I
LA POURSUITE
Je dormais profondément et sans rêves. Soudain, je sentis un poids
énorme m'écraser les jambes et je m'éveillai en poussant un cri.
Il faisait grand jour; et un ardent soleil inondait la chambre.
Sur mon lit, ou plutôt sur mes jambes se trouvait M. Bakhtchéiev.
Pas de doute possible, c'était bien lui. Dégageant mes jambes,
tant bien que mal, je m'assis dans mon lit avec l'air hébété de
l'homme qui vient de se réveiller.
-- Et il me regarde! cria le gros homme. Qu'as-tu à m'examiner
ainsi? Lève-toi, mon petit père, lève-toi! Voici une demi-heure
que je suis occupé à t'éveiller; allons, ouvre tes lucarnes!
-- Qu'y a-t-il donc? Quelle heure est-il?
-- Oh! il n'est pas tard, mais notre Dulcinée n'a pas attendu le
jour pour filer à l'anglaise. Lève-toi, nous allons courir après
elle!
-- Quelle Dulcinée?
-- Mais notre seule Dulcinée, l'innocente! Elle s'est sauvée avant
le jour! Je ne crois venir que pour un instant, le temps de vous
éveiller, mon petit père, et il faut que ça me prenne deux heures!
Levez-vous, votre oncle vous attend. En voilà une histoire!
Il parlait d'une voix irritée et malveillante.
-- De quoi et de qui parlez-vous? demandai-je avec impatience,
mais commençant déjà à deviner ce dont il s'agissait. Ne serait-il
pas question de Tatiana Ivanovna?
-- Mais sans doute, il s'agit d'elle! Je l'avais bien dit et
prédit: on ne voulait pas m'entendre. Elle nous a souhaité une
bonne fête! Elle est folle d'amour. L'amour lui tient toute la
tête! Fi donc! Et lui, qu'en dire avec sa barbiche...
-- Serait-ce Mizintchikov?
-- Le diable t'emporte! Allons, mon petit père, frotte-toi les
yeux et tâche de cuver ton vin, ne fût-ce qu'en l'honneur de cette
fête. Il faut croire que tu t'en es donné hier à souper, pour que
ce ne soit pas encore passé. Quel Mizintchikov? Il s'agit
d'Obnoskine. Quant à Ivan Ivanovitch Mizintchikov, qui est un
homme de bonne vie et moeurs, il se prépare à nous accompagner
dans cette poursuite.
-- Que dites-vous? criai-je en sautant à bas de mon lit, est-il
possible que ce soit avec Obnoskine?
-- Diable d'homme! fit le gros père en trépignant sur place, je
m'adresse à lui comme à un homme instruit; je lui fait part d'une
nouvelle et il se permet d'avoir des doutes! Allons, mon cher,
assez bavardé; nous perdons un temps précieux; si tu veux venir
avec nous, dépêche-toi d'enfiler ta culotte!
Et il sortit, indigné. Tout à fait surpris, je m'habillais au plus
vite, et descendis en courant. Croyant que j'allais trouver mon
oncle en cette maison où tout semblait dormir dans l'ignorance des
événements, je gravis l'escalier avec précaution et, sur le
palier, je rencontrai Nastenka vêtue à la hâte d'une matinée; sa
chevelure était en désordre, et il était évident qu'elle venait de
quitter le lit pour guetter quelqu'un.
-- Dites-moi, est-ce vrai que Tatiana Ivanovna est partie avec
Obnoskine? demanda-t-elle avec précipitation. Sa voix était
entrecoupée; elle était très pâle et paraissait effrayée.
-- On le dit. Je cherche mon oncle. Nous allons nous mettre à sa
poursuite.
-- Oh! ramenez-la! ramenez-la bien vite! Si vous ne la rattrapez
pas, elle est perdue!
-- Mais où donc est mon oncle?
-- Il doit être là-bas, près des écuries où l'on attelle les
chevaux à la calèche. Je l'attendais ici. Écoutez: dites-lui de ma
part que je tiens absolument à partir aujourd'hui; j'y suis
résolue. Mon père m'emmènera. S'il est possible, je pars à
l'instant. Maintenant, tout est perdu; tout est mort!
Ce disant, elle me regardait, éperdue, et, tout à coup, elle
fondit en larmes. Je crus qu'elle allait avoir une attaque de
nerfs.
-- Calmez-vous! suppliai-je. Tout ira pour le mieux. Vous
verrez... Mais qu'avez-vous donc, Nastassia Evgrafovna?
-- Je... je ne sais... ce que j'ai..., dit-elle en me pressant
inconsciemment les mains. Dites-lui...
Mais il se fit un bruit derrière la porte; elle abandonna mes
mains et, tout apeurée, elle s'enfuit par l'escalier sans terminer
sa phrase.
Je retrouvai toute la bande: mon oncle, Bakhtchéiev et
Mizintchikov, dans la cour des communs, près des écuries. On avait
attelé des chevaux frais à la calèche de Bakhtchéiev, et tout
était prêt pour le départ; on n'attendait plus que moi.
-- Le voilà! cria mon oncle en m'apercevant. Eh bien! mon ami,
t'a-t-on dit?... ajouta-t-il avec une singulière expression sur le
visage. Il y avait dans sa voix, dans son regard et dans tous ses
mouvements de l'effroi, du trouble, et aussi une lueur d'espoir.
Il comprenait qu'un revirement important se produisait dans sa
destinée.
Je pus enfin obtenir quelques détails. À la suite d'une très
mauvaise nuit, M. Bakhtchéiev était sorti de chez lui dès l'aurore
pour se rendre à la première messe du couvent situé à cinq verstes
environ de sa propriété. Comme il quittait la grande route pour
prendre le chemin de traverse conduisant au monastère, il vit
soudain filer au triple galop un tarantass contenant Tatiana et
Obnoskine. Tout effrayée, les yeux rougis de larmes, Tatiana
Ivanovna aurait poussé un cri et tendu les bras vers Bakhtchéiev,
comme pour le supplier de prendre sa défense. C'était du moins ce
qu'il prétendait.
-- Et lui, le lâche, avec sa barbiche, ajoutait-il, il ne bougeait
pas plus qu'un cadavre: il se cachait; mais compte là-dessus, mon
bonhomme; tu ne nous échapperas pas!
Sans plus de réflexions, Stéphane Alexiévitch avait repris la
grande route et gagné à toute vitesse Stépantchikovo, où il avait
aussitôt fait éveiller mon oncle, Mizintchikov et moi. On s'était
décidé pour la poursuite.
-- Obnoskine! Obnoskine! disait mon oncle, les yeux fixés sur moi
comme s'il eût voulu en même temps me faire entendre autre chose.
Qui l'eût cru?
-- On peut s'attendre à toutes les infamies de la part de ce
misérable! cria Mizintchikov avec indignation, mais en détournant
la tête pour éviter mon regard.
-- Eh bien! partons-nous? Allons-nous rester là jusqu'à ce soir, à
raconter des sornettes? interrompit M. Bakhtchéiev en montant dans
la calèche.
-- En route! en route! reprit mon oncle.
-- Tout va pour le mieux, mon oncle! lui glissai-je tout bas.
Voyez donc comme cela s'arrange!
-- Assez là-dessus, mon ami; ce serait péché de se réjouir... Ah!
vois-tu, c'est maintenant qu'ils vont la chasser purement et
simplement, pour la punir de leur déconvenue! Je ne prévois que
d'affreux malheurs!
-- Allons, Yégor Ilitch, quand vous aurez fini de chuchoter, nous
partirons! cria encore M. Bakhtchéiev. À moins que vous ne
préfériez faire dételer et nous offrir une collation! Qu'en
pensez-vous? Un petit verre d'eau de vie?
Cela fut dit d'un ton tellement furibond qu'il était impossible de
ne point déférer sur le champ au désir de M. Bakhtchéiev. Nous
montâmes séance tenante dans la calèche, et les chevaux partirent
au galop.
Pendant quelque temps, tout le monde garda le silence. L'oncle me
regardait d'un air entendu, mais ne voulait point parler devant
les autres. Parfois, il s'absorbait dans ses réflexions, puis il
tressaillait comme un homme qui s'éveille et regardait autour de
lui avec agitation. Mizintchikov semblait calme et fumait son
cigare dans l'extrême dignité de l'honneur injustement offensé.
Mais Bakhtchéiev s'emportait pour tout le monde. Il grognait
sourdement, couvait les hommes et les choses d'un oeil franchement
indigné, rougissait, soufflait, crachait sans cesse de côté et ne
pouvait prendre sur lui de se tenir tranquille.
-- Êtes-vous bien sûr, Stépane Alexiévitch, qu'ils soient partis
pour Michino? s'enquit soudain mon oncle. Et, se tournant vers
moi, il ajouta: -- C'est à une vingtaine de verstes d'ici, mon
ami, un petit village d'une trentaine d'âmes qu'un employé en
retraite du chef-lieu vient d'acheter à l'ancien propriétaire.
C'est un chicanier comme on en voit peu. Du moins, on lui a fait
cette réputation, peut-être injustement. Stépane Alexiévitch
assure que telle est précisément la direction prise par Obnoskine,
et l'employé retraité serait son complice.
-- Parbleu! cria Bakhtchéiev, tout ragaillardi. Je vous dis que
c'est à Michino! Seulement, il est bien possible qu'il n'y soit
plus, votre Obnoskine. Nous avons perdu trois heures à bavarder!
-- Ne vous inquiétez pas, interrompit Mizintchikov. Nous le
retrouverons.
-- Oui, c'est ça; nous le retrouverons; mais bien sûr! En
attendant, il tient sa proie et il peut courir!
