I
INTRODUCTION
Sa retraite prise, mon oncle, le colonel Yégor Ilitch Rostaniev,
se retira dans le village de Stépantchikovo où il vécut en parfait
hobereau. Contents de tout, certains caractères se font à tout;
tel était le colonel. On s'imaginerait difficilement homme plus
paisible, plus conciliant et, si quelqu'un se fût avisé de voyager
sur son dos l'espace de deux verstes, sans doute l'eût-il obtenu.
Il était bon à donner jusqu'à sa dernière chemise sur première
réquisition.
Il était bâti en athlète, de haute taille et bien découplé, avec
des joues roses, des dents blanches comme l'ivoire, une longue
moustache d'un blond foncé, le rire bruyant, sonore et franc, et
s'exprimait très vite, par phrases hachées. Marié jeune, il avait
aimé sa femme à la folie, mais elle était morte, laissant en son
coeur un noble et ineffaçable souvenir. Enfin, ayant hérité du
village de Stépantchikovo, ce qui haussait sa fortune à six cents
âmes, il quitta le service et s'en fut vivre à la campagne avec
son fils de huit ans, Hucha, dont la naissance avait coûté la vie
de sa mère, et sa fillette Sachenka, âgée de quinze ans, qui
sortait d'un pensionnat de Moscou où on l'avait mise après ce
malheur. Mais la maison de mon oncle ne tarda pas à devenir une
vraie arche de Noé. Voici comment.
Au moment où il prenait sa retraite après son héritage, sa mère,
la générale Krakhotkine, perdit son second mari, épousé quelque
seize ans plus tôt, alors que mon oncle, encore simple cornette,
pensait déjà à se marier.
Longtemps elle refusait son consentement à ce mariage, versant
d'abondantes larmes, accusant mon oncle d'égoïsme, d'ingratitude,
d'irrespect. Elle arguait que la propriété du jeune homme
suffisait à peine aux besoins de la famille, c'est-à-dire à ceux
de sa mère avec son cortège de domestiques, de chiens, de chats,
etc. Et puis, au beau milieu de ces récriminations et de ces
larmes, ne s'était-elle pas mariée tout à coup avant son fils?
Elle avait alors quarante-deux ans. L'occasion lui avait paru
excellente de charger encore mon pauvre oncle, en affirmant
qu'elle ne se mariait que pour assurer à sa vieillesse l'asile
refusé par l'égoïste impiété de son fils et cette impardonnable
insolence de prétendre se créer un foyer.
Je n'ai jamais pu savoir les motifs capables d'avoir déterminé un
homme aussi raisonnable que le semblait être feu le général
Krakhotkine à épouser une veuve de quarante-deux ans. Il faut
admettre qu'il la croyait riche. D'aucuns estimaient que, sentant
l'approche des innombrables maladies qui assaillirent son déclin,
il s'assurait une infirmière. On sait seulement que le général
méprisait profondément sa femme et la poursuivait à toute occasion
d'impitoyables moqueries.
C'était un homme hautain. D'instruction moyenne, mais intelligent,
il ne s'embarrassait pas de principes, ne croyant rien devoir aux
hommes ni aux choses que son dédain et ses railleries et, dans sa
vieillesse, les maladies, conséquences d'une vie peu exemplaire,
l'avaient rendu méchant, emporté et cruel.
Sa carrière, assez brillante, s'était trouvée brusquement
interrompue par une démission forcée à la suite d'un «fâcheux
accident». Il avait tout juste évité le jugement et, privé de sa
pension, en fut définitivement aigri. Bien que sans ressources et
ne possédant qu'une centaine d'âmes misérables, il se croisait les
bras et se laissait entretenir pendant les douze longues années
qu'il vécut encore. Il n'en exigeait pas moins un train de vie
confortable, ne regardait pas à la dépense et ne pouvait se passer
de voiture. Il perdit bientôt l'usage de ses deux jambes et passa
ses dix dernières années dans un confortable fauteuil où le
promenaient deux grands laquais qui n'entendirent jamais sortir de
sa bouche que les plus grossières injures.
Voitures, laquais et fauteuil étaient aux frais du fils impie. Il
envoyait à sa mère ses ultimes deniers, grevant sa propriété
d'hypothèques, se privant de tout, contractant des dettes hors de
proportion avec sa fortune d'alors, sans échapper pour cela aux
reproches d'égoïsme et d'ingratitude, si bien que mon oncle avait
fini par se regarder lui-même comme un affreux égoïste et, pour
s'en punir, pour s'en corriger, il multipliait les sacrifices et
les envois d'argent.
La générale était restée en adoration devant son mari. Ce qui
l'avait particulièrement charmée en lui, c'est qu'il était
général, faisant d'elle une générale. Elle avait dans la maison
son appartement particulier où elle vivait avec ses domestiques,
ses commères et ses chiens. Dans la ville, on la traitait en
personne d'importance et elle se consolait de son infériorité
domestique par tous les potins qu'on lui relatait, par les
invitations aux baptêmes, aux mariages et aux parties de cartes.
Les mauvaises langues lui apportaient des nouvelles et la première
place lui était toujours réservée où qu'elle fût. En un mot, elle
jouissait de tous les avantages inhérents à sa situation de
générale.
Quant au général, il ne se mêlait de rien, mais il se plaisait à
railler cruellement sa femme devant les étrangers, se posant des
questions dans le genre de celle-ci: «Comment ai-je bien pu me
marier avec cette faiseuse de brioches?» Et personne n'osait lui
tenir tête. Mais, peu à peu, toutes ses connaissances l'avaient
abandonné. Or, la compagnie lui était indispensable, car il aimait
à bavarder, à discuter, à tenir un auditeur. C'était un libre
penseur, un athée à l'ancienne mode; il n'hésitait pas à traiter
les questions les plus ardues.
Mais les auditeurs de la ville ne goûtaient point ce genre de
conversation et se faisaient de plus en plus rares. On avait bien
tenté d'organiser chez lui un whist préférence, mais les parties
se terminaient ordinairement par de telles fureurs du général que
Madame et ses amis brûlaient des cierges, disaient des prières,
faisaient des réussites, distribuaient des pains dans les prisons
pour écarter d'eux ce redoutable whist de l'après-midi qui ne leur
valait que des injures, et parfois même des coups au sujet de la
moindre erreur. Le général ne se gênait devant personne et, pour
un rien qui le contrariait, il braillait comme une femme, jurait
comme un charretier, jetait sur le plancher les cartes déchirées
et mettait ses partenaires à la porte. Resté seul, il pleurait de
rage et de dépit, tout cela parce qu'on avait joué un valet au
lieu d'un neuf. Sur la fin, sa vue s'étant affaiblie, il lui
fallut un lecteur et l'on vit apparaître Foma Fomitch Opiskine.
J'avoue annoncer ce personnage avec solennité, car il est sans
conteste le héros de mon récit. Je n'expliquerai pas les raisons
qui lui méritent l'intérêt, trouvant plus décent de laisser au
lecteur lui-même le soin de résoudre cette question.
Foma Fomitch, en s'offrant au général Krakhotkine, ne demanda
d'autre salaire que sa nourriture! D'où sortait-il? Personne ne le
savait. Je me suis renseigné et j'ai pu recueillir certaines
particularités sur le passé de cet homme remarquable. On disait
qu'il avait servi quelque part et qu'il avait souffert «pour la
vérité». On racontait aussi qu'il avait jadis fait de la
littérature à Moscou. Rien d'étonnant à cela et son ignorance
crasse n'était pas pour entraver une carrière d'écrivain. Ce qui
est certain, c'est que rien ne lui avait réussi et, qu'en fin de
compte, il s'était vu contraint d'entrer au service du général en
qualité de lecteur-victime. Aucune humiliation ne lui fut épargnée
pour le pain qu'il mangeait.
Il est vrai qu'à la mort du général, quant Foma Fomitch passa tout
à coup au rang de personnage, il nous assurait que sa
condescendance à l'emploi de bouffon n'avait été qu'un sacrifice à
l'amitié. Le général était son bienfaiteur; à lui seul, Foma, cet
incompris avait confié les grands secrets de son âme et si lui,
Foma, avait consenti, sur l'ordre de son maître, à présenter des
imitations de toutes sortes d'animaux et autres tableaux vivants,
c'était uniquement pour distraire et égayer ce martyr, cet ami
perclus de douleurs. Mais ces assertions de Foma Fomitch sont
sujettes à caution.
En même temps et du vivant même du général, Foma Fomitch jouait un
rôle tout différent dans les appartements de Madame. Comment en
était-il venu là? C'est une question assez délicate à résoudre
pour un profane quand il s'agit de pareils mystères. Toujours est-
il que la générale professait pour lui une sorte d'affection
pieuse et de cause inconnue. Graduellement, il avait acquis une
extraordinaire influence sur la partie féminine de la maison du
général, influence analogue à celle exercée sur quelques dames par
certains sages et prédicateurs de maisons d'aliénés.
Il donnait des lectures salutaires à l'âme, parlait avec une
éloquence larmoyante des diverses vertus chrétiennes, racontait sa
vie et ses exploits. Il allait à la messe et même à matines,
prophétisait dans une certaine mesure, mais il était surtout passé
maître en l'art d'expliquer les rêves et dans celui de médire du
prochain. Le général, qui devinait ce qui se passait chez sa
femme, s'en autorisait pour tyranniser encore mieux son souffre-
douleur, mais cela ne servait qu'à rehausser son prestige de héros
aux yeux de la générale et de toute sa domesticité.
Tout changea du jour où le général passa de vie à trépas, non sans
quelque originalité. Ce libre penseur, cet athée avait été pris
d'une peur terrible, priant, se repentant, s'accrochant aux
icônes, appelant les prêtres. Et l'on disait des messes et on lui
administrait les sacrements, tandis que le malheureux criait qu'il
ne voulait pas mourir et implorait avec des larmes le pardon de
Foma Fomitch. Et voici comment l'âme du général quitta sa
dépouille mortelle.
La fille du premier lit de la générale, ma tante Prascovia
Ilinichna, vieille fille et victime préférée du général -- qui
n'avait pu s'en passer pendant ses dix ans de maladie, car elle
seule savait le contenter par sa complaisance bonasse, --
s'approcha du lit et, versant un torrent de larmes, voulut
arranger un oreiller sous la tête du martyr. Mais le martyr la
saisit, comme l'occasion, par les cheveux et les lui tira trois
fois en écumant de rage.
Dix minutes plus tard, il était mort. On en fit part au colonel
malgré que la générale eût déclaré qu'elle aimait mieux mourir que
de le voir en un pareil moment, et l'enterrement somptueux fut
naturellement payé par ce fils impie que l'on ne voulait pas voir.
Un mausolée de marbre blanc fut élevé à Kniazevka, village
totalement ruiné et divisé entre plusieurs propriétaires, où le
général possédait ses cent âmes et le marbre en fut zébré
d'inscriptions célébrant l'intelligence, les talents, la grandeur
d'âme du général avec mention de son grade et de ses décorations.
La majeure partie de ce travail épigraphique était due à Foma
Fomitch.
Pendant longtemps, la générale refusa le pardon à son fils
révolté. Entourée de ses familiers et de ses chiens, elle criait à
travers ses sanglots qu'elle mangerait du pain sec, qu'elle
boirait ses larmes, qu'elle irait mendier sous les fenêtres plutôt
que de vivre à Stépantchikovo avec «l'insoumis» et que jamais,
jamais elle ne mettrait les pieds dans cette maison. Les dames
prononcent d'ordinaire ces mots: les pieds avec une grande
véhémence, mais l'accent qu'y savait mettre la générale était de
l'art. Elle donnait à son éloquence un cours
intarissable...cependant qu'on préparait activement les malles
pour le départ.
Le colonel avait fourbu ses chevaux à faire quotidiennement les
quarante verstes qui séparaient Stépantchikovo de la ville, mais
ce fut seulement quinze jours après l'inhumation qu'il obtint la
permission de paraître sous les regards courroucés de sa mère.
Foma Fomitch menait les négociations. Quinze jours durant, il
reprochait à l'insoumis sa conduite «inhumaine», le faisait
pleurer de repentir, le poussait presque au désespoir, et ce fut
le début de l'influence despotique prise depuis par Foma sur mon
pauvre oncle. Il avait compris à quel homme il avait affaire et
que son rôle de bouffon était fini, qu'il allait pouvoir devenir à
l'occasion un gentilhomme et il prenait une sérieuse revanche.
-- Pensez à ce que vous ressentirez, disait-il, si votre propre
mère, appuyant sur un bâton sa main tremblante et desséchée par la
faim, s'en allait demander l'aumône! Quelle chose monstrueuse, si
l'on considère et sa situation de générale et ses vertus. Et
quelle émotion n'éprouveriez-vous pas le jour où (par erreur,
naturellement, mais cela peut arriver) où elle viendrait tendre la
main à votre porte pendant que vous, son fils, seriez baigné dans
l'opulence! Ce serait terrible, terrible! Mais ce qui est encore
plus terrible, colonel, permettez-moi de vous le dire, c'est de
vous voir rester ainsi devant moi plus insensible qu'une solive,
la bouche bée, les yeux clignotants... C'est véritablement
indécent, alors que vous devriez vous arracher les cheveux et
répandre un déluge de larmes...
Dans l'excès de son zèle, Foma avait même été un peu loin, mais
c'était l'habituel aboutissement de son éloquence. Comme on le
pense bien, la générale avait fini par honorer Stépantchikovo de
son arrivée en compagnie de toute sa domesticité, de ses chiens,
de Foma Fomitch et de la demoiselle Pérépélitzina, sa confidente.
Elle allait essayer -- disait-elle -- de vivre avec son fils et
éprouver la valeur de son respect. On imagine la situation du
colonel au cours de cette épreuve. Au début, en raison de son
deuil récent, elle croyait devoir donner carrière à sa douleur
deux ou trois fois par semaine, au souvenir de ce cher général à
jamais perdu et à chaque fois, sans motif apparent, le colonel
recevait une semonce.
