien peur qu'étant
gamin, il ne fût déjà aussi fripouille qu'il l'est actuellement.
J'en jurerais!
-- Foma!... reprit mon oncle.
-- Où sont-ils ces jours bénis où je croyais à l'amour et où
j'aimais l'homme? geignait Foma, alors que je le prenais dans mes
bras et que je pleurais sur son coeur? Et à présent, où suis-je?
où suis-je?
-- Tu es chez nous; calme-toi! s'écria mon oncle. Voici ce que je
voulais te dire, Foma...
-- Si vous vous taisiez un peu? siffla la Pérépélitzina, dardant
sur lui ses méchants yeux de serpent.
-- Où suis-je? reprenait Foma. Qu'est-ce donc qui est autour de
moi? Ce sont des taureaux et des boeufs qui me menacent de leurs
cornes. Vie! qu'es-tu donc? Vis bafoué, humilié, battu et ce n'est
qu'une fois la tombe comblée que les hommes, se ressaisissant,
écraseront tes pauvres os sous le poids d'un monument magnifique!
-- Il parle de monument, mes aïeux! fit Éjévikine en claquant des
mains.
-- Oh! ne m'érigez pas de monuments! gémissait Foma. Je n'ai que
faire de vos monuments! Je ne convoite de monument que celui que
vous pourriez m'ériger dans vos coeurs!
-- Foma! interrompit mon oncle, en voilà assez; calme-toi! Il ne
s'agit pas de monuments. Écoute-moi... Vois-tu, Foma, je comprends
que, tantôt, tu pouvais brûler d'une noble flamme en me faisant
des reproches. Mais tu avais dépassé la limite qu'eût dû te
montrer ta vertu; Foma, tu t'es trompé, je te le jure!
-- Non, mais finirez-vous? piaula de nouveau la Pérépélitzina.
Voulez-vous donc profiter que ce pauvre homme est entre vos mains
pour le tuer?
La générale et toute sa suite s'émurent et toutes ces mains
gesticulèrent pour imposer silence à mon oncle.
-- Taisez-vous vous-même, Anna Nilovna, je sais ce que je dis!
répondit mon oncle avec fermeté. Cette affaire est sacrée; il
s'agit d'honneur et de justice! Foma, tu es un homme raisonnable;
tu dois immédiatement demander pardon à la noble fille que tu as
injustement outragée.
-- Que dites-vous? Quelle jeune fille ai-je outragée? s'informa
Foma en promenant ses regards étonnés sur l'assistance, comme s'il
eût perdu tout souvenir de ce qui s'était passé et ne comprit plus
de quoi il s'agissait.
-- Oui, Foma, et, si tu reconnais volontairement ta faute, je te
jure que je me prosternerai à tes pieds et que...
-- Qui donc ai-je outragé? hurlait Foma. Quelle demoiselle? Où
est-elle, cette jeune fille? Rappelez-moi donc quelques
particularités sur elle...
En ce moment, troublée et pleine de peur, Nastenka s'approcha de
mon oncle et le tira par la manche.
-- Non, Yégor Ilitch, laissez-le; je n'ai pas besoin d'excuses. À
quoi bon tout cela? dit-elle d'une voix suppliante. Laissez donc!
-- Ah! je me rappelle, à présent! s'écria Foma. Mon Dieu! je me
rappelle! Oh! aidez-moi, à me ressouvenir! Dites: est-ce donc vrai
que l'on m'a chassé d'ici comme un chien galeux? Est-ce vrai que
la foudre m'a frappé? Est-ce vrai que l'on m'a jeté du haut de ce
perron? Est-ce vrai? Est-ce vrai?
Les sanglots et les gémissements de ces dames lui répondirent
éloquemment.
-- Oui, oui; je me souviens qu'après ce coup de foudre, après ma
chute, je revins en courant vers cette maison pour y remplir mon
devoir et disparaître à jamais. Soulevez-moi; si faible que je
sois, je dois accomplir mon devoir.
On le souleva. Il prit une pose d'orateur et, tendant les mains.
-- Colonel! clama-t-il, me voici de nouveau en pleine possession
de moi-même. La foudre n'a pas oblitéré mes facultés
intellectuelles. Je ne ressens plus qu'une surdité dans l'oreille
droite, résultat probable de ma chute sur le perron... Mais
qu'importe? qu'importe l'oreille droite de Foma?
Il sut communiquer à ces derniers mots tant d'ironie amère et les
accompagner d'un sourire si triste que les gémissements des dames
reprirent de plus belle. Toutes, elles attachaient sur mon oncle
des regards de reproche et de haine. Mizintchikov cracha et s'en
fut vers la fenêtre. Bakhtchéiev me poussa furieusement le coude;
il avait peine à tenir en place.
-- À présent, écoutez tous ma confession! gémit Foma, parcourant
l'assistance d'un regard fier et résolu et vous, Yégor Ilitch,
décidez du sort du malheureux Opiskine! Depuis longtemps, je vous
observais; je vous observais, l'angoisse au coeur et je voyais
tout, tout! alors que vous ne pouviez encore vous douter que je
vous observais. Colonel, je me trompais peut-être, mais je
connaissais et votre égoïsme, et votre orgueil sans limites, et
votre luxure phénoménale. Et qui donc pourrait m'accuser si j'ai
tremblé pour l'honneur de la plus innocente créature?
-- Foma! Foma!... n'en dis pas trop, Foma! s'écria mon oncle en
surveillant avec inquiétude l'expression douloureuse qui
envahissait le visage de Nastia.
-- Ce n'était pas tant l'innocence et la confiance de cette
personne qui me troublaient que son inexpérience, continua Foma,
sans paraître avoir entendu l'avertissement de mon oncle. Je
voyais qu'un tendre sentiment était en train d'éclore dans son
coeur, comme une rose au printemps et je me remémorais
involontairement cette pensée de Pétrarque que «l'innocence est
souvent à un cheveu de la perdition». Je soupirais; je gémissais
et, pour cette jeune fille plus pure qu'une perle, j'aurais
volontiers donné tout mon sang. Mais qui eût pu répondre de vous,
Yégor Ilitch? Connaissant l'impétuosité de vos passions, sachant
que vous seriez prêt à tout sacrifier à leur satisfaction d'un
moment, je me sentais plongé dans un abîme d'épouvante et de
crainte sur le sort de la plus honnête jeune fille...
-- Foma, comment as-tu pensé des choses pareilles? s'écria mon
oncle.
-- Je vous observais la mort dans l'âme. Si vous voulez savoir à
quel point j'ai souffert, interrogez Shakespeare; il vous répondra
dans son Hamlet; il vous dira l'état de mon âme. J'étais devenu
méfiant et farouche. Dans mon inquiétude, dans mon indignation, je
voyais tout au pire. Voilà pourquoi vous avez pu remarquer mon
désir de la faire quitter cette maison: je voulais la sauver.
Voilà pourquoi, tous ces derniers temps, vous me voyiez nerveux et
courroucé contre tout le genre humain. Oh! qui me réconciliera
désormais avec l'humanité? Je comprends que je fus peut-être
exigeant et injuste envers vos hôtes, envers votre neveu, envers
M. Bakhtchéiev, en exigeant de lui une connaissance approfondie de
l'astronomie. Mais qui ne me pardonnerait en considération de ce
que souffrait alors mon âme? Je cite encore Shakespeare et je dis
que je me représentais alors l'avenir comme un abîme insondable au
fond duquel était tapi un crocodile. Je sentais que mon devoir
était de prévenir ce malheur, que je n'avais pas d'autre raison de
vivre. Mais quoi? Vous ne comprîtes pas ces nobles mouvements de
mon âme, et vous ne me payâtes que d'ingratitudes, de railleries,
d'humiliations...
-- Foma! s'il en est ainsi, je comprends bien des choses! s'écria
mon oncle en proie à une extrême émotion.
-- Du moment que vous comprenez si bien, colonel, daignez donc
m'écouter sans m'interrompre. Je continue. Conséquemment, toute ma
faute consistait en mon souci du bonheur et du sort à venir de
cette enfant, car, auprès de vous, c'est une enfant. Mon extrême
amour de l'humanité avait fait de moi un démon de colère et de
vengeance. Je me sentais prêt à me jeter sur les hommes pour les
tourmenter. Et savez-vous, Yégor Ilitch, comme par un fait exprès,
chacun de vos actes ne faisait que me confirmer en mes soupçons.
Savez-vous qu'hier, lorsque vous vouliez me combler de votre or
pour acheter ma désertion, je me disais: «C'est sa conscience
qu'il éloigne en ma personne, pour faciliter la perpétration de
son crime!»
-- Foma! Foma! Ainsi, c'était là ce que tu pensais hier? s'écria
mon oncle terrifié. Mon Dieu! et moi qui ne soupçonnais rien!
-- Le ciel lui-même m'avait inspiré ces craintes, poursuivit Foma.
