accourir du jardin un charmant garçonnet, mon cousin Ilucha, suivi
d'une jeune fille un peu pâle et fatiguée, mais très jolie. Elle
jeta sur l'assemblée un regard investigateur, méfiant, et même
timide, puis, après m'avoir examiné à mon tour, elle s'assit à
côté de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon coeur battit:
j'avais compris que c'était là cette fameuse institutrice. À son
entrée, mon oncle me jeta un regard rapide et devint écarlate,
mais, se baissant aussitôt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint
me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine
examinait d'abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur
l'institutrice avec un air moqueur.
Mon oncle était tout confus et ne sachant quelle contenance
prendre, il appela Sachenka pour me la présenter, mais elle se
contenta de se lever et de me faire une grave révérence. Ce geste
me charma parce qu'il lui seyait. Ma bonne tante n'y tint plus et,
cessant pour un instant de verser le thé, elle accourut
m'embrasser. Mais nous n'avions pas échangé deux mots que s'éleva
la voix de la demoiselle Pérépélitzina remarquant que «Prascovia
Ilinitchna avait dû oublier sa mère (la générale) qui avait
demandé du thé, mais l'attendait encore». Ma tante me quitta
aussitôt et s'empressa d'aller vaquer à ses devoirs.
La générale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait
doux, était une maigre et méchante vieille en deuil, méchante
surtout par la faute de l'âge qui lui avait ravi le peu qu'elle
eût jamais possédé de capacités mentales (plus jeune, elle se
contentait d'être toquée). Sa situation l'avait rendue plus bête
encore qu'avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colères, la
maison devenait un enfer.
Ses colères affectaient deux modes distincts. Le premier était
silencieux: la vieille ne desserrait pas les dents pendant des
journées entières, repoussant ou jetant même à terre tout ce que
l'on posait devant elle. Le second était loquace et procédait
comme suit. Ma grand'mère (elle était ma grand'mère) tombait dans
une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du
monde, pressentant un avenir de misère émaillé de tous les
malheurs imaginables. Alors elle se mettait à compter sur ses
doigts toutes les calamités qu'elle prophétisait et parvenait à
des résultats grandioses. «Il y avait longtemps qu'elle prévoyait
tout cela, mais elle était bien forcée de se taire dans cette
maison. Ah! Si seulement on eût consenti à lui témoigner quelque
respect, si on l'eût écoutée, etc, etc.» Ces discours trouvaient
une véhémente approbation parmi l'essaim des dames de compagnie
mené par la demoiselle Pérépélitzina et se voyaient pompeusement
revêtus du sceau de Foma Fomitch.
Au moment où j'apparus devant elle, elle faisait une colère du
mode silencieux, assurément le plus terrible. Tout le monde la
considérait avec appréhension. Seule, Tatiana Ivanovna, à qui tout
était permis, jouissait d'une excellente humeur. Mon oncle m'amena
près de ma grand'mère avec une extrême solennité, mais, esquissant
une moue, elle repoussa sa tasse avec violence.
-- C'est ce voltigeur? marmotta-t-elle entre ses dents à l'adresse
de la Pérépélitzina.
Cette question absurde me désempara d'une manière définitive. Je
ne comprenais pas pourquoi elle m'appelait voltigeur.
Pérépélitzina lui murmura quelques mots à l'oreille, mais la
vieille dame agita méchamment la main. Je restai coi, interrogeant
mon oncle du regard. Tous les assistants se regardèrent, et
Obnoskine laissa même voir ses dents, ce qui me fut très
désagréable.
-- Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout décontenancé
lui-même. Mais ce n'est rien; c'est par bonté de coeur. Estime
surtout le coeur!
-- Oui, le coeur! le coeur! cria subitement la voix de Tatiana
Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en
place. Le mot «coeur» était sans doute parvenu jusqu'à elle. Mais
elle ne finit pas sa phrase quoiqu'elle parût vouloir dire quelque
chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit
formidablement, se pencha vers l'institutrice, lui dit tout bas
quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d'un mouchoir,
elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit à rire comme
dans une crise d'hystérie.
Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais, à mon grand
étonnement, personne ne bougea et il sembla qu'il ne se fût rien
passé. J'étais édifié sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me
servit enfin le thé et je repris un peu de contenance. Je ne sais
trop pourquoi il me parut tout à coup qu'il était de mon devoir
d'entamer la plus aimable conversation avec les dames.
-- Vous aviez bien raison, mon oncle, commençai-je, en
m'avertissant tantôt du danger de se troubler. J'avoue
franchement... (à quoi bon le cacher?) -- poursuivis-je dans un
sourire obséquieux à l'adresse de Mme Obnoskine -- j'avoue que,
jusqu'aujourd'hui, j'ai, pour ainsi dire, ignoré la société de ces
dames. Et, après ma si malheureuse entrée, il m'a bien semblé que
ma situation au milieu de la salle était celle d'un maladroit,
n'est-ce pas? Avez-vous lu l'Emplâtre? -- ajoutai-je en rougissant
de plus en plus de mon aplomb et en regardant sévèrement
M. Obnoskine, lequel continuait à m'inspecter du haut en bas et
montrait toujours ses dents.
-- C'est cela! c'est cela même! s'écria mon oncle avec un entrain
extraordinaire, se réjouissant sincèrement de voir la conversation
engagée et son neveu en train de se remettre. Ce n'est rien de
perdre contenance, mais moi, j'ai été jusqu'à mentir lors de mon
début dans le monde. Le croirais-tu? Vraiment, Anfissa Pétrovna,
c'est assez amusant à entendre. À peine entré au régiment,
j'arrive à Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de
recommandation. C'était une dame excessivement fière. On
m'introduit. Le salon était plein de monde, de gros personnages!
Je salue et je m'assois. Dès les premiers mots, cette dame me
demande: «Avez-vous beaucoup de villages, mon petit père?» Je
n'avais même pas une poule; que répondre? J'étais dans une grande
confusion; tout le monde me regardait. Pourquoi n'ai-je pas dit:
«Non, je n'ai rien.» C'eut été plus noble, étant la vérité, mais
je répondis: «J'ai cent dix-sept âmes.» Quelle idée d'ajouter cet
appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout
bonnement! Une minute après, par la lettre même dont j'étais
porteur, on savait que je ne possédais rien et que, par-dessus le
marché, j'avais menti! Que faire? Je me sauvai de cette maison et
n'y remis jamais les pieds. Je n'avais rien alors. Aujourd'hui, je
possède d'une part trois cents âmes, qui me viennent de mon oncle
Afanassi Matveïévitch et deux cents âmes, y compris la
Kapitonovka, héritage de ma grand'mère, ce qui fait en tout plus
de cinq cents âmes. Ce n'est pas vilain! Mais, de ce jour-là, je
me suis juré de ne jamais mentir et je ne mens pas.
-- À votre place, je n'aurais pas juré. Dieu sait ce qu'il peut
arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur.
-- C'est bien vrai. Dieu sait ce qu'il peut arriver! approuva mon
oncle, très bonhomme.
Obnoskine éclata de rire en se renversant sur le dossier de sa
chaise; sa mère sourit; la demoiselle Pérépélitzina ricana d'une
façon particulièrement venimeuse; Tatiana Ivanovna se mit aussi à
rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis
clairement que mon oncle n'était compté pour rien dans sa propre
maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux étincelants de
colère. L'institutrice rougit en baissant la tête. Mon oncle
s'étonna:
-- Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en
nous regardant avec ébahissement.
Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l'écart et
n'avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait
son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient.
À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le
coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrêter à
temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en
commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de
Mizintchikov; je m'en aperçus vite. J'observai aussi que mon
taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d'oeil
inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la
catégorie d'hommes à laquelle j'appartenais.
-- Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine,
qu'à Pétersbourg vous n'étiez pas un fervent adorateur des dames.
Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur
société. J'appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que
considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je
vous avoue que cela m'étonne, que cela m'étonne beaucoup, jeune
homme!
-- J'ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une
extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande
importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait
rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu'à présent, je
suis resté chez moi...
-- Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se
redressant.
-- Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai-
je délibérément avec le même sourire aimable à l'adresse de
Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point
dévoué aux sciences qu'il a déniché en chemin un miraculeux adepte
de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant
d'années de séparation, son premier mot fut pour m'annoncer
l'arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque
convulsive, de ce phénomène... Amour de la science!...
Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage
à mon esprit.
-- Qui ça? De qui parle-t-il? s'informa la générale auprès de Mlle
Pérépélitzina.
-- Yégor Ilitch a invité des savants; il se fait voiturer au long
des chemins pour en récolter! répondit la demoiselle en se
délectant.
Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de
reproche et s'écria:
-- Ah! mais j'avais tout à fait oublié! J'attends en effet
Korovkine. C'est un savant, un homme qui marquera dans le
siècle...
Il s'arrêta, la parole lui manquait. Ma grand'mère agita la main,
et cette fois, elle parvint à atteindre une tasse qui chut par
terre et se brisa. L'émotion fut générale.
-- C'est toujours comme ça quand elle se met en colère; elle jette
quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais
il faut pour ça qu'elle soit fâchée. Ne fais pas attention;
regarde de l'autre côté... Pourquoi as-tu parlé de Korovkine?
Je regardais déjà de l'autre côté; je rencontrai même le regard de
l'institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut-
être du mépris; l'indignation lui empourpra les joues et je
devinai n'avoir pas précisément gagné ses bonnes grâces dans mon
lâche désir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui
m'écrasait.
-- Parlons encore de Pétersbourg, reprit Anfissa Pétrovna, une
fois calmée l'émotion qu'avait soulevée le bris de la tasse. Avec
quelles délices je me rappelle notre vie en cette ravissante
capitale! Alors nous fréquentions intimement le général
Polovitzine, tu te souviens, Paul? Ah! quelle délicieuse personne
était la générale! Quelles manières aristocratiques! Quel beau
monde! Dites: vous l'avez probablement rencontrée... J'avoue que
je vous attendais avec impatience; j'espérais avoir tant de
nouvelles de nos amis Pétersbourgeois!
-- Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous
satisfaire... Excusez-moi, mais je viens de vous le dire: j'ai peu
fréquenté la société de Pétersbourg. J'ignore le général
Polovitzine, n'en ayant même jamais entendu parler, répondis-je
impatiemment, car mon amabilité s'était muée soudain en une assez
méchante humeur.
-- Il étudiait la minéralogie! fit avec orgueil l'incorrigible
Yégor Ilitch. La minéralogie, n'est-ce pas, est l'étude des
différentes pierres?
-- Oui, mon oncle, des pierres...
-- Hum! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort
utiles! Pour te dire la vérité, je ne savais pas ce que c'était
que la minéralogie. Lorsqu'on parle de sciences, je me contente
d'écouter, car je n'y comprends rien, je le confesse.
-- C'est là une confession des plus sincères! ricana Obnoskine.
-- Petit père!... s'écria Sachenka avec un coup d'oeil de
réprobation.
-- Quoi donc, mignonne! Ah! mon Dieu, mais je vous interromps tout
le temps, Anfissa Pétrovna! -- dit-il pour s'excuser, sans
comprendre ce qu'entendait Sachenka. -- Pardonnez-moi, au nom du
Christ!
-- Oh! ce n'est rien! répondit la dame avec un aigre sourire.
J'avais dit à votre neveu tout ce que j'avais à lui dire. Mais,
pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je
ne doute pas que les sciences, les arts... la sculpture, par
exemple... que toutes ces hautes spéculations aient le plus
puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes!...
Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l'on ne
peut se passer d'elles; c'est impossible, im-pos-si-ble, jeune
homme!
-- Impossible! Impossible! cria de nouveau la voix aiguë de
Tatiana Ivanovna. Écoutez! reprit-elle toute rougissante, avec un
débit précipité de gamine, écoutez: je voudrais vous demander...
-- À vos ordres! répondis-je en la regardant attentivement.
-- Je voulais vous demander si vous êtes venu pour longtemps!
-- Vraiment, je ne sais pas trop; ça dépendra des affaires...
-- Des affaires? Quelles affaires peut-il y avoir? Oh! le fou!
Écarlate, elle se cacha derrière son éventail et se pencha à
l'oreille de l'institutrice. Puis elle éclata de rire en battant
des mains.
-- Attendez! attendez! s'écria-t-elle, laissant là sa confidente
pour s'adresser précipitamment à moi, comme si elle eût craint que
je m'en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire? Vous
ressemblez tant, tant à un jeune homme, à un cha-ar-mant jeune
homme!...Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez? Il ressemble
extraordinairement à cet autre fou: te rappelles-tu Sachenka? Nous
le rencontrâmes pendant une promenade en voiture; il était à
cheval avec un gilet blanc...Et comme il me lorgnait, le monstre!
Vous vous souvenez? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne
pus me tenir de me pencher à la portière en lui criant: «Quel
effronté!» puis, je jetai mon bouquet sur la route... Vous vous
souvenez, Nastenka?