De temps en temps, et surtout en présence des visiteurs, elle
appelait son petit-fils Ilucha ou sa petite-fille Sachenka et, les
faisant asseoir auprès d'elle, elle couvrait d'un regard long et
triste ces malheureux petits êtres à l'avenir tant compromis par
un tel père, poussait de profonds soupirs et pleurait bien une
bonne heure. Malheur au colonel s'il ne savait comprendre ces
larmes! Et le pauvre homme, qui ne le savait presque jamais,
venait comme à plaisir se jeter dans la gueule du loup et devait
essuyer de rudes assauts. Mais son respect n'en était pas altéré;
il en arrivait même au paroxysme. La générale et Foma sentirent
tous deux que la terreur suspendue sur leurs têtes pendant de si
longues années était chassée à jamais.
De temps à autre, la générale tombait en syncope, et, dans le
remue-ménage qui s'ensuivait, le colonel s'effarait, tremblant
comme la feuille.
-- Fils cruel! criait-elle en retrouvant ses sens, tu me déchires
les entrailles!... mes entrailles! mes entrailles!
-- Mais, ma mère, qu'ai-je fait? demandait timidement le colonel.
-- Tu me déchires les entrailles! il tente de se justifier! Quelle
audace! Quelle insolence! Ah! fils cruel!... Je me meurs!
Le colonel restait anéanti. Cependant, la générale finissait
toujours par se reprendre à la vie et une demi-heure plus tard, le
colonel, attrapant le premier venu par le bouton de sa jaquette,
lui disait:
-- Vois-tu, mon cher, c'est une grande dame, une générale! La
meilleure vieille du monde, seulement, tu sais, elle est
accoutumée à fréquenter des gens distingués et moi, je suis un
rustre. Si elle est fâchée, c'est que je suis fautif. Je ne
saurais te dire en quoi, mais je suis dans mon tort.
Dans des cas pareils, la demoiselle Pérépélitzina, créature plus
que mûre, parsemée de postiches, aux petits yeux voraces, aux
lèvres plus minces qu'un fil et qui haïssait tout le monde,
croyait se devoir de sermonner le colonel.
-- Tout cela n'arriverait pas si vous étiez plus respectueux,
moins égoïste, si vous n'offensiez pas votre mère. Elle n'est pas
accoutumée à de pareilles manières. Elle est générale, tandis que
vous n'êtes qu'un simple colonel.
-- C'est Mademoiselle Pérépélitzina, expliquait le colonel à son
auditeur, une bien brave demoiselle qui prend toujours la défense
de ma mère... une personne exceptionnelle et la fille d'un
lieutenant-colonel. Rien que cela!
Mais, bien entendu, cela n'était qu'un prélude. Cette même
générale, si terrible avec le colonel, tremblait à son tour devant
Foma Fomitch qui l'avait complètement ensorcelée. Elle en était
folle, n'entendait que par ses oreilles, ne voyait que par ses
yeux. Un de mes petits cousins, hussard en retraite, jeune encore
mais criblé de dettes, ayant passé quelque temps chez mon oncle,
me déclara tout net sa profonde conviction que des rapports
intimes existaient entre la générale et Foma. Je n'hésitai pas à
repousser une pareille hypothèse comme grotesque et par trop
naïve. Non, il y avait autre chose que je ne pourrai faire saisir
au lecteur qu'en lui expliquant le caractère de Foma Fomitch, tel
que je le compris plus tard moi-même.
Imaginez-vous un être parfaitement insignifiant, nul, niais, un
avorton de la société, sans utilisation possible, mais rempli d'un
immense et maladif amour-propre que ne justifiait aucune qualité.
Je tiens à prévenir mes lecteurs: Foma Fomitch est la
personnification même de cette vanité illimitée qu'on rencontre
surtout chez certains zéros, envenimés par les humiliations et les
outrages, suant la jalousie par tous les pores au moindre succès
d'autrui. Il n'est pas besoin d'ajouter que tout cela s'assaisonne
de la plus extravagante susceptibilité.
On va se demander d'où peut provenir une pareille infatuation.
Comment peut-elle germer chez d'aussi pitoyables êtres de néant
que leur condition même devrait renseigner sur la place qu'ils
méritent? Que répondre à cela? Qui sait? Il est peut-être parmi
eux des exceptions au nombre desquelles figurerait mon héros. Et
Foma est, en effet, une exception, comme le lecteur le verra par
la suite. En tout cas, permettez-moi de vous le demander; êtes-
vous bien sûr que tous ces résignés, qui considèrent comme un
bonheur de vous servir de paillasses, que vos pique-assiettes
aient dit adieu à tout amour-propre? Et ces jalousies, ces
commérages, ces dénonciations, ces méchants propos qui se tiennent
dans les coins de votre maison même, à côté de vous, à votre
table? Qui sait si, chez certains chevaliers errants de la
fourchette, sous l'influence des incessantes humiliations qu'ils
doivent subir, l'amour-propre, au lieu de s'atrophier, ne
s'hypertrophie pas, devenant ainsi la monstrueuse caricature d'une
dignité peut-être entamée primitivement, au temps de l'enfance,
par la misère et le manque de soins.
Mais je viens de dire que Foma Fomitch était une exception à la
règle générale. Homme de lettres, jadis, il avait souffert d'être
méconnu et la littérature en a perdu d'autres que lui; je dis: la
littérature méconnue. J'incline à penser qu'il avait connu les
déboires, même avant ses tentatives littéraires et qu'en divers
métiers, il avait reçu plus de chiquenaudes que d'appointements.
Cela, je le suppose, mais, ce que je sais positivement, c'est
qu'il avait réellement confectionné un roman dans le genre de ceux
qui servaient de pâture à l'esprit du Baron Brambeus (Pseudonyme
de Jenkovski, écrivain russe très connu). Sans doute beaucoup de
temps avait passé depuis, mais l'aspic de la vanité littéraire
fait parfois des piqûres bien profondes et mêmes incurables,
surtout chez les individus bornés.
Désabusé dès son premier pas dans la carrière des lettres, Foma
Fomitch s'était à jamais joint au troupeau des affligés, des
déshérités, des errants. Je pense que c'est de ce moment que se
développa chez lui cette vantardise, ce besoin de louanges,
d'hommages, d'admiration et de distinction. Ce pitre avait trouvé
moyen de rassembler autour de lui un cercle d'imbéciles extasiés.
Son premier besoin était d'être le premier quelque part, n'importe
où, de vaticiner, de fanfaronner, et si personne ne le flattait,
il s'en chargeait lui-même. Une fois qu'il fut devenu le maître
incontesté de la maison de mon oncle, je me souviens de l'avoir
entendu prononcer les paroles que voici:
«Je ne resterai plus longtemps parmi vous -- et son ton
s'emplissait d'une gravité mystérieuse -- Quand je vous aurait
tous établis et que je vous aurai fait saisir le sens de la vie,
je vous dirai adieu et je m'en irai à Moscou pour y fonder une
revue. Je ferai des cours où passeront mensuellement trente mille
auditeurs. Alors, mon nom retentira partout et malheur à mes
ennemis!»
Mais, tout en attendant la gloire, ce génie exigeait une
récompense immédiate. Il est toujours agréable d'être payé
d'avance et surtout dans un cas pareil. Je sais que Foma se
présentait sérieusement à mon oncle comme venu au monde pour
accomplir une grande mission où le conviait sans cesse un homme
ailé qui le visitait la nuit. Il devait écrire un livre compact et
salutaire aux âmes, un livre qui provoquerait un tremblement de
toute la terre et ferait craquer la Russie. Quand viendrait
l'heure du cataclysme, Foma, renonçant à sa gloire, se retirerait
dans un monastère et prierait jour et nuit pour le bonheur de la
patrie, au fond des catacombes de Kiev.
Il vous est maintenant loisible d'imaginer ce que pouvait devenir
ce Foma après toute une existence d'humiliations, de persécutions
et peut-être même de taloches, ce Foma sensuel et vaniteux au
fond, ce Foma écrivain méconnu, ce Foma qui gagnait son pain à
bouffonner, ce Foma à l'âme de tyran en dépit de sa nullité, ce
Foma vantard et insolent à l'occasion! ce qu'il pouvait devenir,
ce Foma, quand il connut enfin les honneurs et la gloire, quand il
se vit admiré et choyé d'une protectrice idiote et d'un protecteur
fasciné et débonnaire, chez qui il avait enfin trouvé à
s'implanter après tant de pérégrinations! Mais il me faut ici
développer le caractère de mon oncle; le succès de Foma serait
incompréhensible sans cela, autant que la maîtrise qu'il exerçait
dans la maison et que sa métamorphose en grand homme.
Mon oncle n'était pas seulement bon, mais encore d'une extrême
délicatesse sous son écorce un peu grossière, et d'un courage à
toute épreuve. J'ose employer ce terme de courage, car aucun
devoir, aucune obligation ne l'eussent arrêté; il ne connaissait
pas d'obstacles. Son âme noble était pure comme celle d'un enfant.
Oui, à quarante ans, c'était un enfant expansif et gai, prenant
les hommes pour des anges, s'accusant de défauts qu'il n'avait
pas, exagérant les qualités des autres, en découvrant même où il
n'y en avait jamais eu. Il était de ces grands coeurs qui ne
sauraient sans honte supposer le mal chez les autres, qui parent
le prochain de toutes les vertus, qui se réjouissent de ses
succès, qui vivent sans relâche dans un monde idéal, qui prennent
sur eux toutes leurs fautes. Leur vocation est de sacrifier aux
intérêts d'autrui. On l'eût pris pour un être veule et faible de
caractère et sans doute, il était trop faible; cependant, ce
n'était pas manque d'énergie, mais crainte d'humilier, crainte de
faire souffrir ses semblables qu'il aimait tous.
Au surplus, il ne montrait de faiblesse que dans la défense de ses
propres intérêts, n'hésitant jamais à les sacrifier pour des gens
qui se moquaient de lui. Il lui semblait impossible qu'il eût des
ennemis; il en avait cependant, mais ne les voyait point. Ayant
une peur bleue des cris et des disputes, il cédait toujours et se
soumettait en tout, mais par bonhomie, par délicatesse et --
disait-il, en vue d'éloigner tout reproche de faiblesse -- «pour
que tout le monde fût content».
Il va sans dire qu'il était prêt à subir toute noble influence, ce
qui permettait à telle canaille habile de s'emparer de lui jusqu'à
l'entraîner dans quelque mauvaise action présentée sous le voile
d'une intention pure. Car mon oncle était follement confiant et ce
fut pour lui la cause de beaucoup d'erreurs. Après de douloureux
combats, lorsqu'il finît par reconnaître la malhonnêteté de son
conseiller, il ne manquait pas de prendre toute la faute à son
compte.
Figurez-vous maintenant sa maison livrée à une idiote capricieuse,
en adoration devant un autre imbécile jusque là terrorisé par son
général et brûlant du désir de se dédommager du passé, une idiote
devant laquelle mon oncle croyait devoir s'incliner parce qu'elle
était sa mère. On avait commencé par convaincre le pauvre homme
qu'il était grossier, brutal, ignorant et d'un égoïsme révoltant,
et il importe de remarquer que la vieille folle parlait
sincèrement.
Foma était sincère, lui aussi. Puis, on avait ancré dans l'esprit
de mon oncle cette conviction que Foma lui avait été envoyé par le
ciel pour le salut de son âme et pour la répression de ses
abominables vices; car n'était-il pas un orgueilleux, toujours à
se vanter de sa fortune et capable de reprocher à Foma le morceau
de pain qu'il lui donnait? Mon pauvre oncle avait fini par
contempler douloureusement l'abîme de sa déchéance, il voulait
s'arracher les cheveux, demander pardon...
-- C'est ma faute! disait-il à ses interlocuteurs, c'est ma faute!
On doit se montrer délicat envers celui auquel on rend service...
Que dis-je? Quel service? je dis des sottises; ce n'est pas moi
qui lui rends service; c'est lui, au contraire qui m'oblige en
consentant à me tenir compagnie. Et voilà que je lui ai reproché
ce morceau de pain!... C'est-à-dire, je ne lui ai rien reproché,
mais j'ai certainement dû laisser échapper quelques paroles
imprudentes comme cela m'arrive souvent... C'est un homme qui a
souffert, qui a accompli des exploits, qui a soigné pendant dix
ans son ami malade, malgré les pires humiliations; cela vaut une
récompense!... Et puis l'instruction!... Un écrivain! un homme
très instruit et d'une très grande noblesse...
La seule image de ce Foma instruit et malheureux en butte aux
caprices d'un malade hargneux, lui gonflait le coeur d'indignation
et de pitié. Toutes les étrangetés de Foma, toutes ses
méchancetés, mon oncle les attribuait aux souffrances passées, aux
humiliations subies, qui n'avaient pu que l'aigrir. Et, dans son
âme noble et tendre, il avait décidé qu'on ne pouvait être aussi
exigeant à l'égard d'un martyr qu'à celui d'un homme ordinaire,
qu'il fallait non seulement lui pardonner, mais encore panser ses
plaies avec douceur, le réconforter, le réconcilier avec
l'humanité. S'étant assigné ce but, il s'enthousiasma jusqu'à
l'impossible, jusqu'à s'aveugler complètement sur la vulgarité de
son nouvel ami, sur sa gourmandise, sur sa paresse, sur son
égoïsme, sur sa nullité. Mon oncle avait une foi absolue dans
l'instruction, dans le génie de Foma. Ah! mais j'oublie de dire
que le colonel tombait en extase aux mots «littérature» et
«science», quoiqu'il n'eût lui-même jamais rien appris.
C'était une de ses innocentes particularités.