-- Calme-toi, Stépane Alexiévitch, calme-toi; nous les
rattraperons, dit mon oncle. Ils n'ont pas eu le temps de rien
organiser. Tu verras.
-- Pas le temps de rien organiser! répéta Bakhtchéiev d'une voix
furieuse. Oui, elle n'aura eu le temps de rien organiser, avec son
apparence si douce! «Elle est si douce! dit-on, si douce!» -- fit-
il d'une voix fluttée qui voulait évidemment contrefaire
quelqu'un. -- «Elle a eu des malheurs!» Mais elle nous a tourné
les talons, la pauvre malheureuse. Allez donc courir après elle
sur les grandes routes, dès l'aube, en tirant la langue! On n'a
pas seulement eu le temps de dire convenablement ses prières à
l'occasion de la belle fête! Fi donc!
-- Cependant, remarquai-je, ce n'est pas une enfant, elle n'est
plus en tutelle. On ne peut la faire revenir si elle ne le veut
pas. Alors, comment ferons-nous?
-- Tu as raison, dit mon oncle, mais elle consentira, je te
l'assure. Elle se laisse faire en ce moment... mais, aussitôt
qu'elle nous aura vus, elle reviendra, je t'en réponds. Mon ami,
c'est notre devoir de ne pas l'abandonner, de ne pas la sacrifier.
-- Elle n'est plus en tutelle! s'écria Bakhtchéiev en se tournant
vers moi. C'est une sotte, mon petit père, une sotte accomplie et
il importe peu qu'elle ne soit pas en tutelle. Hier, je ne voulais
même pas t'en parler, mais, dernièrement, m'étant trompé de porte,
j'entrai dans sa chambre par mégarde. Eh bien, debout devant sa
glace et les poings sur les hanches, elle dansait l'écossaise!
Elle était mise à ravir, comme une gravure de mode. Je ne pus que
cracher et m'en aller. Et, dès ce moment, j'eus le pressentiment
de la chose aussi nettement que si je l'avais lue!
-- Mais pourquoi la juger aussi sévèrement? insistai-je, non sans
une certaine timidité. Il est connu que Tatiana Ivanovna ne jouit
pas... d'une santé parfaite... enfin... elle a des manies... Il me
semble que le seul coupable est Obnoskine.
-- Elle ne jouit pas d'une santé parfaite? Allons donc! répartit
le gros homme tout rouge de colère. Tu as juré de me faire
enrager! Tu l'as juré depuis hier! Elle est sotte, mon petit père,
je te le répète, absolument sotte! Il ne s'agit pas de savoir si
elle jouit ou non d'une santé parfaite: elle est folle de Cupidon
depuis sa plus tendre enfance et vous voyez où Cupidon l'a
conduite. Quant à l'autre, avec sa barbiche, il n'y faut même plus
penser. Il galope sa troïka, drelin! drelin! drelin! sonnez
clochettes! et comme il doit rire, avec l'argent dans sa poche!
-- Croyez-vous donc qu'il l'abandonnerait tout aussitôt?
-- Tiens! Tu te figures qu'il irait promener avec lui un pareil
trésor? Qu'est-ce qu'il en ferait? Il la dépouillera et puis il la
laissera sous quelque buisson, au bord de la route: bonsoir la
compagnie! Il ne lui restera plus que l'abri de son buisson et le
parfum des fleurs.
-- À quoi bon t'emporter, Stépane? Cela n'avancera pas les
affaires! s'écria mon oncle. Qu'as-tu à te fâcher? Tu
m'abasourdis. Qu'est-ce que ça peut bien te faire?
-- Y-t-il un coeur dans ma poitrine, oui ou non? J'ai beau ne lui
être qu'un étranger, cela m'irrite. C'est peut-être aussi par
affection que je le dis... Hé! que le diable m'emporte! Quel
besoin avais-je de revenir chez vous? Qu'est-ce que ça peut bien
me faire? Qu'est-ce que ça peut bien me faire?
Ainsi s'agitait M. Bakhtchéiev; mais je ne l'écoutais plus, plongé
que j'étais dans une profonde méditation au sujet de celle que
nous poursuivions. Voici brièvement la biographie de Tatiana
Ivanovna, telle que j'eus l'occasion de la recueillir par la
suite, d'une source certaine. Il faut la connaître pour comprendre
ses aventures.
Pauvre orpheline élevée dès l'enfance dans une maison étrangère et
peu hospitalière, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre,
enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre
vie, avait bu jusqu'à la lie la coupe amère du chagrin, de
l'isolement, de l'humiliation et des reproches. Elle connut, sans
que rien ne lui en fût épargné, tout ce que le pain d'autrui
apporte avec lui de rancoeurs. La nature l'avait douée d'un
caractère enjoué, très impressionnable et léger. Dans les débuts,
elle supportait tant bien que mal sa triste destinée et trouvait
encore à rire son rire insouciant et puéril. Mais le sort en eut
raison avec le temps.
Peu à peu, elle pâlit, maigrit, devint irritable et d'une
susceptibilité maladive et finit par tomber en une rêverie
interminable, seulement interrompue par des crises de larmes et de
sanglots convulsifs. Seule l'imagination la consolait, la
ravissait d'autant plus que la réalité lui apportait moins de
biens tangibles. Ces rêves, qui jamais ne se réalisaient, lui
apparaissaient d'autant plus charmants que ses espoirs de
terrestre bonheur s'évanouissaient plus complètement et sans
retour. Ce n'était plus en songe, mais les yeux grands ouverts,
qu'elle rêvait de richesses incalculables, d'éternelle beauté, de
prétendants riches, nobles et élégants, princes ou fils de
généraux qui lui gardaient leurs coeurs dans une pureté virginale
et expiraient à ses pieds, d'amour infini, jusqu'à ce qu'il
apparût, lui, l'être d'une beauté idéale, réunissant en soi toutes
les perfections, affectueux et passionné, artiste, poète, fils de
général, le tout à la fois ou successivement. Sa raison
faiblissait sous l'action dissolvante de cet opium de rêveries
secrètes et incessantes, lorsque, tout à coup, la destinée lui
joua un dernier tour.
Demoiselle de compagnie chez une vieille dame aussi hargneuse
qu'édentée, elle se trouvait réduite au dernier degré de
l'humiliation, confinée dans le terre-à-terre le plus lugubre et
le plus écoeurant, accusée de toutes les infamies, à la merci des
offenses du premier venu, sans personne pour la défendre, abrutie
par cette vie atroce et en même temps ravie dans l'artificiel
paradis de ses songes follement ardents, quand elle apprit soudain
la mort d'un parent éloigné dont tout les proches avaient disparu
depuis longtemps. Dans sa légèreté, elle ne s'en était jamais
préoccupée. C'était un homme bizarre qui avait vécu enfermé, dans
un lieu lointain, solitaire, morne, craignant le bruit, s'occupant
de phrénologie et d'usure.
Une énorme fortune lui tombait du ciel comme par miracle et se
répandait à ses pieds en longue coulée d'or: elle était l'unique
héritière de l'oublié. Cette ironie du sort l'acheva. Comment ce
cerveau affaibli ne se fût-il pas aveuglément fié à ses visions,
alors qu'une partie s'en vérifiait? La malheureuse y laissa sa
dernière lueur de bon sens. Défaillante de félicité, elle se
perdit définitivement dans le monde charmant des fantaisies
insaisissables et des fantômes séducteurs. Foin des scrupules, des
doutes, des barrières qu'élève la réalité et de ses lois
rigoureuses et fatales!
Elle avait trente-cinq ans, rêvait de beauté éblouissante et, dans
le froid de son triste automne, elle sentait derrière elle les
richesses d'un coffre inépuisable; tout cela se confondait sans
lutte dans son être. Si l'un de ses rêves s'était fait vie,
pourquoi pas les autres! Pourquoi n'apparaîtrait-il pas? Tatiana
Ivanovna ne raisonnait point; elle se contentait de croire. Et,
tout en attendant l'idéal, elle vit jour et nuit défiler devant
elle une armée de postulants, décorés ou non, civils ou
militaires, appartenant à l'armée ou à la garde, grands seigneurs
ou poètes, ayant vécu à Paris ou seulement à Moscou, avec ou sans
barbiches, avec ou sans royales, espagnols ou autres, mais surtout
espagnols, cohue innombrable et inquiétante; un pas de plus et
elle était mûre pour la maison de fous. Enivrés d'amour, ces jolis
fantômes se serraient autour d'elle en une foule brillante et ces
créations fantasmagoriques, elle les transportait dans la vie de
chaque jour. Tout homme dont elle rencontrait le regard était
amoureux d'elle; le premier passant venu se voyait promu espagnol
et, si quelqu'un mourait, c'était d'amour pour elle.
Cela se confirmait à ses yeux de ce que des Obnoskine, des
Mizintchikov et tant d'autres se mirent à la courtiser, et tous
dans le même but. On l'entourait de petits soins; on s'efforçait
de lui plaire, de la flatter. La pauvre Tatiana ne voulut même pas
soupçonner que toutes ces manoeuvres n'avaient pas d'autre
objectif que son argent, convaincue que, par ordre supérieur, les
hommes, corrigés, étaient devenus gais, aimables, charmants et
bons. Il ne paraissait pas encore, mais, sans nul doute, il allait
bientôt paraître et la vie était fort supportable, si attrayante,
si pleine d'amusements et de délices que l'on pouvait bien
patienter.