Et, toute émue, cette demoiselle par trop éprise des jeunes gens
se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place,
elle courut à une fenêtre, cueillit une rose qu'elle jeta près de
moi et se sauva dans sa chambre. Il s'ensuivit encore une certaine
confusion, mais la générale resta parfaitement calme. Anfissa
Pétrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain
préoccupée, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les
demoiselles rougirent: quant à Paul Obnoskine, il se leva d'un air
vexé et s'en fut à la fenêtre.
Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais, à ce moment, un
nouveau personnage apparut au milieu de l'attention générale.
-- Ah! voici Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle franchement
heureux. Vous venez de la ville?
«Sont-ils drôles tous tant qu'ils sont! On les dirait choisis et
rassemblés à plaisir!» pensai-je en oubliant que j'étais un des
échantillons de la collection.
V
ÉJÉVIKINE
Un petit homme pénétra dans la chambre, ou, pour mieux dire, il
s'y enfonça à reculons, malgré que la porte fût toute grande
ouverte, et dès le seuil, il fit des courbettes, salua, montra ses
dents et nous examina tous avec curiosité. C'était un petit
vieillard, grêlé, aux yeux vifs et fuyants, chauve, avec une
bouche lippue, où errait un sourire ambigu et fin. Il était vêtu
d'un frac très usé et qui n'avait pas du être fait pour lui. Un
des boutons y tenait par un fil; deux ou trois autres manquaient
complètement. Ses bottes trouées et sa casquette crasseuse
s'harmonisaient bien avec le reste de son costume. Il tenait à la
main un mouchoir sale avec lequel il s'épongeait le front et les
tempes. Je remarquai que l'institutrice avait un peu rougi en me
jetant un rapide coup d'oeil où il y avait quelque chose de fier
et de provocant.
-- Tout droit de la ville, mon bienfaiteur, tout droit, mon père!
répondit-il à mon oncle. Je vais tout vous dire, mais permettez-
moi auparavant de présenter mes salutations.
Il fit quelques pas dans la direction de la générale, mais il
s'arrêta à mi-chemin et s'adressa de nouveau à mon oncle:
-- Vous connaissez mon trait caractéristique, mon bienfaiteur? je
suis un chien couchant, un véritable chien couchant. À peine entré
quelque part pour la première fois, je cherche des yeux la
principale personne de la maison et je vais à elle pour me
concilier ses bonnes grâces et sa protection. Je suis une
canaille, mon père, une canaille, mon bienfaiteur!... Permettez-
moi, Madame Votre Excellence, permettez-moi de baiser votre robe,
de peur que mes lèvres ne salissent votre petite main de générale.
À mon étonnement, la générale lui tendit la main, non sans grâce.
-- Je vous salue aussi, notre belle, continua-t-il en se tournant
vers la demoiselle Pérépélitzina. Que faire, chère Madame? Je suis
une canaille. C'était déjà décidé en 1841, quand je fus chassé du
service: M. Tikhontsev fut nommé assesseur, lui, et moi: canaille!
Je suis d'une nature si franche que j'avoue tout. Que faire? j'ai
essayé de vivre honnêtement, mais ce n'est plus ce qu'il faut
aujourd'hui.
Il contourna la table et s'approcha de Sachenka en lui disant:
-- Alexandra Yégorovna, notre pomme parfumée, permettez-moi de
baiser votre robe. Vous embaumez la pomme, Mademoiselle, et
d'autres parfums délicats. Mon respect à Ilucha; je lui apporte un
arc et une flèche confectionnés de mes mains, avec l'aide de mes
enfants. Tantôt nous irons tirer cette flèche. Et quand vous
grandirez, vous serez officier et vous irez couper la tête aux
Turc... Tatiana Ivanovna... Ah! Mais, elle n'est pas ici, la
bienfaitrice, sans quoi j'eusse aussi baisé sa robe. Prascovia
Ilinitchna, notre petite mère, je ne puis parvenir jusqu'à vous;
autrement, je vous aurais baisé, non seulement la main, mais aussi
le pied. Anfissa Pétrovna, je vous présente tous mes hommages.
Aujourd'hui même, à genoux et versant des larmes, j'ai prié Dieu
pour vous et j'ai prié aussi pour votre fils, afin que le Tout-
Puissant lui envoie beaucoup de grades et de talents... de talents
surtout... Je vous salue, par la même occasion, Ivan Ivanitch
Mizintchikov, Dieu vous donne tout ce que vous désirez! Mais on ne
saurait le deviner: vous ne dites jamais rien. Bonjour, Nastia!
Toute ma marmaille te salue; nous parlons de toi tous les jours...
Et, maintenant, un grand salut au maître! J'arrive tout droit de
la ville, Votre Noblesse... Mais voici sûrement votre neveu qui
était à l'Université? Tous mes respects, Monsieur; voulez-vous
m'accorder votre main?
Un rire se fit entendre. Il était visible que le vieillard
bouffonnait. Son entrée avait ranimé la compagnie bien que
plusieurs des assistants ne comprissent pas ses sarcasmes qui,
pourtant, n'épargnaient personne. Seule, l'institutrice, qu'à ma
surprise il avait tout simplement appelée Nastia, rougissait et
fronçait les sourcils. Je retirai ma main; le vieux n'attendait
que cela.
-- Mais, je ne vous la demandais que pour la serrer si vous le
permettez et non pour la baiser, mon petit père. Vous croyiez que
c'était pour la baiser? Non, mon petit père, seulement pour la
serrer. Peut-être me prenez-vous pour un bouffon? demanda-t-il
d'un ton moqueur.
-- N... n... non... Que dites-vous? Je...
-- Si je suis bouffon, je ne suis pas seul. Vous me devez le
respect et je ne suis pas aussi lâche que vous le pensez.
D'ailleurs, peut-être suis-je un bouffon. Je suis en tout cas un
esclave; ma femme est une esclave, et il nous faut flatter les
gens; il y a toujours quelque chose à y gagner. Il faut mettre du
sucre, plus de sucre dans tout, en ajouter encore; ce n'en sera
que meilleur pour la santé. Je vous le dit en secret et ça pourra
vous servir... Je suis bouffon parce que je n'ai pas de chance.
-- Hi! hi! hi! Ah! quel vieux polisson! Il ne manque jamais de
nous faire rire! s'écria Anfissa Pétrovna.
-- Petite mère ma bienfaitrice, il est aisé de vivre en faisant la
bête. Si je l'avais su plus tôt, je me serais mis jocrisse dès ma
jeunesse et n'en serais peut-être maintenant que plus intelligent.
Mais, ayant voulu avoir de l'esprit de fort bonne heure, je ne
suis plus qu'un vieil imbécile!
-- Dites-moi donc, je vous prie, interrompit Obnoskine à qui
certaine allusion à ses talents avait sans doute déplu. (Il était
vautré, fort librement vautré dans un fauteuil et examinait le
vieillard à travers son lorgnon.) -- Dites-moi donc votre nom,
s'il vous plaît... Je l'oublie toujours... comment donc?
-- Ah! Mon petit père, mon nom, si vous le voulez, est Éjévikine;
mais quel profit en retirerez-vous? Voilà huit ans que je suis
sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que
j'en ai eu des enfants!
-- Bon! Laissons cela! Mais écoutez: voici longtemps que je
voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours
aussitôt que vous êtes entré? C'est très drôle à voir!
-- Pourquoi je regarde en arrière! Mais parce qu'il me semble
toujours qu'il y a, derrière moi, quelqu'un qui va me frapper:
voilà pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit père.
On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller,
mais elle se rassit; malgré la rougeur qui le couvrait, son visage
exprimait une souffrance maladive.
-- Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son père!
Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais complètement oublié
le nom d'Éjévikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer,
j'avais fait le héros, rêvant à ma promise supposée, bâtissant à
son profit les plans les plus généreux, mais je ne me souvenais
plus de son nom ou, plutôt, je n'y avais pas fait attention.
-- Comment, son père? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la
croyais orpheline!
-- C'est son père, mon ami, son père! Et, tu sais, c'est le plus
honnête homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser
qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misère affreuse; huit
enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka.
Il fut chassé du service à cause de sa mauvaise langue. Il vient
nous voir toutes les semaines. Il est très fier! Il ne veut
accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des
offres, mais il n'écoute rien...
Mais, s'apercevant que le vieillard nous écoutait, mon oncle lui
frappa vigoureusement sur l'épaule et s'enquit:
-- Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville?
-- Quoi de neuf, mon bienfaiteur? M. Tikhontzev exposa hier
l'affaire de Trichine qui n'a pu représenter son compte de sacs de
farine. C'est, Madame, ce même Trichine, qui vous regarde en
dessous: vous vous le rappelez peut-être? M. Tikhontzev a fait sur
lui le rapport suivant: «Si ledit Trichine ne fut pas même capable
de garder l'honneur de sa propre nièce, laquelle disparut l'an
dernier en compagnie d'un officier, comment aurait-il pu garder
les sacs de l'Intendance?» C'est textuel, je vous le jure!
-- Fi! Quelles laides histoires nous racontez-vous là? s'écria
Anfissa Pétrovna.
-- Voilà! Voilà! Tu parles trop, Evgraf, ajouta mon oncle. Ta
langue te perdra! Tu es un homme droit, honnête, de bonne
conduite, on peut le dire, mais tu as une langue de vipère. Je
m'étonne que tu puisses t'entendre avec eux, là-bas. Ce sont tous
de braves gens, simples...
-- Mon père et bienfaiteur, mais c'est précisément l'homme simple
qui me fait peur! s'écria le vieillard avec une grande vivacité.
La réponse me plut. Je m'élançai vers Éjévikine et lui serrai la
main. À vrai dire, j'entendais protester ainsi contre l'opinion
générale en montrant mon estime pour ce vieillard. Et, qui sait?
Peut-être voulais-je aussi me relever dans l'opinion de Nastassia
Evgrafovna. Mais mon geste ne fut pas heureux.
-- Permettez-moi de vous demander, fis-je en rougissant et, selon
ma coutume, en précipitant mon débit; avez-vous entendu parler des
Jésuites?
-- Non, mon père, ou bien peu; mais pourquoi cela?
-- Oh! Je voulais raconter à ce propos... Faites-m'y donc penser à
l'occasion... Pour le moment, soyez sûr que je vous comprends et
que je sais vous apprécier, et, tout à fait confus, je lui saisis
encore la main.
-- Comptez que je vous le rappellerai, mon petit; je vais
l'inscrire en lettres d'or. Tenez, je fais tout de suite un pense-
bête. -- Et il orna d'un noeud son mouchoir tout souillé de tabac.
-- Evgraf Larionitch, prenez donc votre thé, lui dit ma tante.
-- Tout de suite, belle Madame... je voulais dire princesse! Et
voici pour le thé que vous m'offrez: j'ai rencontré en route
M. Bakhtchéiev. Il était si gai que je me suis demandé s'il
n'allait pas se marier... De la flatterie, toujours de la
flatterie! -- ajouta-t-il à mi-voix et avec un clin d'oeil en
passant devant moi, sa tasse à la main. -- Mais comment se fait-il
qu'on ne voie pas le principal bienfaiteur, Foma Fomitch? Ne
viendra-t-il pas prendre son thé?
Mon oncle tressaillit comme si on l'eut piqué et regarda
timidement la générale.
-- Ma foi, je n'en sais rien, répondit-il avec une singulière
confusion. On l'a fait prévenir, mais il... Sans doute n'est-il
pas d'humeur... J'y ai déjà envoyé Vidopliassov et... si j'y
allais moi-même?...
-- Je suis entré chez lui, dit Éjévikine d'un ton énigmatique.
-- Est-ce possible! s'écria mon oncle effrayé. Eh bien, qu'y a-t-
il?
-- Oui; avant tout, je suis allé le voir pour lui présenter mes
hommages. Il m'a dit qu'il entendait prendre son thé chez lui et
seul avec lui-même; il a même ajouté qu'il pouvait bien se
contenter d'une croûte de pain sec.
Ces paroles semblèrent terroriser mon oncle.
-- Mais comment ne lui expliques-tu pas, ne le persuades-tu pas.
Evgraf? dit mon oncle avec reproche.
-- Je lui ai dit ce qu'il fallait.
-- Eh bien?
-- Pendant un bout de temps, il n'a pas répondu. Il était absorbé
par un problème de mathématiques qui devait être fort difficile.
Il avait dessiné les figures; je les ai vues. J'ai dû répéter
trois fois ma question. Ce n'est qu'à la quatrième qu'il releva la
tête et parut s'apercevoir de ma présence. «Je n'irai pas, me dit-
il. Il y a un savant qui est arrivé. Puis-je rester auprès d'un
pareil astre?» Ce sont ses propres paroles.
Et le vieux me lança un coup d'oeil d'ironie.