-- Il écrit un article! disait-il en traversant sur la pointe des
pieds les pièces avoisinant le cabinet de travail de Foma Fomitch,
et il ajoutait avec un air mystérieux et fier: -- Je ne sais au
juste ce qu'il écrit, peut-être une chronique... mais alors
quelque chose d'élevé... Nous ne pouvons pas comprendre cela, nous
autres... Il m'a dit traiter la question des forces créatrices. Ça
doit être de la politique. Oh! son nom sera célèbre et entraînera
le nôtre dans sa gloire... Lui-même me le disait encore tout à
l'heure, mon cher...
Je sais positivement que, sur l'ordre de Foma, mon oncle dut raser
ses superbes favoris blond foncé, son tyran ayant trouvé qu'ils
lui donnaient l'air français et par conséquent fort peu patriote.
Et puis, peu à peu, Foma se mit à donner de sages conseils pour la
gérance de la propriété; ce fut effrayant!
Les paysans eurent bientôt compris de quoi il retournait et qui
était le véritable maître, et ils se grattaient la nuque. Il
m'arriva de surprendre un entretien de Foma avec eux. Foma avait
déclaré qu'il»aimait causer avec l'intelligent paysan russe» et,
quoiqu'il ne sût pas distinguer l'avoine du froment, il n'hésita
pas à disserter d'agriculture. Puis il aborda les devoirs sacrés
du paysan envers son seigneur. Après avoir effleuré la théorie de
l'électricité et la question de la répartition du travail,
auxquelles il ne comprenait rien, après avoir expliqué à son
auditoire comment la terre tourne autour du soleil, il en vint,
dans l'essor de son éloquence, à parler des ministres. (Pouchkine
a raconté l'histoire d'un père persuadant à son fils âgé de quatre
ans que «son petit père était si courageux que le tsar lui-même
l'aimait»... Ce petit père avait besoin d'un auditeur de quatre
ans; c'était un Foma Fomitch.)... Les paysans l'écoutaient avec
vénération.
-- Dis donc, mon petit père, combien avais-tu d'appointements? lui
demanda soudain Arkhip Korotkï, un vieillard aux cheveux tout
blancs, dans une intention évidemment flatteuse. Mais la question
sembla par trop familière à Foma, qui ne pouvait supporter la
familiarité.
-- Qu'est-ce que cela peut te faire, imbécile? répondit-il en
regardant le malheureux paysan avec mépris. Qu'est-ce qui te prend
d'attirer mon attention sur ta gueule? Est-ce pour me faire
cracher dessus?
C'était le ton qu'adoptait généralement Foma dans ses
conversations avec «l'intelligent paysan russe».
-- Notre père, fit un autre, nous sommes de pauvres gens. Tu es
peut-être un major, un colonel ou même une Excellence... Nous ne
savons même pas comment t'adresser la parole.
-- Imbécile! reprit Foma, s'adoucissant, il y a appointements et
appointements, tête de bois! Il en est qui ont le grade de général
et qui ne reçoivent rien, parce qu'ils ne rendent aucun service au
tsar. Moi, quand je travaillais pour un ministre, j'avais vingt
mille roubles par an, mais je ne les touchais pas; je travaillais
pour l'honneur, me contentant de ma fortune personnelle. J'ai
abandonné mes appointements au profit de l'instruction publique et
des incendiés de Kazan.
-- Alors, c'est toi qui as rebâti Kazan? reprenait le paysan
étonné, car, en général, Foma Fomitch étonnait les paysans.
-- Mon Dieu, j'en ai fait ma part, répondait-il négligemment,
comme s'il s'en fût voulu d'avoir honoré un tel homme d'une telle
confidence.
Ses entretiens avec mon oncle étaient d'une autre sorte.
-- Qu'étiez-vous avant mon arrivée ici? disait-il, mollement
étendu dans le confortable fauteuil où il digérait un déjeuner
copieux, pendant qu'un domestique placé derrière lui s'évertuait à
chasser les mouches avec un rameau de tilleul. À quoi ressembliez-
vous? Et voici que j'ai jeté en votre âme cette étincelle du feu
céleste qui y brille à présent! Ai-je jeté en vous une étincelle
de feu sacré, oui ou non? Répondez: l'ai-je jetée, oui ou non?
Au vrai, Foma Fomitch ne savait pas pourquoi il avait fait cette
question. Mais le silence et la gêne de mon oncle l'irritaient.
Jadis si patient et si craintif, il s'enflammait maintenant à la
moindre contradiction. Le silence de ce brave homme l'outrageait:
il lui fallait une réponse.
-- Répondez: l'étincelle brûle-t-elle en vous ou non?
Mon oncle ne savait plus que devenir.
-- Permettez-moi de vous faire observer que je vous attends!
insistait le pique-assiette d'un air offensé.
-- Mais répondez donc, Yegorouchka! intervenait la générale en
haussant les épaules.
-- Je vous demande: l'étincelle brûle-t-elle en vous, oui ou non?
réitérait Foma très indulgent, tout en picorant un bonbon dans la
boîte toujours placée devant lui sur l'ordre de la générale.
-- Je te jure, Foma, que je n'en sais rien, répondait enfin le
malheureux, avec un visage désolé. Il y a sans doute quelque chose
de ce genre... Ne me demande rien... Je crains de dire une
bêtise...
-- Fort bien. Alors, selon vous, je serais un être si nul que je
ne mériterais même pas une réponse; c'est bien cela que vous avez
voulu dire? Soit, je suis donc nul.
-- Mais non, Foma! Que Dieu soit avec toi! Je n'ai jamais voulu
dire cela.
-- Mais si. C'est précisément ce que vous avez voulu dire.
-- Je jure que non!
-- Très bien. Mettons que je suis un menteur! D'après vous, ce
serait moi qui chercherais une mauvaise querelle?... Une insulte
de plus ou de moins...! Je supporterai tout.
-- Mais, mon fils!... clame la générale avec effroi.
-- Foma Fomitch! Ma mère! s'écrie mon oncle navré. Je vous jure
qu'il n'y a pas de ma faute. J'ai parlé inconsidérément... Ne fais
pas attention à ce que je dis, Foma; je suis bête; je sens que je
suis bête, qu'il me manque quelque chose... Je sais, je sais,
Foma! Ne me dis rien! -- continue-t-il en agitant la main. --
Pendant quarante ans, jusqu'à ce que je te connusse, je me
figurais être un homme ordinaire et que tout allait pour le mieux.
Je ne m'étais pas rendu compte que je ne suis qu'un pécheur, un
égoïste et que j'ai fait tant de mal que je ne comprends pas
comment la terre peut encore me porter.
-- Oui, vous êtes bien égoïste! remarque Foma avec conviction.
-- Je le comprends maintenant moi-même. Mais je vais me corriger
et devenir meilleur.
-- Dieu vous entende! conclut Foma en poussant un pieux soupir et
en se levant pour aller faire sa sieste accoutumée.
Pour finir ce chapitre, qu'on me permette de dire quelques mots de
mes relations personnelles avec mon oncle et d'expliquer comment
je fus mis en présence de Foma et inopinément jeté dans le
tourbillon des plus graves événements qui se soient jamais passés
dans le bienheureux village de Stépantchikovo. J'aurai ainsi
terminé mon introduction et pourrai commencer mon récit.
Encore enfant, je restai seul au monde. Mon oncle me tint lieu de
père et fit pour moi ce que bien des pères ne font pas pour leur
progéniture. Du premier jour que je passai dans sa maison, je
m'attachai à lui de tout mon coeur. J'avais alors dix ans et je me
souviens que nous nous comprîmes bien vite et que nous devînmes de
vrais amis. Nous jouions ensemble à la toupie; une fois, nous
volâmes de complicité le bonnet d'une vieille dame, notre parente,
et nous attachâmes ce trophée à la queue d'un cerf-volant que je
lançai dans les nuages.
Beaucoup plus tard, en une bien courte rencontre avec mon oncle à
Pétersbourg, je pus achever l'étude de son caractère. Cette fois
encore, je m'étais attaché à lui de toute l'ardeur de ma jeunesse.
Il avait quelque chose de franc, de noble, de doux, de gai et de
naïf à la fois qui lui attirait les sympathies et m'avait
profondément impressionné.
Après ma sortie de l'Université, je restai quelques temps oisif à
Pétersbourg et, comme il arrive souvent aux blancs-becs, bien
persuadé que j'allais sous peu accomplir quelque chose de
grandiose. Je ne tenais guère à quitter la capitale et
n'entretenais avec mon oncle qu'une correspondance assez rare,
seulement lorsque j'avais à lui demander de l'argent qu'il ne me
refusait jamais. Venu pour affaires à Pétersbourg, l'un de ses
serfs m'avait appris qu'il se passait à Stépantchikovo des choses
extraordinaires. Troublé par ces nouvelles, j'écrivis plus
souvent.
Mon oncle me répondit par des lettres étranges, obscures, où il ne
m'entretenait que de mes études et s'enorgueillissait par avance
de mes futurs succès et puis, tout à coup, après un assez long
silence, je reçus une étonnant épître, très différente des
précédentes, bourrée de bizarres sous-entendus, de contradictions
incompréhensibles au premier abord. Il était évident qu'elle avait
été écrite sous l'empire d'une extrême agitation.
Une seule chose y était claire, c'est que mon oncle me suppliait
presque d'épouser au plus vite son ancienne pupille, fille d'un
pauvre fonctionnaire provincial nommé Éjévikine, laquelle avait
été fort bien élevée au compte de mon oncle dans un grand
établissement scolaire de Moscou et servait à ce moment
d'institutrice à ses enfants. Elle était malheureuse; je pouvais
faire son bonheur en accomplissant une action généreuse; il
s'adressait à la noblesse de mon coeur et me promettait de doter
la jeune fille, mais il s'exprimait sur ce dernier point d'une
façon extrêmement mystérieuse, et m'adjurait de garder sur tout
cela le plus absolu silence. Cette lettre me bouleversa.
Quel est le jeune homme qui ne se fût pas senti remué par une
proposition aussi romanesque? De plus, j'avais entendu dire que la
jeune fille était fort jolie.
Je ne savais pas à quel parti m'arrêter, mais je répondis aussitôt
à mon oncle que j'allais partir sur-le-champ pour Stépantchikovo,
car il m'avait envoyé sous le même pli les fonds nécessaires à mon
voyage, ce qui ne m'empêcha pas de rester encore quinze jours à
Pétersbourg dans l'indécision. C'est à ce moment que je fis la
rencontre d'un ancien camarade de régiment de mon oncle. En
revenant du Caucase, cet officier s'était arrêté à Stépantchikovo.
C'était un homme d'un certain âge déjà, fort sensé et célibataire
endurci.
Il me raconta avec indignation des choses dont je n'avais aucune
connaissance. Foma Fomitch et la générale avaient conçu le projet
de marier le colonel avec une demoiselle étrange, âgée, à moitié
folle, qui possédait environ un demi million de roubles et dont la
biographie était quelque chose d'incroyable. La générale avait
déjà réussi à lui persuader qu'elles étaient parentes et à la
faire loger dans la maison. Bien qu'au désespoir, mon oncle
finirait certainement par épouser le demi million. Cependant, les
deux fortes têtes, la générale et Foma avaient organisé une
persécution contre cette malheureuse institutrice sans défense et
employaient tous leurs efforts à la faire partir, de peur que le
colonel n'en devint amoureux et peut-être même parce qu'il l'était
déjà. Ces dernières paroles me frappèrent, mais, à toutes mes
questions sur le point de savoir si mon oncle était réellement
amoureux, mon interlocuteur ne put ou ne voulut pas me donner de
réponse précise et, d'une façon générale, il me raconta tout cela
comme à contrecoeur, avec un évident parti pris d'éviter les
détails précis.
Cette rencontre me donna beaucoup à penser, car ce que j'apprenais
était en contradiction formelle avec la proposition qui m'était
faite. Le temps pressant, je résolus de partir pour
Stépantchikovo, dans l'intention de réconforter mon oncle et même
de le sauver, si possible, c'est-à-dire de faire chasser Foma,
d'empêcher cet odieux mariage avec la vieille demoiselle et de
rendre le bonheur à cette malheureuse jeune fille en l'épousant.
Car le prétendu amour de mon oncle pour elle m'apparaissait comme
une misérable invention de Foma.
Comme font les très jeunes gens, je sautai d'une extrémité à
l'autre et, chassant toute hésitation, je brûlai de l'ardeur
d'opérer des miracles et d'accomplir mille exploits. Il me
semblait faire preuve d'une générosité extraordinaire en me
sacrifiant noblement au bonheur d'un être aussi charmant
qu'innocent et je me souviens que, pendant tout le trajet, je me
sentis fort satisfait de moi. C'était en juillet; le soleil
luisait; devant moi s'étendait l'immensité des champs de blé déjà
presque mûr... J'étais resté si longtemps enfermé à Pétersbourg,
que je croyais voir le monde pour la première fois.
II
MONSIEUR BAKHTCHEIEV
J'approchais du but de mon voyage. En traversant la petite ville
de B..., qui n'est plus qu'à dix verstes de Stépantchikovo, je dus
m'arrêter chez un maréchal ferrant pour faire réparer l'un des
moyeux de mon tarantass. C'était là un travail sans grande
importance, et je résolus d'en attendre la fin avant de terminer
mes dix verstes.
Ayant mis pied à terre, je vis un gros monsieur qu'une nécessité
analogue avait, comme moi, contraint de s'arrêter. Depuis une
grande heure, il était là, suffoqué par la chaleur torride; il
criait et jurait avec une impatience hargneuse et s'efforçait
d'activer le travail des ouvriers. Au premier coup d'oeil, ce
monsieur était un grincheux d'habitude. Il pouvait avoir quarante-
cinq ans. Son énorme opulence, son double menton, ses joues
bouffies et grêlées disaient une plantureuse existence de
hobereau. Il y avait dans son visage quelque chose de féminin qui
sautait de suite aux yeux. Large et confortable, son costume
n'était pas cependant à la dernière mode.