Alors, dites vous-même ce que je pus penser quand l'aveugle hasard
m'eut amené vers ce banc fatal; dites ce que je pus penser à ce
moment! -- oh! mon Dieu! -- en voyant de mes propres yeux tous mes
soupçons réalisés d'une si éclatante manière? Mais il me restait
encore un espoir, un faible espoir, il est vrai, mais quand même
un espoir, et voici que vous le détruisez vous-même par cette
lettre où vous me déclarez votre intention de vous marier et me
suppliez de ne pas divulguer ce que j'ai vu... «Mais, pensai-je,
pourquoi m'écrit-il seulement alors que je l'ai surpris, quand il
aurait si bien pu le faire avant? Pourquoi n'est-il pas accouru
vers moi, heureux et beau, car l'amour embellit le visage?
pourquoi ne s'est-il pas jeté dans mes bras? pourquoi n'est-il pas
venu pleurer sur ma poitrine les larmes de son immense bonheur?
pourquoi ne m'a-t-il pas tout raconté, tout?» Suis-je donc le
crocodile qui vous aurait dévoré au lieu de vous donner un bon
conseil? Suis-je donc un répugnant cancrelat qui vous eût mordu au
lieu d'aider à votre bonheur? Je ne pus que me poser cette
question: «Suis-je son ami ou le plus dégoûtant des insectes?» Et
je pensais: «Pourquoi, enfin, a-t-il fait venir son neveu de la
capitale dans le but prétendu d'en faire l'époux de cette jeune
fille, sinon pour nous tromper tous, y compris ce neveu trop
léger, et poursuivre en secret son criminel projet?» Non, colonel,
si quelqu'un a ancré en moi la conviction que votre amour était
coupable, c'est vous, vous seul! Ce n'est pas tout: vous êtes
également coupable à l'égard de cette jeune fille que vous avez
exposée à la calomnie, aux plus déshonorant soupçons, elle, pure
et sage, par votre égoïsme méfiant et maladroit.
La tête basse, mon oncle se taisait. L'éloquence de Foma avait
évidemment éteint toutes ses velléités de défense et il se
reconnaissait pleinement coupable. La générale et sa cour
écoutaient Foma dans un silence dévot et la Pérépélitzina
contemplait la pauvre Nastenka avec un air de triomphe fielleux.
-- Surpris, énervé, abattu, continua Foma, je m'étais enfermé chez
moi pour prier Dieu de m'inspirer des pensées judicieuses. Je
finis par me décider à vous éprouver publiquement pour la dernière
fois. Peut-être y ai-je apporté trop d'ardeur; peut-être me suis-
je par trop abandonné à mon indignation; mais, en récompense des
plus nobles intentions, vous m'avez jeté par la fenêtre. Et, tout
en tombant, je me disais: «Voici comme on récompense la vertu!»
Puis je me brisai sur le sol et je ne me souviens plus de ce qu'il
arriva par la suite.
À ce tragique souvenir, des cris perçants et des sanglots
interrompirent Foma. Armée de la bouteille de malaga qu'elle
venait d'arracher aux mains de Prascovia Ilinichna, la générale
voulut courir à lui, mais Foma écarta majestueusement du même coup
et le malaga et la générale.
-- Silence! s'écria-t-il, il faut que je termine. Je ne sais ce
qu'il m'arriva après ma chute. Ce que je sais, c'est que je suis
trempé, sous le coup de la fièvre et uniquement préoccupé
d'arranger votre bonheur. Colonel! d'après différents indices sur
lesquels je ne m'étendrai pas pour le moment me voici enfin
convaincu que votre amour est pur et élevé, s'il est aussi très
méfiant. Battu, humilié, soupçonné d'outrage à une jeune fille
pour l'honneur de laquelle je suis prêt, tel un chevalier du moyen
âge, à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang, je me décide
à vous montrer comment Foma Fomitch Opiskine venge les insultes
qu'on lui fait. Tendez-moi votre main, colonel!
-- Avec plaisir, Foma! exclama mon oncle. Et, comme tu viens de
t'expliquer favorablement à l'honneur de la plus noble personne...
alors... certainement... je suis heureux de te tendre la main et
de te faire part de mes regrets...
Et mon oncle lui tendit chaleureusement la main sans se douter de
ce qu'il allait advenir de tout cela.
-- Donnez aussi votre main, continua Foma d'une voix faible,
écartant la foule de dames qui l'entourait et s'adressant à
Nastenka, qui se troubla et leva sur lui un regard timide.
Continuant à tenir la main de mon oncle dans les siennes, il
reprit: -- Approchez-vous, approchez-vous, ma chère enfant, cela
est indispensable pour votre bonheur.
-- Qu'est-ce qu'il médite? fit Mizintchikov.
Peureuse et tremblante, Nastia s'approcha lentement et tendit à
Foma sa petite main. Foma la prit et la mit dans celle de mon
oncle.
-- Je vous unis et je vous bénis! prononça-t-il d'un ton solennel;
si la bénédiction d'un martyr frappé par le malheur vous peut être
de quelque utilité. Voilà comment se venge Foma Fomitch Opiskine!
Hourra!
La surprise générale fut immense. Ce dénouement tant inattendu
laissait les spectateurs abasourdis. La générale était bouche bée
avec sa bouteille de malaga dans les mains, Pérépélitzina pâlit et
se prit à trembler de rage. Les dames pique-assiettes frappèrent
des mains, puis restèrent comme figées sur place. Frémissant de la
tête aux pieds, mon oncle voulut dire quelque chose mais ne put.
Nastia avait pâli affreusement en murmurant d'une voix faible que
«cela ne se pouvait pas...» Mais il était trop tard. Il faut
rendre cette justice à Bakhtchéiev que, le premier, il répondit au
hourra de Foma. Puis ce fut moi. Puis, de toute la force de sa
voix argentine, ce fut Sachenka qui s'élança vers son père pour
l'embrasser, puis Ilucha, puis Éjévikine et le dernier de tous,
Mizintchikov.
-- Hourra! répéta Foma, hourra! Et maintenant, enfants de mon
coeur, à genoux devant la plus tendre des mères. Demandez-lui sa
bénédiction et, s'il le faut, je vais m'agenouiller avec vous.
N'ayant pas encore eu le temps de se regarder et ne comprenant pas
encore bien ce qui leur arrivait, mon oncle et Nastia tombèrent à
genoux devant la générale et tout le monde se groupa autour d'eux,
tandis que la vieille dame restait indécise, ne sachant que faire.
Ce fut encore Foma qui dénoua la situation en se prosternant, lui
aussi, devant sa bienfaitrice, dont il résolut ainsi l'indécision.
Fondant en larmes, elle donna son consentement. Mon oncle se
releva et serra Foma dans ses bras.
-- Foma! Foma! fit-il. Mais sa voix s'étrangla et il ne put
continuer.
-- Du champagne! hurla Stépane Alexiévitch. Hourra!
-- Non, pas de champagne! protesta Pérépélitzina qui avait eu le
temps de se remettre et de calculer la valeur de chaque
circonstance et de toutes ses suites, mais allumons un cierge,
faisons une prière devant l'icône avec laquelle on les bénira
comme il se fait chez les gens pieux.
On s'empressa d'obtempérer à cette sage objurgation. Stépane
Alexiévitch monta sur une chaise pour placer le cierge devant la
sainte image, mais la chaise craqua et il n'eut que le temps de
sauter à terre où il se reçut fort bien sur ses pieds et, de la
meilleure grâce du monde, il céda avec déférence la place à la
mince Pérépélitzina qui alluma le cierge.
La religieuse et les dames pique-assiettes commencèrent à se
signer pendant qu'on décrochait l'image du Sauveur et qu'on
l'apportait à la générale. Mon oncle et Nastia se mirent de
nouveau à genoux et la cérémonie eut son cours sous la haute
direction de la Pérépélitzina: «Saluez votre mère jusqu'à terre!
Baisez l'icône! Baisez la main de votre mère!» Après les fiancés,
M. Bakhtchéiev crut devoir baiser successivement l'icône et la
main de la générale, il était fou de joie.
-- Hourra! cria-t-il. À présent, il faut du champagne!
Tout le monde était ravi, du reste. La générale pleurait, mais
c'étaient des larmes de bonheur, l'union bénie par Foma devenant
immédiatement pour elle et convenable et sacrée. Elle comprenait
surtout que Foma avait su se distinguer de telle sorte qu'elle
était désormais sûre de le conserver auprès d'elle à jamais.
Mon oncle se mettait par instant à genoux devant sa mère pour lui
baiser les mains, puis il se précipitait pour m'embrasser, puis
Bakhtchéiev, Mizintchikov, Éjévikine. Il faillit étouffer Ilucha
dans ses bras. Sacha embrassait Nastenka et Prascovia Ilinitchna
versait un déluge de larmes, ce qu'ayant remarqué, M. Bakhtchéiev
s'approcha d'elle et lui baisa la main. Pénétré d'attendrissement
le vieil Éjévikine pleurait dans un coin en s'essuyant les yeux
d'un mouchoir malpropre. Dans un autre coin, Gavrilo pleurnichait
aussi en dévorant Foma d'un regard admiratif, tandis que Falaléi
sanglotait à haute voix et, s'approchant de chacun des assistants,
lui baisait dévotement la main. Tous étaient accablés sous le
poids d'une ivresse sentimentale. On se disait que le fait était
accompli et irrévocable et que tout cela était l'ouvrage de Foma
Fomitch.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que l'on vit apparaître
Tatiana Ivanovna. Quel instinct, quel flair l'avertit aussi
rapidement, au fond de sa chambre, de ces événements d'amour et de
mariage? Elle entra, légère, le visage rayonnant et les yeux
mouillés de larmes joyeuses, vêtue d'une ravissante toilette (elle
avait eu le temps d'en changer!) et se précipita pour embrasser
Nastenka.