-- Je m'attendais à cela! fit mon oncle en frappant des mains. Je
l'avais bien pensé. C'est de toi, Serge, qu'il parle. Que faire,
maintenant?
-- Il me semble, mon oncle, répondis-je avec dignité et en
haussant les épaules, il me semble que cette façon de refuser est
tellement ridicule qu'il n'y a vraiment pas à en tenir compte et
je vous assure que votre confusion m'étonne...
-- Ah! Mon cher, tu n'y comprends rien! cria mon oncle avec un
geste énergique.
-- Inutile de vous lamenter maintenant, interrompit Mlle
Pérépélitzina, puisque c'est vous la cause de tout le mal. Si vous
aviez écouté votre mère, vous n'auriez pas à vous désoler à
présent.
-- Mais de quoi suis-je coupable, Anna Nilovna? Vous ne craignez
donc pas Dieu? gémit mon oncle d'une voix suppliante qui voulait
provoquer une explication.
-- Si, je crains Dieu, Yégor Ilitch; tout cela ne provient que de
votre égoïsme et du peu d'affection que vous avez pour votre mère,
répondit avec dignité Mlle Pérépélitzina. Pourquoi n'avez-vous pas
respecté sa volonté dès le début? Elle est votre mère! Quant à
moi, je ne vous mentirai pas: je suis la fille d'un lieutenant-
colonel, moi aussi, et non pas la première venue.
Il me parut bien que cette demoiselle ne s'était mêlée à la
conversation que dans le but unique d'informer tout le monde et
particulièrement certain nouvel arrivé, qu'elle était la fille
d'un lieutenant-colonel et non la première venue.
-- Il outrage sa mère! dit enfin la générale avec une grande
sévérité.
-- De grâce, ma mère, que dites-vous là?
-- Tu es un profond égoïste, Yégorouchka! poursuivit la générale
avec une animation croissante.
-- Ma mère! Ma mère! Moi, un profond égoïste? s'écria
désespérément mon oncle. Voici cinq jours que vous êtes fâchée
contre moi et que vous ne me dites pas un mot. Et pourquoi?
pourquoi? Qu'on me juge! Que tout le monde me juge! Qu'on entende
enfin ma justification! Pendant longtemps je me suis tu, ma mère;
jamais vous n'avez voulu m'écouter; que tout le monde m'écoute, à
présent. Anfissa Pétrovna! Paul Sémionovitch, noble Paul
Sémionovitch! Serge, mon ami, tu n'es pas de la maison; tu es pour
ainsi dire un spectateur; tu peux juger avec impartialité...
-- Calmez-vous, Yégor Ilitch; calmez-vous! s'écria Anfissa
Pétrovna. Ne tuez pas votre mère.
-- Je ne tuerai pas ma mère, Anfissa Pétrovna, mais frappez! Voici
ma poitrine! continuait mon oncle au paroxysme de l'excitation,
comme on voit les hommes de caractère faible une fois à bout de
patience, encore que toute cette belle ardeur ne soit qu'un feu de
paille. -- Je veux dire, Anfissa Pétrovna, que je n'ai dessein
d'offenser personne. Je commence par déclarer que Foma Fomitch est
l'homme le plus généreux, qu'il est doué des plus hautes qualités,
mais il a été injuste envers moi dans cette affaire.
-- Hem! grogna Obnoskine, comme pour pousser encore mon oncle.
-- Paul Sémionovitch, mon honorable Paul Sémionovitch! Croyez-vous
vraiment que je ne sois qu'une poutre insensible? Mais je vois
tout; je comprends tout; je comprends tout avec les larmes de mon
coeur, je puis le dire: je comprends que tous ces malentendus sont
le produit de l'excessive amitié qu'il a pour moi. Mais je vous
jure qu'en cette affaire, il est injuste. Je vais tout vous dire;
je veux raconter cette histoire dans sa pleine vérité, dans tous
ses détails, pour que tout le monde en voit clairement les causes
et décide si ma mère a raison de m'en vouloir parce que je n'ai
pas pu satisfaire Foma Fomitch. Écoute-moi, toi aussi, Sérioja --
ajouta-t-il en se tournant vers moi. (Et il garda cette attitude
pendant tout son récit comme s'il n'eut guère eu confiance en la
sympathie des autres assistants.)
-- Écoute-moi, toi aussi et dis-moi si j'ai tort ou raison. Voici
le point de départ de toute cette affaire. Il y a huit jours, oui,
juste huit jours, mon ancien chef, le général Houssapétov, passe
dans notre ville avec sa femme et sa belle-soeur, et s'y arrête
pour quelque temps. J'en fus ravi. Je saute sur cette bonne
occasion; je cours les voir et les invite à dîner. Le général me
donne sa promesse de venir autant que possible. Un homme charmant,
je ne te dis que cela! et resplendissant de vertus, et un vrai
grand seigneur par dessus le marché. Il a fait le bonheur de sa
belle-soeur en la mariant à un jeune homme tout à fait bien qui
est fonctionnaire à Malinovo et qui, jeune encore, possède une
instruction universelle, pour ainsi dire. En un mot, un général
parmi les généraux! Naturellement, voilà toute la maison sens
dessus dessous: les cuisiniers préparent leurs plats; je retiens
des musiciens et suis au comble du bonheur. Mais est-ce que cela
ne déplaît pas à Foma Fomitch? Je me souviens que nous étions à
table; on venait de servir un des ses mets favoris. Soudain, il se
lève brusquement en criant: «On me blesse! On me blesse! --
Comment ça? lui dis-je. -- Vous me méprisez à présent; vous n'êtes
plus occupé que de généraux. Vous les aimez mieux que moi!» Tu
comprends, je ne rapporte brièvement que le gros de l'affaire;
mais si tu avais entendu tout ce qu'il disait! en un mot, il m'a
chaviré le coeur. Que pouvais-je faire? Naturellement, cela m'a
complètement abattu; j'étais comme une poule mouillée. Le grand
jour venu, le général fait dire qu'il ne peut venir et qu'il
présente ses excuses. Je me rends chez Foma: «Allons, calme-toi,
Foma! le général ne viendra pas. -- On m'a blessé!» continue-t-il
à crier. Je le prends par tous les bouts. «Non, allez avec vos
généraux puisque vous me les préférez! Vous avez tranché le noeud
de l'amitié.» Mon ami, je comprends le motif de son ressentiment;
je ne suis pas une souche, ni un boeuf, ni un vague pique-
assiette. C'est son amitié pour moi qui le pousse, sa jalousie. --
il me l'a dit lui-même, -- il craint de perdre mon affection et il
m'éprouve afin de voir ce que je suis capable de faire pour lui.
«Non, me dit-il, je dois être pour vous autant qu'un général,
qu'une Excellence! Je ne me réconcilierai avec vous que lorsque
vous m'aurez prouvé votre estime. -- Comment te la prouver, Foma
Fomitch? -- En m'appelant pendant toute une journée Votre
Excellence!» Je tombe des nues! Tu vois d'ici mon étonnement. «Que
cela vous serve de leçon, continue-t-il, et vous apprenne pour
l'avenir à ne plus admirer de généraux alors que d'autres leur
sont peut-être supérieurs!» Alors, je le confesse devant tous, je
n'y tins plus. «Foma Fomitch, lui dis-je, cela est impossible. Je
ne saurais me résoudre à une chose pareille. Ai-je le droit de te
faire général? Penses-y toi-même; qui donc possède ce pouvoir?
Voyons, comment te dirais-je: Votre Excellence? Ce serait attenter
aux choses les plus saintes! Mais, un général, c'est l'honneur de
la Patrie; il a combattu; il a versé son sang sur le champ de
bataille!...» Il n'a rien voulu entendre. «Foma, je ferai tout ce
que tu voudras. Tu m'as demandé de raser mes favoris que tu
trouvais antipatriotiques; je les ai rasés à contrecoeur, mais je
les ai rasés. Je ferai d'autres sacrifices si tu le désires;
renonce seulement à te faire traiter en général! -- Non, dit-il,
je ne me réconcilierai que lorsqu'on m'appellera Votre Excellence.
Ce sera fort salutaire à votre moralité en abaissant votre
orgueil. Et voilà huit jours qu'il ne me parle plus. Il en veut à
tous ceux qui viennent ici. Il a su que tu es un savant... et par
ma faute; je n'ai pas su tenir ma langue. Il m'a alors déclaré
qu'il ne resterait pas une minute de plus dans la maison, si tu y
venais. «Alors, moi, je ne suis donc plus un savant pour vous?»...
Que sera-ce quand il apprendra la venue de Korovkine? Voyons
réfléchis; dis-moi de quoi je suis coupable. Puis-je me résoudre à
lui donner de l'Excellence? Est-il possible de vivre pareillement?
Pourquoi, aujourd'hui même, a-t-il chassé de table ce pauvre
Bakhtchéiev? Admettons que Bakhtchéiev n'a pas inventé
l'astronomie... nous non plus! Pourquoi? voyons; pourquoi tout
cela?
-- Parce que tu es un envieux, Yégorouchka! dit encore la
générale.
-- Ma mère, s'écria mon oncle au paroxysme du désespoir, vous me
ferez perdre la raison... On ne dirait pas que c'est ma mère qui
parle! Je suis donc une solive, une lanterne et non plus votre
fils!
-- Mais, fis-je, extrêmement surpris par ce récit, Bakhtchéiev m'a
dit, à tort ou à raison, que Foma Fomitch était mis en jalousie
par la fête d'Ilucha et qu'il prétendait être fêté le même jour.
J'avoue que ce trait m'a étonné à un point...
-- C'est son anniversaire, mon cher, et non sa fête! interrompit
précipitamment mon oncle, Bakhtchéiev s'est mal exprimé, tout
simplement. C'est demain l'anniversaire d'Ilucha. La vérité avant
tout, mon cher...
-- Ce n'est pas du tout son anniversaire! s'écria Sachenka.
-- Comment? Ce n'est pas son anniversaire? s'exclama mon oncle
absolument ahuri.
-- Non, petit père; ce n'est pas son anniversaire. Vous imaginez
cela pour vous tromper vous-même et pour contenter Foma Fomitch.
Son anniversaire fut célébré au mois de mars, et vous vous en
souvenez bien: nous fûmes en pèlerinage au monastère; Foma ne
cessa de se plaindre que le cousin lui avait broyé les côtes et
pinça ma tante à deux reprises, par pure méchanceté. Et, quand
nous lui avons souhaité sa fête, à lui, il se fâcha de ce qu'il
n'y avait pas de camélias dans notre bouquet. «J'aime les
camélias, nous dit-il, parce que j'ai des goûts distingués et vous
avez regardé à dégarnir votre serre pour moi!» Toute la journée,
il fut de mauvaise humeur et ne nous adressa plus la parole...
J'imagine qu'une bombe tombant au milieu de la chambre n'aurait
pas mieux surpris et épouvanté l'assemblée que cette révolte
subite, et de qui? d'une fillette à qui défense était faite
d'élever seulement la voix à table en présence de sa grand'mère!
Atterrée, stupéfaite, folle de colère, la générale se redressa les
yeux fixés sur l'insolente enfant, et n'en pouvant les croire.
-- On permet cela! On veut la laisser tuer sa grand'mère! brama
Pérépélitzina.
-- Sacha! Sacha! Tais-toi! Qu'as-tu? criait mon oncle courant de
sa mère à sa fille et de sa fille à sa mère.
-- Je ne me tairai pas, petit père! cria Sacha, en bondissant tout
à coup de sa chaise. -- Elle frappait du pied et ses yeux
lançaient des éclairs. -- Je ne me tairai pas! Nous avons tous par
trop souffert à cause de ce méchant Foma Fomitch. Il va nous
perdre tous parce qu'à chaque instant on lui répète qu'il est
plein d'esprit, magnanime, généreux, savant, qu'il est le résumé,
le pot-pourri de toutes les vertus, et il le croit, l'imbécile! On
lui a servi tant de plats sucrés que tout autre à sa place en
aurait eu honte; mais lui, il a avalé tout ce qu'on lui a présenté
et il en redemande encore. Vous allez voir qu'il nous dévorera
tous par la faute de papa! Oh! le méchant Foma! Je dis ce que j'ai
à dire et je n'ai peur de personne. Il est bête, capricieux,
malpropre, grossier, cruel, tyran, calomniateur, menteur!... Ah!
s'il ne tenait qu'à moi, il y a longtemps qu'on l'aurait chassé
d'ici; mais papa l'adore; papa en est fou!
-- Ah! -- La générale fit un cri et s'affaissa sur le divan.
-- Ma chère Agafia Timoféievna, mon ange! criait Anfissa Pétrovna,
prenez mon flacon! De l'eau! de l'eau!... plus vite!
-- De l'eau! de l'eau! criait mon oncle. Ma mère, ma mère! calmez-
vous. Je vous supplie à genoux de vous calmer!...