Je ne puis comprendre pourquoi il était fâché contre moi, d'autant
plus que nous nous voyions pour la première fois et que nous ne
nous étions pas encore dit une parole, mais je le vis bien aux
regards furieux qu'il me lança dès que je fus descendu de voiture.
Pourtant, j'avais grande envie de faire sa connaissance, car les
bavardages de ses domestiques m'avaient appris qu'il venait de
Stépantchikovo et qu'il y avait vu mon oncle. C'était là une
occasion favorable de me renseigner plus amplement.
Soulevant ma casquette, je remarquai avec toute la gentillesse du
monde que les voyages nous occasionnent parfois des accidents bien
désagréables, mais le gros bonhomme me toisa des pieds à la tête
d'un regard dédaigneux et mécontent, puis, grommelant, me tourna
le dos. Cette partie de sa personne était sans doute fertile en
suggestions intéressantes, mais peu propice à la conversation.
-- Grichka, ne ronchonne pas ou je te ferai fouetter! cria-t-il à
son domestique sans avoir l'air d'entendre mon observation sur les
désagréments du voyage.
Grichka était un vieux laquais à cheveux blancs, porteur d'une
longue redingote et d'énormes favoris de neige. Tout indiquait que
lui aussi était en colère et il ne cessait de marmonner. La menace
du maître fut le signal d'une prise de bec.
-- Tu me feras fouetter! Crie-le donc plus haut! fit Grichka d'une
voix si nette que tout le monde l'entendit, et, indigné, il se mit
en devoir d'arranger quelque chose dans la voiture.
-- Quoi? Qu'est-ce que tu viens de dire? «Crie-le donc plus
fort!»... Tu veux faire l'insolent? clama le gros homme devenu
écarlate.
-- Mais qu'avez-vous donc à vous fâcher ainsi? On ne peut donc
plus dire un mot?
-- Me fâcher? L'entendez-vous? Mais c'est lui qui se fâche et je
n'ose plus rien dire!
-- Qu'avez-vous à grogner?
-- Ce que j'ai? Il me semble que je suis parti sans dîner.
-- Qu'est-ce que ça peut me faire? Vous n'aviez qu'à dîner! Je
disais seulement un mot aux maréchaux-ferrants.
-- Oui; eh bien qu'as-tu à ronchonner contre les maréchaux-
ferrants?
-- Ce n'est pas contre eux que je ronchonne; c'est contre la
voiture.
-- Et pourquoi donc?
-- Ben, pourquoi qu'elle s'est démolie? Que ça n'arrive plus!
-- Ce n'était pas contre la voiture que tu grognais; c'était
contre moi. Ce qui arrive est de ta faute et c'est moi que tu
accuses!
-- Voyons, Monsieur, laissez-moi en paix!
-- Et toi, pourquoi ne m'as-tu pas dit une seule parole pendant
tout le trajet? D'habitude tu me parles, pourtant!
-- Une mouche m'était entrée dans la bouche, voilà pourquoi! Suis-
je là pour vous raconter des histoires? Si vous les aimez, vous
n'avez qu'à prendre avec vous la Mélanie.
Le gros homme ouvrit la bouche dans l'évidente intention de
répondre, mais il se tut, ne trouvant rien à dire. Le domestique,
satisfait d'avoir manifesté devant tout le monde et son éloquence
et l'influence qu'il exerçait sur son maître, se mit à donner des
explications aux ouvriers, d'un air important.
Mes avances étaient restées vaines, sans doute à cause de ma
maladresse, mais une circonstance inopinée me vint en aide. De la
caisse d'une voiture privée de ses roues et attendant la
réparation depuis des temps immémoriaux, on vit soudain surgir une
tête endormie, malpropre et dépeignée. Ce fut un rire général
parmi les ouvriers. L'homme était enfermé dans la caisse où il
avait cuvé son vin, et n'en pouvait pus sortir. Il se dépensait en
vains efforts et finit par prier qu'on allât lui chercher un
certain outil. Cela mit l'assistance en joie.
Il est des natures que les spectacles grotesques ravissent, sans
qu'elles sachent trop pourquoi. Le gros hobereau était de ces
gens-là. Peu à peu, son faciès sévère et taciturne se détendit,
s'adoucit, exprima la gaieté et se rasséréna complètement.
-- Mais n'est-ce pas Vassiliev? demanda-t-il avec compassion.
Comment se trouve-t-il là dedans?
-- Oui, oui, Monsieur, c'est Vassiliev! cria-t-on de tous côtés.
-- Il a bu, Monsieur, fit un grand ouvrier sec, et de figure
sévère qui prétendait jouer un rôle prépondérant parmi ses
camarades. Il a bu. Depuis trois jours, il a quitté son patron et
il se cache ici. Et voici qu'il réclame son dernier outil? Qu'en
veux-tu faire, tête vide? Il veut l'engager.
-- Archipouchka, l'argent est comme l'oiseau: il s'en vient et il
s'en va. Laisse-moi aller chercher mon outil, au nom de Dieu!
suppliait Vassiliev d'une voix grêle et fêlée.
-- Reste donc tranquille, diable! puisque tu es bien ici. Il boit
depuis avant-hier; ce matin, nous l'avons ramassé dans la rue dès
l'aube et nous avons dit à Matvéï Ilitch qu'il était tombé malade,
qu'il avait des coliques!
Ce fut une explosion de rires.
-- Mais où est mon outil?
-- Mais chez Zouï, voyons! Un homme saoul, Monsieur, c'est tout
vous dire.
-- Hé! hé! hé! Ah! canaille, c'est ainsi que tu travailles en
ville? tu veux engager ton dernier outil! fit le gros homme,
secoué d'un rire satisfait et tout à fait de bonne humeur,
maintenant. Si vous saviez l'habile menuisier qu'il est! On n'en
trouverait pas un pareil à Moscou. Seulement, voilà les tours
qu'il joue! -- continua-t-il en s'adressant à moi. -- Laisse-le
sortir, Arkhip, il a peut-être besoin de quelque chose.
On obéit au gros monsieur. Le clou fut enlevé qui condamnait la
portière de la voiture où était enfermé Vassiliev, lequel apparut
tout souillé de boue et les vêtements déchirés. Il cligna des yeux
et, chancelant, il éternua, puis, se faisant de sa main un abat-
jour, il jeta un regard circulaire.
-- Que de monde! que de monde! et bien sûr que personne de ces
gens-là n'a bu! dit-il d'un ton triste et lent, hochant la tête
avec un air de contrition. Bien le bonjour, frérots. Je vous
souhaite une heureuse matinée!
-- Matinée! mais tu ne vois donc pas que nous sommes après-midi,
espèce de fou?
-- Ah! tu m'en diras tant!
-- Hé! hé! hé! Quel farceur! s'écria encore le gros monsieur, en
me regardant avec affabilité et tout secoué de rire. Tu n'as pas
honte, Vassiliev?
-- C'est le malheur qui me fait boire, Monsieur, répondit le
sombre Vassiliev, évidemment enchanté de pouvoir parler de son
malheur.
-- Quel malheur, imbécile?
-- Un malheur comme on n'en a jamais vu. Nous voilà sous les
ordres de Foma Fomitch!
-- Qui? Depuis quand? s'exclama le gros homme avec animation,
pendant que, très intéressé, je faisais un pas en avant.
-- Mais tous ceux de Kapitonovka. Notre seigneur le colonel (que
Dieu le garde en bonne santé!) veut faire présent de Kapitonovka,
qui lui appartient, à Foma Fomitch; il lui donne soixante-dix
âmes. «C'est pour toi, Foma, a-t-il dit. Tu ne possèdes rien, car
ton père ne t'a point laissé de fortune -- Vassiliev envenimait
son récit à plaisir. -- C'était un gentilhomme venu, on ne sait
d'où; comme toi, il vivait chez les seigneurs et mangeait à la
cuisine. Mais je vais te donner Kapitonovka; tu seras un
propriétaire foncier avec des serviteurs; tu n'auras plus qu'à te
la couler douce...»
Mais le gros homme n'écoutait plus. L'effet que lui produisit le
récit de l'ivrogne fut extraordinaire. Il en devint violet; son
double menton tremblait; ses petits yeux s'injectèrent de sang.
-- Il ne manquait plus que cela! fit-il, suffoqué. Cette racaille
de Foma va devenir propriétaire! Pouah!... Allez tous au diable.
Dépêchez-vous, là-bas, que je m'en aille!
Je m'avançais résolument et je lui dis.
-- Permettez-moi un mot. Vous venez de parler de Foma Fomitch; il
doit s'agir d'Opiskine, si je ne me trompe point. Je voudrais...
en un mot, j'ai des raisons de m'intéresser à cet homme, et je
désirerais savoir quelle foi on peut ajouter à ce que dit ce brave
garçon que son maître, Yégor Ilitch Rostaniev, veut faire don d'un
village à ce Foma. Cela m'intéresse énormément et je...
-- Permettez-moi de vous demander, à mon tour, pourquoi vous vous
intéressez à cet homme (c'est votre mot). Selon moi, c'est une
fripouille et non pas un homme. A-t-il une figure humaine? C'est
quelque chose d'ignoble, mais ce n'est pas une figure humaine!
Je lui expliquai que je ne connaissais pas la figure de Foma, mais
que le colonel était mon oncle et que j'étais moi-même Serge
Alexandrovitch.
-- Ah! vous êtes le savant? Mais, mon petit père, on vous attend
avec impatience! s'écria le bonhomme franchement joyeux, cette
fois. J'arrive de Stépantchikovo où je n'ai pu finir de dîner,
tant la présence de ce Foma m'était insupportable. Je me suis
brouillé avec tout le monde à cause de ce maudit Foma!... En voilà
une rencontre! Excusez-moi. Je suis Stépane Aléxiévitch
Bakhtchéiev et je vous ai connu pas plus haut qu'une botte... Qui
m'aurait dit?... Mais permettez-moi...
Et le bon gros bonhomme se mit à m'embrasser.
Après ces premières effusions, je commençai sans tarder mon
interrogatoire, car l'occasion était favorable.
-- Mais qu'est-ce que ce Foma? demandai-je; comment a-t-il pu
s'emparer de toute la maison? Pourquoi ne le chasse-t-on pas?
J'avoue que ...
-- Le chasser? Mais vous êtes fou! Le chasser, quand le colonel
marche devant lui sur la pointe des pieds! Mais Foma a prétendu
une fois que le mercredi était un jeudi et tout le monde consentit
que ce mercredi fût un jeudi. Vous croyez que j'invente?
Nullement.
-- J'avais entendu dire des choses de ce genre, mais j'avoue que
...
-- J'avoue! J'avoue! Vous ne savez dire que cela! Qu'y a-t-il à
avouer? Demandez-moi plutôt d'où je viens. La mère du colonel,
bien qu'elle soit une très digne dame et une générale, n'a plus sa
raison... Elle ne peut se passer de ce Foma. Elle est cause de
tout; c'est elle qui l'a installé dans la maison. Il l'a
ensorcelée. Elle n'ose plus dire un mot quoiqu'elle soit une
Excellence pour s'être mariée à cinquante ans avec le général
Krakhotkine. Quant à la soeur du colonel, la vieille fille, j'aime
mieux ne pas en parler; elle ne sait que pousser des oh! et des
ah! J'en ai assez; voilà tout! Elle n'a pour elle que d'être une
femme. Mais en mérite-t-elle plus d'estime? D'ailleurs il est même
indécent à moi d'en parler devant vous car, enfin, c'est votre
tante. Seule, Alexandra Yégorovna, la fille du colonel, qui n'a
que quinze ans, possède quelque intelligence; elle ne manifeste
aucune estime pour Foma. Une charmante demoiselle! Quelle estime
mérite ce Foma, cet ancien bouffon qui faisait des imitations
d'animaux pour distraire le général Krakhotkine? Et aujourd'hui,
le colonel, votre oncle, respecte ce paillasse comme son propre
père!... Pouah!
-- Pauvreté n'est pas vice, et je vous avoue... Permettez-moi de
vous demander... Est-il beau? intelligent?
-- Foma? Comment donc, mais très beau! répondit Bakhtchéiev d'une
voix tremblante de colère. -- Mes questions l'agaçaient et il
commençait à me regarder de travers. -- Très beau! Non; vous
l'entendez; il croit que Foma est beau! Mais, mon petit père, il
ressemble à tous les animaux, si vous voulez le savoir. Ah! s'il
était intelligent, seulement, on s'en arrangerait... Mais rien! Il
faut qu'il leur ait versé à tous quelque philtre de sorcier. Je
suis las d'en parler. Il ne vaut pas un crachat. Vous me mettez en
colère! Eh bien, là-bas, est-ce prêt?
-- Il faut ferrer Voronok, répondit Grigori d'un ton lugubre.
-- Voronok? Je vais t'en donner du Voronok!... Oui, Monsieur, je
suis en mesure de vous raconter de telles choses que vous en
resterez bouche bée jusqu'au deuxième avènement. Il fut un temps
où je l'estimais, ce Foma. Oui, je vous le confesse, j'étais un
imbécile! Il m'avait séduit, moi aussi. Ça sait tout; ça connaît à
fond toutes les sciences. Il m'avait ordonné des gouttes, car je
suis malade; vous ne vous en douteriez pas? J'ai failli en mourir
de ces gouttes! Écoutez-moi; ne dites rien. Vous verrez tout cela.