-- Nastenka! Nastenka! Tu l'aimais et je ne le savais pas! Mon
Dieu! ils s'aimaient, ils souffraient en silence, en secret! On
les persécutait! Quel roman! Nastia, mon ange, dis-moi toute la
vérité, aimes-tu vraiment ce fou?
Pour toute réponse Nastia l'embrassa.
-- Dieu! quel charmant roman! et Tatiana battit des mains. Écoute,
Nastia, mon ange, tous les hommes, sans exception, sont des
ingrats, des méchants qui ne valent pas notre amour. Mais peut-
être celui-ci est-il meilleur que les autres. Approche-toi, mon
fou! s'écria-t-elle en s'adressant à mon oncle. Tu es donc
vraiment amoureux? Tu es donc capable d'aimer? Regarde-moi, je
veux voir tes yeux, savoir s'ils sont menteurs? Non, non! ils ne
mentent pas, ils reflètent bien l'amour! Oh! que je suis heureuse!
Nastenka, mon amie, tu n'es pas riche, je veux te donner trente
mille roubles! Accepte-les, pour l'amour de Dieu! Je n'en ai pas
besoin, tu sais, il m'en reste encore beaucoup. Non, non, non! --
cria-t-elle avec de grands gestes en voyant Nastia prête à
refuser. -- Taisez-vous aussi, Yégor Ilitch, cela ne vous regarde
pas. Non, Nastia, je veux te faire ce cadeau, il y a longtemps que
j'avais l'intention de te donner cette somme, mais j'attendais ton
premier amour... Je me mirerai dans votre bonheur. Tu me feras
beaucoup de chagrin si tu n'acceptes pas, je vais pleurer. Nastia!
Non, non et non!
Tatiana était dans un tel ravissement qu'il eût été cruel de la
contrarier, en ce moment du moins. On remit donc l'affaire à plus
tard. Elle se précipita pour embrasser la générale, la
Pérépélitzina, tout le monde. Bakhtchéiev s'approcha d'elle et lui
baisa la main.
-- Ma petite mère! ma tourterelle! Pardonne à un vieil imbécile,
je n'avais pas compris ton coeur d'or!
-- Quel fou! Je te connais depuis longtemps, moi! fit Tatiana
pleine d'enjouement. Elle lui donna de son gant une tape sur le
nez et passa, plus légère qu'un zéphyr, en le frôlant de sa robe
luxueuse, pendant que le gros homme faisait place avec déférence.
-- Quelle digne demoiselle! fit-il attendri. Puis, me regardant
joyeusement dans le blanc des yeux, il me chuchota en confidence:
-- On a pu recoller le nez de l'Allemand!
-- Quel nez? quel Allemand? demandai-je? demandai-je étonné.
-- Mais le nez de l'Allemand que j'avais fait venir de la
capitale... qui baise la main de son Allemande pendant qu'elle
essuie une larme avec son mouchoir. Evdokime l'a raccommodé hier;
je l'ai fait prendre par un courrier. On va l'apporter tout à
l'heure... un jouet superbe!
-- Foma! criait mon oncle au comble de la joie, tu es l'auteur de
mon bonheur! Comment pourrai-je jamais te revaloir cela?
-- Ne vous préoccupez pas de cela, colonel! répondit Foma d'un air
sombre; continuez à ne faire aucune attention à moi et soyez
heureux sans Foma.
Il était évidemment fort froissé de ce qu'au milieu de la joie
générale on semblât l'avoir oublié.
-- C'est que nous sommes en extase, Foma! cria mon oncle. Je ne
sais plus où je me trouve! Écoute, Foma, je t'ai fait de la peine.
Toute ma vie, tout mon sang ne suffiront pas à racheter cela;
aussi, je me tais et je ne cherche même pas à m'excuser. Mais, si
jamais tu as besoin de ma tête, s'il te faut ma vie, s'il est
nécessaire que je me précipite dans un gouffre béant, ordonne
seulement, et tu verras! Je ne t'en dis pas plus, Foma!
Et mon oncle fit un geste exprimant l'impossibilité où il était de
découvrir une expression plus énergique de sa pensée; pour le
surplus, il se contenta d'attacher sur Foma des yeux brillants de
larmes reconnaissantes.
-- Voilà l'ange qu'il est! piaula la Pérépélitzina comme un
cantique de louanges à Foma.
-- Oui, oui! fit à son tour Sachenka. Je ne me doutais pas que
vous fussiez aussi brave homme, Foma Fomitch, et soyez sûr que,
désormais, je vous aimerai de tout mon coeur. Vous ne pouvez vous
imaginer à quel point je vous estime!
-- Oui, Foma! fit Bakhtchéiev, daigne aussi me pardonner. Je ne te
connaissais pas! je ne te connaissais pas! Toute ma maison est à
ton service! Ce qui serait tout à fait bien, c'est que tu viennes
me voir après-demain, avec la mère générale et les fiancés... et
toute la famille. Je vous ferai servir un de ces dîners! Je ne
veux pas me vanter, mais je crois que je vous offrirai quelque
chose! Je vous en donne ma parole!
Au milieu de ces actions de grâces, Nastenka s'approcha de Foma
Fomitch et, sans plus de paroles, l'embrassa de toutes ses forces.
-- Foma Fomitch, dit-elle, vous êtes notre bienfaiteur; vous nous
avez rendus si heureux que je ne sais comment nous pourrons jamais
le reconnaître; ce que je sais, c'est que je serai pour vous la
plus tendre, la plus respectueuse des soeurs...
Elle ne put aller plus loin; les sanglots étranglèrent sa voix.
Foma la baisa sur le front. Il avait aussi les larmes aux yeux.
-- Enfants de mon coeur, s'écria-t-il, vivez, épanouissez-vous et,
aux moments de bonheur, souvenez-vous du pauvre exilé! À mon
sujet, laissez-moi vous dire que l'adversité est peut-être la mère
de la vertu. C'est Gogol qui l'a dit, je crois. Cet écrivain
n'était pas fort sérieux, mais, parfois, on rencontre en son
oeuvre des idées fécondes. Or l'exil est un malheur! Désormais, je
serai le pèlerin parcourant la terre appuyé sur son bâton et, qui
sait? il se peut qu'après tant de souffrances, je devienne encore
plus vertueux! et cette pensée sera mon unique consolation.
-- Mais... où vas-tu donc, Foma? s'écria mon oncle effrayé.
Tous les assistants tressaillirent et se précipitèrent vers Foma.
-- Mais, puis-je rester dans votre maison après la façon dont vous
m'avez traité, colonel? interrogea Foma avec la plus
extraordinaire dignité.
On ne le laissa point parler. Les cris de tous couvrirent sa voix.
On l'avait mis dans le fauteuil et on le suppliait; et l'on
pleurait; je ne sais ce qu'on n'eût pas fait. Il n'est pas douteux
qu'il ne songeait nullement à quitter cette maison, pas plus qu'il
n'y avait songé la veille, ni quand il bêchait le potager. Il
savait que, désormais, on le retiendrait dévotement, qu'on
s'accrocherait à lui, maintenant surtout qu'il avait fait le
bonheur général, que son culte était restauré, que chacun était
prêt à le porter sur son dos et s'en fût trouvé fort honoré. Peut-
être un assez piteux retour ne laissait-il pas de blesser son
orgueil et exigeait-il quelques exploits héroïques. Mais, avant
tout, l'occasion de poser était exceptionnelle, l'occasion de dire
de si belles choses et de s'étendre, et de faire son propre éloge!
Comment résister à pareille tentation?
Aussi n'essaya-t-il pas d'y résister. Il s'arrachait des mains qui
le retenaient; il exigeait son bâton; il suppliait qu'on lui
rendit sa liberté, qu'on le laissât partir aux quatre coins du
monde. Il avait été déshonoré et battu dans cette maison où il
n'était revenu que pour arranger le bonheur de tous! Mais pouvait-
il rester dans «la maison d'ingratitude?» Pouvait-il manger des
«stchis» qui, «bien que nourrissants, n'étaient assaisonnés que de
coups?» Mais, à la fin, sa résistance mollissait sensiblement. On
l'avait de nouveau installé dans le fauteuil où son éloquence ne
tarissait pas.
-- Que j'ai eu à souffrir ici! criait-il. Est-ce qu'on ne me
tirait pas la langue? Et vous-même, colonel, ne m'avez-vous pas
fait la nique à toute heure, tel un enfant des rues? Oui, colonel,
je tiens à cette comparaison, car, si vous ne m'avez pas
proprement fait la nique, c'était une incessante et bien plus
pénible nique morale. Je ne parle pas des horions...
-- Foma! Foma! s'écria mon oncle. Ne rappelle pas ce souvenir qui
me tue! Je t'ai déjà dit que tout mon sang ne suffirait pas à
laver cette offense. Sois magnanime! oublie; pardonne et reste
pour contempler ce bonheur qui est ton oeuvre...
-- Je veux aimer l'homme! criait Foma, et on me le prend! On
m'empêche d'aimer l'homme! on m'arrache l'homme! Donnez, donnez-
moi l'homme que j'aime! Où est-il, cet homme? Où s'est-il caché?