Elle mangeait des bonbons, cueillait des fleurs, recherchait les
plaisirs et lisait des romans. Mais la lecture surexcitait son
imagination et elle abandonnait le livre dès la seconde page,
s'envolant dans ses rêveries à la plus légère allusion amoureuse,
à la description d'une toilette, d'une localité, d'une pièce. Sans
cesse elle faisait venir de nouvelles parures, des dentelles, des
chapeaux, des coiffures, des rubans, des échantillons, des
patrons, des dessins de broderies, des bonbons, des fleurs, des
petits chiens. Trois femmes de chambre passaient leurs journées à
coudre dans la lingerie et la demoiselle ne cessait d'essayer ses
corsages et ses falbalas et, du matin jusqu'au soir, parfois même
la nuit, elle restait à se tourner devant sa glace. Depuis sa
subite fortune, elle avait rajeuni et embelli. Je ne me rappelle
pas quel lointain degré de parenté l'unissait à feu le général
Krakhotkine et fus toujours persuadé que cette consanguinité
n'avait jamais existé que dans l'imagination inventive de la
générale, désireuse d'accaparer la riche Tatiana et de la marier
au colonel de gré ou de force. M. Bakhtchéiev avait raison de dire
que Cupidon avait brouillé la tête à Tatiana, et l'oncle était
fort raisonnable de la poursuivre et de la ramener, fût-ce malgré
elle. Elle n'eût pu vivre sans tutelle, la pauvrette; elle eût
péri, à moins qu'elle ne fût devenue la proie de quelque coquin.
Nous arrivâmes à Michino vers dix heures. C'était un misérable
trou de village à environ trois verstes de la grande route. Six ou
sept cabanes de paysans, enfumées, à peine couvertes de chaume, y
regardaient le passant d'un air morne et assez peu hospitalier.
On ne voyait pas un jardin, pas un buisson à un quart de verste à
la ronde. Un vieux cytise endormi laissait piteusement pendre ses
branches au-dessus d'une mare verdâtre qu'on appelait l'étang.
Quelle fâcheuse impression ne devait pas produire un tel lieu
d'habitation sur Tatiana Ivanovna! Triste mise en ménage!
La maison du maître était nouvellement construite en bois,
étroite, longue, percée de six fenêtres alignées et hâtivement
couvertes de chaume, car l'employé-propriétaire était en train de
s'installer. La cour n'était pas encore complètement entourée et
l'on voyait, sur un seul côté, une barrière de branchages de
noyers entrelacés dont les feuilles desséchées n'avaient pas eu le
temps de tomber. Le long de cette haie était rangé le tarantass
d'Obnoskine. Nous tombions tout à fait inopinément sur les
coupables et, par une fenêtre ouverte, on entendait des cris et
des pleurs.
Nous entrâmes dans le vestibule, d'où un gamin nu-pieds s'enfuit à
notre aspect. Nous passâmes dans la première pièce. Sur un long
divan turc, recouvert de perse, Tatiana était assise, tout
éplorée. En nous voyant, elle poussa un cri et se couvrit le
visage de ses mains. Près d'elle siégeait Obnoskine, effrayé et
confus à faire pitié. Il était à ce point troublé qu'il se
précipita pour nous serrer la main comme s'il eût été grandement
réjoui de notre arrivée. Par la porte ouverte qui donnait dans la
pièce suivante, on pouvait apercevoir un pan de robe: quelqu'un
nous guettait et écoutait par une imperceptible fente. Les
habitants de la maison ne se montrèrent pas; il semblait qu'ils
fussent absents. Ils s'étaient tous cachés.
-- La voilà, la voyageuse! Elle se cache la figure dans les mains!
cria M. Bakhtchéiev en pénétrant à notre suite.
-- Calmez vos transports, Stépane Alexiévitch! C'est indécent à la
fin! Seul, ici, Yégor Ilitch a le droit de parler; nous autres,
nous ne sommes que des étrangers, fit Mizintchikov d'un ton
acerbe.
Mon oncle jeta sur M. Bakhtchéiev un regard sévère; puis, feignant
de ne pas s'apercevoir de la présence d'Obnoskine qui lui tendait
la main, il s'approcha de Tatiana Ivanovna dont la figure restait
toujours cachée et, de sa voix la plus douce, avec le plus sincère
intérêt, il lui dit:
-- Tatiana Ivanovna, nous avons pour vous tant d'affection et tant
d'estime, que nous avons voulu venir nous-mêmes afin de connaître
vos intentions. Voulez-vous rentrer avec nous à Stépantchikovo?
C'est la fête d'Ilucha. Ma mère vous attend avec impatience et
Sacha et Nastia ont dû bien vous pleurer toute la matinée...
Tatiana Ivanovna releva timidement la tête, le regarda au travers
de ses doigts et, soudain, fondant en larmes, elle se jeta à son
cou.
-- Ah! Emmenez-moi! Emmenez-moi vite! criait-elle à travers ses
sanglots. Au plus vite!
-- Elle a fait une sottise, et elle le regrette à présent! siffla
Bakhtchéiev en me poussant.
-- Alors, l'affaire est terminée, dit sèchement mon oncle à
Obnoskine sans presque le regarder. Tatiana Ivanovna, votre main
et partons!
Il se fit un frou-frou derrière la porte qui grinça et s'ouvrit un
peu plus.
-- Cependant, fit Obnoskine, surveillant avec inquiétude la porte
entr'ouverte, il me semble qu'à un certain point de vue... jugez
vous-même, Yégor Ilitch... votre conduite chez moi... enfin, je
vous salue et vous ne daignez même pas me voir... Yégor Ilitch...
-- Votre conduite chez moi fut une vilaine conduite, Monsieur,
répondit mon oncle en regardant sévèrement Obnoskine et ici, vous
n'êtes même pas chez vous. Vous avez entendu? Tatiana Ivanovna ne
désire pas rester ici une minute de plus. Que vous faut-il encore?
Pas un mot, entendez-vous? Pas un mot de plus; je vous en prie! Je
désire éviter toute explication complémentaire et ce sera
d'ailleurs beaucoup plus avantageux pour vous.
Mais Obnoskine perdit courage à un tel point qu'il se mit à lâcher
les bêtises les plus inattendues.
-- Ne me méprisez pas, Yégor Ilitch, dit-il à voix basse et
pleurant presque de honte, mais se retournant sans cesse vers la
porte comme s'il eût craint qu'on l'entendît. Ce n'est pas ma
faute: c'est maman. Je ne l'ai pas fait par intérêt, Yégor Ilitch:
je l'ai fait... tout simplement... Bien sûr, je l'ai aussi fait
par intérêt... mais, dans un noble but, Yégor Ilitch. J'aurais
employé ce capital d'une façon utile; j'aurais fait du bien,
Monsieur. Je voulais aider aux progrès de l'instruction publique
et je songeais à fonder une bourse dans une Faculté... Voilà à
quel emploi je destinais ma fortune, Yégor Ilitch; ce n'était pas
pour autre chose, Yégor Ilitch...
Nous sentîmes tous la confusion nous envahir. Mizintchikov lui-
même rougit et se détourna et le trouble de mon oncle fut tel
qu'il ne savait plus que dire.
-- Allons, allons; assez, assez! balbutia-t-il enfin. Calme-toi
Paul Sémionovitch. Qu'y faire?... Si tu veux, viens dîner, mon
ami... Je suis très content, très content...
Mais M. Bakhtchéiev agit tout autrement.
-- Créer une bourse! rugit-il furieusement. Cela t'irait bien, de
créer des bourses! Tu serais surtout fort heureux de chiper celles
que tu pourrais... Tu n'as pas seulement de culottes et tu te
mêles de créer des bourses! Chiffonnier, va! Tu t'imaginais
subjuguer ce tendre coeur! Mais où donc est-elle, ton espèce de
mère? Se serait-elle cachée? Je parie qu'elle n'est guère loin...
derrière le paravent... à moins qu'elle ne se soit fourrée sous
son lit, de venette!
-- Stépane! Stépane! cria mon oncle.
Obnoskine rougit et voulut protester, mais avant qu'il eût eu le
temps d'ouvrir la bouche, la porte s'ouvrit et, rouge de colère,
les yeux dardant des éclairs, Anfissa Pétrovna, en personne, fit
irruption dans la pièce.
-- Qu'est-ce que cela signifie? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il se
passe ici, Yégor Ilitch? vous vous introduisez avec votre bande
dans une maison respectable; vous effrayez les dames; vous
commandez en maître!... De quoi ça a-t-il l'air? J'ai encore toute
ma raison, grâce à Dieu! Et toi, lourdaud, continua-t-elle en se
tournant vers son fils, tu as donc baissé pavillon devant eux? On
insulte ta mère dans ta maison et tu restes là, bouche bée! Tu
fais un joli coco! Tu n'es plus un homme; tu n'es qu'une chiffe!
Il ne s'agissait plus de délicatesses, ni de manières distinguées,
ni de maniement de face-à-main, comme la veille. Anfissa Pétrovna
ne se ressemblait plus. C'était une véritable furie, une furie qui
avait jeté son masque de grâce. Dès que mon oncle l'aperçut, il
prit Tatiana sous le bras et se dirigea vers la porte. Mais
Anfissa Pétrovna lui barra le chemin.