-- On devrait vous mettre en cellule, vous mettre au pain et à
l'eau... criminelle que vous êtes! -- sifflait entre ses dents la
Pérépélitzina qui semblait vouloir percer Sachenka de son regard
furieux.
-- Eh bien, qu'on me mette au pain et à l'eau! Je ne crains rien!
criait Sachenka, emportée. Je défends papa parce qu'il ne peut se
défendre lui-même. Mais, qu'est-ce que votre Foma Fomitch auprès
de mon petit père? Il mange le pain de papa et, par-dessus le
marché, il l'insulte, il le rabaisse, l'ingrat! Mais je le
mettrais en lambeaux, votre Foma Fomitch; je le provoquerais en
duel et je le tuerais avec deux pistolets!
-- Sacha! Sacha! criait mon oncle au comble de la souffrance.
Encore un mot et tu me perds à jamais!
-- Papa! s'écria Sacha en se précipitant vers son père qu'elle
étreignit dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Papa! comment
vous perdriez-vous, vous si bon, si beau, si gai, si intelligent!
Est-ce donc à vous de vous soumettre à ce méchant ingrat? de
devenir comme un jouet dans ses mains jusqu'à en être la risée de
tout le monde? Papa! mon père adoré!
Elle éclata en sanglots et, se couvrant la figure de ses mains,
elle s'enfuit de la salle. Ce fut un tumulte indescriptible. La
générale avait une syncope et, à genoux devant elle, mon oncle lui
baisait les mains. La demoiselle Pérépélitzina se démenait autour
d'eux et nous lançait des regards féroces, mais triomphants.
Anfissa Pétrovna bassinait d'eau fraîche les tempes de la générale
et lui tenait son flacon. Prascovia Ilinitchna, toute tremblante,
versait d'abondantes larmes. Éjévikine cherchait un coin où se
cacher et, pâle comme une morte, l'institutrice, éperdue de
terreur, restait là, debout. Seul, Mizintchikov ne s'émouvait pas.
Il se leva, s'approcha de la fenêtre et se mit à regarder au
dehors sans prêter la moindre attention à la scène qui se jouait.
Tout à coup, la générale se souleva du divan, se redressa et, me
toisant furieusement:
-- Allez-vous en! cria-t-elle en frappant du pied.
Je ne m'attendais nullement à une pareille algarade.
-- Allez-vous en! Allez-vous en! Quittez cette maison! Que vient-
il faire ici? Je ne veux pas qu'il reste un seul instant dans la
maison. Je le chasse!
-- Ma mère! Ma mère! Voyons, mais c'est Sérioja! marmottait mon
oncle, tout tremblant de peur. Il est ici en visite, ma mère!
-- Quel Sérioja? Sottises! Pas d'explications! Qu'il s'en aille.
C'est Korovkine; j'en suis sûre; mes pressentiments ne me trompent
point. Il est venu pour chasser Foma Fomitch! Mon coeur le sent
bien... Allez-vous en, canaille!
-- Mon oncle, dis-je, étouffant une noble indignation, s'il en est
ainsi, je... excusez-moi... et je saisis mon chapeau.
-- Serge! Serge! Que fais-tu? Vas-tu t'y mettre aussi? Ma mère,
mais c'est Sérioja!... Serge, de grâce! Cria-t-il en courant après
moi et en s'efforçant de me reprendre mon chapeau, tu es mon hôte,
tu resteras ici; je le veux! Ce qu'elle dit n'a pas d'importance,
ajouta-t-il à voix basse, c'est parce qu'elle est en colère...
Cache-toi seulement pour un instant; ça va se passer. Je t'assure
qu'elle te pardonnera. Elle est très bonne, mais en ce moment elle
ne sait pas ce qu'elle dit... Tu as entendu: elle te prend pour
Korovkine, mais je te jure qu'elle te pardonnera... Que veux-tu?
demanda-t-il à Gavrilo, qui, tout tremblant, était entré dans la
chambre.
Gavrilo n'était pas seul. Il était accompagné d'un jeune garçon de
seize ans et très beau, je sus plus tard qu'on ne l'avait pris
dans la maison que pour sa beauté. Il s'appelait Falaléi et
portait un accoutrement spécial: chemise de soie rouge à col
galonné, ceinture tissée de fils d'or, pantalon de velours noir et
bottes en chevreau à revers rouges. Ce costume était de
l'invention de la générale. L'enfant sanglotait et les larmes
coulaient de ses beaux yeux bleus.
-- Qu'est-ce encore que cela? Exclama mon oncle. Qu'est-il arrivé?
Mais parle donc, brigand!
-- Foma Fomitch nous a ordonné de nous rendre ici; il nous suit,
répondit le malheureux Gavrilo. Moi, c'est pour l'examen, et
lui...
-- Et lui?
-- Il a dansé! répondit Gavrilo avec des larmes dans la voix.
-- Il a dansé! s'écria mon oncle avec terreur.
-- J'ai dansé! Sanglota Falaléi.
-- Le Kamarinski? (Danse populaire russe, sur l'air d'une chanson
relatant les hauts faits d'un paysan de ce nom. On l'appelle aussi
la Kamarinskaïa)
-- Le Kamarinski!
-- Et Foma Fomitch t'a surpris?
-- Il m'a surpris.
-- Ils me tuent! Exclama mon oncle. Je suis perdu! Et il se prit
la tête à deux mains.
-- Foma Fomitch! Annonça Vidopliassov en pénétrant dans la salle.
Et Foma Fomitch se présenta en personne devant la société
bouleversée.
VI
LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN
Mais, avant de présenter Foma Fomitch au lecteur, je crois
indispensable de dire quelques mots de Falaléi, et d'expliquer ce
qu'il y avait de terrible dans le fait qu'il eût dansé la
Kamarinskaïa et que Foma l'eût surpris dans cette joyeuse
occupation.
Falaléi était orphelin de naissance et filleul de la défunte femme
de mon oncle, qui l'aimait beaucoup. Il n'en fallait pas plus à
Foma Fomitch. Aussitôt qu'il se fut installé à Stépantchikovo, et
qu'il eut réduit mon oncle à sa merci, il prit en haine ce favori.
Or, le jeune garçon avait plu à la générale, et il était resté
près de ses maîtres, en dépit de la fureur de Foma; la générale
l'avait exigé, et Foma avait dû céder. Mais, bouillant de rancune
au souvenir de cette offense, -- tout lui était offense, -- à
chaque occasion propice, il s'en vengeait sur mon pauvre oncle,
pourtant bien innocent.
Falaléi était merveilleusement beau. Il avait un visage de belle
fille des champs. La générale le choyait, le dorlotait, y tenait
comme à un jouet rare et coûteux, et presque autant, sinon
davantage, qu'à son petit chien frisé Ami. Nous avons décrit le
costume qu'elle avait inventé pour lui. Les demoiselles le
fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma était chargé de le
friser les jours de fête. Ce n'était pas un idiot, mais il était
si naïf, si franc, si simple, qu'au premier abord on eût pu le
croire.
Avait-il eu quelque rêve, il venait aussitôt le raconter à ses
maîtres. Il se mêlait à leur conversation sans prendre garde s'il
les interrompait, et leur racontait même des choses qu'on ne leur
raconte pas d'ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en
syncope ou si l'on criait trop après Monsieur. Tous les malheurs
le touchaient. Il lui arrivait de s'approcher de la générale et de
lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fâcher, et la
générale lui pardonnait généreusement toutes ses privautés. Il
était bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme
un enfant heureux.
Toujours placé derrière la chaise de la générale, il adorait le
sucre et, quand on lui en donnait, il le croquait aussitôt de ses
superbes dents blanches, cependant que ses beaux yeux et tout son
visage exprimaient le plus vif plaisir.
Pendant longtemps, Foma Fomitch lui en voulut, mais, à la fin,
convaincu qu'il n'arriverait à rien par la colère, il résolut de
s'instituer le bienfaiteur de Falaléi. Tout d'abord, il gronda mon
oncle de négliger l'instruction de ses domestiques et décida
d'enseigner à ce malheureux garçon et la morale et la langue
française.
Comment! disait-il à l'appui de son absurde lubie, comment! Mais
il est toujours près de sa maîtresse. Oubliant son ignorance du
français, il peut fort bien arriver qu'elle lui dise, par exemple,
donnez-moi mon mouchoir. Il doit comprendre ce que cela veut dire
pour la servir convenablement.
Non seulement on ne pouvait réussir à le faire mordre au français,
mais le cuisinier Andron, son oncle, après d'infructueuses
tentatives de lui apprendre le russe, avait depuis longtemps
relégué l'alphabet sur une planche. Falaléi était absolument fermé
à la science des livres, et ce fut même l'origine de toute une
affaire.
Les domestiques s'étaient mis à le taquiner au sujet de son
français, et Gavrilo, le vieux et respectable valet de chambre de
mon oncle, osa même nier ouvertement l'utilité de cette langue.
Cela revint aux oreilles de Foma Fomitch, qui se mit en fureur et,
pour punir Gavrilo, le contraignit à étudier aussi le français.
Voilà d'où provenait cette question du français, qui avait tant
indigné M. Bakhtchéiev.
Quant à la tenue, ce fut encore pis, et Foma ne put obtenir le
moindre résultat. Malgré sa défense, Falaléi venait chaque matin
lui raconter ses rêves, ce que Foma estimait par trop familier et
tout à fait indécent. Mais Falaléi persistait à ne pas changer.
Bien entendu, tout cela retomba sur mon oncle.
-- Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma
en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment où
tout le monde était réuni. Savez-vous, colonel, où aboutit votre
faiblesse systématique? Il a dévoré le morceau de pâté que vous
lui aviez donné pendant le dîner, et devinez ce qu'il a dit après?
Viens ici, imbécile! viens, idiot! gueule rose!
Falaléi s'avançait, pleurant et s'essuyant les yeux à deux mains.
-- Qu'as-tu dit après avoir dévoré ton pâté? Répète-le devant tout
le monde!
Falaléi ne soufflait mot et se répandait en larmes abondantes.
-- Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur
ton ventre aussi plein qu'indécent: «Je me suis rempli le ventre
de pâté comme Martin de savon!» Je vous demande, colonel, s'il est
permis de proférer de pareilles paroles devant des gens bien
élevés, à plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui
ou non? Réponds!
-- Je l'ai dit!... confirmait Falaléi en sanglotant.
-- À présent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du
savon. Où as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais
bien pouvoir me figurer ce Martin phénoménal. -- Silence de
Falaléi. -- Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le
connaître! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un
astronome? Un poète? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit
quelque chose.
-- Un domestique! répondait enfin Falaléi sans s'arrêter de
pleurer.
-- Quels sont ses maîtres?
Cela, Falaléi ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait
par une grande colère de Foma qui quittait la salle en criant
qu'on l'avait offensé; la générale avait une crise de nerfs et mon
oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon à tout
le monde, se croyant obligé, pour le reste de la journée, de
marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison.
Comme un fait exprès, le lendemain même de cette affaire, Falaléi,
ayant complètement perdu de vue et Martin et toutes ses
souffrances de la veille, Falaléi apportait le thé du matin à Foma
Fomitch, et ne manquait pas de lui communiquer qu'il avait rêvé
d'un boeuf blanc. La mesure était comble. En proie à la plus
furieuse indignation, Foma faisait immédiatement appeler mon oncle
et le chapitrait d'importance sur l'indécence des songes de
Falaléi. On prit de sévères mesures: Falaléi fut puni et mis à
genoux dans un coin. On lui défendit d'avoir de ces rêves de
paysan.
-- Si je me fâche, expliquait Foma, c'est que je ne puis admettre
qu'il vienne me raconter ses rêves, surtout quand il s'agit d'un
boeuf blanc. Convenez vous-même, colonel, que ce boeuf blanc n'a
d'autre signification que la grossièreté et l'ignorance de votre
Falaléi. Tels rêves, telles pensées. N'avais-je pas dit qu'on n'en
ferait rien de bon et qu'il était absurde de le laisser auprès des
maîtres? Jamais vous ne parviendrez à transformer cette âme de
paysan en quelque chose d'élevé, de poétique. -- Et, s'adressant à
Falaléi: -- Est-ce que tu ne peux pas voir dans tes rêves des
spectacles nobles, délicats, distingués, par exemple: une scène de
la vie élégante, des messieurs jouant aux cartes, ou des dames se
promenant dans un beau jardin?
Falaléi avait promis, pour la nuit suivante, de ne peupler ses
rêves que de messieurs élégants et de dames distinguées. En se
couchant, les larmes aux yeux, il avait prié Dieu de lui envoyer
un de ces rêves superfins et il avait longtemps médité sur les
moyens de ne plus voir ce maudit boeuf blanc. Mais nos vouloirs
sont fragiles. À son réveil, il se rappela, non sans terreur,
qu'il n'avait cessé de rêver toute la nuit de ce misérable boeuf
blanc, et n'avait réussi à contempler une seule dame en promenade
dans quelque beau jardin. Ce fut terrible, Foma déclara fermement
qu'il ne pouvait admettre la possibilité d'une pareille récidive.