Ce Foma fera verser au colonel des larmes de sang, mais il sera
trop tard. Tous les voisins ont rompu avec votre oncle à cause de
ce misérable Foma qui insulte tous les visiteurs, fussent-il du
grade le plus élevé. Il n'y a que lui d'intelligent; il n'y a que
lui de savant; et, comme un savant a le droit de morigéner les
ignorants, il parle, il parle: ta-ta-ta ... ta-ta-ta... Ah! il en
a une langue! On pourrait la couper et la jeter au fumier qu'elle
bavarderait encore tant qu'un corbeau ne l'aurait pas mangée. Et
il est devenu fier. Il s'engage dans des conduits où il n'y a pas
seulement passage pour sa tête. Mais quoi! il enseigne le français
aux domestiques! Je vous demande de quelle utilité la langue
française peut être à un paysan? Et même à nous? À quoi ça peut-il
servir? À causer avec les demoiselles pendant la mazurka? À dire
des fadeurs aux femmes mariées? Ce n'est rien qu'une débauche,
voilà! Selon moi, quand on a bu un carafon d'eau-de-vie, on parle
toutes les langues! Voilà ce que j'en pense du français! Vous le
parlez aussi; sans doute? ta-ta-ta-ta-ta!... -- et Bakhtchéiev me
considéra avec une indignation pleine de mépris.
-- Vous êtes aussi un savant, n'est-ce pas, mon petit père?
-- Mon Dieu, je m'intéresse...
-- Vous avez aussi tout étudié?
-- Oui... c'est-à-dire non... Pour le moment, j'observe les
moeurs. Je suis resté trop longtemps à Pétersbourg et j'ai hâte
d'arriver chez mon oncle...
-- Qui vous pressait d'y venir? Vous auriez mieux fait de rester
dans votre coin, puisque vous en aviez un. Là, votre science ne
vous servira de rien. Aucun oncle ne vous sauvera; vous êtes
fichu. Chez eux, j'ai maigri en vingt-quatre heures. Vous ne me
croyez pas? Je vois que vous ne croyez pas que j'ai maigri. Ce
sera comme vous le voudrez, après tout!
-- Mais je vous crois; seulement, je ne puis encore comprendre,
répondis-je, confus.
-- Bon! bon! mais moi, je ne te crois pas. Vous ne valez pas cher
tous tant que vous êtes avec votre science et j'en ai assez de
vous autres; j'en ai par-dessus la tête. Je me suis déjà rencontré
avec vos Pétersbourgeois; ce sont des inutiles. Ils sont tous
francs-maçons et propagent l'incrédulité; ils ont peur d'un verre
de cognac, comme si ça pouvait faire du mal! Vous m'avez mis en
colère, mon petit père, et je ne veux plus rien te raconter. Je ne
suis pas payé pour te narrer des histoires et puis, je suis
fatigué. On ne peut médire de tout le monde et, d'ailleurs, c'est
péché. Ça n'empêche pas que Foma a fait perdre la tête au valet de
chambre de votre oncle...
-- À leur place, intervint Grigori, j'aurais laissé ce
Vidopliassov sous les verges jusqu'à ce que sa bêtise lui fût
sortie de la tête!
-- Tais-toi! cria Bakhtchéiev; on ne te parle pas!
-- Vidopliassov! fis-je pour dire quelque chose Vidopliassov! quel
drôle de nom!
-- Qu'a-t-il de si drôle? Vous vous étonnez facilement pour un
savant!
J'étais à bout de patience.
-- Pardon, lui dis-je, qu'avez-vous contre moi? Qu'est-ce que je
vous ai fait? J'avoue que, depuis une demi-heure que je vous
écoute, je ne comprends même pas ce dont il s'agit.
-- Tu as tort de t'offenser, mon petit père, répondit le bonhomme.
Si je te parle ainsi, c'est que tu me plais. Ne faites pas
attention à tout ce que je viens de dire à mon domestique; mon
Grichka est une canaille, mais c'est pour cela que je l'aime. Je
me perds par mon extrême sensibilité et c'est la faute de ce Foma!
Je jure qu'il causera ma mort! Voilà deux heures que je reste au
soleil grâce à lui. Je voulais, en attendant, aller rendre visite
au pope, mais Foma m'a mis dans un tel état que je ne veux même
pas voir cet excellent homme. Et il n'y a pas seulement un cabaret
à peu près propre! Je vous dis que ce sont tous des canailles! et,
pour revenir à Foma, s'il possédait au moins un grade, ça le
rendrait excusable; mais il n'a pas le plus minime grade, j'en ai
la certitude! Il dit avoir souffert pour la vérité; je voudrais
bien savoir quand? En attendant, il faut être à ses pieds. Le
Grand Turc n'est pas son frère! À la moindre chose qui lui
déplait, il bondit, jette les hauts cris, se plaint qu'on
l'insulte, qu'on méprise sa pauvreté. On n'ose pas se mettre à
table sans lui, alors qu'il ne veut pas sortir de sa chambre sous
prétexte «qu'on l'a offensé, parce qu'il n'est qu'un malheureux
pèlerin. Eh bien, il se contentera d'un morceau de pain noir!»
Mais à peine est-on assis qu'il survient et recommence ses
jérémiades: «Pourquoi commence-t-on sans lui? On le méprise donc
bien?» Il se laisse aller quoi! Je me suis tu longtemps. Il
croyait que j'allais aussi me mettre à quatre pattes devant lui;
il pouvait compter là-dessus! J'ai servi au même régiment que
votre oncle, mais j'ai démissionné dès le grade de major, tandis
que Yégor Ilitch n'a quitté le service que l'année passée, étant
colonel, pour aller vivre dans ses terres. Je lui ai dit: «Vous
êtes tous perdus, si vous vous pliez aux caprices de Foma. Ça vous
en coûtera, des larmes!» -- «Non, -- me répondit-il, -- c'est un
excellent homme; c'est mon ami; il m'enseigne la vertu!» Qu'est-ce
que l'on peut dire contre la vertu? Si vous saviez à quel propos
il a fait une histoire, aujourd'hui! Écoutez ça. Demain, c'est la
Saint-Élie -- ici, M. Bakhtchéiev se signa dévotement, -- et, par
conséquent, la fête d'Ilucha. Je comptais passer la journée et
dîner avec eux. Je fais venir de la capitale un jouet magnifique;
ça représente un Allemand baisant la main de sa fiancée qui essuie
une larme (je ne le donne plus; je le remporte; il est dans ma
voiture; le nez de l'Allemand est même cassé), Yégor Ilitch ne
demandait pas mieux que de s'amuser un peu en un pareil jour; mais
Foma s'y oppose: «Qu'a-t-on à s'occuper tant d'Ilucha? Alors, moi,
je ne compte plus?» réclame-t-il. Qu'en pensez-vous? Le voilà
jaloux d'un gamin de huit ans! «C'est bien, reprend-il: en ce cas,
c'est ma fête aussi!» Mais c'est la Saint-Élie et non la Saint-
Foma! «Non; c'est aussi ma fête!» J'entends ça mais je patiente
encore. Ils étaient tous à marcher sur la pointe des pieds en se
demandant que faire. Fallait-il lui souhaiter sa fête ou non? Si
on ne la lui souhaitait pas, il pouvait se formaliser; si on la
lui souhaitait, il prendrait peut-être ça pour une moquerie.
Quelle situation! Enfin, on se met à table... M'écoutes-tu, petit
père?
-- Comment donc, si je vous écoute! mais avec le plus grand
plaisir... J'apprends énormément... J'avoue...
-- Oui, le plus grand plaisir! Je le connais, ton plaisir... Je
crois bien que tu te fiches de moi?
-- Que dites-vous? Bien au contraire! Vous vous exprimez avec une
telle originalité, que j'aurais presque envie de noter vos
paroles.
-- Comment ça, noter? demanda M. Bakhtchéiev avec appréhension, en
me regardant d'un air soupçonneux.
-- Oh! je ne dis pas que je les noterai... c'est une façon de
parler.
-- Je crois que tu me fais marcher, petit père!
-- Je vous fais marcher? demandai-je avec étonnement.
-- Oui, tu m'entortilles pour me faire bavarder comme un serin et,
un beau jour, tu me fourreras dans un de tes romans!
Je m'empressai d'assurer M. Bakhtchéiev que je n'étais pas homme à
agir de la sorte, mais il continuait à m'observer d'un air
méfiant.
-- Tu dis ça, mais est-ce que je te connais? Foma aussi me
menaçait de m'imprimer tout vif.
-- Permettez-moi, fis-je, désireux de quitter ce terrain brûlant,
permettez-moi de vous demander s'il est vrai que mon oncle songe à
se marier?
-- Qu'est-ce que ça pourrait bien faire? Qu'il se marie si tel est
son bon plaisir; le mal n'est pas là. Il y a autre chose, répondit
Bakhtchéiev pensif. Humph! là-dessus, je ne saurais trop vous
répondre. Sa maison est actuellement pleine de femmes qui sont
comme les mouches autour des confitures. Mais qui sait laquelle
veut se marier? Je vous dirai, mon petit père, que je ne puis pas
sentir les femmes! Je crois qu'elles ne peuvent que nous faire
déchoir et, de plus, elles nuisent au salut de l'âme! Que votre
oncle soit amoureux comme un chat de Sibérie, ça, je vous le
garantis. Je ne vous en dirai pas plus long; vous verrez par vous-
même; mais ce qu'il y a de mauvais, c'est qu'il fait traîner cette
affaire. S'il veut se marier, qu'il se marie! Mais non; il a peur
d'en parler à Foma et à sa vieille qui va pousser des hurlements
dans tous le village, et se regimber! car Foma ne verrait qu'avec
peine une épouse entrer dans la maison, parce qu'il n'y pourrait
plus rester deux heures. La femme le chasserait sur-le-champ et de
telle façon qu'il ne retrouverait plus une place dans tout le
district. Voilà pourquoi il fait tant de simagrées d'accord avec
la mère et pourquoi ils veulent lui coller cette... Qu'as-tu à me
couper la parole, petit père? J'allais justement te raconter le
plus intéressant de l'histoire et tu m'interromps! Crois-tu dont
poli de couper la parole à un vieillard?
Je m'excusai. Il reprit:
-- Ne t'excuse pas. J'allais te raconter comme à un savant que tu
est, la façon dont il m'a traité aujourd'hui. Juge-moi, si tu est
un homme juste. À peine étions-nous à table que je crus qu'il
allait me manger, me noyer dans un verre d'eau! L'orgueil de cet
homme est tel qu'il ne peut se maîtriser. Il eut l'idée de me
chercher noise, de me donner des leçons de tenue. Il voulait
savoir pourquoi je suis aussi gros au lieu d'être mince! Voyons,
mon petit père, que pensez-vous d'une pareille question? Y a-t-il
du bon sens? Moi, je lui réponds fort judicieusement: «C'est le
bon Dieu qui m'a fait ainsi, Foma Fomitch; l'un est gros, l'autre
maigre et l'on ne doit pas se révolter contre la Providence.» Je
crois que c'était assez judicieux? «Non, me dit-il, tu possèdes
cinq cents âmes, tu vis de tes rentes et tu ne rends aucun service
à la patrie; au lieu de travailler, tu restes chez toi à jouer de
l'accordéon.» Il est vrai qu'en mes jours de tristesse, je joue de
l'accordéon. Je lui fais cette réponse sensée: «Quel service
pourrais-je accomplir, Foma Fomitch? Quel uniforme pourrait me
contenir avec mon ventre? Admettons que je parvienne à endosser
mon uniforme et à le boutonner en me sanglant, mais, si j'ai le
malheur d'éternuer, par hasard, tous les boutons sauteront; et si
cet accident arrivait devant les chefs qui peuvent très bien le
prendre pour une mauvaise plaisanterie, Dieu me bénisse! que
m'arriverait-il?» Qu'y a-t-il de ridicule là-dedans? Le voilà qui
se met à se tordre... Non, vous savez, il n'a pas la moindre
pudeur! Et il commence à m'insulter en français: «Cochon! me dit-
il. Cochon, je sais ce que ça veut dire. «Ah! maudit physicien,
pensai-je, tu me prends pour un imbécile?» J'avais longtemps
patienté, mais j'étais à bout de forces. Je me lève de table, et,
devant tout le monde, je lui envoie ceci par la figure: «Excuse-
moi, Foma, mon cher bienfaiteur, je t'avais pris pour un homme
bien élevé, mais tu es encore plus cochon que nous tous!» Je lui
flanque ça par la figure et je quitte la table comme on apportait
le pudding. Mais au diable le pudding!
-- Je vous demande pardon, fis-je quand M. Bakhtchéiev eut fini
son récit. Je partage certainement votre avis sur tout ce que vous
venez de me dire. Seulement, je ne sais encore rien de positif...
mais, j'ai là-dessus quelques idées à moi.
-- Quelles idées, petit père? demanda Bakhtchéiev d'un air
soupçonneux.
-- Voilà, commençai-je en m'embrouillant un peu, le moment est
peut-être mal choisi, mais je suis prêt à vous les développer. Je
pense qu'il se peut que nous nous trompions tous les deux sur le
compte de Foma Fomitch et que toutes ces bizarreries cachent une
nature exceptionnellement douée, qui sait? C'est peut-être un de
ces coeurs douloureux brisés par la souffrance, et aigris contre
toute l'humanité. J'ai entendu dire que, jadis, il avait fait le
bouffon; il est possible que les humiliations et les outrages dont
il fut abreuvé l'aient assoiffé de vengeance... Vous comprenez: un
noble coeur... la conscience de... et réduit au rôle de
bouffon!... Alors il se méfie de tout le genre humain c'est-à-dire
de tous les hommes... et, il se peut que... si on le réconciliait
avec ses semblables... c'est-à-dire avec les hommes, il pourrait
devenir remarquable... car cet homme doit avoir en lui quelque
chose... Il y a certainement une raison pour que tout le monde
s'incline ainsi devant lui...
Je m'empêtrais de plus en plus, chose fort excusable chez un jeune
homme, mais M. Bakhtchéiev n'en jugea pas ainsi. Me regardant le
blanc des yeux avec une dignité sévère, il rougit, et tel un
dindon, me demanda brièvement:
-- Alors, Foma est un homme exceptionnel?
-- Oh! je dis ça; je n'en suis pas plus sûr que cela! Ce n'est
qu'une supposition.