-- ... Vous ne sortirez pas ainsi, Yégor Ilitch, reprit-elle. De
quel droit emmenez-vous Tatiana Ivanovna par force? Il vous
contrarie qu'elle ait échappé aux vils calculs que vous aviez
manigancés avec votre mère et l'idiot Foma Fomitch! C'est vous qui
vouliez vous marier par intérêt. Excusez-nous, Monsieur, si nous
avons ici des idées plus nobles. C'est en voyant ce qui se tramait
contre elle que Tatiana Ivanovna se confia d'elle-même à
Pavloucha, pour s'arracher à sa perte. Car elle l'a supplié de la
tirer de vos filets et c'est pour cela qu'elle dut s'enfuir
nuitamment de chez vous. Voilà, Monsieur, comment vous l'avez
poussée à bout. N'est-il pas vrai, Tatiana Ivanovna? Alors comment
osez-vous faire irruption dans une noble et respectable maison, à
la tête d'une bande et faire violence à une digne demoiselle,
malgré ses cris et ses larmes? Je ne le permettrai pas! Je ne le
permettrai pas! Je ne suis pas folle! Tatiana restera, parce
qu'elle le veut ainsi!... Allons, Tatiana Ivanovna, ne les écoutez
pas; ce sont vos ennemis; ce ne sont pas vos amis! N'ayez pas
peur; venez et je vais les mettre sur le champ à la porte!
-- Non! non! cria Tatiana avec effroi. Je ne veux pas! Je ne veux
pas. Il n'est pas mon mari! Je ne veux pas épouser votre fils! Il
n'est pas mon mari!
-- Vous ne voulez pas? glapit Anfissa Pétrovna, étouffant de
colère. Vous ne voulez pas? Vous êtes venue jusqu'ici et vous ne
voulez pas? Mais alors, comment avez-vous osé nous tromper ainsi?
Alors, comment avez-vous osé lui promettre votre main et vous
sauver de nuit avec lui? Vous vous êtes jetée à sa tête et vous
nous avez engagés dans la dépense et dans les ennuis! Et il se
pourrait qu'à cause de vous mon fils perdit un beau parti! des
dots de plusieurs dizaines de mille roubles! Non, Mademoiselle,
vous payerez cela; vous devez le payer; nous avons des preuves;
vous vous êtes enfuie avec lui, la nuit...
Mais nous n'écoutions plus cette tirade. D'un commun accord, nous
nous groupâmes autour de mon oncle et nous avançâmes vers le
perron en marchant droit sur Anfissa Pétrovna. La calèche avança.
-- Il n'y a que de malhonnêtes gens qui soient capables d'une
pareille conduite! Tas de lâches! criait Anfissa Pétrovna du haut
du perron. Elle était hors d'elle. -- Je vais porter plainte...
Tatiana Ivanovna, vous allez dans une maison infâme! Vous ne
pouvez pas épouser Yégor Ilitch; il entretient sous vos yeux cette
institutrice!...
Mon oncle tressaillit, pâlit, se mordit les lèvres et courut
installer Tatiana Ivanovna dans la voiture. Je fis le tour de la
calèche et, le pied sur le marchepied, j'attendais le moment de
monter, quand Obnoskine surgit tout à coup près de moi. Il me
saisit la main.
-- Au moins, ne me retirez pas votre amitié! dit-il en la serrant
fortement. Son visage avait une expression désespérée.
-- Mon amitié? fis-je en mettant le pied sur le marchepied.
-- Mais voyons, Monsieur! Hier encore, je reconnus en vous l'homme
supérieurement instruit. Ne me condamnez pas. C'est ma mère qui
m'a induit en tentation, mais je n'ai aucune responsabilité là-
dedans. J'aurais plutôt le goût de la littérature! Je vous assure
que c'est ma mère qui a tout fait.
-- Eh bien, répondis-je, je vous crois; adieu!
Nous partîmes au galop, poursuivis longtemps encore par les cris
et les malédictions d'Anfissa Pétrovna, cependant que toutes les
fenêtres de la maison se garnissaient subitement de visages
inconnus qui nous regardaient avec une curiosité sauvage.
Nous étions cinq dans la calèche. Mizintchikov était monté sur le
siège, à côté du cocher, pour laisser sa place à M. Bakhtchéiev
qui se trouvait maintenant en face de Tatiana Ivanovna. Elle était
très contente que nous l'emmenions, mais continuait à pleurer. Mon
oncle la consolait de son mieux. Il était triste et pensif; on
voyait que les infamies vomies par Anfissa Pétrovna sur le compte
de Nastenka l'avaient péniblement affecté. Cependant, notre retour
se fût effectué sans encombre sans la présence de M. Bakhtchéiev.
Assis vis-à-vis de Tatiana Ivanovna, il se trouvait assez mal à
l'aise et ne pouvait garder son sang-froid; il ne tenait pas en
place, rougissait, roulait des yeux farouches et, quand mon oncle
entreprenait de consoler Tatiana, le gros homme, positivement hors
de lui, grognait comme un bouledogue qu'on taquine. Mon oncle lui
jetait des coups d'oeil inquiets. Enfin, devant ces
extraordinaires manifestations de l'état d'âme de son vis-à-vis,
Tatiana Ivanovna se prit à l'examiner avec attention, puis elle
nous regarda, sourit et, soudain, du manche de son ombrelle, elle
frappa légèrement l'épaule de M. Bakhtchéiev.
-- Insensé! dit-elle avec le plus charmant enjouement, et elle se
cacha aussitôt derrière son éventail.
Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.
-- Quoi? rugit-il. Qu'est-ce à dire, Madame? Alors, c'est sur moi
que tout va retomber, maintenant?
-- Insensé! insensé! répétait Tatiana Ivanovna éclatant de rire et
battant des mains.
-- Arrête! cria Bakhtchéiev au cocher. Halte!
On s'arrêta. Bakhtchéiev ouvrit la portière et sortit en hâte de
la voiture.
-- Mais qu'as-tu donc? Stépane Alexiévitch? Où vas-tu? criait mon
oncle stupéfait.
-- Non; j'en ai assez! clamait le gros père, tout tremblant
d'indignation. Que le diable vous emporte! Je suis trop vieux,
Madame, pour qu'on me fasse des avances. Je préfère encore mourir
sur la grand'route!
Et, ajoutant en français: «Bonjour, Madame, comment vous portez-
vous?» il s'en fut à pied, en effet. La calèche le suivait. À la
fin, mon oncle perdit patience et s'écria:
-- Stépane Alexiévitch, ne fais pas l'imbécile! En voilà assez!
Monte donc; il est temps de rentrer.
-- Laissez-moi! répliqua Stépane Alexiévitch tout haletant, car
son embonpoint le gênait pour marcher.
-- Au galop! ordonna Mizintchikov au cocher.
-- Que dis-tu? Que dis-tu? Arrête!... voulut crier mon oncle; mais
la calèche était déjà lancée. Mizintchikov avait calculé juste? Il
obtint tout de suite le résultat qu'il avait escompté.
-- Halte! halte! cria derrière nous une voix désespérée. Arrête,
scélérat! arrête, misérable!
Le gros homme parut enfin, brisé de fatigue, respirant à peine;
d'innombrables gouttes de sueur perlaient à son front; il dénoua
sa cravate et retira sa casquette. Très sombre, il monta dans la
voiture sans souffler mot. Cette fois, je lui cédai ma place de
façon qu'au moins il ne se trouvât pas en face de Tatiana
Ivanovna, qui, pendant toute cette scène, n'avait cessé de se
tordre de rire et de battre des mains; elle ne put plus le
regarder de sang-froid de tout le reste du voyage. Mais, jusqu'à
ce qu'on fut arrivé à la maison, il ne dit pas un mot et garda les
yeux fixés sur la roue de derrière.
Il était midi quand nous réintégrâmes Stépantchikovo. Je me rendis
directement au pavillon et, tout aussitôt, je vis apparaître
Gavrilo avec le thé. J'allais le questionner, mais mon oncle entra
derrière lui et le renvoya.
II
NOUVELLES
-- Mon ami, me dit-il précipitamment, je ne viens que pour un
instant; il me tarde de te communiquer... Je me suis informé.
Personne de la maison n'a été à la messe, excepté Ilucha, Sacha et
Nastenka. Il paraîtrait que ma mère serait tombée en attaque de
nerfs et qu'on aurait eu grand'peine à la faire reprendre ses
sens. Il est décidé que l'on va se réunir chez Foma et on me prie
de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui
souhaiter sa fête, à Foma, et c'est là un point important. Enfin,
je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge,
j'ai le pressentiment que cela va être affreux!
-- Au contraire, mon oncle, me hâtai-je de lui répondre, tout
s'arrange admirablement. Il vous est dès à présent impossible
d'épouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous
l'expliquer en voiture.
-- Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout... Dans tout cela, on
voit clairement apparaître le doigt de Dieu... Mais je veux parler
d'autre chose... Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel
misérable que cet Obnoskine! Je l'appelle misérable et j'étais
tout prêt à en faire tout autant que lui en épousant Tatiana
Ivanovna... Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire... As-tu
entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Pétrovna
au sujet de Nastia?
-- Je l'ai entendu, mon oncle. J'espère que vous avez enfin
compris qu'il faut vous presser.
-- Absolument. Je dois précipiter les choses à tout prix, répondit
mon oncle. Le moment solennel est arrivé. Mais voici, mon ami, il
est une chose que nous n'avons pas envisagée hier, et, cette nuit,
je n'en ai pas fermé l'oeil: consentira-t-elle à m'épouser?
-- De grâce, mon oncle! puisqu'elle vous dit qu'elle vous aime!
-- Mon ami, elle ajoute aussitôt: mais je ne vous épouserai pour
rien au monde.
-- Eh! mon oncle, on dit cela... Mais les circonstances ont changé
aujourd'hui même.
-- Tu crois? Non, mon cher Serge, c'est délicat, très délicat!
Croirais-tu pourtant que, malgré mes ennuis, mon coeur m'en
faisait souffrir de bonheur! Allons, au revoir. Il faut que je
m'en aille; on m'attend et je suis déjà en retard. Je ne voulais
que te dire un mot en passant. Ah! mon Dieu! s'écria-t-il en
revenant sur ses pas, j'oublie le principal. Voilà: j'ai écrit à
Foma!