Pareil à Diogène avec sa lanterne, je l'ai cherché pendant toute
mon existence, et je ne peux pas le trouver et je ne pourrai aimer
personne tant que je n'aurai pas trouvé cet homme! Malheur à celui
qui a fait de moi un misanthrope! Je crie: donnez-moi l'homme que
je l'aime et l'on me pousse Falaléi! Aimerais-je Falaléi?
Voudrais-je aimer Falaléi? Pourrai-je enfin aimer Falaléi, alors
même que je le voudrais? Non! Pourquoi? Parce qu'il est Falaléi!
Pourquoi je n'aime pas l'humanité? Mais parce que tout ce qui est
au monde est Falaléi ou lui ressemble! Je ne veux pas de Falaléi!
Je hais Falaléi! Je crache sur Falaléi! J'écraserai Falaléi! et,
s'il eût fallu choisir, j'eusse préféré Asmodée à Falaléi. Viens,
viens ici, mon éternel bourreau; viens ici! cria-t-il tout à coup
à l'infortuné Falaléi qui se tenait innocemment derrière la foule
groupée autour de Foma Fomitch et, tirant par la main le pauvre
garçon à moitié fou de peur, il continua: -- Viens ici!...
Colonel! je vous prouverai la véracité de mes dires, la réalité de
ces continuelles railleries dont je me plaignais! Dis-moi, Falaléi
(et dis la vérité!), de quoi as-tu rêvé cette nuit? Vous allez
voir, colonel, les fruits de votre politique! Voyons, parle,
Falaléi!
Tremblant d'effroi, le malheureux enfant jetait autour de lui des
regards désespérés qui cherchaient un appui; mais tous attendaient
sa réponse en frissonnant.
-- Eh bien, Falaléi, j'attends!
Pour toute réponse, Falaléi fit une affreuse grimace, ouvrit une
bouche immense et se mit à pleurer comme un veau.
-- Eh bien, colonel, vous voyez cet entêtement? Est-ce naturel?
Pour la dernière fois, Falaléi, je te demande de quoi tu as rêvé
cette nuit?
-- De...
-- Dis que tu as rêvé de moi! lui souffla Bakhtchéiev.
-- De vos vertus! lui souffla Éjévikine dans l'autre oreille.
Falaléi se tournait alternativement de chaque côté, puis:
-- De vos... de vos ver... du boeuf blanc! beugla-t-il enfin, et
il fondit en larmes.
Il y eut un ah! horrifié. Mais Foma Fomitch était en humeur de
générosité:
-- Je me plais du moins à reconnaître ta franchise, Falaléi,
déclara-t-il, une franchise que je ne trouve pas chez bien
d'autres. Que Dieu soit avec toi! Si tu me taquines volontairement
à l'instigation de ces autres, Dieu vous récompensera tous
ensemble. S'il en est autrement, je te félicite pour ton
inestimable franchise, car, même dans le dernier des hommes (et tu
l'es), j'ai pour habitude de voir encore l'image de Dieu... Je te
pardonne, Falaléi... Mes enfants, embrassez-moi; je reste!
-- «Il reste!» s'écrièrent d'une seule voix tous les assistants
ravis.
-- Je reste et je pardonne. Colonel, donnez du sucre à Falaléi; il
ne faut pas qu'il pleure dans un pareil jour de bonheur!
Une telle générosité fut naturellement trouvée extraordinaire. Se
préoccuper de ce Falaléi et dans un tel moment! Mon oncle se
précipita pour exécuter l'ordre donné et, tout aussitôt, un
sucrier d'argent se trouva comme par enchantement dans les mains
de Prascovia Ilinitchna. D'une main tremblante, mon oncle réussit
à en extraire deux morceaux de sucre, puis trois, qu'il laissa
tomber, l'émotion l'ayant mis dans l'impossibilité de rien faire.
-- Eh! cria-t-il, pour un pareil jour! -- Et il donna à Falaléi
tout le contenu du sucrier, ajoutant: -- Tiens Falaléi, voilà pour
ta franchise!
-- Monsieur Korovkine! annonça soudainement Vidopliassov apparu
sur le seuil de la porte.
Il se produisit une petite confusion. La visite de Korovkine
tombait évidemment fort mal à propos. Tous les regards
interrogèrent mon oncle, qui s'écria un peu confus:
-- Korovkine! Mais j'en suis à coup sûr enchanté! et il regarda
timidement Foma. Seulement, je ne sais s'il est convenable de le
recevoir en un pareil moment. Qu'en penses-tu, Foma?
-- Mais ça ne fait rien! ça ne fait rien! répondit Foma avec la
plus grande amabilité. Recevez donc Korovkine, et qu'il prenne
part à la félicité générale.
En un mot Foma Fomitch était d'une humeur angélique.
-- J'ose respectueusement vous annoncer, remarqua Vidopliassov,
que M. Korovkine n'est pas dans un état normal.
-- Comment? Il n'est pas dans un état normal! Qu'est-ce que tu
nous chantes là? s'écria mon oncle.
-- Mais il est ivre...
Et, avant que mon oncle ait eu le temps de rougir, d'ouvrir la
bouche, de se troubler, nous connûmes le mot de cette énigme. Dans
la porte s'encadra Korovkine en personne; il s'efforçait d'écarter
Vidopliassov pour se mieux révéler à la société surprise.
C'était un homme de petite taille, mais râblé, d'une quarantaine
d'années, aux cheveux noirs grisonnants et taillés en brosse, au
visage rouge et plein, aux petits yeux injectés de sang. Il avait
une haute cravate de crin et portait un frac extrêmement usé,
déchiré sous l'aisselle et tout couvert de duvet et de foin, un
impossible pantalon et une crasseuse casquette qu'il tenait à la
main. Il était abominablement ivre. Parvenu au milieu de la pièce,
il s'arrêta, vacillant, et parut un instant plongé dans une
profonde méditation d'ivrogne; puis sa figure s'épanouit en un
large sourire.
-- Excusez, Messieurs et Mesdames! Je crois que je suis un peu...
(ici, il s'appliqua une tape sur la tête).
La générale se couvrit d'une expression de dignité offensée.
Toujours assis dans son fauteuil, Foma toisait avec ironie
l'excentrique visiteur que Bakhtchéiev contemplait avec un
étonnement où il y avait de la compassion. La confusion de mon
oncle était immense. Il souffrait le martyre pour Korovkine.
-- Korovkine, commença-t-il, écoutez...
-- Attendez que je me présente, interrompit Korovkine. Je me
présente, interrompit Korovkine. Je me présente: l'enfant de la
nature... Mais que vois-je? Des dames!... Et tu ne dis pas,
canaille, que tu as des dames? -- ajouta-t-il en guignant mon
oncle avec un sourire malin. --. Ça ne fait rien, courage! On va
se présenter aussi au beau sexe... Charmantes dames! -- commença-
t-il d'une langue péniblement pâteuse et en s'arrêtant à chaque
mot, -- vous voyez devant vous un malheureux qui... en un mot...
et cætera... J'aurais peine à dire le reste... Musiciens! une
polka!
-- N'auriez-vous pas envie de vous reposer un peu? s'enquit
l'aimable Mizintchikov en s'approchant placidement de Korovkine.
-- Me reposer? C'est pour m'insulter que vous dites ça?
-- Nullement, mais ça fait tant de bien après un voyage...
-- Jamais! répondit Korovkine avec indignation. Tu crois que je
suis saoul? Eh bien, pas du tout!... Du reste, où est-ce qu'on
repose, ici?
-- Venez, je vais vous y conduire.
-- Oui, tu vas me conduire à l'écurie? À d'autres, mon cher! Je
viens d'y passer la nuit... Et puis d'ailleurs, mène-moi-z'y...
Pourquoi ne pas aller avec un brave homme? Inutile de m'apporter
un oreiller! Un militaire n'a pas besoin d'oreiller!... Prépare-
moi un canapé... un canapé... Puis, écoute... Je vois que tu n'es
pas méchant... Prépare-moi donc aussi... tu comprends?... Du rhum,
quoi!... Un tout petit verre, pour chasser la mouche, rien que
pour chasser la mouche!
-- Entendu... parfait! répondait Mizintchikov.
-- Bien, mais... attends donc. Il faut que je prenne congé...
Adieu, mesdames et mesdemoiselles! Vous m'avez, pour ainsi dire...
transpercé le coeur... Mais bon! je ferai ma déclaration plus
tard... Réveillez-moi seulement vers le commencement, ne fût-ce
que cinq minutes avant le commencement... Mais ne commencez pas
sans moi; vous entendez!
Et le joyeux gaillard sortit en compagnie de Mizintchikov.
Tout le monde se taisait. L'étonnement ne se dissipait pas. Enfin,
Foma se mit à ricaner doucement et peu à peu, son rire se fit plus
franc, ce que voyant, la générale commença à s'égayer aussi,
malgré que son visage ne perdit rien de son air de dignité
outragée. Le rire gagnait de tous côtés. Mais mon oncle restait
sur place, comme assommé, rougissant aux larmes et n'osant plus
prononcer un mot.
-- Mon Dieu! fit-il enfin, qui eût pu se douter...? Mais aussi...
aussi... cela peut arriver à tout le monde. Foma, je t'assure que
c'est un très honnête homme, et très lettré, Foma... tu verras!