Il n'était donc pas douteux que Falaléi obéissait à un plan tracé
par quelqu'un de la maison dans le but de le molester, lui, Foma.
Ce furent des cris, des reproches, des larmes. Vers le soir, la
générale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison.
Le seul espoir restait qu'en sa troisième nuit, Falaléi eût enfin
quelque songe distingué, mais l'indignation fut au comble
lorsqu'on sut que, de toute la semaine, il n'avait cessé de rêver
du boeuf blanc. Il ne rêverait plus jamais du grand monde!
Le plus étrange, c'est que l'idée de mentir ne vint pas à Falaléi.
Il ne s'avisa pas de dire qu'au lieu du boeuf blanc, il avait vu,
par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma
Fomitch. Un pareil mensonge n'eut pas constitué un bien grand
péché. Mais, l'eût-il voulu, Falaléi était incapable de mentir. On
n'avait même pas essayé de le lui suggérer, car chacun savait
qu'il se trahirait dès les premiers mots et que Foma Fomitch le
pincerait en flagrant délit. Que faire? La situation de mon oncle
devenait intenable. Falaléi était incorrigible et le pauvre garçon
se mit à maigrir d'angoisse. Mélanie, la femme de charge,
l'aspergea d'une eau bénite où trempait un charbon, afin de
conjurer le mauvais sort qu'on lui avait indubitablement jeté,
opération à laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais
qui ne servit de rien.
-- Qu'il soit maudit! criait Falaléi; il m'apparaît toutes les
nuits! Chaque soir, je dis cette prière: «Rêve! Je ne veux pas
voir le boeuf blanc! Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc!»
Mais, j'ai beau faire, il m'apparaît, énorme, avec ses cornes, son
gros mufle... meuh! meuh!
Mon oncle était au désespoir mais, par bonheur, Foma semblait
avoir oublié le boeuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait
homme à perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se
disait avec terreur qu'il l'avait seulement mise de côté pour en
user en temps utile. On sut plus tard qu'à ce moment, Foma Fomitch
avait des préoccupations différentes et que d'autres plans
mûrissaient dans son cerveau. C'était là l'unique motif du répit
qu'il laissait à Falaléi et dont tout le monde profitait. Le jeune
garçon retrouvait sa gaieté; il commençait même à oublier le
passé. Les apparitions du boeuf blanc se faisaient plus rares
quoiqu'il tînt, de temps à autre, à rappeler son existence
fantastique. En un mot, tout aurait marché le mieux du monde si la
Kamarinskaïa n'eut pas existé.
Falaléi dansait à ravir; la danse était sa principale aptitude; il
dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais
toutes ses préférences allaient au paysan Kamarinski. Ce n'était
pas que les comportements légers et inexplicables de ce volage
campagnard lui plussent particulièrement, non: il s'adonnait à la
Kamarinskaïa parce qu'il lui était impossible d'en entendre les
accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais,
les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames
de la domesticité, se réunissaient en quelque endroit écarté de la
maison des maîtres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et là
se déchaînaient la musique, les danses et, finalement, la
Kamarinskaïa. L'orchestre se composait de deux balalaïkas, d'une
guitare, d'un violon et d'un tambourin que Mitiouchka maniait avec
une incomparable maestria. Et il fallait voir Falaléi se donner
carrière; il dansait jusqu'à perte de conscience, jusqu'à
extinction de ses dernières forces. Encouragé par les cris et les
rires de l'assistance, il poussait des hurlements perçants, riait,
claquait des mains. Il bondissait, comme entraîné par une force
prestigieuse qui le dominait et il s'appliquait avec zèle à suivre
le rythme toujours accéléré de l'entraînante chanson et ses talons
frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupté qui se fut
perpétuée pour sa joie, si le tapage occasionné par la
Kamarinskaïa n'était parvenu aux oreilles de Foma Fomitch.
Stupéfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel.
-- Colonel, j'avais une seule question à vous faire: votre
résolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrévocable? Dans
le premier cas, je me retire immédiatement; dans le second, je...
-- Mais qu'y a-t-il? s'écria mon oncle épouvanté.
-- Ce qu'il y a? Tout simplement ceci qu'il danse la Kamarinskaïa.
-- Eh bien, voyons... qu'est-ce que cela peut faire?
-- Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perçante.
Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on
dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire
d'un ignoble paysan lequel, en état d'ébriété, osa l'action la
plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il
n'hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les
piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux
planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre
réponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi-
même? Le comprenez-vous, oui ou non?
-- Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma...
-- Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer
que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel!
Vous, le père d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une
chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggérée par un
fait réel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnête homme
avouera la connaître et l'avoir entendue, sans mourir de honte?
Qui? Qui?
-- Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m'en parles
ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme.
-- Comment! Je la connais! Moi! Moi!... C'est-à-dire... On
m'offense! s'écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en
proie à la plus folle rage. Il ne s'attendait pas à une réplique
aussi écrasante.
Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut
ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la
moralité, en châtiment d'une réponse indécente et déplacée. Mais
de ce jour, Foma s'était bien juré de surprendre Falaléi en
flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde
le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait
les potagers et se blottissait dans les chanvres d'où il
commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie.
Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l'oiseau,
délicieusement, repassant ce qu'il dirait à toute la maison et
surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se
vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On
comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les
larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant
Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l'entrée
nous trouva en plein désarroi.
VII
FOMA FOMITCH
C'est avec une attentive curiosité que j'examinai celui que
Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était
de taille exiguë, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de
petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le
menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris
de le voir se présenter en robe de chambre, -- de coupe étrangère,
il est vrai -- mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de
sa chemise était rabattu à l'enfant, ce qui lui donnait un air
extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l'approcha
de la table et s'assit sans rien dire à personne. Le tumulte,
l'émotion qui régnaient avant son arrivée s'étaient mués tout à
coup en un tel silence qu'on eût entendu voler une mouche. La
générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait
voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que
la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et
que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle
se multiplia tout aussitôt.
-- Du thé, du thé, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma
Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré,
n'est-ce pas, Foma?
-- Il s'agit bien de thé, fit lentement et dignement Foma, en
agitant la main d'un air préoccupé. Vous ne pensez qu'aux
friandises!
Ces paroles de Foma et le ridicule de son entrée pédantesque
m'intéressèrent prodigieusement. J'étais curieux de voir jusqu'où
irait l'insolence de cet individu et son mépris de la plus
élémentaire politesse.
-- Foma, reprit mon oncle, je te présente mon neveu, Serge
Alexandrovitch, qui vient d'arriver.
Foma Fomitch le toisa des pieds à la tête et, sans m'accorder la
plus légère attention, il dit après un long silence:
-- Je m'étonne que vous vous appliquiez à m'interrompre
systématiquement. Je vous parle d'affaires sérieuses et vous me
répondez par Dieu sait quoi!... Avez-vous vu Falaléi?
-- Je l'ai vu, Foma...
-- Ah! vous l'avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer à nouveau,
si vous l'avez vu. Admirez votre créature, au sens moral du mot.
Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc,
viens, n'aie pas peur!
Falaléi s'en vint en pleurnichant, la bouche ouverte et avalant
ses larmes. Foma Fomitch le contemplait avec volupté.
-- C'est avec intention, Paul Sémionovitch, que je l'ai appelé
gueule de Hollande, fit-il, se carrant dans le fauteuil et,
tournant légèrement la tête du côté d'Obnoskine assis près de lui.
En général, je ne trouve pas utile d'atténuer mes expressions. La
vérité doit rester la vérité et l'on aura beau cacher la boue, on
ne l'empêchera pas d'être la boue. Dès lors, à quoi bon les
atténuations? À mentir aux autres et à soi-même? Ce n'est que dans
une tête vide de mondain qu'a pu germer une idée aussi absurde que
le besoin des convenances. Dites, je vous prends à témoin, quelle
beauté trouvez-vous dans cette binette? Je parle de beauté noble,
élevée!
Il s'exprimait d'une voix douce, lente, indifférente.
-- Lui, beau? laissa tomber Obnoskine avec la plus insolente
nonchalance. Il me fait l'effet d'un roastbeef et voilà tout.
-- Je m'approche de la glace et je m'y contemple, poursuivit
solennellement Foma. Je suis loin de me prendre pour une beauté,
mais j'ai dû arriver à cette conclusion forcée qu'il y a dans mon
oeil gris quelque chose qui me distingue d'un Falaléi. Il exprime
la pensée, cet oeil, et la vie, et l'intelligence! Je ne cherche
pas à m'exalter personnellement; mes paroles s'appliquent à la
généralité de notre classe. Eh bien, pensez-vous qu'on puisse
trouver en ce beefteak ambulant la moindre parcelle d'âme?
Vraiment, remarquez, Paul Sémionovitch, chez ces hommes totalement
privés d'idéal et de pensée et qui ne mangent que de la viande,
comme le teint est frais, mais d'une fraîcheur grossière,
répugnante, bête! Voulez-vous connaître la valeur exacte de sa
capacité intellectuelle? Hé! toi, l'objet, approche un peu qu'on
t'admire. Qu'as-tu à ouvrir la bouche? Tu veux avaler une baleine?
Es-tu beau? Réponds: es-tu beau?
-- Je suis... beau! répondit Falaléi avec des sanglots étouffés.
Obnoskine partit d'un éclat de rire.
-- Vous l'avez entendu? lui cria triomphalement Foma. Il va vous
en dire bien d'autres. Je suis venu lui faire passer un examen.
Sachez, Paul Sémionovitch, qu'il est des gens pour comploter la
perte de ce pauvre idiot. Il se peut que mon jugement soit sévère
et que je me trompe; mais je ne parle que par amour pour
l'humanité. Il vient de se livrer à la danse la plus inconvenante;
qui donc s'en préoccupe ici? Écoutez-moi ça! Allons! Réponds, que
viens-tu de faire? Réponds! réponds immédiatement!
-- J'ai dansé, sangloté Falaléi.
-- Qu'est-ce que tu as dansé? Quelle danse? Parle!
-- La Kamarinskaïa...
-- La Kamarinskaïa! Et qu'est-ce que c'est que Kamarinski? Tâche
de nous donner une réponse compréhensible, de nous éclairer sur
ton Kamarinski.
-- Un pay... san...
-- Un paysan? rien qu'un paysan? Tu m'étonnes. C'est donc un
remarquable paysan, un célèbre paysan, si on compose des chants et
des danses en son honneur? Voyons, réponds!
Tourmenter était chez Foma un véritable besoin. Il se jouait de sa
victime comme le chat de la souris; mais Falaléi se taisait,
pleurnichant sans parvenir à comprendre la question.
-- Réponds donc! insistait Foma. On te demande quel était ce
paysan... Appartenait-il à un seigneur? à la couronne? à la
commune? était-il libre? Il y a différentes sortes de paysans.
-- À la commune...
-- Ah! à la commune! Vous entendez, Paul Sémionovitch? Voici un
point historique élucidé, le moujik Kamarinski appartenait à la
commune... Et qu'a-t-il fait, ce paysan? Quels exploits lui valent
les honneurs de la chanson?
La question était délicate et même dangereuse, s'adressant à
Falaléi.
-- Voyons... vous... pourtant... intervint Obnoskine en jetant un
regard vers sa mère qui commençait à s'agiter sur son siège.
Mais que faire? Les caprices de Foma Fomitch faisaient loi!
-- De grâce, mon oncle, si vous n'arrêtez pas cet imbécile, vous
voyez où il veut en venir. Falaléi est capable de dire n'importe
quoi, je vous l'assure! dis-je à l'oreille de mon oncle qui, fort
perplexe ne savait quel parti prendre.
-- Dis donc, Foma, si... tu... Je te présente mon neveu qui
étudiait la minéralogie...
-- Colonel, je vous prie de ne pas m'interrompre avec votre
minéralogie où vous ne vous y connaissez guère plus que d'autres,
peut-être. Je ne suis pas un enfant. Il va me répondre qu'au lieu
de travailler pour nourrir sa famille, ce paysan s'enivra et,
oubliant sa pelisse au cabaret, se mit à courir par les rues en
état d'ivresse. Tel est le sujet bien connu de ce poème qui
glorifie l'ivrognerie. Ne vous inquiétez pas; il sait, maintenant,
ce qu'il doit répondre. Eh bien réponds; qu'a-t-il fait, ce
paysan? Je te l'ai soufflé; je te l'ai fourré dans la bouche. Mais
je veux l'entendre de toi: qu'a-t-il fait? qu'est-ce qui lui a
mérité cette gloire immortelle que chantent les troubadours? Eh
bien?
L'infortuné Falaléi jetait autour de lui des regards angoissés. Ne
sachant que répondre, il ouvrait et fermait alternativement la
bouche comme un poisson pêché qui agonise sur le sable.
-- J'aurais honte de le dire! dit-il enfin au comble de la
détresse.