-- Quand donc?
-- Cette nuit. Il faisait à peine jour, ce matin, quand je lui fis
porter ma lettre par Vidopliassov. En deux feuilles, je lui ai
tout raconté très sincèrement; en un mot, je lui dis que je dois,
que je dois absolument demander la main de Nastenka. Comprends-tu?
Je le supplie de ne pas ébruiter notre rendez-vous dans le jardin
et je fais appel à sa générosité pour intercéder auprès de ma
mère. Sans doute j'écris fort mal, mon ami, mais cela, je l'ai
écrit du fond de mon coeur, en arrosant le papier de mes larmes.
-- Et qu'a-t-il répondu?
-- Il ne m'a pas encore répondu, mais, ce matin, comme nous
allions partir, je l'ai rencontré dans le vestibule, en vêtements
de nuit, pantoufles et bonnet, car il ne peut dormir qu'avec un
bonnet de coton; il allait vers le jardin. Il ne me dit pas un
mot, ne me regarda même pas. Je le regardai en face, moi, et du
haut en bas, mais rien!
-- Mon oncle, ne comptez pas sur lui; il ne vous fera que des
misères.
-- Non, non, mon ami; ne dis pas cela! criait mon oncle avec de
grands gestes. J'ai confiance. D'ailleurs, c'est mon dernier
espoir. Il saura comprendre; il saura apprécier les circonstances.
Il est hargneux, capricieux, je ne dis pas le contraire, mais,
quand il s'agira de générosité, il brillera comme un diamant...
oui, comme un diamant. Tu en parles comme tu le fais parce que tu
ne l'as jamais vu dans ses moments de générosité... Mais, mon
Dieu! s'il allait parler de ce qu'il a vu hier, alors, vois-tu,
Serge, je ne sais ce qu'il pourrait arriver! À qui se fier, alors?
Non, il est incapable d'une pareille lâcheté. Je ne vaux pas la
semelle de ses bottes! Ne hoche pas la tête, mon ami, c'est la
pure vérité, je ne la vaux pas.
-- Yégor Ilitch, votre maman désire vous voir! glapit d'en bas la
voix désagréable de la Pérépélitzina. Elle avait certainement eu
le temps d'entendre toute notre conversation par la fenêtre. -- On
vous cherche vainement dans toute la maison.
-- Mon Dieu! me voilà en retard. Quel ennui! fit précipitamment
mon oncle. De grâce, mon ami, habille-toi. Je n'étais venu que
pour te demander de m'y accompagner. J'y vais! j'y vais! Anna
Nilovna, j'y vais!
Resté seul, je me rappelai ma rencontre avec Nastenka et je me
félicitai de ne pas en avoir parlé à mon oncle; cela n'aurait
servi qu'à le troubler davantage. Je prévoyais un orage et
n'imaginais point comment mon oncle parviendrait à se tirer
d'affaire et à faire sa demande à Nastenka. Je le répète: en dépit
de ma foi en sa loyauté, je ne pouvais m'empêcher de douter du
succès.
Cependant, il fallait se hâter. Je me considérais comme obligé de
l'aider et me mis aussitôt à ma toilette, mais j'avais beau me
dépêcher, je ne faisais que perdre du temps. Mizintchikov entra.
-- Je viens vous chercher, dit-il; Yégor Ilitch vous demande tout
de suite.
-- Allons! -- J'étais prêt; nous partîmes. Chemin faisant, je lui
demandai: -- Quoi de neuf?
-- Ils sont tous au grand complet chez Foma qui ne boude pas
aujourd'hui; mais il semble absorbé et marmotte entre ses dents.
Il a même embrassé Ilucha, ce qui a ravi Yégor Ilitch.
Préalablement, il avait fait dire par la Pérépélitzina qu'il ne
désirait pas qu'on lui souhaita sa fête et n'en avait parlé que
pour éprouver votre oncle... La vieille respire des sels, mais
elle s'est calmée parce que Foma est calme. On ne parle pas plus
de notre aventure de ce matin que s'il n'était rien arrivé; on se
tait parce que Foma se tait. De toute la matinée il n'a voulu
recevoir qui que ce fût et ne s'est pas dérangé bien que la
vieille l'ait fait supplier au nom de tous les saints de venir la
voir, parce qu'elle avait à le consulter; elle a même frappé en
personne à sa porte, mais il est resté enfermé, répondant qu'il
priait pour l'humanité ou quelque chose d'approchant. Il doit
mijoter un mauvais coup; cela se voit à sa figure. Mais Yégor
Ilitch est incapable de lire sur ce visage et il se félicite de la
douceur de Foma Fomitch. C'est un véritable enfant... Ilucha a
préparé je ne sais quels vers et on m'envoie vous chercher.
-- Et Tatiana Ivanovna?
-- Eh bien?
-- Est-ce qu'elle est avec eux?
-- Non; elle est dans sa chambre, répondit sèchement Mizintchikov.
Elle se repose et pleure. Peut-être est-elle honteuse. Je crois
que cette... institutrice lui tient compagnie en ce moment...
Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez-
moi donc ce ciel!
-- En effet, répondis-je, je crois bien que c'est l'orage.
Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous étions
arrivés à la terrasse.
-- Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne
pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure.
-- Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misérable! cria-t-
il en s'arrêtant subitement, rouge de colère. Il frappa du pied. -
- Imbécile! Imbécile! Gâter une affaire aussi bonne, une pensée si
lumineuse! Écoutez: je ne suis qu'un âne de n'avoir pas surveillé
ses manigances; je l'avoue franchement et peut-être désiriez-vous
cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je
lui aurais sans doute pardonné. Le sot! le sot! Comment peut-on
souffrir des êtres pareils dans une société! Il faudrait les
exiler en Sibérie! les mettre aux travaux forcés!... Mais ils
n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen à ma disposition
et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conçu quelque chose de
nouveau... Convenez qu'il serait absurde de renoncer à une idée
parce qu'un imbécile vous l'a volée et n'a pas su l'employer. Ce
serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se
marier; c'est sa destinée et si on ne l'a pas encore enfermée dans
une maison de santé, c'est qu'on peut l'épouser. Vous allez
connaître mon nouveau projet...
-- Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivés.
-- Bien, bien, plus tard! répondit-il, la bouche tordue par un
sourire convulsif. Mais, où allez-vous donc? Je vous dis: tout
droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore
le chemin. Vous allez en voir une comédie... Ça prend une vraie
tournure de comédie...
III
LA FÊTE D'ILUCHA
Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de
la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie
fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient
les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles
élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui
prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient
garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés
dans les embrasures.
Au milieu du cabinet de travail s'étalait une grande table
recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au
milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un
tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à
témoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma
Fomitch.
À ce propos, je dirai qu'après huit ans environ, passés dans cette
maison, Foma n'avait rien produit qui méritât mention, et plus
tard, quand il eût quitté cette terre pour un monde meilleur, nous
examinâmes ses manuscrits: le tout ne valait rien.
Nous trouvâmes le commencement d'un roman historique se passant au
VII° siècle, à Novgorod, un monstrueux poème en vers blancs:
L'Anachorète au cimetière, ramassis de divagations insensées sur
la propriété rurale, l'importance du moujik et la façon de le
traiter, et enfin une nouvelle mondaine également inachevée: La
Comtesse Vlonskaïa. C'était tout et, cependant, Foma Fomitch
imposait chaque année à mon oncle une énorme dépense en livres et
revues dont beaucoup furent retrouvés intacts. Par la suite, il
m'était souvent arrivé de surprendre notre Foma plongé dans la
lecture d'un Paul de Kock aussitôt dissimulé...
Une porte vitrée donnait du cabinet de travail dans la cour.
On nous attendait. Foma Fomitch était assis dans un confortable
fauteuil, toujours sans cravate, mais vêtu d'une longue redingote
qui lui descendait jusqu'aux talons. Il était en effet silencieux
et absorbé. Quand nous entrâmes, il releva légèrement les sourcils
et me regarda d'un oeil scrutateur. Je le saluai, il me répondit
par un salut peu marqué, mais néanmoins fort poli. Ma grand'mère,
voyant que Foma m'avait témoigné de la bienveillance, m'adressa un
signe de tête et un sourire. La pauvre femme ne s'était nullement
attendue à voir son favori accueillir avec autant de calme la
fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l'avait rendue très gaie,
malgré ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin.
La demoiselle Pérépélitzina se trouvait derrière sa chaise, à son
poste ordinaire; les lèvres pincées, souriant avec une aigre
malice, elle frottait ses mains osseuses. Près de la générale
étaient deux vieilles et silencieuses personnes qu'elle protégeait
comme étant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en
tournée, arrivée du matin, et une dame du voisinage, fort âgée et
ne parlant guère, qui était venue après la messe pour souhaiter la
fête de la générale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait
dans un coin tout en considérant Foma Fomitch et sa mère avec une
évidente inquiétude.
Mon oncle était assis dans un fauteuil; une joie intense brillait
dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour
avec ses cheveux frisés et sa blouse de fête en soie rouge. Sacha
et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le
plaisir de son père en ce jour fût encore augmenté par les progrès
de son fils.