-- Je vois! je vois! répétait Foma en se tordant de rire, très
lettré! tout à fait lettré!
-- Et comme il parle sur les chemins de fer! fit à mi-voix le
perfide Éjévikine.
-- Foma!... s'écria mon oncle.
Mais un rire général couvrit ses paroles. Foma se tordait et...
mon oncle fit tout bonnement comme les autres.
-- Eh bien, quoi! -- reprit-il. -- Tu es généreux, Foma; tu as une
grande âme; tu as fait mon bonheur; tu pardonneras aussi à
Korovkine!
Seule, Nastenka ne riait pas. Elle couvait son fiancé d'un regard
plein d'amour qui disait clairement:
-- Que tu es donc charmant et bon! et quel noble coeur tu es! et
que je t'aime!
VI
CONCLUSION
Le triomphe de Foma fut aussi complet que définitif car, sans lui,
rien ne se fût arrangé et le fait accompli primait toutes les
réserves, toutes les objections. Mon oncle et Nastenka lui
vouèrent une gratitude illimitée et j'avais beau vouloir leur
expliquer les motifs réels de son consentement, ils ne voulaient
rien entendre. Sachenka clamait: «Oh! le bon, le bon Foma Fomitch!
Je vais lui broder un coussin!» et je crois bien que le nouveau
converti, Stépane Alexiévitch, m'eût étranglé à la première parole
irrespectueuse envers Foma. Il se tenait constamment auprès de
lui, le contemplait avec dévotion et répondait à chaque mot
prononcé par le maître: «Tu es le plus brave des hommes, Foma! Tu
es un savant, Foma!»
Pour ce qui est d'Éjévikine, il était au septième ciel. Depuis
longtemps le vieillard voyait que Nastenka avait tourné la tête à
Yégor Ilitch et il n'avait cessé de rêver nuit et jour à ce
mariage. Il avait traîné l'affaire tant qu'il avait pu et n'y
avait renoncé que lorsqu'il n'y avait plus eu moyen de ne pas y
renoncer. Foma avait tout réparé. Quel que fût d'ailleurs son
ravissement, le vieillard connaissait à fond son Foma, voyait
clairement qu'il avait réussi à s'ancrer pour toujours dans cette
maison et que sa tyrannie n'aurait plus de fin.
Tout le monde sait que les gens les plus capricieux et les plus
désagréables se calment toujours, ne fût-ce que pour quelque
temps, alors qu'ils obtiennent satisfaction. Au contraire, Foma
Fomitch n'en devint que plus stupidement arrogant. Avant le dîner,
quand il eût changé de linge et de vêtements, il s'assit dans son
fauteuil, appela mon oncle et, devant toute la famille, lui entama
un nouveau sermon:
-- Colonel! vous allez vous marier. Comprenez-vous le devoir...
Et ainsi de suite. Imaginez-vous un discours tenant dix pages du
Journal des Débats, mais dix pages composées avec les plus petits
caractères et remplies des plus folles sottises, sans un mot sur
ces devoirs, mais débordant de louanges éhontées à l'intelligence,
à la bonté, à la magnanimité, au courage et au désintéressement
d'un certain Foma Fomitch. Tout le monde mourait de faim et
brûlait d'envie de se mettre à table; mais personne n'osait
interrompre et on écouta ses bêtises jusqu'à la fin. Il n'y eut
pas jusqu'à Bakhtchéiev, qui, malgré son formidable appétit, ne
lui prêtât une oreille attentive et déférente.
Enchanté de sa propre faconde, Foma Fomitch donna libre cours à sa
gaieté et se grisa même à table en portant les toasts les plus
saugrenus. Il en vint à plaisanter les fiancés et certaines de ses
plaisanteries furent tellement obscènes et peu voilées que
Bakhtchéiev lui-même en fut honteux. Si bien qu'à la fin, Nastenka
se leva de table et s'enfuit, ce qui transporta Foma Fomitch. Il
se ressaisit aussitôt et, en termes brefs, mais expressifs, il
esquissa l'éloge des qualités de l'absente et lui porta un toast.
Mon oncle était près de l'embrasser pour ces paroles.
En général, les fiancés semblaient un peu gênés et je remarquai
que, depuis l'instant de la bénédiction, ils n'avaient pas échangé
un seul mot et qu'ils évitaient de se regarder. Au moment où l'on
se leva de table, mon oncle avait subitement disparu. En le
cherchant, je passai sur la terrasse où, assis dans un fauteuil
devant une tasse de café, Foma pérorait, fortement stimulé par la
boisson. Il n'avait autour de lui qu'Éjévikine, Bakhtchéiev et
Mizintchikov. Je m'arrêtai pour écouter.
-- Pourquoi, criait Foma, pourquoi suis-je prêt à aller sur le
bûcher pour mes opinions? Et pourquoi personne de vous n'est-il
capable d'en faire autant? Pourquoi? Pourquoi?
-- Mais il serait fort inutile de monter sur le bûcher, Foma
Fomitch, raillait Éjévikine. Quelle utilité? D'abord, ça fait
souffrir, et puis on serait brûlé; que resterait-il?
-- Ce qu'il resterait? Des cendres sacrées! Mais, comment peux-tu
me comprendre? Comment peux-tu m'apprécier? Pour vous, il n'est
pas de grands hommes hors certains Césars et autres Alexandres de
Macédoine. Qu'ont-ils fait, tes Césars? Qui ont-ils rendu heureux?
Qu'a-t-il fait, ton fameux Alexandre de Macédoine! Il a conquis
toute la terre? Bon! donne-moi une armée comme la sienne et j'en
ferai autant, et toi aussi, et lui aussi... Mais il a assassiné le
vertueux Clitus, tandis que moi, je ne l'ai pas assassiné... Quel
voyou! quelle canaille! Il n'a guère mérité que les verges et non
la gloire que dispense l'histoire universelle... Je n'en dirai pas
moins de César!
-- Épargnez au moins César, Foma Fomitch!
-- Certes non! je n'épargnerai pas cet imbécile! criait Foma.
-- Tu as raison, ne les épargne pas! appuyait ardemment Stépane
Alexiévitch, fanatisé par des libations trop abondantes; il ne
faut pas les rater! Tous ce gens-là ne sont que des sauteurs qui
ne pensent qu'à tourner à cloche-pied! Tas de mangeurs de
saucisses! Il y en a un qui voulait fonder une bourse! Qu'est-ce
que ça signifie? Le diable le sait. Mais je parie que c'est encore
quelque cochonnerie! Et l'autre qui vient tituber dans une société
choisie et y réclamer du rhum! Je dis ceci: pourquoi ne pas boire?
Le tout est de savoir s'arrêter à temps... À quoi bon les
épargner? Ce sont tous des canailles! Toi seul, Foma, es un
savant!
Quand Bakhtchéiev se donnait à quelqu'un, il se donnait tout
entier, sans restrictions, sans arrière-pensée.
Je trouvai mon oncle au fond du parc, au bord de l'étang, dans
l'endroit le plus isolé. Il était en compagnie de Nastenka. À ma
vue elle s'enfuit dans les taillis comme une coupable. Tout
rayonnant, mon oncle vint à ma rencontre; ses yeux brillaient de
larmes joyeuses. Il me prit les deux mains et les pressa avec
force.
-- Mon ami, dit-il, je ne puis encore croire à mon bonheur... et
Nastia est comme moi. Nous restons stupéfaits et nous louons le
Très-Haut. Nous pleurions tout à l'heure. Me croiras-tu si je te
dis que je ne puis encore revenir à moi? je suis tout troublé: je
crois et je ne crois pas. Pourquoi m'arrive-t-il un tel bonheur?
Qu'ai-je fait pour le mériter?
-- Si quelqu'un l'a mérité, mon bon oncle, lui dis-je avec
chaleur, c'est bien vous. Vous êtes l'homme le plus honnête, le
plus noble, le meilleur que j'aie jamais vu.
-- Non, Sérioja, non; c'est trop, -- fit-il avec une sorte de
regret -- le malheur est justement que nous ne sommes bons (c'est-
à-dire, je ne parle que de moi!) que dans le bonheur en dehors
duquel nous ne voulons rien entendre. Nous en causions avec
Nastia, il n'y a qu'un instant. Ainsi, Foma avait beau étinceler
devant mes yeux, le croirais-tu? jusqu'à ce jour, je n'avais
qu'une faible confiance en sa perfection, malgré que je cherchasse
à m'en persuader. Hier même, je ne croyais pas en lui quand il
refusait cette grosse somme. Je le dis à ma grande honte et mon
coeur tremble encore au souvenir de ce qui s'est passé. Mais je ne
me contenais plus!...
-- Il me semble, mon oncle, que votre conduite était toute
naturelle!
D'un geste, mon oncle m'imposa silence.
-- Non, non, mon cher, ne dis rien! Tout cela ne provient que de
ma nature vicieuse, de ce que je suis un ténébreux égoïste et que
je lâche la bride à mes passions. D'ailleurs, Foma le dit aussi.