-- Ah! il a honte de le dire! triompha Foma. Voilà ce que je
voulais lui faire avouer, colonel! On a honte de le dire, mais non
de le faire! Telle est la moralité que vous avez semée, qui lève
et que vous arrosez, maintenant. Mais assez de paroles; va-t-en
dans la cuisine, Falaléi. Pour le moment, je ne te dirai rien par
égard pour les personnes qui m'entourent, mais tu seras
cruellement puni aujourd'hui même. Si on me l'interdit, si, cette
fois encore, on te fait passer avant moi, eh bien, tu resteras ici
pour consoler les maîtres en leur dansant la Kamarinskaïa; quant à
moi, je quitterai cette maison sur-le-champ. J'ai dit. Va-t-en!
-- Il me semble que vous êtes un peu sévère, remarqua très
mollement Obnoskine.
-- En effet! c'est très juste! s'exclama mon oncle. Mais il arrêta
et se tut. Foma le couvait d'un regard sombre.
-- Je m'étonne, Paul Sémionovitch, de l'attitude des écrivains
contemporains, de ces poètes, de ces savants, de ces penseurs,
déclara-t-il. Comment ne se préoccupent-ils pas des chansons que
chante en dansant le peuple russe? Qu'ont fait jusqu'à présent
tous ces Pouchkine, tous ces Lermontov, tous ces Borozdine? Je
reste songeur. Le peuple danse la Kamarinskaïa, cette apothéose de
l'ivrognerie, et eux, pendant ce temps-là, ils chantent les
myosotis! C'est une question sociale! Qu'ils me montrent un
paysan, s'il leur plaît, mais un paysan sublime, un villageois,
dirai-je, et non un paysan. Qu'ils me le montrent dans toute sa
simplicité, ce sage villageois, fût-il même chaussé de laptis
(Sandales en écorce de bouleau) -- faisons cette concession! --
mais qu'ils me le montrent plein de ces vertus enviables même pour
quelque Alexandre de Macédoine russe et trop célèbre, je le dis
franchement. Je connais la Russie et la Russie me connaît; aussi
n'hésité-je pas à en parler. Qu'on me le montre chargé de famille,
ce paysan aux cheveux blancs, affamé et suffoquant dans son izba,
mais content, soumis et n'enviant pas l'or des riches. Que, dans
sa compassion, le riche lui apporte son or et que l'on voie la
vertu du paysan s'associer à celle de son maître, le grand
seigneur! Ces deux hommes, tant séparés sur l'échelle sociale, se
rapprocheront enfin dans la vertu: c'est là une grande idée! Mais,
au contraire, que voyons-nous? D'un côté les myosotis et, de
l'autre, le paysan tout débraillé et bondissant du cabaret dans la
rue! Voyons, qu'y a-t-il là de poétique, d'admirable? Où,
l'esprit? où, la grâce? où, la moralité?
-- Je te dois cent roubles pour ces paroles, Foma Fomitch! fit
Éjévikine affectant le ravissement. Puis il ajouta tout bas: --
Pour ce dont je dispose!... Mais il faut flatter, flatter!...
-- Ah! vous avez admirablement exprimé cela! dit Obnoskine.
-- En effet, très juste! s'écria mon oncle qui avait écouté avec
la plus profonde attention, en me regardant d'un air de triomphe.
Et, se frottant les mains, il ajouta:
-- Comme c'est traité! Il vous a une de ces conversations
variées!... -- Son coeur débordait, il s'écria: -- Foma Fomitch,
voici mon neveu; je te le présente. Il a fait aussi de la
littérature.
Mais, comme devant, Foma ne prit pas garde à la présentation de
mon oncle.
-- Au nom de Dieu, ne me présentez plus! Je vous le demande très
sérieusement! lui murmurai-je d'un ton décidé.
-- Ivan Ivanovitch, reprit Foma en s'adressant à Mizintchikov et
le regardant fixement, vous avez entendu? Quelle est votre
opinion?
-- Mon opinion? C'est à moi que vous parlez? fit Mizintchikov en
homme qu'on vient de réveiller.
-- Oui, c'est à vous. Je vous le demande parce que je n'attache
d'importance qu'à l'opinion des gens vraiment instruits et non à
celle de ces problématiques esprits dont toute l'intelligence
consiste à se faire présenter à toute minute comme savants et que
l'on fait parfois venir pour jouer les polichinelles.
C'était une pierre dans mon jardin. Il ne faisait pas doute que
Foma n'avait abordé cette dissertation littéraire que dans
l'unique but de m'éblouir, de me réduire à rien, d'écraser le
savant pétersbourgeois, l'esprit fort. J'en fus convaincu.
-- Puisque vous tenez à connaître mon opinion, fit Mizintchikov,
sachez donc que je suis de votre avis.
-- Comme toujours! Cela en devient même écoeurant! remarqua Foma.
Il se tourna de nouveau vers Obnoskine et continua: -- Paul
Sémionovitch, je vous dirai franchement que, si j'estime
l'immortel Karamzine, ce n'est pas pour sa Marfa de Possade ni
pour sa Vieille et Nouvelle Russie, mais parce qu'il a écrit Frol
Siline, cette magnifique épopée! C'est une oeuvre purement
populaire qui perdurera à travers les siècles. C'est une épopée
sublime!
-- Très juste! très juste! Une grande époque! Frol Siline est un
homme de bien! Je me rappelle avoir lu qu'ayant payé pour
l'affranchissement de deux jeunes filles, il contempla le ciel et
pleura. C'est un trait sublime! approuva mon oncle tout joyeux.
Mon pauvre oncle! Il ne manquait jamais l'occasion de s'immiscer
dans une conversation savante! Foma sourit méchamment, mais il ne
dit rien.
-- D'ailleurs, on écrit aussi fort bien de nos jours, dit Anfissa
Pétrovna, se mêlant prudemment à la conversation. Ainsi, tenez:
Les Mystères de Bruxelles.
-- Je ne suis pas de votre avis, répondit Foma, comme à regret. Il
n'y a pas longtemps que j'ai encore lu un de ces poèmes... Quoi!
C'est toujours les myosotis! Si vous voulez le savoir, celui que
je préfère parmi les nouveaux écrivains, c'est encore le
«Pérépistchik» il écrit d'une plume légère!
-- Pérépistchik! s'écria Anfissa Pétrovna, celui qui écrit des
lettres dans le journal? Ah! c'est ravissant! Quel jeu de plume!
-- Précisément! Il joue, pour ainsi dire, avec sa plume qu'il a
d'une légèreté surprenante.
-- Bon! mais c'est un pédant, remarqua Obnoskine avec nonchalance.
-- Pédant, oui, je n'en disconviens pas; mais c'est un aimable, un
gracieux pédant! Certes, aucune de ses idées ne saurait supporter
une sévère critique, mais on est entraîné par cette plume facile!
Un bavard, je vous l'accorde, mais un aimable, un gracieux bavard!
Avez-vous remarqué qu'en un de ses articles il dit avoir des
propriétés?
-- Des propriétés? s'enquit mon oncle. Ah! ah! dans quel
gouvernement?
Foma s'arrêta, regarda un instant mon oncle et continua du même
ton:
-- Eh bien, je vous le demande, que m'importe, à moi, lecteur,
qu'il ait des propriétés? S'il en a, grand bien lui fasse! Mais
que c'est charmant! gentiment présenté! C'est étincelant d'esprit,
d'un esprit qui jaillit en bouillonnant; c'est une source d'esprit
intarissable. Oui, voilà comme il faut écrire, et il me semble que
j'aurai écrit ainsi si j'eusse consenti à écrire dans les
journaux...
-- Et même mieux, peut-être, ajouta respectueusement Éjévikine.
-- Tu aurais, dans le style, quelque chose de mélodieux! fit mon
oncle.
Mais Foma Fomitch n'y tint plus.
-- Colonel, dit-il, pourrais-je vous prier, avec la plus grande
politesse, naturellement, de ne pas nous interrompre et de nous
laisser poursuivre notre conversation en paix? Vous ne pouvez rien
y comprendre à cette conversation; vous ne sauriez y exprimer
d'avis; cela vous est fermé! Ne venez donc pas troubler notre
intéressant entretien littéraire. Buvez votre thé; mêlez-vous de
gérer votre propriété, mais laissez la littérature! elle n'y
perdra rien, je vous l'assure!
C'était le dernier mot de l'insolence. Je ne savais que penser.
-- Mais, Foma, tu le disais toi-même, que tu aurais quelque chose
de mélodieux! dit mon oncle plein d'angoisse et de confusion.
-- Oui, mais je le disais en connaissance de cause; je le disais à
propos. Mais vous!
-- Parfaitement, nous le disions spirituellement, en connaissance
de cause, soutint Éjévikine en tournant autour de Foma Fomitch.
Ceux qui manquent d'esprit n'ont qu'à nous en emprunter, nous en
avons assez pour deux ministères, et il en resterait pour le
troisième! Voilà comment nous sommes!
-- Bon! je viens encore de dire une bêtise? conclut mon oncle avec
un sourire bonhomme.
-- Au moins, vous l'avouez!
-- Bon! bon! Foma, je ne me fâche pas. Je sais que, si tu me fais
des observations, c'est en ami, en frère. Je te l'ai permis moi-
même; je t'en ai même prié. C'est pour mon bien! Je te remercie et
j'en profiterai.
J'étais à bout de patience. Tout ce que j'avais entendu raconter
jusqu'alors sur Foma m'avait semblé exagéré. Mais, après cette
expérience personnelle, ma stupéfaction ne connaissait plus de
bornes. Je n'en croyais pas mes oreilles; je ne pouvais admettre
la possibilité de ce despotisme et de cette insolence d'une part,
non plus que de cet esclavage et de cette débonnaireté de l'autre.
Cette fois, d'ailleurs, mon oncle lui-même en était ému; cela se
voyait bien. Je brûlais du désir d'attaquer Foma, de me mesurer
avec lui, d'être grossier, au besoin, sans souci des conséquences.
Cette pensée m'excitait énormément. Dans mon ardeur à guetter une
occasion j'avais complètement abîmé les bords de mon chapeau. Mais
l'occasion ne se présentait pas; Foma était positivement décidé à
ne pas me voir.
-- Tu as raison, Foma, continua mon oncle en s'efforçant
visiblement de se reprendre et de détruire l'impression
désagréable produite par l'algarade. Tu as raison, Foma et je te
remercie. Il faut connaître un sujet avant que d'en discuter; je
le confesse. Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans
une semblable situation. Imagine-toi, Serge, qu'il m'advint un
jour d'être examinateur... Vous riez? Je vous jure que je fis
passer des examens. On m'avait invité dans un établissement
scolaire pour assister aux épreuves, et l'on m'avait placé à côté
des examinateurs tant pour me faire honneur que parce qu'il y
avait une place vacante. Je t'avoue que je n'étais pas fier, ne
connaissant aucune science et m'attendant constamment à être
appelé au tableau. Mais, peu à peu, je m'aguerris et je me mis à
faire des questions aux élèves qui répondaient fort bien en
général; à l'un d'eux, je demandai ce que c'était que Noé... On
déjeuna après l'examen et l'on but du champagne. C'était un
établissement tout à fait bien...
Foma Fomitch et Obnoskine pouffaient de rire.
-- Moi aussi, j'en riais ensuite! s'écria mon oncle en riant et
tout heureux de voir la gaieté revenue. Tiens, Foma, je veux vous
amuser tout en vous racontant comment je fus attrapé une fois...
Imagine-toi, Serge, que nous étions en garnison à Krasnogorsk...
-- Colonel, permettez-moi de vous demander si votre histoire sera
longue, interrompit Foma.
-- Oh! Foma, c'est une histoire très amusante. Il y a de quoi
mourir de rire. Écoute seulement, et tu vas voir ça!
-- J'écoute toujours vos histoires avec plaisir, pour peu qu'elles
répondent au programme que vous venez de tracer, dit Obnoskine en
bâillant.
-- Nous n'avons plus qu'à écouter, décida Foma.
-- Je te jure que ce sera très amusant, Foma. Je vais vous
raconter comment, une fois, je commis une gaffe. Écoute, toi
aussi, Serge; c'est fort instructif. Nous étions donc à
Krasnogorsk, reprit mon oncle, tout heureux et radieux, racontant
précipitamment et par phrases hachées, comme il lui arrivait
toujours lorsqu'il discourait pour la galerie. À peine arrivé dans
cette ville, je vais le soir au théâtre. Il y avait alors une
actrice remarquable, nommée Kouropatkina, laquelle s'enfuit avec
l'officier Zverkov avant la fin de la pièce, si bien qu'on dut
baisser le rideau. Quelle canaille, ce Zverkov! ne demandant qu'à
boire, à jouer aux cartes, non qu'il fut un ivrogne, mais pour
passer un moment avec les camarades. Seulement, quand une fois il
s'était mis à boire, il oubliait tout: il ne savait plus où il
vivait, ni dans quel pays il se trouvait, ni comment il
s'appelait; il oubliait tout! Mais c'était un charmant garçon...