L'oncle était prêt à pleurer de bonheur; la douceur inattendue de
Foma, la gaieté de la générale, la fête d'Ilucha, les vers, tout
cela l'avait absolument réjoui et il avait solennellement demandé
l'autorisation de m'envoyer chercher, afin que j'entendisse les
vers et que je prisse ma part de la satisfaction générale. Sacha
et Nastenka, entrées après nous, s'étaient assises à côté
d'Ilucha. Sacha riait à chaque instant, heureuse comme une enfant
et, bien que pâle et languissante, Nastenka finissait par sourire
de la voir. Seule, elle avait été accueillir Tatiana au retour de
son expédition et ne l'avait plus quittée depuis ce moment.
L'espiègle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s'il
n'eût pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois préparé
une très amusante plaisanterie qu'ils s'apprêtaient à mettre en
oeuvre.
J'avais complètement oublié Bakhtchéiev. Assis sur une chaise,
toujours rouge et fâché, il ne soufflait mot et boudait, se
mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fête
de famille. Éjévikine s'empressait auprès de lui. Il était
d'ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains
de la générale et de son hôtesse, chuchotait quelques mots à
l'oreille de Mlle Pérépélitzina, faisait sa cour à Foma Fomitch;
en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d'Ilucha,
il se précipita à ma rencontre avec force salutations en
témoignage de son estime et de son dévouement. On ne l'eût guère
cru venu à Stépantchikovo pour prendre la défense de sa fille et
l'emmener définitivement.
-- Le voilà! s'écria joyeusement mon oncle à ma vue. Ilucha m'a
fait la surprise d'apprendre une poésie; oui, c'est une véritable
surprise. J'en suis très ému, mon ami, et je t'ai envoyé chercher
tout exprès... Assieds-toi à côté de moi et écoutons! Foma
Fomitch, mon cher, avoue donc que c'est toi qui leur a inspiré
cette idée pour me faire plaisir. J'en jurerais!
Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on
pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit
Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas
déchiffrer les physionomies. À l'aspect de Foma, je compris que
l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en
effet s'attendre à quelque coup de théâtre.
-- Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d'une voix
débile, d'une voix d'homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis
que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse
de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour
l'exercice d'articulation qu'ils comportent... Mais, ce matin,
colonel, je ne me préoccupais pas de poésie; j'étais tout à mes
prières, vous le savez. Je n'en suis pas moins prêt à écouter ces
vers.
Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.
-- C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oublié, mais je
t'en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié,
Foma!... Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi
ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit
être une ode solennelle... de Lomonossov, sans doute?
Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il
était impatient et joyeux.
-- Non, petit père, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka,
contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien
soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une
poésie militaire: «Le siège de Pamba», petit père.
-- «Le siège de Pamba»! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'était
cette Pamba... Connais-tu ça, Sérioja? Sûrement, il a dû se passer
là quelque chose d'héroïque, et mon oncle se redressa encore.
-- Récite, Ilucha, ordonna Sachenka.
Ilucha commença sa récitation d'une voix grêle, claire et égale,
sans s'arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des
enfants qui débitent des poésies apprises par coeur.
Depuis neuf ans, Pedro Gomez
Assiège le château de Pamba,
Ne se nourrissant que de lait.
Et toute l'armée de don Pedro,
Au nombre de neuf mille Castillans,
Obéit au voeu prononcé,
Ne mange même pas de pain
Et ne boit que du lait.
-- Comment? Qu'est-ce? Qu'est-ce que ce lait? s'exclama mon oncle
en me regardant avec étonnement.
-- Continue à réciter! fit Sachenka.
Chaque jour, don Pedro Gomez
Déplore son impuissance
En se voilant la face.
Déjà commence la dixième année;
Et les méchants Maures triomphent,
Car, de l'armée de don Pedro,
Il ne reste plus que dix-neuf hommes...
-- Mais ce sont des sottises! s'écria mon oncle avec inquiétude.
C'est impossible! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une
armée auparavant très considérable. Qu'est-ce que cela, mon ami?
Mais Sacha n'y tint plus et partit d'un franc éclat de rire de
gamine et, bien que la pièce n'eût rien de bien drôle, il était
impossible de la regarder sans partager son hilarité.
-- C'est une poésie comique, papa! s'écria-t-elle, toute joyeuse
de son idée enfantine. L'auteur ne l'a composée que pour faire
rire, papa!
-- Ah! c'est une poésie comique! fit mon oncle dont le visage
s'éclaira, une poésie comique! C'est ce que je pensais... Parbleu!
parbleu! c'est une poésie comique! Et elle est très drôle: ce
Gomez qui ne donnait que du lait à toute son armée pour tenir un
voeu? C'était malin, un voeu pareil!... C'est très spirituel;
n'est-ce pas, Foma? Voyez-vous, ma mère, les auteurs s'amusent
parfois à écrire des poésies fantaisistes; n'est-ce pas Serge?
C'est très drôle! Voyons, Ilucha, continue.
Il ne reste plus que dix-neuf hommes!
Don Pedro les réunit
Et leur dit: «O mes dix-neuf!
Déployons nos étendards,
Sonnons de nos cors,
Et nous laisserons là Pamba.
Il est vrai que nous n'avons pas pris la place,
Mais nous pouvons jurer
Sur notre conscience et notre honneur,
Que nous n'avons pas
Trahi une seule fois notre voeu,
Depuis neuf ans que nous n'avons
Rien mangé, absolument rien
Que du lait!
-- Quel imbécile! Il se console facilement! interrompit encore mon
oncle, parce qu'il a bu du lait pendant neuf ans! La belle
affaire! Il eût mieux fait de manger un mouton à lui seul et de
laisser manger ses hommes! C'est très bien; c'est magnifique! Je
comprends; je comprends à présent: c'est une satire ou... comment
appelle-t-on ça?... une allégorie, quoi! Ça pourrait bien viser
certain guerrier étranger? ajouta-t-il en se tournant vers moi,
les sourcils froncés et clignant de l'oeil, hein? Qu'en penses-tu?
Seulement, c'est une satire inoffensive qui ne peut blesser
personne! C'est très beau! très beau! et c'est d'une grande
noblesse! Voyons, continue, Ilucha! Ah! les polissonnes! les
polissonnes! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus
furtivement Nastenka qui souriait en rougissant.
Encouragés par ce discours,
Les dix-neuf Castillans
Vacillant sur leurs selles,
Crièrent d'une voix faible:
«Santo Yago Compostello!
Honneur et gloire à Don Pedro!
Honneur et gloire au Lion de Castille!»
Et le chapelain Diego
Se dit entre ses dents:
«Si c'eût été moi le commandant,
J'aurais fait voeu de ne manger
Que de la viande et de ne boire que du vin».
-- Eh bien, qu'est-ce que je disais? s'écria mon oncle, très
content. Le seul homme intelligent de toute cette armée n'était
autre que le chapelain. Qu'est-ce que cela, Serge? Leur capitaine?
quoi?
-- Un aumônier, mon oncle, un ecclésiastique!
-- Ah! oui, oui! Chapelain! Je sais: je me rappelle! J'ai lu
quelque chose là-dessus dans Radcliffe. Il y en a de différents
ordres... Des bénédictins, je crois?... Y a-t-il des Bénédictins?
-- Mais oui, mon oncle.
-- Hem! C'est ce qu'il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Très
bien! très bien!
Et, en entendant cela, Don Pedro
Dit avec un rire bruyant,
«Je lui dois bien un mouton,
Car il a trouvé là une bonne plaisanterie.»
-- C'était bien le moment de rire! Quel imbécile! Un mouton! S'il
y avait là des moutons, pourquoi n'en mangeait-il pas lui-même?
Continue, Ilucha. Très bien! C'est magnifique! C'est mordant!
-- C'est fini, petit père.
-- Ah! c'est fini? Au fait, que restait-il à faire? N'est-ce pas,
Serge? Très bien, Ilucha! C'est merveilleusement bien! Embrasse-
moi, mon chéri, mon pigeonneau! Mais qui lui a suggéré cette idée?
C'est toi, Sacha?
-- Non; c'est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques
temps. Alors, elle avait dit: «C'est très amusant; il faut le
faire apprendre à Ilucha pour le jour de sa fête; ce qu'on rira!»
-- Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon
oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois,
Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille
dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme
si, de contentement, il n'eût su quoi dire: -- Attends un peu,
Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt.
Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie.
-- Ah! oui; de qui est-elle, cette poésie? s'empressa d'insister
mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce
pas, Foma?
-- Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas
quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation.
-- Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant
timidement Foma Fomitch.
-- Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père; nous l'avons vue
dans le Contemporain, dit Sachenka.
-- Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je
connais Pouchkine!... Du reste, on voit que c'est un poète de
mérite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le marché, on sent
qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-être
un militaire. Je l'apprécie hautement. Ce Contemporain est une
superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons poètes
pour collaborateurs... J'aime les poètes; ce sont de rudes
gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, à
Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme très
particulière... en vérité... Que dis-tu, Foma?
-- Non, rien... rien... fit celui-ci en feignant de contenir son
envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez! Je dirai mon
mot plus tard... Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus
grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres
pétersbourgeois...
Bakhtchéiev, qui se tenait à l'écart, absorbé dans ses pensées,
releva vivement la tête en rougissant et s'agita sur son fauteuil.
-- Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son
interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de
sang. Qu'ai-je à faire de la littérature? Que Dieu me donne la
santé! -- conclut-il en grommelant -- et que tous ces écrivains...
des voltairiens, et rien de plus!
-- Les écrivains ne sont que des voltairiens? fit Éjévikine
s'approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande
vérité. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il
m'avait aussi qualifié de voltairien; je vous le jure. Et
pourtant, j'ai si peu écrit! tout le monde le sait... C'est vous
dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute à Voltaire! Il
en est toujours ainsi chez nous.
-- Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur!
Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d'une
façon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses
ennemis qui l'ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber
sur ce malheureux?
Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon
oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.
-- Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec
confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me
dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!... les
revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un
bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas,
Serge?... Hum!... Oui... Prenons, par exemple, le Contemporain...
Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se
publient dans cette grosse revue... comment l'appelles-tu?... avec
une couverture jaune...
-- Les Mémoires de la Patrie, petit père.
-- C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour
ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!... Quel but
sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse!
Allez donc éditer un pareil ballot! Et ça vous contient des
articles à vous tirer les yeux de l'orbite... L'autre fois
j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosité
et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche
bée! On parlait de tout là-dedans: du balai, de la bêche, de
l'écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe.
Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou
une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas...
Voilà! On sait tout à présent!
Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en présence de cette
nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo
apparut et, la tête basse, il s'arrêta au seuil de la porte. Foma
lui jeta un regard significatif.
-- Tout est-il prêt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais
résolue.
-- Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir.
-- Tu as mis le petit paquet dans le chariot?
-- Je l'y ai mis.
-- Alors, je suis prêt! dit Foma.
Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait,
ébahi. La générale quitta sa place et jeta autour d'elle un coup
d'oeil circulaire et étonné.
-- À présent, colonel, commença Foma avec une extrême dignité,
permettez-moi d'implorer de vous l'abandon momentané de ce thème
si intéressant des happes littéraires; il vous sera loisible d'en
poursuivre le développement sans moi. Mais, vous faisant un
éternel adieu, je désirerais vous dire encore quelques mots...
La terreur et l'étonnement s'emparèrent de tous les assistants.
-- Foma! Foma! Mais qu'as-tu? Où veux-tu donc t'en aller? s'écria
enfin mon oncle.
-- Je me prépare à quitter votre maison, colonel! posa Foma d'une
voix calme. J'ai décidé d'aller où le vent me poussera et c'est
dans ce but que j'ai loué un simple chariot à mes frais. Mon petit
baluchon s'y trouve maintenant; il n'est pas gros: quelques livres
préférés, de quoi changer deux fois de linge et c'est tout! Je
suis pauvre, Yégor Ilitch, mais, pour rien au monde je
n'accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier
même!
-- Mais, Foma, au nom de Dieu, qu'est-ce que cela signifie?
supplia mon oncle, plus blanc qu'un linge.
La générale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch,
le contempla avec désespoir, cependant que la demoiselle
Pérépélitzina s'élançait pour la soutenir. Les dames pique-
assiettes restèrent clouées sur leurs sièges et M. Bakhtchéiev se
leva lourdement.
-- Allons, bon! voilà que ça commence! murmura près de moi
Mizintchikov.
On entendit à ce moment les lointains roulements du tonnerre;
l'orage approchait.
IV
L'EXIL
-- Il me semble, colonel, que vous me demandez ce que cela veut
dire? déclama emphatiquement Foma, certainement ravi de la
confusion générale. Votre question m'étonne! Expliquez-moi donc à
votre tour comment vous pouvez me regarder en face? Expliquez-moi
encore ce problème psychologique du manque de pudeur chez certains
hommes et je m'en irai alors, enrichi d'une nouvelle connaissance
relative à la corruption du genre humain.
Mais mon oncle était incapable de répondre; anéanti, épouvanté, la
bouche ouverte et les yeux écarquillés, il ne pouvait détourner
son regard de celui de Foma.
-- Mon Dieu! que d'horreurs! gémit la demoiselle Pérépélitzina.
-- Comprenez-vous, colonel, que vous devez me laisser partir sans
autres questions? Car vraiment, tout homme et âgé que je sois, je
commençais à craindre sérieusement pour ma moralité! Croyez-moi:
laissez vos questions; elles ne pourraient avoir d'autres
résultats que votre propre honte!
-- Foma! Foma!... s'écria mon oncle, et des gouttes de sueur
perlèrent sur son front.
-- Permettez-moi donc, sans plus d'explications, de vous dire
quelques mots d'adieu et de vous donner quelques derniers
conseils. Ce seront mes ultimes paroles dans votre maison, Yégor
Ilitch. Le fait est consommé et il est impossible de le réparer.
J'espère que vous savez à quel fait je fais en ce moment allusion.
Mais, je vous en supplie à deux genoux, si la dernière étincelle
de moralité n'est pas encore éteinte au fond de votre coeur,
réprimez l'élan de vos passions! Si ce feu perfide n'a pas encore
embrasé tout l'édifice, éteignez l'incendie!
-- Foma, je t'assure que tu te trompes! protesta mon oncle, se
reprenant peu à peu et pressentant avec terreur le dénouement.
-- Maîtrisez vos passions! poursuivit Foma avec la même pompe,
comme si mon oncle n'eût rien dit. Luttez contre vous-même: «Si tu
veux vaincre le monde, commence par te vaincre toi-même!» Tel est
mon principe. Propriétaire foncier, vous devez briller comme un
diamant sur vos domaines; et quel abominable exemple ne donnez-
vous pas à vos subordonnés! Pendant des nuits entières, je priais
pour vous, m'efforçant de découvrir votre bonheur. Je n'ai pu le
trouver, car le bonheur n'est que dans la vertu...
-- Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu
te méprends; tu parles hors de propos...
-- Rappelez-vous donc que vous êtes un seigneur, continua Foma
sans prêter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle.
Ne croyez pas que la paresse et la volupté soient les seuls buts
du propriétaire terrien. C'est là une idée néfaste. Ce n'est pas à
l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu,
devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler,
travailler comme le dernier de ses paysans!
-- Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans!
grommela Bakhtchéiev. Et cependant, je suis un seigneur...
-- Je m'adresse à vous, maintenant, fit-il en se tournant vers
Gavrilo et Falaléi qui venaient d'apparaître près de la porte.
Aimez vos maîtres et obéissez-leur avec douceur et empressement;
ils vous aimeront en retour... Et vous, colonel, soyez bon et
compatissant pour eux. Ce sont aussi des êtres humains créés à
l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confiés par le tsar et
par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mérite!
-- Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la générale
avec désespoir. Elle était prête à tomber en pamoison, tant son
appréhension était violente.
-- Je crois qu'en voilà assez? conclut Foma sans daigner remarquer
la générale. Maintenant, passons aux détails; ce sont de petites
choses, mais indispensables, Yégor Ilitch. Le foin de la prairie
de Khariline n'est pas encore fauché. Ne vous laissez pas mettre
en retard; faites-le couper et le plus tôt sera le mieux; c'est là
mon premier conseil.
-- Mais, Foma...
-- Vous projetez d'abattre une partie de la forêt de Zyrianovski,
je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxième conseil.
Conservez les forêts; elles gardent la terre humide... Il est bien
dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps,
beaucoup trop tard!
-- Mais, Foma...
-- Mais trêve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me
manque. Je vous enverrai mes instructions par écrit. Eh bien,
adieu! adieu à tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bénisse! Je
te bénis, aussi, mon enfant, -- dit-il à Ilucha -- Dieu te
préserve du poison de tes futures passions. Je te bénis aussi,
Falaléi, oublie la Kamarinskaïa! Et vous... vous tous, souvenez-
vous de Foma... Allons, Gavrilo! Aide-moi à monter dans ce
chariot, vieillard.
Et Foma se dirigea vers la porte. Poussant un cri aigu, la
générale se précipita vers lui.
-- Non, Foma! je ne te laisserai pas partir ainsi! s'écria mon
oncle et, le rejoignant, il le prit par la main.
-- Vous voulez donc employer la force? demanda l'autre avec
arrogance.
-- Oui, Foma, s'il le faut, j'emploierai la force! répondit mon
oncle tremblant d'émotion. Tu en as trop dit: il faut t'expliquer.
Tu as mal compris ma lettre, Foma!
-- Votre lettre? hurla Foma en s'enflammant instantanément, comme
s'il n'eût attendu que ces paroles pour faire explosion. -- Votre
lettre! La voici, votre lettre! la voici! Je la déchire, cette
lettre! Je la piétine, votre lettre! et, ce faisant, j'accomplis
le plus sacré devoir de l'humanité! Voilà ce que je fais, puisque
vous me contraignez à des explications. Voyez! voyez! voyez!
Et les fragments de la lettre s'éparpillèrent dans la chambre.
-- Foma, criait mon oncle en pâlissant de plus en plus, je te
répète que tu ne m'as pas compris. Je veux me marier, je cherche
mon bonheur...
-- Vous marier! Vous avez séduit cette demoiselle et vous mentez
en parlant de mariage, car je vous ai vu hier soir sous les
buissons du jardin!
La générale fit un cri, et s'affaissa dans son fauteuil. Un
tumulte effrayant s'ensuivit. L'infortunée Nastenka restait
immobile sur son siège, comme morte. Sachenka, effrayée et qu'on
eut dite en proie à un accès de fièvre, tremblait de tous ses
membres en serrant Ilucha dans ses bras.
-- Foma, criait furieusement mon oncle, si tu as le malheur de
divulguer ce secret, tu commettras la plus basse action du monde!
-- Je vais le divulguer, votre secret! hurlait Foma, et
j'accomplirai la plus noble des actions! Je suis envoyé par Dieu
lui-même pour flétrir les ignominies des hommes. Je monterai sur
le toit de chaume d'un paysan et je crierai votre acte ignoble à
tous les propriétaires voisins, à tous les passants!... Oui,
sachez tous, tous! que, cette nuit, je l'ai surpris dans le parc,
dans les taillis, avec cette jeune fille à l'air si innocent!
-- Quelle horreur! minauda la demoiselle Pérépélitzina.