(Qu'aurais-je pu répondre à cela!) Tu ne peux t'imaginer, Sérioja,
combien de fois je fus grincheux, impitoyable, injuste, arrogant,
et non pas seulement avec Foma. Tout cela m'est revenu en tête et
j'ai honte de n'avoir rien fait jusqu'ici qui me rende digne d'un
pareil bonheur. Nastia le disait aussi tout à l'heure, mais, en
vérité, je vois pas les péchés qu'elle peut bien avoir commis, car
c'est un ange. Elle vient de me dire que nous sommes de grands
débiteurs devant Dieu, qu'il nous faut tâcher de devenir
meilleurs, de faire beaucoup de bien. Si tu avais entendu avec
quelle chaleur, en quels termes elle disait tout cela. Mon Dieu!
Quelle délicieuse jeune fille!
Il s'arrêta un instant sous le coup de l'émotion. Puis il reprit:
-- Nous avons décidé d'être aux petits soins pour Foma, pour ma
mère et pour Tatiana Ivanovna. Quelle noble créature aussi que
celle-là! Oh! je suis coupable envers tous; je suis coupable
envers toi!... Malheur à celui qui oserait faire du tort à Tatiana
Ivanovna... oh! alors!... Bon! Mais il faudrait aussi faire
quelque chose pour Mizintchikov.
-- Mon oncle, j'ai changé d'opinion sur le compte de Tatiana
Ivanovna. Il est impossible de ne pas l'estimer et de ne pas
compatir à ses agitations.
-- Précisément! précisément! reprit mon oncle avec chaleur, on ne
peut pas ne pas l'estimer... Un autre exemple de ce cas est
Korovkine. Bien sûr que tu te moques de lui? -- et il me regarda
timidement. -- Tout le monde rit de lui et je sais bien que son
attitude n'était guère pardonnable... C'est peut-être un des
meilleurs hommes qui existent, mais... la destinée... les
malheurs... Tu ne me crois pas et, pourtant, il en peut être
ainsi.
-- Mais, mon oncle, pourquoi ne vous croirais-je pas?
Et je me mis à proclamer fougueusement que, les plus nobles
sentiments humains peuvent se conserver en tout être déchu, que la
profondeur de notre âme est insondable et que l'on n'a pas le
droit de mépriser ceux qui sont tombés. Au contraire, il faut les
rechercher pour les relever; la mesure admise du bien et de la
morale n'est pas équitable... etc., etc.; en un mot, je
m'enflammai jusqu'à lui parler de l'école réaliste et j'en vins à
déclamer la célèbre poésie:
Quand, des ténèbres du péché...
Mon oncle fut transporté, ravi.
-- Mon ami, mon ami! -- s'écria-t-il avec émotion -- tu me
comprends admirablement et tu m'as dit tout ce que j'aurais voulu
dire, mais mieux que je ne l'eusse fait. Oui! oui! Dieu! pourquoi
l'homme est-il méchant? Pourquoi suis-je si souvent méchant quand
il est si beau, si bien d'être bon? Nastia le disait aussi... Mais
regarde, quel coin charmant, ajouta-t-il en jetant autour de lui
un regard enchanté. Quelle nature! Cet arbre, c'est à peine si un
homme pourrait l'entourer de ses bras. Quelle sève! quel
feuillage! Quel beau soleil! Comme tout est devenu frais et riant
après l'orage!... Quand je pense qu'il se peut que les arbres
aient une conscience, qu'ils sentent et qu'ils jouissent de
l'existence... Ne le crois-tu pas? Qu'en penses-tu?
-- Cela se peut fort bien, mon oncle. Mais ils sentiraient à leur
manière, naturellement.
-- Bien sûr! Oh! l'admirable, l'admirable Créateur!... Tu dois
bien te rappeler ce jardin, Sérioja, où tu courais, où tu jouais,
étant petit. Je me souviens du temps où tu étais petit. -- (Il me
regarda avec amour, avec bonheur) -- On te défendait seulement de
t'approcher par trop de l'étang. As-tu oublié que la défunte Katia
t'appela un soir et qu'elle te caressait... Tu avais couru toute
la journée et tu étais tout rose avec tes cheveux blonds et
bouclés... Elle joua avec tes boucles et me dit: «Nous avons bien
fait de prendre chez nous cet orphelin». T'en souviens-tu?
-- À peine, mon oncle.
-- C'était vers le soir; le soleil vous baignait tous deux, et
moi, dans un coin, je fumais ma pipe en vous regardant... Je
visite sa tombe chaque mois (et sa voix se fit plus basse et
tremblante de sanglots refoulés). J'en ai parlé à Nastia qui m'a
répondu que nous irions tous les deux.
Mon oncle se tut, combattant son émotion. À ce moment,
Vidopliassov s'approcha de nous.
-- Vidopliassov! -- cria mon oncle avec animation. -- Tu viens de
la part de Foma Fomitch?
-- Non; je viens plutôt pour mon propre compte.
-- C'est parfait, en tout cas, car tu vas nous donner des
nouvelles de Korovkine. Je voulais lui en demander ce tantôt, car
je l'ai chargé de surveiller le dormeur. De quoi s'agit-il,
Vidopliassov?
-- De mon changement de nom. Vous m'avez promis votre haute
protection contre les insultes dont on ne cesse de m'abreuver
chaque jour.
-- Encore ce nom! fit mon oncle, effrayé.
-- Que faire? Ce sont des insultes de toutes les heures...
-- Ah! Vidopliassov! Vidopliassov! Je ne sais que devenir avec
toi, gémit mon oncle avec tristesse. Voyons, quels torts peux-tu
avoir à supporter? Tu vas devenir fou et tu finiras tes jours dans
une maison d'aliénés.
-- Il me semble cependant que mon intelligence... -- commença
Vidopliassov.
-- Bon! bon! mon cher, répartit mon oncle. Je ne dis cela que pour
ton bien et non pour te faire de la peine. Raconte-moi donc tes
griefs: je parie que ce ne sont que bagatelles.
-- La vie m'est devenue impossible.
-- Par la faute de qui?
-- Par celle de tout le monde, mais spécialement de Matriona, qui
fait le malheur de mon existence. Toutes les personnes de marque
qui ont pu me voir depuis mon enfance, ont toujours dit que
j'avais l'air d'un étranger, surtout par les traits de mon visage,
c'est connu. Et voilà, Monsieur, que je ne puis plus faire un pas
sans que tout le monde me crie toutes sortes de vilains mots.
Tenez, comme je me rendais près de vous, on m'en a crié encore. Je
n'en peux plus! Protégez-moi, Monsieur, de par votre haute
autorité.
-- Voyons, Vidopliassov; qu'est-ce qu'on te dit donc? Sans doute
quelque bêtise à laquelle il ne faut pas faire attention.
-- Il serait indécent de vous le dire.
-- Mais quoi donc?
-- J'aurais honte de le prononcer.
-- Dis quand même!
-- Voici: Grichka le Hollandais a mangé une orange!
-- Hou! quel homme tu fais! Je me figurais Dieu sait quoi! N'y
fais pas attention et poursuis ton chemin.
-- J'ai essayé, mais ils ne crient que de plus belle.
-- Écoutez, mon oncle; il se plaint qu'on ne veut pas le laisser
tranquille dans cette maison, renvoyez-le donc pour quelque temps
à Moscou, chez son calligraphe, puisqu'il était au service d'un
calligraphe.
-- Hélas! mon cher, le calligraphe aussi a fini tragiquement.
-- Et comment?
-- Il eut le malheur de s'approprier ce qui ne lui appartenait
pas. C'est pourquoi il fut mis en prison malgré tout son talent et
il est irrémédiablement perdu.
Puis, s'adressant au valet:
-- C'est bien, c'est bien, Vidopliassov, calme-toi; je te promets
d'arranger tout cela... Voyons, que fait Korovkine? Il dort?
-- Non, il vient de partir; je venais seulement pour vous
l'annoncer.
-- Comment? Il vient de partir! Pourquoi l'as-tu laissé faire?
-- Par pure bonté de coeur. Il faisait peine à voir. Une fois
réveillé, quand il se rappela tout ce qui s'est passé, il se
bourra la tête de coups et se mit à hurler.
-- À hurler?
-- Pour m'exprimer avec plus de respect, je dirai qu'il se mit à
pousser des gémissements variés. Il criait: «Comment pourrai-je me
présenter désormais au beau sexe?» Puis il ajouta: «Je suis la
honte de l'humanité!» Il disait tout cela avec tant de tristesse
et en des termes si heureusement choisis!
-- Je te le disais que c'est un homme distingué, Serge... Mais,
pourquoi l'as-tu laissé partir, puisque je te l'avais confié? ah!
mon Dieu! Ah! mon Dieu!
-- Par sensibilité. Il m'avait prié de ne rien dire. Son cocher
avait donné à manger aux chevaux et les avait attelés. Quant à la
somme que vous lui avez prêtée il y a trois jours, il m'a ordonné
de vous en remercier respectueusement et de vous dire qu'il vous
l'enverrait par un des prochains courriers.
-- Quelle somme, mon oncle?
-- Il a parlé de vingt-cinq roubles, fit Vidopliassov.
-- C'est, mon cher, de l'argent que je lui avait prêté l'autre
fois à la station où nous nous étions rencontrés. Il était sorti
sans argent. Naturellement, il me l'enverra par le premier
courrier... Mon Dieu! que je regrette son départ! Si j'envoyais
courir après lui, Sérioja?
-- Non, mon cher oncle, ne le faites pas.