Me voilà donc en train de regarder le spectacle. À l'entr'acte, je
rencontre mon ancien camarade Kornsoukhov... un garçon unique,
ayant fait campagne, décoré; j'ai appris qu'il a embrassé depuis
la carrière civile et qu'il est déjà conseiller d'État. Enchantés
de nous retrouver, nous causions. Dans la loge voisine, trois
dames étaient assises, celle de gauche était laide à faire peur...
J'ai su depuis que c'était une excellente femme, une mère de
famille et qu'elle avait rendu son mari très heureux... Moi, comme
un imbécile, je dis à Kornsoukhov: «Dis donc, mon cher, connais-tu
cet épouvantail? -- Qui? -- Mais cette dame. -- C'est ma cousine!»
Diable! vous jugez de ma situation! Pour réparer ma gaffe, je
reprends: «Mais non, pas celle-ci, celle-là; regarde. --C'est ma
soeur!» Sapristi! Et sa soeur était jolie comme un coeur, gentille
comme tout et très bien habillée, des broches, des bracelets, des
gants; en un mot, un vrai chérubin. Elle épousa plus tard un
excellent homme du nom de Pitkine avec qui elle s'était enfuie et
mariée sans le consentement de ses parents. Aujourd'hui, tout va
bien; ils sont riches et les parents n'en finissent pas de se
réjouir... Alors voilà: ne sachant plus où me mettre, je lui dis
encore: «Non, pas celle-là; celle qui est au milieu! Ah! au
milieu? C'est ma femme!»... Entre nous, elle était mignonne à
croquer!... On l'aurait toute mangée avec plaisir... «Eh bien, lui
dis-je, si tu n'as jamais vu d'imbécile, contemples-en un devant
toi. Tu peux me couper la tête sans remords!» Ça le fit rire. Il
me présenta à ces dames après le spectacle et il avait dû raconter
l'histoire, le polisson, car elles riaient beaucoup. Jamais je
n'ai passé une aussi bonne soirée. Voilà, Foma, ce qu'il peut nous
arriver! Ha! ha! ha!
Mais mon pauvre oncle riait en vain; en vain promenait-il autour
de lui son regard bon et gai. Son amusante histoire fut accueillie
par un silence de mort. Foma Fomitch se taisait tristement et les
autres l'imitaient. Seul, Obnoskine souriait en prévision de la
mercuriale qui attendait mon oncle. Yégor Ilitch rougit et se
troubla. C'était tout ce qu'attendait Foma.
-- Avez-vous fini? demanda-t-il enfin au conteur sur un ton fort
austère.
-- J'ai fini, Foma.
-- Et vous êtes content?
-- Comment, content? Que veux-tu dire? fit mon oncle avec anxiété.
-- Vous sentez-vous soulagé, à présent? Êtes-vous satisfait
d'avoir interrompu l'entretien intéressant et littéraire de vos
amis pour contenter votre mesquin amour-propre?
-- Mais voyons, Foma, je voulais vous amuser, et toi...
-- Nous amuser! s'écria Foma en s'enflammant soudain, nous amuser!
Mais tout ce que vous savez faire, c'est de l'ennui! Et savez-vous
que votre anecdote est presque immorale? Je ne parle pas de
l'inconvenance, cela va de soi. Vous venez d'avouer, avec la plus
rare grossièreté de sentiments, que vous vous étiez moqué d'une
noble femme uniquement parce qu'elle n'avait pas eu l'heur de vous
plaire. Vous croyiez nous faire rire avec vous, nous faire
approuver votre conduite malséante, parce que vous êtes le maître
de la maison? Il vous plaît, colonel, de vous entourer de
flatteurs, de compères et de pique-assiettes; il vous est loisible
de les faire venir de fort loin pour augmenter votre cour au grand
détriment de la franchise et de la noblesse de l'âme; mais Foma
Fomitch Opiskine ne sera jamais votre courtisan ni votre parasite.
Cela, je vous le garantis!...
-- Hé! Foma, tu ne m'as pas compris!
-- Non, colonel, je vous ai pénétré depuis longtemps. Vous êtes
transparent pour moi. En proie au plus fol amour-propre, vous
prétendez à l'esprit, oubliant que l'esprit s'éclipse derrière les
prétentions. Vous...
-- Mais finis donc, Foma, n'as-tu pas honte de parler ainsi devant
tout le monde?
-- La vue de tout cela me chagrine, colonel; mais, le voyant, je
ne saurais me taire. Je suis pauvre et votre mère me donne
l'hospitalité. On croirait que c'est pour vous flatter que je me
tais, et je ne veux pas qu'un blanc-bec soit en droit de me
considérer comme votre pique-assiette! Peut-être tout à l'heure,
quand je suis entré dans cette salle, ai-je un peu forcé ma
franchise, peut-être ai-je usé de grossièreté, mais c'est parce
que vous me mettez dans une situation pénible. Vous êtes avec moi
d'une telle arrogance qu'on me prendrait pour votre esclave. Vous
prenez plaisir à m'humilier devant des étrangers, alors que je
suis votre égal, entendez-vous, votre égal, et sous tous les
rapports! Il est fort possible que ce soit moi qui vous rende
service en vivant chez vous, au lieu que vous soyez mon
bienfaiteur. On m'humilie; je suis bien obligé de faire mon propre
éloge. Il m'est impossible de me taire; je dois parler et
protester sans retard et dénoncer votre jalousie phénoménale. Vous
voyez que, dans une conversation amicale, j'ai pu montrer mes
connaissances, mon goût, l'extrême étendue de mes lectures; ça
vous gêne; vous ne pouvez le supporter. Et vous voulez aussi faire
étalage de vos connaissances et de votre goût. Votre goût!
permettez-moi de vous demander le goût que vous avez? Vous vous
entendez à la beauté comme un boeuf à la viande; excusez-moi si
c'est un peu brutal, mais ça a au moins le mérite d'être juste et
franc. Ce ne sont pas vos courtisans qui vous parleront ainsi,
colonel!
-- Ah! Foma!
-- Ah! Foma! Oui, je sais bien; la vérité semble parfois dure.
Mais nous en reparlerons plus tard. En attendant, laissez-moi
aussi égayer un peu la société... Paul Sémionovitch, avez-vous
jamais vu un pareil monstre sous une forme humaine? Voici déjà
longtemps que je l'observe. Regardez-le bien; il meurt d'envie de
m'avaler tout cru!
Il s'agissait de Gavrilo, le vieux serviteur, qui, debout près de
la porte, assistait avec tristesse au traitement infligé à son
maître.
-- Paul Sémionovitch, je veux vous offrir la comédie. Eh! toi,
corbeau, approche un peu! Daignez donc vous approcher, Gavrilo
Ignatich! Voyez, Paul Sémionovitch, c'est Gavrilo condamné à
apprendre le français en punition de sa grossièreté. Je suis comme
Orphée, moi; j'adoucis les moeurs de ce pays, non par la musique,
mais par l'enseignement de la langue française. Voyons ce
français, Monsieur.
-- Sais-tu ta leçon?
-- Je l'ai apprise, répondit Gavrilo en baissant la tête.
-- Et parlez-vous français?
-- Voui, moussié, jé parle in pé...
Était-ce l'air morne de Gavrilo ou le désir d'exciter l'hilarité
que tout le monde devinait chez Foma, mais, à peine le vieillard
eut-il ouvert la bouche que tout le monde éclata. La générale
elle-même condescendit à rire. Anfissa Pétrovna se renversa sur le
dossier du canapé, poussant des cris de paon et se couvrant le
visage de son éventail. Mais ce qui parut le plus amusant, c'est
que Gavrilo, voyant la tournure que prenait l'examen, ne put se
retenir de cracher en marmottant d'un ton de reproche:
-- Dire qu'il me faut supporter une pareille honte à mon âge!
Foma Fomitch s'émut.
-- Quoi? Qu'est-ce que tu as dit? Voilà que tu fais l'insolent?
-- Non, Foma Fomitch, répondit Gavrilo avec dignité, je ne fais
pas l'insolent; un paysan comme moi n'a pas le droit d'être
insolent envers un seigneur de naissance comme toi. Mais tout
homme est créé à l'image de Dieu. J'ai soixante-deux ans passés.
Mon père se souvient de Pougatchov, et mon grand'père fut pendu au
même tremble que son maître, Matvéï Nikitich, -- Dieu ait leurs
âmes! -- par ce même Pougatchov, circonstance à laquelle mon père
dut d'être distingué par le défunt maître Afanassi Matvéitch qui
en fit d'abord son valet de chambre, puis son maître d'hôtel.
Quant à moi, Foma Fomitch, tout domestique que je sois, je n'ai
jamais subi une honte pareille!
En prononçant les derniers mots, Gavrilo écarta les mains et
baissa la tête. Mon oncle l'observait avec inquiétude.
-- Voyons, voyons, Gavrilo, exclama-t-il, allons, tais-toi!
-- Ça ne fait rien, dit Foma en pâlissant légèrement et en
s'efforçant de sourire. Laissez-le dire. Voilà le fruit de votre
enseignement...
-- Je dirai tout! continua Gavrilo avec une animation
extraordinaire; je ne garderai rien! On peut me lier les mains, on
ne m'attachera pas la langue. Même pour moi, vil esclave devant
toi, un pareil traitement est une offense. Je dois te servir et te
respecter parce que je suis né dans l'état de servitude; je dois
remplir tous mes devoirs en tremblant de crainte. Quand tu écris
un livre, mon devoir est de ne laisser personne entrer chez toi;
c'est en cela que consiste mon service. Faut-il faire quelque
chose pour toi? c'est avec le plus grand plaisir. Mais, sur mes
vieux jours, vais-je me mettre à aboyer un langage étranger et à
faire le pantin devant le monde? Je ne peux plus paraître parmi
les domestiques:»Français, tu es Français!» me crient-ils. Non,
monsieur Foma Fomitch, je ne suis pas seul de mon avis, moi,
pauvre sot; tous les bonnes gens commencent à dire d'une seule
voix, que vous êtes devenu tout à fait méchant et que notre maître
n'est devant vous qu'un petit garçon et que, quoique vous soyez le
fils d'un général, quoique vous eussiez pu l'être vous même, vous
n'en êtes pas moins un méchant homme, méchant comme une furie!
Gavrilo avait fini. J'exultais. Tout pâle de rage Foma Fomitch ne
pouvait revenir de la surprise où l'avait plongé le regimbement
inattendu du vieux Gavrilo; il semblait se consulter sur le parti
à prendre. Enfin, l'explosion se produisit:
-- Comment? Il ose m'insulter, moi! moi! Mais c'est de la
rébellion! hurla-t-il en bondissant de sa chaise.
La générale bondit après lui en claquant des mains. Ce fut un
incroyable remue-ménage. Mon oncle se précipita vers le coupable
pour l'entraîner hors de la salle.
-- Aux fers! qu'on le mette aux fers! criait la générale.
Yégorouchka, expédie-le tout droit à la ville et qu'il soit
soldat, ou tu n'auras pas ma bénédiction. Charge-le de fers et
engage-le!
-- C'est-à-dire? criait Foma. Un esclave! Un Chaldéen! Un Hamlet!
Il ose m'insulter! Lui, la semelle de mes chaussures, il ose me
traiter de furie!
Je m'avançai avec décision en regardant Foma Fomitch dans le blanc
des yeux et, tout tremblant d'émotion, je lui dis:
-- J'avoue que je partage entièrement l'avis de Gavrilo!
Il fut tellement saisi par ma sortie qu'au premier abord il
semblait n'en pas croire ses oreilles.
-- Qu'est-ce encore? vociféra-t-il avec rage, tombant en arrêt
devant moi et me dévorant de ses petits yeux injectés de sang. Qui
est-tu donc, toi?
-- Foma Fomitch... bredouilla mon oncle éperdu, c'est Sérioja, mon
neveu...
-- Le savant! hurla Foma, c'est lui le savant? Liberté! égalité!
fraternité! Journal des débats! À d'autres, mon cher; ce n'est pas
ici Pétersbourg; tu ne me la feras pas! Je me moque de tes Débats.
Ce sont des Débats pour toi, mais pour nous, ce n'est rien! Mais
j'en ai oublié sept fois autant que tu en sais! Voilà le savant
que tu es.
Je crois bien que, si on ne l'eût retenu, il se fût jeté sur moi.
-- Mais il est ivre! fis-je en jetant autour de moi un regard
étonné.
-- Qui? Moi? cria Foma d'une voix altérée.
-- Oui, vous!
-- Ivre?
-- Ivre!
Foma ne put le supporter. Il poussa un cri strident, comme si on
l'eût égorgé et bondit hors de la pièce. La générale allait tomber
en syncope quand elle prit le parti de courir après lui. Tout le
monde la suivit, y compris mon oncle. Quand je repris mes esprits,
il ne restait dans la pièce qu'Éjévikine qui souriait en se
frottant les mains.