-- Excusez ma curiosité: vous avez sans doute étudié la
philosophie?
-- Mais dans quel sens? demandai-je avec étonnement.
-- Dans aucun sens; répondez-moi tout simplement: avez-vous appris
la philosophie? ou non?
-- J'avoue que j'ai l'intention de l'apprendre? mais...
-- C'est bien ça! s'écria M. Bakhtchéiev ouvrant les écluses à son
indignation. Avant même que vous eussiez ouvert la bouche, je
l'avais déjà deviné. Je ne m'y trompe pas. Je flaire un philosophe
à trois verstes de distance! Allez donc l'embrasser, votre Foma
Fomitch! Il en fait un homme exceptionnel! Pouah! Que le monde
périsse! je vous croyais un homme de bon sens et vous... Avance!
cria-t-il au cocher déjà monté sur le siège de la voiture réparée.
-- Filons!
J'eus toutes les peines du monde à le calmer. Il finit tout de
même par se radoucir un peu, mais il m'en voulait toujours. Il
était monté dans sa voiture avec l'aide de Grigori et d'Arkhip,
celui qui avait si sentencieusement chapitré Vassiliev.
-- Permettez-moi de vous demander si vous ne viendrez plus chez
mon oncle? m'informai-je en m'approchant.
-- Chez votre oncle? Crachez à la figure de celui qui l'a dit.
Vous vous figurez donc que je suis un homme ferme, que je saurais
tenir rigueur? Je suis une chiffe en fait d'homme et c'est mon
malheur! Il ne se passera pas une semaine que j'y serai déjà
retourné. Et pour quoi faire? Je ne saurais le dire, mais j'y
retournerai et je m'empoignerai encore avec ce Foma! C'est mon
malheur, petit père. C'est pour la punition de mes péchés que Dieu
m'a envoyé ce Foma. J'ai un coeur de femme; aucune constance! Je
suis un lâche de premier ordre.
Nous nous quittâmes amicalement. Il m'invita même à dîner.
-- Viens me voir, petit père, viens dîner avec moi; mon eau-de-vie
vient à pied de Kiev et mon cuisinier de Paris. Il vous sert des
plats, des pâtés dont on se lèche les doigts, en le saluant
jusqu'à terre, la canaille! Un gaillard qui a de l'instruction,
quoi! Il y a longtemps que je ne lui ai fait donner les verges et
il commence à faire des siennes... mais maintenant que vous m'y
avez fait penser!... Viens! Je t'aurais invité aujourd'hui même,
mais je suis rompu; c'est à peine si je puis me tenir sur mes
jambes. Je suis un homme malade et mou. Peut-être ne le croyez-
vous pas?... Eh bien, adieu, petit père. Il est temps que je me
mette en route, et, d'ailleurs, voici que notre tarantass est
aussi réparé. Dites à Foma qu'il ne paraisse jamais devant moi
s'il ne veut pas que cette rencontre soit si touchante qu'il...
Mais les derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à moi; enlevée par
ses quatre vigoureux chevaux, la voiture avait disparu dans un
tourbillon de poussière. Je fis avancer la mienne et nous
traversâmes rapidement la petite ville.
«Il exagère sans doute, pensais-je, il est trop mécontent pour
pouvoir être impartial. Cependant tout ce qu'il m'a dit de mon
oncle me semble très significatif. En voilà déjà un qui le dit
amoureux de cette demoiselle... Hum! Vais-je me marier, oui ou
non?» et je tombai dans une profonde méditation.
III
MON ONCLE
J'avoue que je n'étais pas tranquille. Mes rêves romantiques
m'apparurent assez sots dès mon arrivée à Stépantchikovo. Il était
près de cinq heures de l'après-midi. La route longeait le parc de
mon oncle. Après de longues années d'absence, je retrouvais le
grand jardin où s'était si vite écoulée une partie de mon heureuse
enfance et que j'avais tant de fois revu en songe dans les
dortoirs des lycées. Je sautai de ma voiture et marchai droit à la
maison. Mon plus grand désir était d'arriver à l'improviste, de me
renseigner, de questionner, et avant tout de causer avec mon
oncle.
Je traversai l'allée plantée de tilleuls séculaires et gravis la
terrasse où une porte vitrée donnait accès de plain-pied dans la
maison. Elle était entourée de plates-bandes, de corbeilles de
fleurs et de plantes rares. J'y rencontrai le vieux Gavrilo,
autrefois mon serviteur et maintenant valet de chambre honoraire
de mon oncle. Il avait chaussé des lunettes et tenait un cahier
qu'il lisait avec la plus grande attention.
Comme nous nous étions vus deux ans auparavant lors de son voyage
à Pétersbourg, il me reconnut aussitôt et s'élança vers moi les
yeux pleins de larmes joyeuses. Il voulut me baiser la main et en
laissa choir ses lunettes. Son attachement m'émut profondément.
Mais, me souvenant de ce que m'avait dit M. Bakhtchéiev, je ne pus
m'empêcher de remarquer le cahier qu'il avait dans les mains.
-- On t'apprend donc aussi le français? demandais-je au vieillard.
-- Oui, mon petit père, comme à un serin, sans considération pour
mon âge! -- répondit-il tristement.
-- C'est Foma lui-même qui te l'apprend?
-- Lui-même, petit père. Il doit être bien intelligent.
-- Il vous l'enseigne par conversation?
-- Non, avec ce cahier, petit père.
-- Ce cahier-là? Ah! les mots français sont écrits en lettres
russes!... Il a trouvé le joint! N'avez-vous pas honte, Gavrilo,
de vous laisser turlupiner par un pareil imbécile?
Et, en un clin d'oeil, j'eus oublié toutes ces flatteuses
hypothèses sur le compte de Foma Fomitch qui m'avaient valu
l'algarade de M. Bakhtchéiev.
-- Ce ne peut être un imbécile, puisqu'il commande à nos maîtres.
-- Hum! tu as peut-être raison, Gavrilo, marmottai-je, arrêté par
cet argument. Conduis-moi donc vers mon oncle.
-- Mon cher, c'est que je ne tiens pas à me faire voir. Je
commence à craindre jusqu'au maître lui-même. C'est ici que je
ronge mon chagrin et, quand je le vois venir, je vais me cacher
derrière ces massifs.
-- Mais de quoi as-tu peur?
-- Tantôt, je ne savais pas ma leçon et Foma Fomitch voulut me
faire mettre à genoux. Je n'ai pas obéi! Je suis trop vieux pour
servir d'amusette. Monsieur s'est fâché de ma désobéissance.
«C'est pour ton bien, me disait-il, il veut t'instruire et te
faire acquérir une prononciation parfaite.» Alors, je reste ici
pour bien apprendre mon vocabulaire, car Foma Fomitch va me faire
passer un examen ce soir.
Il y avait là quelque chose de louche. Cette histoire de français
devait cacher un mystère que le vieillard ne pouvait m'expliquer.
-- Une seule question, Gavrilo: comment est-il de sa personne?
Est-il bien pris? De belle prestance?
-- Foma Fomitch? Mais non, petit père! C'est un petit malingre,
chétif!
-- Hum! Attends, Gavrilo. Tout cela peut s'arranger encore et je
te promets que ça s'arrangera. Mais où est donc mon oncle?
-- Il donne audience aux paysans derrière les écuries. Les anciens
de Kapitonovka sont venus lui présenter une supplique à la
nouvelle qu'il les donnait à Foma Fomitch. Ils viennent le prier
de n'en rien faire.
-- Pourquoi ça se passe-t-il derrière les écuries?
-- Parce que Monsieur a peur!...
Et en effet, je trouvai mon oncle à l'endroit indiqué. Il était
debout devant les paysans qui le saluaient et lui disaient quelque
chose à quoi il répondait avec animation. M'approchant, je
l'appelai; il se retourna et nous nous jetâmes dans les bras l'un
de l'autre.
Sa joie de me voir touchait au ravissement. Il m'embrassait, me
pressait les mains, comme s'il eut revu son propre fils sauvé d'un
danger mortel; comme si je l'eusse sauvé, lui aussi, par mon
arrivée; comme si j'eusse apporté avec moi la solution de toutes
les difficultés où il se débattait, et du bonheur, et de la joie
pour toute sa vie, ainsi que pour celle de ceux qu'il aimait, car
il n'eut jamais consenti à être heureux tout seul. Mais, après les
premières effusions, il s'embrouilla et ne sut plus que dire. Il
m'accablait de questions et voulait me conduire sans retard près
des siens.
Nous avions déjà fait quelques pas quand il revint en arrière pour
me présenter tout d'abord aux paysans de Kapitonovka. Soudain,
sans motif apparent, il se mit à me parler d'un certain Korovkine
rencontré en route trois jours plus tôt et dont il attendait la
visite avec impatience. Puis il abandonna Korovkine pour sauter à
un tout autre sujet. Je le regardais avec bonheur. En réponse à
ses questions, je lui dis que je ne me proposais pas d'entrer dans
l'administration, mais voulais poursuivre ma carrière
scientifique.
Aussitôt, mon oncle crut devoir froncer les sourcils et se
composer une physionomie très grave. Quand il sut que, dans les
derniers temps, j'avais étudié la minéralogie, il releva la tête
et jeta autour de lui un regard d'orgueil comme s'il eut découvert
cette science à lui tout seul et en eut écrit un traité. J'ai déjà
dit que ce mot de science le plongeait dans une adoration d'autant
plus désintéressée que, pour son compte, il ne savait absolument
rien.
-- Ah! me dit-il un jour, il est de par le monde des gens qui
savent tout! et ses yeux brillaient d'admiration. -- On est là; on
les écoute, tout en sachant qu'on ne sait rien, tout en ne
comprenant rien à ce qu'ils disent et l'on s'en réjouit dans son
coeur. Pourquoi? Parce que c'est la raison, l'utilité, le bonheur
de tous. Cela, je le comprends. Déjà, je voyage en chemin de fer,
moi; mais peut-être mon Ilucha volera-t-il dans les airs... Et
enfin, le commerce, l'industrie... ces sources, pour ainsi dire...
j'entends que tout cela est utile... C'est utile, n'est-ce pas?
Mais revenons à mon arrivée.
-- Attends, mon ami, attends commença-t-il en se frottant les
mains et en hâtant le pas. Je vais te présenter à un homme rare, à
un savant qui sera célèbre dans ce siècle; c'est Foma lui-même qui
me l'a expliqué... Tu vas faire sa connaissance.
-- C'est de Foma Fomitch que vous voulez parler, mon cher oncle?
-- Non, non, mon ami! C'est de Korovkine que je te parle. Foma
aussi est un homme remarquable... Mais c'est de Korovkine que je
parlais, fit mon oncle qui avait rougi aussitôt que la
conversation était venue sur Foma.
-- De quelles sciences s'occupe-t-il donc, mon oncle?
-- Des sciences en général. Je ne saurais te dire de quelles
sciences, mais il s'occupe des sciences! Il faut l'entendre parler
sur les chemins de fer! Et tu sais, ajouta-t-il plus bas en
clignant de l'oeil droit, il a des idées un peu avancées. Je m'en
suis aperçu à ce qu'il a dit du bonheur conjugal... Il est dommage
que je n'y aie pas compris grand'chose (je n'avais pas le temps);
sans ça, je t'aurais tout raconté avec force détails. Avec cela le
meilleur fils du monde. Je l'ai invité à venir me voir et je
l'attends d'un instant à l'autre.
Cependant, les paysans me regardaient, bouches bées et les yeux
écarquillés, comme un phénomène.
-- Écoutez, mon oncle, interrompis-je, il me semble que je trouble
un peu ces paysans. Ils sont venus sans doute pour affaires. Que
demandent-ils? J'avoue que je me doute de quelque chose et que je
serais très heureux de les entendre.
Mon oncle devint aussitôt très affairé.
-- Ah! oui, j'avais complètement oublié... Mais nous n'avons rien
à faire ensemble. Ils se sont mis en tête (et je voudrais bien
savoir qui a le premier lancé cette idée), ils se sont mis en tête
que je les donne avec toute la Kapitonovka... (tu t'en souviens de
la Kapitonovka? Nous allions nous y promener le soir avec la
défunte Katia)... que je donne toute la Kapitonovka et soixante-
dix âmes à Foma Fomitch. «Nous voulons rester avec toi, voilà
tout!» me disent-ils.
-- Ainsi, ce n'est donc pas vrai, mon oncle? Vous n'allez pas la
lui donner? m'écriai-je avec joie.
-- Jamais de la vie! Je n'en ai jamais eu l'idée! Qui t'en a donc
parlé? Il sont partis sur un mot qui m'a échappé une fois par
hasard. Qu'ont-il donc à tant détester Foma? Attends, Serge, je te
le présenterai, ajouta-t-il en me regardant timidement, comme s'il
eut déjà pressenti en moi un ennemi de Foma. Quel homme!...
-- Nous n'en voulons pas; nous ne voulons personne que toi:
gémirent en coeur les paysans. Vous êtes notre père et nous sommes
vos enfants!
-- Écoutez, mon oncle, répondis-je, je n'ai pas encore vu Foma,
mais... voyez-vous... certains bruits me sont parvenus... Du
reste, j'ai là-dessus mes idées personnelles. J'ai rencontré
aujourd'hui M. Bakhtchéiev... En tout cas, renvoyez vos paysans et
nous causerons ensuite seul à seul, sans témoins. J'avoue que je
ne suis venu que pour cela...
-- Précisément! précisément! fit mon oncle, saisissant l'occasion,
précisément! Laissons partir les paysans et nous causerons
amicalement, raisonnablement, en camarades. Eh bien, continua-t-il
en se tournant vers les paysans, vous pouvez vous en aller, mes
amis, et à l'avenir, venez toujours à moi quand il sera
nécessaire; venez droit à moi, et à n'importe quelle heure.