-- Je suis de ton avis. Vois-tu, Sérioja, je ne suis pas un
philosophe, mais je crois que tout homme est beaucoup meilleur
qu'il ne le paraît. Il en est de même avec Korovkine: il n'a pas
pu supporter cette honte... Mais allons donc auprès de Foma! Voilà
trop longtemps que nous sommes ici; il pourrait se sentir blessé
de notre ingratitude, de notre manque d'attentions... Allons! Ah!
Korovkine! Korovkine!
Mon récit est terminé. Les amants sont réunis et le génie de la
Bonté s'est définitivement établi dans la maison, sous les
apparences de Foma Fomitch. Nous pourrions nous livrer à de
nombreux commentaires, mais ne sont-ils pas dès à présent
superflus? Tel est, du moins, mon avis.
Je suppléerai à ces commentaires par quelques mots sur le sort de
mes héros, car on sait qu'un roman ne saurait finir autrement;
c'est formellement interdit par la tradition.
On unit les heureux époux quelque six semaines après les
événements que je viens de rapporter. Tout se passa en famille,
sans bruit, sans grand apparat, sans innombrables invités. J'étais
le garçon d'honneur de Nastenka; Mizintchikov était celui de mon
oncle. Il y avait bien quelques invités, mais le principal
personnage de la cérémonie fut naturellement Foma Fomitch. Il
advint bien qu'on l'oublia une fois en versant le champagne. Ce
fut une grave affaire, accompagnée de reproches, de gémissements,
de cris. Foma s'était réfugié dans sa chambre et, s'y étant
enfermé, il clamait qu'on le dédaignait, que des «gens nouveaux»
s'étaient introduits dans la famille et qu'il était tout au plus
un copeau bon à jeter dehors. Mon oncle était désolé. Nastenka
pleurait; la générale, selon sa coutume en pareil cas, avait une
crise de nerfs... La fête ressemblait plutôt à un enterrement.
Cette vie se prolongea pour mon oncle, et, pour la pauvre petite
Nastia, pendant sept ans de cohabitation avec Foma Fomitch qui
mourut l'an dernier. Jusqu'au jour de sa mort, il ne fit que des
siennes, sans parvenir jamais à lasser l'adoration de «ceux dont
il avait fait le bonheur». Tout au contraire, elle ne fit que
croître de jour en jour et proportionnellement à l'extravagance de
ses caprices.
Yégor Ilitch et Nastenka étaient si heureux qu'ils tremblaient
pour une félicité dont Dieu s'était montré par trop prodigue, à
leur gré. Ils ne pouvaient se reconnaître dignes de pareils
bienfaits et étaient persuadés qu'il leur faudrait les payer plus
tard par des souffrances.
On pense bien que, dans cette douce maison, Foma faisait la pluie
et le beau temps. Et que ne fit-il pas pendant ces sept ans? On ne
saurait même imaginer jusqu'à quelles fantaisies extrêmes le mena
parfois son âme oisive et repue, et ce qu'il sut inventer de
caprices raffinés, de friandises morales.
Trois ans après le mariage de mon oncle, ma grand'mère trépassait
et l'on vit Foma, devenu orphelin, en proie au plus violent
désespoir. Même après un si long temps passé, ce n'est qu'avec une
véritable épouvante qu'on parle chez mon oncle de son état à ce
moment.
La tombe à moitié comblée, il s'y précipita, exigeant qu'on
l'enterrât aussi et, pendant tout un mois, on ne put lui laisser
ni fourchette ni couteau. Une fois même, il fallut se mettre à
quatre pour lui ouvrir la bouche et en extraire une épingle. Un
des spectateurs de cette scène dramatique n'avait pu s'empêcher de
remarquer que Foma eût eu mille fois le temps d'avaler cette
épingle, si tel eût été son caprice; pourtant, il s'en était
abstenu. Une telle appréciation n'en fut pas moins repoussée avec
indignation par tous les assistants et le malencontreux
observateur se vit convaincu de malveillance et d'insensibilité.
Seule, Nastenka avait gardé le silence et ce n'avait pas été sans
inquiétude que mon oncle avait surpris sur son visage un
imperceptible sourire. Il faut d'ailleurs remarquer que, malgré
les invraisemblables caprices auxquels Foma s'abandonna dans la
maison de Yégor Ilitch, il ne s'était plus permis les sermons
despotiques ni l'arrogance d'antan.
Il se plaignait, pleurait, faisait des reproches, mais ne se
laissait plus aller à des créations dans le genre de «Votre
Excellence» et je crois bien que tout l'honneur de ce changement
revenait à Nastenka. Insensiblement, elle avait contraint Foma de
se plier devant certaines nécessités. Ne voulant pas assister à
l'humiliation de son mari, elle était arrivée à faire respecter sa
volonté.
Foma voyait très clairement qu'elle l'avait presque deviné. Je
dis: presque, parce que Nastenka ne cessa point de le dorloter et
de faire chorus avec son mari chaque fois qu'il chantait les
louanges du grand homme. Elle voulait que chacun respectât mon
oncle en toutes choses, et c'est pourquoi elle approuvait à haute
voix son attachement à Foma Fomitch.
Mais je suis bien sûr que le coeur d'or de Nastenka avait su
oublier les outrages et qu'une fois que Foma l'eut unie à mon
oncle, elle lui avait tout pardonné. De plus, je crois qu'elle
avait accepté de tout son coeur l'opinion de mon oncle, qu'on ne
pouvait trop exiger d'un martyr et d'un ex-bouffon, qu'on devait
ménager sa susceptibilité. La pauvre Nastenka avait appartenu à la
catégorie des «humiliés» et elle s'en souvenait.
Au bout d'un mois, Foma s'était calmé. Il était même devenu doux
et bon, mais, en revanche, on vit d'autres accidents se manifester
chez lui: il tombait soudain en une sorte de catalepsie qui
plongeait tous les assistants dans la plus folle épouvante.
Brusquement, alors que le martyr parlait d'abondance ou même qu'il
riait, on le voyait devenir soudain comme figé, pétrifié dans la
posture même où il se trouvait au moment de l'accès. Supposons
qu'il ait ri: alors, il conservait le sourire aux lèvres. Tenait-
il une fourchette? l'objet restait en sa main levée. Puis, la main
s'abaissait d'elle-même, mais Foma Fomitch ne se souvenait de
rien, n'avait rien senti. Il restait assis, battant des paupières,
mais n'entendant rien, ne comprenant rien, ne disant rien. Et cela
durait parfois une heure entière.
Bien entendu, tous les habitants de la maison se mouraient de
peur, marchaient sur la pointe des pieds, pleuraient. À la fin,
Foma se réveillait, accusant une extrême fatigue et assurant que
de tout ce temps, il n'avait rien vu, rien entendu. Faut-il donc
prétendre que cet homme eût la passion de poser jusqu'à supporter
des heures entières de volontaire martyre, dans le but unique de
pouvoir dire ensuite: «Voyez donc si mes sentiments sont plus
nobles que les vôtres?»
Il advint un jour qu'ayant maudit mon oncle «pour les offenses
dont il l'abreuvait à toute heure et ses manques de respect», Foma
se transporta chez M. Bakhtchéiev, qui, depuis le mariage, s'était
maintes fois querellé avec Foma, mais n'avait jamais manqué de lui
demander pardon. Cette fois, Stépane Alexiévitch s'était employé
avec une ardeur extraordinaire. Il avait reçu Foma avec le plus
grand enthousiasme, l'avait gavé de victuailles, et s'était engagé
à dire son fait à mon oncle et même à déposer une plainte contre
lui, car il existait entre leurs deux propriétés une parcelle de
terrain contestable et dont ils n'avaient jamais discuté, mon
oncle en laissant la jouissance à Stépane Alexiévitch sans la
moindre protestation.
Négligeant de l'aviser, M. Bakhtchéiev faisait atteler, gagnait la
ville au galop, y formulait une demande de jugement lui attribuant
formellement la propriété de ce lopin, à charge pour mon oncle de
payer tous frais et dommages-intérêts que de droit en punition de
son arbitraire et de son accaparement. Mais, dès le lendemain,
Foma, s'ennuyant chez Bakhtchéiev, pardonnait à mon oncle venu
pour lui offrir sa tête coupable et regagnait Stépantchikovo en sa
compagnie.
Quand, à son retour de la ville, il n'avait plus retrouvé Foma, la
colère de Stépane Alexiévitch avait été terrible; mais, trois
jours plus tard, il se rendait à Stépantchikovo où, les larmes aux
yeux, il avait demandé pardon à mon oncle et déchiré sa plainte.
De son côté, mon oncle l'avait réconcilié le jour même avec Foma
Fomitch et, de nouveau, on avait vu Stépane Alexiévitch suivre
Foma avec la fidélité d'un chien, répondant à chacune de ses
paroles: «Tu es un homme intelligent, Foma! Tu es un savant,
Foma!»
Foma Fomitch dort à présent dans sa tombe, à côté de la générale,
sous un précieux mausolée en marbre blanc où l'on peut lire
quantité de citations attendries et de formules louangeuses.
Souvent, après la promenade, Nastenka et Yégor Ilitch pénètrent
pieusement dans l'enclos de l'église pour prier sur les restes du
grand homme.
Il n'en peuvent parler sans une douce mélancolie et se rappellent
chacune de ses paroles, et ce qu'il mangeait, et ce qu'il aimait.