-- Foma! tu cours à ta perte! criait mon oncle les poings serrés
et les yeux étincelants. Mais Foma continuait à brailler:
-- Et lui, épouvanté d'avoir été vu, il a osé tenter de me
séduire, moi, honnête, loyal, par une lettre menteuse, afin de me
faire approuver son crime... Oui, son crime! car, d'une jeune
fille pure jusqu'alors, vous avez fait une...
-- Encore un seul mot outrageant à son adresse, Foma, et je jure
que je te tue!
-- Ce mot, je le dis, oui, de la jeune fille la plus innocente
jusqu'alors, vous êtes parvenu à faire la dernière des dépravées.
Foma n'avait pas encore prononcé ce dernier mot, que mon oncle
l'empoignait et, le faisant pirouetter comme un fétu de paille le
précipitait à toute volée contre la porte vitrée qui donnait sur
la cour. Le coup fut si rude que la porte céda, s'ouvrit largement
et que nous vîmes Foma, dégringolant les sept marches du perron,
aller s'écraser dans la cour au milieu d'un grand fracas de vitres
brisées.
-- Gavrilo! ramasse-moi ça! cria mon oncle plus pâle qu'un mort,
mets-le dans le chariot et que, dans deux minutes, ça ait quitté
Stépantchikovo!
Quelle que fût la trame ourdie par Foma, il est assez probable
qu'il était loin de s'attendre à un pareil dénouement.
Je ne saurais m'engager à décrire la scène qui suivit cette
catastrophe: gémissement déchirant de la générale qui s'écroula
dans son fauteuil, ébahissement de la Pérépélitzina devant cet
inattendu coup d'énergie d'un homme toujours si docile jusque là,
les oh! et les ah! des dames pique-assiettes, l'effroi de Nastenka
qui faillit s'évanouir et autour de qui s'empressait mon oncle,
trépignant à travers la pièce en proie à une indicible émotion
devant sa mère sans connaissance, Sachenka folle de peur, les
pleurs de Falaléi, tout cela formait un tableau impossible à
rendre. Ajoutez qu'un orage formidable éclata juste à ce moment;
les éclats du tonnerre se succédaient constamment tandis qu'une
pluie furieuse fouettait les vitres.
-- En voilà une fête! grommela Bakhtchéiev baissant la tête et
écartant les bras.
-- Ça va mal! murmurai-je, fort troublé à mon tour, mais, au
moins, voilà Foma dehors et il ne rentrera plus!
-- Ma mère! avez-vous repris vos sens? Vous sentez-vous mieux?
Pouvez-vous enfin m'écouter? demanda mon oncle, s'arrêtant devant
le fauteuil de la vieille dame qui releva la tête et attacha un
regard suppliant sur ce fils qu'elle n'avait jamais vu dans une
telle colère.
-- Ma mère, reprit-il, la coupe vient de déborder; vous l'avez vu.
Je voulais vous exposer cette affaire tout autrement et à loisir;
mais le temps presse et je ne puis plus reculer. Vous avez entendu
la calomnie, écoutez à présent la justification. Ma mère, j'aime
cette noble jeune fille, je l'aime depuis longtemps et je
l'aimerai toujours. Elle fera le bonheur de mes enfants et sera
pour vous la fille la plus respectueuse; en présence de tous mes
parents et amis, je dépose à vos pieds ma demande, et je prie
mademoiselle de me faire l'immense honneur de devenir ma femme.
Nastenka tressaillit. Son visage s'empourpra. Elle se leva avec
précipitation. Cependant, la générale ne quittait pas des yeux le
visage de son fils; elle semblait en proie à une sorte
d'ahurissement, et, soudain, avec un sanglot déchirant, elle se
jeta à ses genoux devant lui. Elle criait:
-- Yégorouchka! mon petit pigeon! fais revenir Foma Fomitch!
Envoie-le chercher tout de suite ou je mourrai avant ce soir!
Mon oncle fut atterré de voir agenouillée devant lui, sa vieille
mère si tyrannique et si capricieuse. Une expression de souffrance
passa sur son visage. Enfin, revenu de son étonnement, il se
précipita pour la relever et l'installer dans le fauteuil.
-- Fais revenir Foma Fomitch, Yégorouchka! continuait à gémir la
générale, fais-le revenir, le cher homme, je ne peux vivre sans
lui!
-- Ma mère! exclama douloureusement mon oncle, n'avez-vous donc
rien entendu de ce que je vous ai dit? Je ne peux faire revenir
Foma, comprenez-le! Je ne le puis pas et je n'en ai pas le droit
après la basse et lâche calomnie qu'il a jetée sur cet ange
d'honnêteté et de vertu. Comprenez, ma mère, que l'honneur
m'ordonne de réparer le tort causé à cette jeune fille! Vous avez
entendu: je demande sa main et je vous supplie de bénir notre
union.
La générale se leva encore de son fauteuil et alla se jeter à
genoux devant Nastenka.
-- Petite mère! ma chérie! criait-elle, ne l'épouse pas! Ne
l'épouse pas et supplie-le de faire revenir Foma Fomitch! Mon
ange! chère Nastassia Evgrafovna! Je te donnerai, je te
sacrifierai tout si tu ne l'épouses pas. Je n'ai pas dépensé tout
ce que je possédais; il me reste encore quelque argent de mon
défunt mari. Tout est à toi; je te comblerai de biens; Yégorouchka
aussi! mais ne me mets pas vivante au cercueil! demande-lui de
ramener Foma Fomitch!
La vieille dame aurait poursuivi ses lamentations et ses
divagations si, indignées de la voir à genoux devant une
institutrice à gages, la Pérépélitzina et les autres femmes ne
s'étaient précipitées pour la relever au milieu des cris et des
gémissements. L'émotion de Nastenka était telle qu'elle ne pouvait
qu'à peine se tenir debout. La Pérépélitzina se mit à pleurer de
dépit.
-- Vous allez tuer votre mère! criait-elle à mon oncle; on va la
tuer. Et vous, Nastassia Evgrafovna, comment pouvez-vous brouiller
une mère avec son fils? Dieu le défend!
-- Anna Nilovna, dit mon oncle, retenez votre langue! j'ai assez
souffert!
-- Et moi, ne m'avez-vous pas fait souffrir aussi? Pourquoi me
reprochez-vous ma situation d'orpheline? Je ne suis pas votre
esclave; je suis la fille d'un lieutenant-colonel et je ne
remettrai jamais le pied dans votre maison que je vais quitter
aujourd'hui même!
Mais mon oncle ne l'écoutait pas. Il s'approcha de Nastenka et lui
prit dévotement la main.
-- Vous avez entendu ma demande, Nastassia Evgrafovna? lui
demanda-t-il avec une anxiété désolée.
-- Non, Yégor Ilitch, non! Laissons cela! répondit-elle, à son
tour découragée. Tout cela est bien inutile! et, lui pressant les
mains, elle fondit en larmes. Vous ne faites cette demande qu'en
raison de l'incident d'hier... Mais vous voyez bien que ça ne se
peut pas. Nous nous sommes trompés, Yégor Ilitch!... Je me
souviendrai toujours que vous fûtes mon bienfaiteur et je prierai
toujours pour vous... toujours! toujours!
Les larmes étouffèrent sa voix. Mon pauvre oncle pressentait cette
réponse. Il ne pensa même pas à répliquer, à insister... Il
l'écoutait, penché vers elle et lui tenant la main, dans un
silence navré. Ses yeux se mouillèrent. Nastia continua:
-- Hier encore, je vous disais que je ne pouvais être votre femme.
Vous le voyez: les vôtres ne veulent pas de moi; je le sentais
depuis longtemps. Votre mère ne nous donnera pas sa bénédiction...
les autres non plus. Vous êtes trop généreux pour vous repentir
plus tard, mais vous serez malheureux à cause de moi... victime de
votre bon coeur.
-- Oh! c'est bien vrai, Nastenka! C'est un bon coeur...acquiesça
Éjévikine qui se tenait de l'autre côté du fauteuil, c'est cela,
ma fille, c'est justement le mot qu'il fallait dire!
-- Je ne veux pas être une cause de dissentiments dans votre
maison, continua Nastenka. Ne vous inquiétez pas de mon sort,
Yégor Ilitch, personne ne me fera de tort, personne ne
m'insultera... Je retourne aujourd'hui même chez mon père. Il faut
nous dire adieu, Yégor Ilitch...
La pauvrette fondit encore en larmes.
-- Nastassia Evgrafovna, est-ce votre dernier mot? fit mon oncle
en la regardant avec une détresse indicible, dites une seule
parole et je vous sacrifie tout!
-- C'était le dernier mot, le dernier! dit Éjévikine, et elle vous
a si bien dit tout cela que j'en suis moi-même surpris. Yégor
Ilitch, vous êtes le meilleur des hommes et vous nous avez fait
grand honneur! beaucoup d'honneur! trop d'honneur!... Cependant,
elle n'est pas ce qu'il vous faut, Yégor Ilitch. Il vous faut une
fiancée riche, de grande famille, de superbe beauté, avec une
belle voix et qui s'avancerait dans votre maison parée de diamants
et de plumes d'autruche. Il se pourrait alors que Foma Fomitch fit
une concession et qu'il vous bénît. Car vous ferez revenir Foma
Fomitch! Vous avez eu tort de le maltraiter ainsi. C'est l'ardeur
excessive de sa vertu qui l'a fait parler de la sorte... Vous
serez le premier à dire par la suite que, seule, la vertu le
guidait; vous verrez. Autant le faire revenir tout de suite,
puisqu'il faut qu'il revienne...
-- Fais-le revenir! Fais-le revenir! cria la générale. C'est la
vérité qu'il te dit, mon petit.