-- Notre petit père! vous êtes notre père et nous sommes vos
enfants. Ne nous donne pas à Foma Fomitch! ce sont des malheureux
qui t'en supplient! crièrent encore une fois les paysans.
-- Quels imbéciles! Mais je ne vous donnerai pas, vous dis-je!
-- Il nous ferait mourir avec ses livres! On dit que ceux d'ici
sont absolument sur les dents.
-- Est-ce qu'il vous enseigne aussi le français? m'écriai-je avec
terreur.
-- Non, pas encore, grâce à Dieu! répondit un des paysans, beau
parleur, sans doute, un homme chauve et roux avec un longue
barbiche qui se trémoussait tout le temps qu'il parlait. Non,
Monsieur, grâce à Dieu!
-- Que vous enseigne-t-il donc?
-- Des bêtises, à notre sens.
-- Comment, des bêtises?
-- Sérioja! Tu te trompes; c'est une calomnie! s'écria mon oncle
tout rouge et confus. Ce sont des imbéciles qui ne comprennent pas
ce qu'il leur dit!... Et toi, qu'as-tu à crier de la sorte? --
continua-t-il en s'adressant d'un ton de reproche au paysan qui
avait porté la parole. -- On te veut du bien et, sans rien
comprendre, tu t'égosilles!
-- Pardon, mon oncle, et la langue française?
-- Mais c'est pour la prononciation; rien que pour la
prononciation! -- et sa voix était suppliante. Il me l'a dit lui-
même, que c'était pour la prononciation... Et puis, il y a autre
chose... Tu n'es pas au courant; par conséquent, tu ne peux juger!
Il faut se renseigner avant d'accuser, mon cher... Il est facile
d'accuser!
-- Mais vous, que faites-vous donc? dis-je aux paysans. Vous
n'avez qu'à lui dire tout simplement:»Vous voulez des choses
impossibles, voici comment il faut faire!» Vous avez une langue,
il me semble!
-- Montre-moi la souris qui pendra une clochette au cou du chat!
Il nous dit toujours: «Sale paysan, je veux t'apprendre l'ordre et
la propreté. Pourquoi ta chemise est-elle sale?» «Mais parce
qu'elle est trempée de sueur!» Nous ne pouvons pourtant changer de
chemise tous les jours. La propreté ne nous fera pas plus
ressusciter que la malpropreté ne nous fera mourir.
Un autre paysan intervint. Maigre, de haute taille, avec des
vêtements rapiécés et des sandales de bouleau tout usées, c'était
un de ces éternels mécontents qui ont toujours un mot venimeux en
réserve. Jusque-là, il était resté caché derrière le dos de ses
camarades, écoutant dans un morne silence et grimaçant un sourire
amer.
-- L'autre jour, dit-il, Foma Fomitch vint sur la place et
demanda: «Savez-vous combien de verstes il y a d'ici au soleil?»
Qui le sait? C'est de la science pour les seigneurs et non pas
pour nous! «Non, vous ne connaissez pas votre intérêt, imbéciles!
vous ne savez rien, tandis que moi, qui suis un astronome, j'ai
étudié toutes les planètes créées par Dieu!»
-- Et t'a-t-il dit combien de verstes il y a de la terre au
soleil? fit mon oncle, s'animant tout à coup en me clignant
gaiement de l'oeil, comme pour me dire: «Tu vas voir quelque
chose!»
-- Il a dit qu'il y en avait beaucoup, répondit sans empressement
le paysan qui ne s'attendait pas à cette attaque.
-- Mais combien?
-- Il a dit qu'il y avait quelque cent ou mille verstes... qu'il y
en avait beaucoup.
-- Rappelle-toi! Et tu te figurais qu'il n'y avait qu'une verste,
que le soleil était tout près de nous? Non, frérot, la terre,
vois-tu, c'est comme un ballon, tu comprends? continua mon oncle
en traçant dans l'espace un geste circulaire.
Le paysan sourit amèrement.
-- Oui, comme un ballon! Elle se tient en l'air d'elle-même et
elle tourne autour du soleil qui reste en place tandis que tu
crois qu'il marche. Comprends-tu le système? Tout cela a été
découvert par le capitaine Cook, un marin... (Le diable sait qui
l'a découvert! me chuchota mon oncle, quant à moi, je n'en sais
rien)... Et toi, sais-tu sa distance qu'il y a entre la terre et
le soleil?
-- Je le sais, mon oncle, répondis-je, rempli d'étonnement par
cette scène bizarre. Mais voici ce que je pense: certes,
l'ignorance est une sorte de malpropreté... mais tout de même...
apprendre l'astronomie aux paysans!...
--Très juste! c'est de la malpropreté! fit mon oncle ravi, et
sautant sur mon expression qu'il trouvait très heureuse. Grande
idée! Oui, c'est de la malpropreté! Je l'ai toujours dit... C'est-
à-dire que je ne l'ai jamais dit, mais que je l'ai toujours pensé.
Vous entendez? -- cria-t-il aux paysans -- l'ignorance, c'est la
même chose que la malpropreté. C'est pourquoi Foma voulait vous
instruire, pour votre bien. Mais c'est bon, mes amis, allez
maintenant et que Dieu soit avec vous. Je suis très content, très
content. Soyez tranquilles; je ne vous abandonnerai pas.
-- Défends-nous, notre père!
-- Ne fais pas de nous des malheureux, petit père!
Et les paysans se jetèrent à ses pieds.
-- Voyons! pas de bêtises! Prosternez-vous devant Dieu et devant
le tsar, mais pas devant moi. ... Allez; soyez sages, et le
reste...
Les paysans partis, il me dit:
-- Tu sais, le paysan aime les bonnes paroles, mais il ne déteste
pas non plus un cadeau. Je leur donnerai quelque chose, hein?
Qu'en penses-tu? En l'honneur de ton arrivée. Voyons, faut-il leur
faire un cadeau?
-- Je vois, mon oncle, que vous êtes leur bienfaiteur.
-- Ce n'est rien; il n'y a pas moyen de faire autrement. Il y a
longtemps que je voulais leur donner quelque chose, ajouta-t-il, -
- comme pour s'excuser. -- Cela te semble drôle de me voir
instruire les paysans? C'est que je suis si heureux de te voir,
mon cher Sérioja! Je voulais tout simplement leur apprendre la
distance qu'il y a de la terre au soleil et les voir rester là,
bouche bée; j'adore les voir bouche bée; ça me met le coeur en
joie... Seulement, mon ami, ne dis pas au salon que j'ai parlé aux
paysans. Je les ai reçus derrière les écuries pour ne pas être vu.
Ce n'était pas commode; l'affaire est délicate et eux-mêmes sont
venus en cachette. Si j'ai ainsi agi, c'est plutôt pour eux...
-- Eh bien, mon cher oncle, me voici arrivé! interrompis-je,
pressé d'en venir au point important. Je vous avoue que votre
lettre m'a causé une telle surprise que...
-- Mon ami, pas un mot de cela! fit mon oncle effrayé et baissant
la voix. Tout s'expliquera après! après! Je suis peut-être très
coupable envers toi...
-- Coupable envers moi, mon oncle?
-- Plus tard, mon ami, plus tard! Tout s'expliquera. Mais quel bon
garçon tu fais! Comme je t'attendais, mon chéri! Je voulais te
confier... tu est un savant... je n'ai que toi... toi et
Korovkine. Il faut que tu saches qu'ici, tout le monde est contre
toi. Alors, sois prudent; tiens-toi sur tes gardes!
-- Contre moi? demandai-je en regardant mon oncle avec surprise,
ne pouvant comprendre comment j'avais pu m'aliéner des inconnus.
Contre moi!
-- Contre toi, mon petit. Qu'y faire? Foma Fomitch est un peu
prévenu contre toi... et ma mère aussi. D'une façon générale, sois
prudent, respectueux; ne les contredis pas; surtout, sois
respectueux...
-- Respectueux envers Foma Fomitch, mon oncle?
-- Qu'y faire, mon ami? Je ne le défends pas. Il a sans doute des
défauts et en ce moment... Ah! mon Sérioja, comme tout cela
m'inquiète. Comme tout pourrait s'arranger et comme nous pourrions
tous être heureux!... Mais qui n'a ses défauts? Nous ne sommes pas
non plus des perfections.
-- De grâce, mon oncle, rendez-vous compte de ce qu'il fait.
-- Bah! ce ne sont que des chicanes! Ce que je peux te dire, c'est
qu'il m'en veut en ce moment, et sais-tu pourquoi?... Du reste
c'est peut-être de ma faute. Je te raconterai ça plus tard.
-- Vous savez, mon oncle, j'ai là-dessus mes idées personnelles --
j'avais hâte de les lui communiquer --: cet homme qui servit de
bouffon, s'est trouvé peiné, humilié, blessé dans son idéal; de là
son caractère aigri, méchant; il veut se venger sur toute
l'humanité. Mais, si on le réconciliait avec ses semblables, si on
le rendait à lui-même...
-- Précisément! précisément! cria mon oncle avec enthousiasme,
c'est précisément cela! Tu as une noble pensée! Il serait honteux,
indigne de nous de l'accuser! C'est très juste! Ah! mon ami, tu me
comprends! Tu m'apportes la joie. Pourvu que tout s'arrange, là-
bas, dans la salle! Tu sais, j'ai peur d'y faire mon entrée. Te
voilà arrivé; je vais être bien arrangé!
-- Mon cher oncle, s'il en est ainsi... fis-je, très confus de son
aveu.
-- Non! non! non! Pour rien au monde! s'écria-t-il en me prenant
les mains. Tu es mon hôte et tu resteras!
Mon étonnement allait toujours grandissant.
-- Mon oncle, insistai-je, dites-moi pourquoi vous m'avez fait
venir. Que voulez-vous de moi et en quoi pouvez-vous être coupable
à mon égard?
-- Ne me demande pas cela, mon ami! Après! Après! Tout
s'expliquera après. Je suis peut-être très coupable, mais je
voulais agir en honnête homme et... et... tu l'épouseras! Tu
l'épouseras, si tu as l'âme quelque peu noble! -- ajouta-t-il en
rougissant sous l'influence d'une violente émotion et en me
serrant les mains. -- Mais assez là-dessus! Pas un mot de plus! Tu
en sauras bientôt trop par toi-même. Il ne dépend que de toi... Le
principal est que tu réussisses à produire une bonne impression
là-bas, à plaire!
-- Voyons, mon oncle, qui avez-vous là-bas? Je vous avoue que j'ai
si peu fréquenté le monde que...
-- Que tu as un peu peur? acheva-t-il en souriant. Ne crains rien;
il n'y a là que la famille. Et surtout, du courage! n'aie pas
peur, car, sans cela, je tremblerais pour toi. Tu veux savoir qui
est chez nous?... D'abord, ma mère. Te la rappelles-tu? Une bonne
vieille, sans prétention, on peut le dire. Elle est un peu vieux
jeu, mais ça vaut mieux. Par moments, elle a ses petites
fantaisies, et vous en veut pour telle ou telle chose. Elle est
fâchée contre moi pour l'instant, mais c'est de ma faute; je le
sais. C'est une grande dame, une générale... Son mari était un
homme charmant, un général, très instruit. Il ne lui a rien
laissé, mais il était criblé de blessures; en un mot, il avait su
se faire apprécier. Ensuite, nous avons Mlle Pérépélitzina. Celle-
ci... je ne sais pas... depuis ces derniers temps, elle est un
peu... comme ça!... Mais il ne faut pas mal juger les gens... Que
Dieu soit avec elle! Elle est fille d'un lieutenant-colonel; c'est
la confidente, l'amie de maman. Ensuite, ma soeur, Prascovia
Ilinitchna. Il n'y a pas grand'chose à en dire sinon qu'elle est
simple, bonne, et qu'elle a un coeur d'or. Regarde surtout au
coeur! Elle est vieille fille; il me semble bien que ce bon
Bakhtchéiev lui fait la cour et a des vues sur elle, mais motus!
c'est un secret! Qu'y a-t-il encore? Je ne te parle pas de mes
enfants: tu les verras. C'est demain la fête d'Ilucha... Ah!
j'allais oublier: depuis un mois, nous avons Ivan Ivanovitch
Mizintchikov, ton petit cousin. Il n'y a pas longtemps qu'il a
quitté les hussards; il est encore jeune. Un noble coeur!
Seulement, il est tellement ruiné, que je me demande comment il a
pu s'y prendre! Il est vrai qu'il n'avait presque rien, mais il
s'est ruiné tout de même et il a fait des dettes. Il est arrivé
chez nous comme ça, de lui-même, et il y est resté. Je ne l'avais
pas connu jusque là. C'est un garçon très gentil, bon, timide,
respectueux. Je ne me rappelle plus le son de sa voix, il garde
toujours le silence. Foma l'a surnommé «le taciturne inconnu»,
mais il ne se fâche pas et Foma est enchanté; il dit qu'Ivan
Ivanovitch n'est pas intelligent. En tout cas, celui-ci ne le
contredit en rien et il est toujours de son avis. C'est un
timide... Que Dieu soit avec lui! Nous avons aussi des visiteurs
de la ville: Pavel Sémionovitch Obnoskine et sa mère, un jeune
homme de grand esprit, aux idées fermes, mûries (je m'exprime
assez mal), avec cela d'une grande austérité. Enfin, tu verras
aussi Tatiana Ivanovna, une parente éloignée que tu ne connais
pas. Cette demoiselle, il faut l'avouer, n'est plus jeune, mais
elle est assez riche pour acheter deux Stépantchikovo. Il n'y a
pas longtemps qu'elle a hérité: jusque là, elle avait vécu dans la
misère. Surveille-toi avec elle, Sérioja; elle est si délicate!...