-- Vous m'avez promis de me raconter une histoire de Jésuite, me
dit-il d'une voix doucereuse.
-- Que dites-vous? demandai-je, ne comprenant plus de quoi il
pouvait s'agir.
-- Vous m'avez promis de me raconter une anecdote au sujet d'un
Jésuite...
Je courus vers la terrasse d'où je gagnai le jardin. La tête me
tournait.
VIII
DÉCLARATION D'AMOUR
Agacé, mécontent de moi, j'errai dans le jardin pendant près d'une
demi-heure, réfléchissant sur la conduite à tenir. Le soleil se
couchait. Tout à coup, au détour d'une allée, je me trouvai face à
face avec Nastenka. Elle avait les yeux pleins de larmes qu'elle
essuyait avec son mouchoir.
-- Je vous cherchais, fit-elle.
-- Je vous cherchais aussi. Dites-moi si je suis ou non dans une
maison de fous?
-- Vous n'êtes nullement dans une maison de fous! répondit-elle
d'un air offensé et me regardant fixement.
-- Mais alors, que se passe-t-il? Au nom du Christ, donnez-moi un
conseil! Où se trouve maintenant mon oncle? Puis-je aller le
trouver? Je suis heureux de vous avoir rencontrée; peut-être
pourrez-vous me tirer d'embarras.
-- N'allez pas auprès de votre oncle. Je viens moi-même de les
quitter.
-- Mais où sont-ils?
-- Qui le sait? Peut-être sont-ils tous retournés dans le potager,
dit-elle, irritée.
-- Quel potager?
-- La semaine passée, Foma Fomitch cria qu'il ne voulait plus
rester dans cette maison. Il courut au potager, prit une bêche
dans la hutte et se mit à remuer la terre. Nous n'en revenions
pas, le croyant devenu fou. Alors, il dit:»Afin que l'on ne me
reproche plus le pain que je mange, le pain qu'on me donne, je
vais bêcher la terre; je paierai de mon travail la nourriture que
j'ai reçue et je m'en irai ensuite! Voilà où vous me réduisez!» Et
tout le monde de pleurer, de se mettre à genoux devant lui, de
vouloir lui ôter sa bêche. Mais il persistait à remuer la terre;
il a ravagé tout un carré de navets. Comme on lui a cédé une fois,
il se peut qu'il ait recommencé. Avec lui, il faut s'attendre à
tout.
-- Et vous pouvez me raconter cela avec ce sang-froid? m'écriai-je
dans une grande indignation.
Elle leva sur moi des yeux étincelants.
-- Pardonnez-moi; je ne sais plus ce que je dis, repris-je.
Écoutez: savez-vous pourquoi je suis venu ici?
-- Non... non... répondit-elle en rougissant et une expression de
douleur se refléta sur son charmant visage.
-- Excusez-moi continuai-je. Je ne suis plus moi-même. Je sais que
je devrais prendre plus de précautions, surtout avec vous... Mais,
n'importe; je pense que, dans des cas pareils, la franchise est
encore le meilleur parti... J'avoue... ou plutôt, je voulais
dire... vous connaissez les intentions de mon oncle? Il m'a
ordonné de vous demander votre main!
-- Oh! quelle sottise! Ne me parlez pas de cela, je vous en prie,
interrompit-elle précipitamment, la figure tout empourprée.
J'étais fort embarrassé.
-- Comment, sottise? Mais il m'a écrit...
-- Il vous a écrit! fit-elle avec animation. Il m'avait pourtant
promis de ne pas le faire. Quelle sottise! mon Dieu! quelle
sottise!
-- Excusez-moi, bredouillai-je, ne sachant plus que dire. Peut-
être ai-je agi brutalement, imprudemment, mais aussi, la
circonstance est exceptionnelle. Pensez donc à l'imbroglio où nous
nous débattons!
-- Oh! mon Dieu, ne vous excusez pas. Croyez qu'il m'est pénible
d'entendre tout cela; et pourtant, je désirais vous parler, dans
l'espoir que vous m'instruiriez... Ah! que c'est fâcheux! Il vous
a écrit! C'est ce que je craignais le plus. Quel homme, mon Dieu!
Et vous l'avez cru? Et vous êtes venu bride abattue? Pourquoi
faire?
Elle ne cachait pas sa contrariété et il faut avouer que sa
situation n'était pas enviable.
-- J'avoue... je ne m'attendais pas..., fis-je dans une grande
confusion, à la tournure que prend... je pensais, au contraire...
-- Ah! vous pensiez cela? dit-elle, non sans une légère ironie.
Vous savez, vous allez me montrer la lettre qu'il vous a écrite.
-- Volontiers.
-- Mais ne m'en veuillez pas; ne vous froissez pas; nous sommes
déjà assez malheureux! supplia-t-elle, sans cependant que le
sourire ironique quittât sa jolie bouche.
-- Oh! ne me prenez pas pour un imbécile, m'écriai-je avec fougue.
Mais peut-être êtes-vous prévenue contre moi. M'aurait-on calomnié
près de vous? Ou vous êtes-vous fait une opinion par la gaffe que
vous m'avez vu commettre? Vous vous tromperiez. Je comprends que
ma situation puisse vous paraître assez ridicule. Ne vous moquez
pas de moi, je vous en prie! Je ne sais même pas ce que je dis...
et... c'est la faute de mes maudits vingt-deux ans!
-- Oh! mais qu'est-ce que cela peut faire?
-- Cela fait que celui qui n'a que vingt-deux ans porte cet âge
écrit sur le front. C'est ainsi que je l'ai proclamé en arrivant,
quand je fis ce joli bond au milieu de la salle, c'est ainsi que
je le marque encore par mon attitude en ce moment. Maudit âge!
-- Non. Non, dit Nastenka, en se retenant de rire, je suis
persuadée que vous êtes bon, gentil, intelligent, et je vous jure
que je parle franchement. Seulement, vous avez trop d'amour-
propre. On s'en corrige.
-- Il me semble que j'ai autant d'amour-propre qu'il faut en
avoir!
-- Que non! Ainsi, tantôt, cette honte que vous avez éprouvée pour
un faux-pas!... Et de quel droit tourniez-vous en ridicule ce bon,
ce généreux oncle qui vous a fait tant de bien? Pourquoi vouliez-
vous rejeter sur lui le ridicule qui vous écrasait? C'était mal,
cela, c'était vilain! Cela ne vous fait pas honneur et je vous
avoue que vous me fûtes odieux à ce moment-là. Attrape!
-- C'est vrai; je me suis conduit comme un imbécile; je dirai
plus, comme un lâche! Vous l'avez remarqué et m'en voilà bien
puni. Grondez-moi; moquez-vous de moi; mais écoutez: peut-être
changerez-vous d'avis par la suite, -- continuai-je entraîné par
un étrange sentiment, -- vous ne me connaissez que si peu! il se
peut que, lorsque la connaissance sera plus vieille, alors...
peut-être...
-- Au nom de Dieu, laissons cela! s'écria Nastenka avec une
visible impatience.
-- Bien, bien, laissons. Mais... où pourrai-je vous voir?
-- Comment, où me voir?
-- Il est impossible que le dernier mot soit dit, Nastassia
Evgrafovna! Je vous supplie, fixez-moi un rendez-vous pour
aujourd'hui même. Mais il se fait tard. Alors, disons demain
matin, si possible, le plus tôt que vous pourrez; je me ferai
réveiller de bonne heure. Vous savez, il y a un pavillon, là-bas,
près de l'étang. J'en connais bien le chemin; j'y suis souvent
allé, étant petit.
-- Un rendez-vous? Mais pour quoi faire? Ne pouvons-nous causer
maintenant?
-- Mais, je ne suis encore au courant de rien, Nastassia
Evgrafovna. Avant tout, il faut que je parle à mon oncle. Il doit
me raconter tout et, alors, je vous dirai peut-être quelque chose
de grave...
-- Non, non, pas du tout! s'écria Nastassia, finissons-en tout de
suite pour n'y plus revenir. Il est inutile que vous alliez au
pavillon: je vous jure que je n'y viendrai pas et je vous prie
sérieusement de ne plus penser à toutes ces bêtises!
-- Mais, alors, mon oncle a agi envers moi comme un fou! m'écriai-
je dans un élan de dépit insupportable. Pourquoi m'avoir fait
venir?... Mais, quel est ce bruit?
Nous étions tout près de la maison d'où nous parvenaient des
hurlements et des cris atroces.
-- Mon Dieu, fit-elle en pâlissant encore! Je le prévoyais bien.
-- Vous le prévoyiez?... Encore une question, Nastassia
Evgrafovna; une question que je n'ai pas le droit de vous poser,
mais je m'y décide pour le bien général. Dites-moi (et votre
réponse restera ensevelie dans mon coeur) dites-moi franchement si
mon oncle vous aime ou non?
-- Ah! laissez donc toutes ces bêtises une fois pour toutes!
s'écria-t-elle, rouge de colère. Vous aussi? Mais, s'il m'eût
aimée, il ne se serait pas employé à vous marier avec moi, et elle
eut un amer sourire. Où avez-vous pris cela? Ne comprenez-vous pas
de quoi il s'agit?... Vous entendez ces cris?
-- Mais... c'est Foma Fomitch...
-- Certes oui, c'est Foma Fomitch; mais, en ce moment, il s'agit
de moi. Ils disent la même folie que vous, ils le croient aussi
amoureux de moi... Comme je suis pauvre et sans force, comme il
n'en coûte rien de me calomnier et qu'ils veulent le marier avec
une autre, ils exigent qu'il me chasse, qu'il me renvoie dans ma
famille. Mais lui, lorsqu'on lui parle de cela, il se met en
colère et il serait prêt à mettre en pièces Foma Fomitch lui-
même... Voilà pourquoi ils sont en train de crier.
-- Alors, c'est donc vrai? Il va épouser cette Tatiana?
-- Quelle Tatiana?
-- Cette sotte!
-- Ce n'est pas du tout une sotte! Elle est très bonne et vous
n'avez pas le droit de parler ainsi. C'est un noble coeur, plus
généreux que beaucoup d'autres. Es-ce sa faute si elle est
malheureuse?
-- Excusez-moi. Admettons que vous ayez raison. Mais ne vous
trompez-vous pas sur le fond même de l'affaire? Comment se fait-il
qu'ils soient aussi bienveillants à l'égard de votre père? S'ils
étaient aussi animés contre vous que vous le dites, s'ils
voulaient vous chasser, ils auraient une autre attitude envers lui
et ne lui feraient pas si bon accueil.
-- Mais ne voyez-vous pas ce que mon père fait pour moi? Il joue
le bouffon! On l'accueille parce qu'il a su gagner les bonnes
grâces de Foma Fomitch. Cet ancien bouffon est flatté d'en avoir
un maintenant. Pour qui croiriez-vous donc qu'il pût agir ainsi?
Ce n'est que pour moi, pour moi seule! À quoi ça lui servirait-il,
à lui? ce n'est pas pour lui-même qu'il s'abaisserait ainsi devant
qui que ce fût. Il peut paraître ridicule aux yeux de certains,
mais c'est l'homme le plus honnête, le plus noble! Il croit (Dieu
sait pourquoi, mais ce n'est pas parce que je suis bien payé), il
croit préférable que je reste dans cette maison. Mais j'ai réussi
à le dissuader en une lettre résolue. Il est venu pour me chercher
et m'emmener dès demain. Nous sommes à la dernière extrémité. Ils
vont me dévorer et je suis certaine qu'on se dispute en ce moment
à cause de moi. À cause de moi, ils vont le déchirer, ils vont le
perdre. Et il est pour moi comme un père, plus qu'un père, vous
entendez! Je ne veux plus attendre; j'en sais plus long que les
autres. Demain, demain même, je partirai. Qui sait? Peut-être
pourront-ils raccommoder son mariage avec Tatiana Ivanovna...
Voilà. Maintenant vous savez tout et je vous prie de l'en
instruire, puisque je ne peux même plus lui parler; on nous épie
et surtout cette Pérépélitzina. Dites-lui qu'il ne s'inquiète pas
de moi, que j'aime mieux manger du pain noir dans l'izba de mon
père que de continuer ici à lui occasionner du tourment. Pauvre,
je dois vivre en pauvre... Mais Dieu! quel vacarme! Que se passe-
t-il encore? Tant pis; j'y vais de ce pas et coûte que coûte. Je
vais tout leur cracher à la face et advienne que pourra! je le
dois. Adieu!
Et elle s'enfuit. Je restai là, conscient du rôle ridicule que je
venais de jouer et me demandant comment tout cela allait se
terminer. Je plaignais la pauvre jeune fille et avait grand'peur
pour mon oncle. Soudain Gavrilo surgit près de moi. Il tenait
encore son cahier à la main.