Ses vêtements sont conservés comme de précieuses reliques.
Seuls tous deux, mon oncle et sa femme ne s'en sont attachés que
davantage. Dieu ne leur a pas envoyé d'enfants; mais, bien qu'ils
en souffrent, ils n'osent se plaindre. Sachenka est depuis
longtemps la femme d'un homme charmant, et Ilucha fait ses études
à Moscou, de sorte que les deux époux vivent seuls.
Ils s'adorent. La préoccupation que chacun d'eux a de l'autre est
véritablement touchante. Nastia ne cesse de prier pour son mari.
Il me semble que si l'un d'eux venait à mourir, l'abandonné ne
pourrait survivre huit jours. Mais que Dieu leur donne longue vie!
Ils reçoivent avec une charmante amabilité et sont toujours prêts
à partager leur avoir avec les malheureux. Nastenka aime à lire la
Vie des Saints et prétend que les oeuvres ordinaires ne sont pas
suffisantes, qu'il faudrait tout donner aux indigents et vivre
heureux dans la pauvreté. Si ce n'était le souci d'Ilucha et de
Sachenka, il y aurait longtemps que mon oncle l'aurait écoutée,
car il est en tout de l'avis de sa femme.
Prascovia Ilinitchna vit avec eux et fait ses délices de leur
consentement. C'est toujours elle qui tient la maison. Peu de
temps après le mariage de mon oncle, M. Bakhtchéiev lui avait
offert sa main, mais elle avait refusé carrément. On en avait
conclu qu'elle allait se retirer dans un couvent; mais cette
supposition ne se réalisa pas. Prascovia possède une singulière
propriété de caractère: elle ne peut que s'anéantir devant ceux
qu'elle aime, elle les mange des yeux, plie devant leurs moindres
caprices, les suit pas à pas et les sert. Depuis la mort de sa
mère, elle considéra que son devoir était de rester avec son frère
et tout faire pour contenter Nastenka.
Le vieux Éjévikine est encore en vie et, depuis ces derniers
temps, il fréquente de plus en plus sa fille; mais, au
commencement, il désolait mon oncle par le soin qu'il apportait à
écarter de Stépantchikovo et sa personne et sa marmaille (c'est
ainsi qu'il qualifiait ses enfants). Les invitations de mon oncle
n'avaient aucune prise sur lui: c'est un homme aussi fier que
susceptible, et cette susceptibilité a même quelque chose de
maladif.
À cette seule pensée que, pauvre, il serait reçu par générosité
dans une riche maison, qu'il pourrait être considéré comme un
importun, il s'affolait. Il refusa souvent l'aide de Nastenka et
n'accepta jamais que l'indispensable. Il ne voulait jamais rien
prendre de mon oncle. Nastenka s'était grandement trompée en me
disant dans le jardin que c'était pour elle que son père jouait un
rôle de bouffon.
Certes, il souhaitait ardemment de marier sa fille, mais, s'il
bouffonnait, c'était tout simplement par un besoin intérieur de
trouver une issue aux colères accumulées qui l'étouffaient. La
nécessité de railler et de donner cours à de méchants propos
faisait partie de sa nature. Il se présentait comme le plus vil
flatteur, tout en laissant entendre qu'il ne cajolait les gens que
par pose, et plus basse était sa flatterie, plus mordante était sa
raillerie. Il était ainsi!
Mon oncle avait réussi à placer tous ses enfants dans les
meilleurs établissements de Moscou et de Pétersbourg, mais le
vieillard ne s'était laissé faire que lorsque Nastenka lui eût
prouvé que tout cela se faisait à ses frais personnels, c'est-à-
dire avec les trente mille roubles donnés par Tatiana Ivanovna.
À la vérité, on n'avait jamais accepté cet argent, mais on avait
assuré à Tatiana Ivanovna, pour la consoler, qu'on aurait recours
à elle au premier besoin d'argent et, pour mieux la convaincre, on
lui avait par deux fois emprunté des sommes considérables. Mais
Tatiana mourut il y a trois ans, et Nastia dut bien recevoir ses
trente mille roubles. La mort de la pauvre demoiselle fut subite.
Toute la famille se préparait à se rendre au bal chez des voisins,
et Tatiana n'avait pas eu le temps de mettre sa robe de bal et de
se poser sur les cheveux une magnifique couronne de roses blanches
que, prise d'un malaise, elle s'était laissée tomber dans un
fauteuil, où elle n'avait pas tardé à expirer.
On l'enterra avec sa couronne de bal. Nastia en éprouva un grand
chagrin, car elle avait l'habitude de choyer Tatiana et de la
soigner comme une enfant. Elle avait étonné tout le monde par la
sagesse de son testament. À part les trente mille roubles qu'elle
laissait à Nastenka, le reste, trois cent mille environ, devait
être consacré à l'éducation de fillettes orphelines et à les doter
à leur sortie des établissements scolaires.
C'est l'année de sa mort que se maria la demoiselle Pérépélitzina,
qui était restée chez mon oncle après le trépas de la générale,
dans l'espoir de gagner les bonnes grâces de Tatiana Ivanovna. Sur
ces entrefaites, un fonctionnaire des environs était devenu veuf.
C'était le possesseur de Michino, le petit village où s'était
enfui Obnoskine en compagnie de Tatiana Ivanovna.
Terrible chicanier, ce fonctionnaire, qui avait six enfants d'un
premier lit, soupçonna que la Pérépélitzina possédait quelque
argent, et il présenta sa demande, qui fut immédiatement acceptée.
Mais elle était plus pauvre qu'un rat d'église. Elle ne possédait
en tout et pour tout que les trois cents roubles que Nastenka lui
donna en cadeau de mariage.
Actuellement, le mari et la femme se battent du matin au soir.
Elle passe son temps à tirer les cheveux de ses enfants, à leur
distribuer des taloches et à griffer la figure de son mari (du
moins à ce qu'on dit), en lui reprochant à tout instant sa qualité
de fille d'un lieutenant-colonel.
Mizintchikov aussi s'est casé. Ayant sagement abandonné ses vues
sur Tatiana Ivanovna, il se mit à étudier l'agriculture. Mon oncle
le recommanda à un comte, riche propriétaire qui possédait trois
mille âmes à environ quatre-vingt verstes de Stépantchikovo, et
qui venait parfois visiter ses biens. Frappé des capacités de
Mizintchikov et prenant en considération la recommandation de mon
oncle, le comte proposait à l'ancien hussard la gérance de ses
domaines, après en avoir, au préalable, chassé l'intendant
allemand, qui le volait de son mieux, en dépit de la fameuse
honnêteté allemande.
Cinq ans plus tard, la propriété du comte était devenue
méconnaissable; les paysans étaient riches; les revenus avaient
doublé; en un mot, le nouvel intendant s'était distingué, et il
était devenu célèbre par ses capacités dans tout le gouvernement.
Aussi, quelle ne fut pas la surprise et la douleur du comte
lorsque, au bout de cinq ans, et malgré toute les prières et les
offres d'augmentation de traitement, Mizintchikov démissionna.
Le comte s'imaginait qu'il avait été séduit par d'autres
propriétaires de quelque gouvernement voisin. Mais tout le monde
fut bien étonné quand, deux mois après sa retraite, Ivan
Ivanovitch Mizintchikov se rendit acquéreur d'une magnifique
propriété de cent âmes situées à quarante verstes du domaine du
comte, et appartenant à un ancien hussard ruiné qui avait été son
camarade au régiment. Il avait aussitôt engagé ces cent âmes et,
un an après, il en rachetait soixante autres aux environs. Il est
actuellement un gros propriétaire. Tout le monde se demande avec
étonnement où il a trouvé de l'argent. Il en est qui hochent la
tête. Mais Ivan Ivanovitch est fort tranquille, et sa conscience
ne lui fait aucun reproche.
Il a fait venir de Moscou cette soeur qui lui avait donné ses
derniers trois roubles pour s'acheter des chaussures quand il
était parti pour Stépantchikovo. Une charmante fille, d'ailleurs,
bien que n'étant plus de la première jeunesse, douce, aimante,
instruite, un peu timide. Elle vivait à Moscou comme demoiselle de
compagnie, chez je ne sais quelle bienfaitrice. Elle est à genoux
devant son frère, dont elle respecte la volonté à l'égal de la
loi, tient son ménage et se trouve heureuse. Mizintchikov ne la
gâte pas et la néglige un peu, mais elle ne s'en aperçoit pas.
Elle est fort aimée à Stépantchikovo, et l'on dit que
M. Bakhtchéiev n'est pas indifférent à ses charmes. Il la
demanderait bien en mariage, mais il craint un refus. Du reste,
nous espérons pouvoir nous occuper plus spécialement de
M. Bakhtchéiev dans un prochain récit.
Je crois que j'ai passé en revue tous mes personnages!... Ah!
j'oublie: Gavrilo est devenu très vieux et il a complètement
désappris le français. Falaléi a fait un cocher fort présentable
et, pour ce qui est du malheureux Vidopliassov, il y a beau jour
qu'il fut enfermé dans une maison de fous où il est mort, autant
que je me souviens. Un de ces jours, j'irai faire un tour à
Stépantchikovo, et je m'en enquerrai auprès de mon oncle.