Elle a quelque chose de fantasque dans le caractère. Tu es
généreux; tu comprendras. Elle a eu tant de malheurs! Il faut
redoubler de précautions à l'égard d'une personne qui n'a pas été
heureuse. Ne te forge pas d'idée sur son compte. Bien sûr qu'elle
a ses faiblesses; elle parle sans réfléchir; elle se trompe sur la
valeur des mots, mais ne crois pas qu'elle mente!... tout ça vient
du coeur, de son coeur bon et franc. Et si, parfois, il lui arrive
de mentir, c'est uniquement par un excès de grandeur d'âme;
comprends-tu?
Mon oncle me parut très embarrassé. Je lui dis:
Écoutez, mon oncle, je vous aime tant que vous me pardonnerez ma
question: êtes-vous ou non sur le point de vous marier?
Qui t'a parlé de cela? fit-il en rougissant comme un enfant. Eh
bien, je vais tout te dire. Tout d'abord, je ne me marie pas. Tout
le monde ici, ma mère beaucoup, ma soeur un peu et surtout Foma
Fomitch, que ma mère adore (et elle a bien raison; il lui a rendu
tant de services!) tout le monde voudrait me voir épouser Tatiana
Ivanovna, par intérêt, pour le bien de toute la famille. Je
comprends qu'on ne vise là-dedans que mon bien; cependant, je ne
me marierai pas; je me le suis juré, mais je n'ai dit ni oui ni
non. Je suis toujours comme ça. Alors, ils ont décidé que je
consens et désirent que je profite de cette fête de demain pour
faire ma déclaration... ça va faire un tas d'histoires qui me
plongent à l'avance dans une perplexité effroyable, d'autant plus
que Foma est fâché contre moi sans que je sache pourquoi. Ma mère
aussi! J'avoue que je n'attendais que toi et Korovkine... pour
m'épancher... si je puis dire...
À quoi peut vous servir ce Korovkine?
Il m'aidera, mon ami, il m'aidera; c'est un homme à ça, un homme
de science! J'ai une entière confiance en lui; c'est un
conquérant! Je comptais aussi sur toi; je me disais que tu
parviendrais à les persuader. Pense seulement que, si je suis très
coupable, je ne suis pas un pécheur endurci. Si l'on voulait me
pardonner pour une fois, comme nous pourrions vivre heureux!...
Elle a joliment grandi, ma Sachourka; elle serait déjà bonne à
marier. Ilucha aussi a grandi. C'est demain sa fête... Mais j'ai
peur pour Sachourka, voilà!
-- Mon cher oncle, dites-moi où on a porté ma malle. Je vais
changer de vêtements et je vous rejoins tout de suite après.
-- En haut, mon ami, en haut. J'avais donné l'ordre qu'on te menât
tout droit à ta chambre dès ton arrivée, afin que personne ne te
vît. C'est ça; change de costume; c'est parfait! Pendant ce temps,
je vais les préparer. Que Dieu soit avec toi!... Que veux-tu, mon
cher, il faut ruser; on devient un Talleyrand sans le vouloir,
mais qu'importe! Ils sont en ce moment à prendre le thé; chez
nous, ça dure une bonne heure. Foma Fomitch aime à le prendre
aussitôt son réveil; il paraît que c'est meilleur ainsi... Allons,
j'y vais et toi, tâche de me rejoindre au plus vite; ne me laisse
pas trop longtemps seul; je serais si gêné! Ah! attends, j'ai
encore quelque chose à te demander: là-bas, ne me crie pas dessus
comme tu l'as fait ici, hein? Si tu as quelque observation à me
faire, patiente jusqu'à ce que nous soyons seuls; mais, d'ici là,
garde ta langue, car j'ai fait de si beaux tours qu'ils sont tous
furieux contre moi...
-- Mon oncle, de tout ce que vous venez de me dire, je conclus...
-- Que je n'ai pas de caractère? Va jusqu'au bout! interrompit-il.
Qu'y faire? Je le sais bien! Alors, tu viens? et le plus vite
possible, je t'en prie!
Monté chez moi, je me hâtai d'ouvrir ma malle pour me conformer à
la pressante recommandation de mon oncle et, tout en m'habillant,
je dus constater que je n'avais encore rien appris de ce que je
voulais savoir, après une conversation d'une heure. Une seule
chose me sembla claire, c'est qu'il désirait toujours me marier et
que, par conséquent, tous les bruits tendant à ce qu'il fût
amoureux de cette personne étaient faux. Je me souviens que
j'étais dans une extrême inquiétude. Cette pensée me vint que, par
ma venue, par mon silence après les paroles de mon oncle, j'avais
consenti, je m'étais engagé tacitement pour toujours. «Ce n'est
pas long, pensai-je, de donner une parole qui vous lie pour la
vie! Et je n'ai pas seulement vu ma fiancée!»
Et puis, d'où venait cette animosité générale à mon égard?
Pourquoi mon arrivée leur apparaissait-elle comme une provocation,
selon mon oncle? Quelles étaient ces craintes, ces inquiétudes?
Que signifiait ce mystère? Tout cela me sembla toucher à la folie
et mes rêves héroïques et romanesques s'envolèrent à tire-d'aile
au premier choc avec la réalité. Ce n'est qu'à ce moment que
m'apparut toute l'absurdité de la proposition de mon oncle. En
pareille occurrence, une idée de ce calibre ne pouvait venir à
l'esprit de personne autre que lui. Je compris aussi que le fait
d'être accouru à bride abattue et tout ravi dès le premier mot
ressemblait beaucoup à celui d'un sot. Absorbé dans ces pensées
troublantes, je m'habillais à la hâte et ne n'avais pas remarqué
le domestique qui me servait. Soudain, il prit la parole avec une
politesse extrême et doucereuse:
-- Quelle cravate Monsieur mettra-t-il, la cravate Adélaïde ou la
quadrillée?
Je le regardai et il me parut digne d'examen. C'était un homme
jeune encore et fort bien habillé pour un valet; on eut dit un
petit maître de la ville. Il portait un habit brun, un pantalon
blanc, un gilet paille, des chaussures vernies et une cravate
rose, le tout composant évidemment une harmonie voulue et destinée
à attirer l'attention sur le goût délicat du jeune élégant. Il
avait le teint pâle jusqu'à la verdeur, le nez fort grand et
extrêmement blanc, on eut dit en porcelaine. Le sourire de ses
lèvres fines exprimait une tristesse distinguée. Ses grands yeux
saillants et qui semblaient de verre avaient un air
incommensurablement bête en même temps que plein d'afféterie. Ses
oreilles minces étaient bourrées de coton, par délicatesse aussi,
sans doute, et ses longs cheveux d'un blond fadasse luisaient de
pommade. Il avait les mains blanches, propres et comme lavées à
l'eau de roses et ses doigts se terminaient par des ongles longs
et soignés. Il grasseyait à la mode, faisait des mouvements de
tête, soupirait, minaudait et fleurait la parfumerie. De petite
taille, chétif, il marchait en pliant les genoux d'une façon
particulière qu'il devait estimer le dernier mot de la grâce. En
un mot, il était tout imprégné d'exquisité, de coquetterie et d'un
sentiment de dignité extraordinaire. Cette dernière circonstance
me déplut au premier coup d'oeil, je ne sais pourquoi.
-- Alors, cette cravate est de nuance Adélaïde? lui demandai-je en
le regardant avec sévérité.
-- De nuance Adélaïde, me répondit-il.
-- Il n'existe pas de nuance Agraféna?
-- Non, c'est impossible.
-- Et pourquoi?
-- Parce que ce nom d'Agraféna est indécent.
-- Comment indécent?
-- Mais certainement, Adélaïde est un nom étranger et plein de
noblesse, tandis que n'importe quelle villageoise peut s'appeler
Agraféna.
-- Mais tu es fou!
-- Que non. J'ai toute ma tête. Il vous est loisible de
m'injurier. Je vous ferai seulement observer que ma conversation a
énormément plu à nombre de généraux et même à quelques comtes de
la capitale.
-- Comment t'appelles-tu?
-- Vidopliassov.
-- Ah! c'est toi Vidopliassov?
-- Oui.
-- Attends un peu. Je ferai aussi ta connaissance.
Et, en descendant l'escalier, je ne pus m'empêcher de penser que
cette maison était une sorte de Bedlam.
IV
LE THÉ
La salle où l'on prenait le thé donnait sur la terrasse où j'avais
rencontré Gavrilo. Les étranges prédictions de mon oncle sur
l'accueil qui m'était réservé ne laissaient pas de m'inquiéter
beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fière et le jeune
amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal à
mon aise en pénétrant dans la salle à l'aspect de la nombreuse
assistance réunie autour de la table. Ce fut cause que je me pris
le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu
de la pièce pour retrouver mon équilibre.
Aussi confus que si j'eusse compromis du coup et ma carrière, et
mon honneur, et ma réputation, je restai figé sur place, plus
rouge qu'une écrevisse et promenant sur la compagnie un regard
stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c'est qu'il eût
une extrême influence sur mon humeur au cours de presque toute
cette journée et, par suite, sur mes relations subséquentes avec
quelques-uns des personnages de ce récit. Je voulus saluer, mais
ne pas en venir à bout: je rougissais encore davantage, me
précipitai vers mon oncle, m'emparai de ses mains et m'écriai d'un
voix haletante:
-- Bonjour, mon oncle!
Mon intention était de dire quelque chose de très fin, mais je ne
trouvai que: «Bonjour, mon oncle!»
-- Bonjour, bonjour, mon cher ami, répondit l'oncle qui souffrait
pour moi. Nous nous sommes déjà vus. Mais, ajouta-t-il à voix
basse, sois donc plus brave; je t'en supplie! Cela arrive à tout
le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire!... Permettez-
moi, ma mère, de vous présenter notre jeune homme que vous aimerez
certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, -- dit-il en
s'adressant à toute la compagnie.
Mais, avant d'aller plus loin, je demande au lecteur la permission
de lui présenter les personnages qui m'entouraient. C'est
indispensable pour l'intelligence de cette histoire.
Il y avait là plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon
oncle et moi. Foma Fomitch que je désirais tant voir et qui, je le
pressentais déjà, était le maître absolu de la maison, Foma
Fomitch brillait par son absence comme s'il eût emporté le jour
avec lui. Tout le monde était morne et préoccupé. Cela sautait aux
yeux et, si confus et ennuyé que je fusse alors moi-même, je ne
pouvais pas ne pas voir que mon oncle était presque aussi ennuyé
que moi, malgré ses efforts pour cacher son souci sous une gaieté
de commande. Quelque chose lui pesait sur le coeur.
L'un des messieurs qui se trouvaient là, un jeune homme d'environ
vingt-cinq ans, n'était autre que cet Obnoskine dont mon oncle
avait tant loué l'intelligence et la moralité. Il me déplut
souverainement. Tout en lui décelait le mauvais ton. Son costume
était usé comme son visage où une moustache fine et décolorée et
une barbiche hirsute prétendaient visiblement à proclamer
l'indépendance intellectuelle de leur propriétaire, et peut-être
même la libre pensée. Il clignait des yeux sans cesse, souriait
avec une feinte malice et, se prélassant sur sa chaise, il
braquait son lorgnon sur moi à tout instant pour le laisser
craintivement retomber dès que mon regard se tournait vers lui.
Autre monsieur: mon cousin Mizintchikov, âgé de vingt-huit ans,
étaient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le
thé et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me
parut pas avoir l'air timide annoncé par mon oncle. Au contraire,
le regard de ses yeux bruns exprimait la résolution et la fermeté
de caractère. C'était un assez beau garçon au teint foncé, aux
yeux noirs et très correctement vêtu (au compte de mon oncle,
comme je l'ai su plus tard).
Parmi les dames, je fus tout d'abord frappé par la demoiselle
Pérépélitzina à cause de sa face livide et méchante. Assise près
de la générale, mais légèrement en arrière, par déférence, elle se
penchait à chaque instant pour chuchoter à l'oreille de sa
bienfaitrice. Deux ou trois personnes âgées et complètement
privées du don de la parole, se tenaient près de la fenêtre, les
yeux fixés sur la générale, dans l'attente respectueuse d'un peu
de thé. Je remarquai aussi une grosse dame d'une cinquantaine
d'années, fagotée, fardée et dont les dents avaient cédé la place
à quelques chicots noircis, ce qui ne l'empêchait pas de minauder
et de faire de l'oeil.
Une quantité de chaînes brinquebalaient après elle et elle ne
cessait de me lorgner à l'exemple de M. Obnoskine dont elle était
la mère. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s'occupait à
verser le thé. Il était évident qu'après une aussi longue
séparation, elle brûlait du désir de m'embrasser, mais elle
n'osait le faire. Tout semblait défendu en cette maison. Près
d'elle était assise une fort jolie fillette d'une quinzaine
d'années, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosité
enfantine: c'était ma cousine Sachenka.
Mais la plus remarquable de toutes ces dames était sans conteste
une personne bizarre, vêtue très luxueusement et en toute jeune
fille, bien qu'elle eût déjà environ trente-cinq ans. Son visage
était maigre, pâle et desséché, mais néanmoins fort animé. Ses
joues décolorées s'empourpraient à la moindre émotion, au moindre
mouvement, et elle ne cessait de s'agiter sur sa chaise, comme
s'il lui eût été impossible de rester tranquille une seule minute.
Elle m'examinait curieusement, avidement, se penchait pour
chuchoter quelque chose à Sachenka ou à une autre voisine, après
quoi elle éclatait de rire avec un puéril sans gêne. À mon grand
étonnement, ces excentricités ne semblaient surprendre personne,
on eût dit que les convives étaient d'accord pour n'en faire point
cas.
Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait
qu'elle avait quelque chose de fantasque, celle qu'on lui fiançait
de force et pour qui toute la maison était aux petits soins eu
égard à sa richesse. Ses yeux me plurent: des yeux bleus et très
doux en dépit des rides qui les cernaient. Leur regard était si
franc, si gai, si bon, qu'on se réjouissait de le rencontrer. Je
parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des héroïnes
de mon récit; sa biographie est fort intéressante.